‹ Correspondence intime du Comte de Vaudreuil et du Comte d'Artois pendant l'émigration (1789-1815); (volume 2)Chapitre 8 sur 49 · LE COMTE DE PROVENCE AU DUC DE POLIGNAC · texte numérisé non relu

LE COMTE DE PROVENCE AU DUC DE POLIGNAC

Dispositions en vue du déplacement du comte de Provence.

A Ilamm, ce 19 novembre 1793,

Je pars ce soir, mon cher duc, pour commencer ma nouvelle carrière. Je compte être environ quinze jours à arriver à Vérone; de là ie continuerai ma route sur Gènes; mais, si je ne reçois pas de nouvelles qui hâtent ma marche, je me porterai d'abord sur Tuiin. En tout état de cause et jusqu'à nouvel ordre, adressez-moi toujours vos lettres à Turin sous le couvert du comte de Yintimille. Pour ce qui regarde le comte d'Artois, vous lui adresserez le double des comptes que vous me rendrez; si vous recevez quelques ordres de lui, vous les exécuterez comme les miens [)roprcs,en m'en rendant compte; mais, si vous en avez de nouveaux à demander, c'est à moi que vous vous adresserez pour les demaiichT.

162 CORllKSPO-XD.AXCI-: I.XTIME

Je joins ici ma lettre pour l'aire part à l'Empereur Je la détermination que jai prise. Je crois bien qu'elle sera approuvée publiquement, si elle ne plaît pas au fond; mais je désirerais que le véritable but de mon voyage put rester ignoré, au moins pendant quelque temps.

Adieu, mon cber duc, la santé de ^1°"^ de Polignac m'inquiète vivement; dites-lui mille choses de ma part. Vous connaissez mon amitié pour vous.

M. DE YAUDREUIL AU COMTE DANTRAIGUES

Caslries et Galonné. — Nouvelles de sa sanlé. — Une lettre de Hamni.

Ce 20 novembre 1793.

Enfin, mon cher comte, nos lettres arrivent à leur destination, grâce à notre dieu tutélaire. Je pense relativement à lui comme vous pensez vous-même. Tel est l'homme qu'il nous faudrait pour notre entière restauration, et pourquoi ne le prendrait-on pas de préférence à tout autre ? J'ai déjà fait germer cette idée dans l'esprit de mon idole ; mais il ne pourra qu'influer dans les décisions, et ce ne sera pas lui qui prononcera. Certes il y a une distance bien grande entre le pygmée Castries, qui domine aujourd'hui, et celui dont nous parlons. J'ai vu de près le premier; c'est un cerveau étroit, un paperassier, un barbouilleur de papier en mauvais style et en écriture illisible; encore séiluit par quelques-unes des maximes redondantes et des phrases boursoufllées du charlatan genevois, susceptible de prévention et n'en revenant jamais, prétendant au caractère parce qu'il a beaucoup d'entêtement, il a trouvé le point pour éloigner notre ami et ne peut le suppléer en rien. Aussi, depuis le départ dont il a été la principale cause , ressources, énergie, moyens, activité, tout a été anéanti, et

D[] COMTE DE VAUDRETIL. — 1793 163

la nullité a été complète. J'ai gémi, rougi à tous les moments de voirie rôle que jouaient nos Princes, et, n'y pouvant rien, je n'ai pas voulu avoir ma part des boues de la Westphalie. Vous êtes à présent près de notre ami; il pourra vous instruire de toutes les manœuvres qui ont été employées, et de celles qu'on fait jouer encore.

Quant à moi, revenu à Vienne depuis la fin de notre désastreuse campagne de 1792, et depuis l'époque de la dissolution de notre armée et de notre stagnation, j'y ai éprouvé une maladie grave, dont les suites se font encore sentir. Tous les forfaits qui se succèdent, ceux qui nous menacent encore, la honte du nom français et l'état douloureux et alarmant de ma meilleure amie ont épuisé toutes mes forces. Je succombe à une pareille surcharge de m;uix de l'âme et du corps. Dejiuis quelques jours surtout, les accidents de ma malheureuse amie étaient devenus si graves, si répétés, que le désespoir s'était emparé de moi. On s'est enfin déterminé àappelerun médecin, que notreexcellent Las Casas a amené avec lui : déjà ses remèdes opèrent, et il nous flatte d'une guérison sûre et plus prompte que nous n'aurions pu l'espérer. Ce Las Casas! je lui devrai donc tout et sur tous les points! Ah ! la reconnaissance ne pèsera point à mon cœur; elle me sera au contraire la plus douce des jouissances.

Je reçois une lettre du P. de Hamm. On me mande: « J'ai plus d'espoir que jamais; mais rien encore de solide, de positif. » Ah t qu'on a été bercé par les illusions! Je suis en garde contre elles; mais ce qui n'en est pas une, c'est ma tendre amitié pour vous, ma confiance en la vôtre et le prix que j'y attache. Je vous embrasse du plus tendre de mon cœur. Donnez de mes nouvelles à notre ami, et dites mille ciioses tendres à la colonie.

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CXLÏV LE COMTE D'ARTOIS A M. DE YAUDREUIL

Inqniéliules sur le compte de Madame Elisabeth et de M"'<^ de Polignac. — Succès des royalistes en Vendée. — Désespoir du prince de ne pouvoir se rendre au seul endroit où il voudrait être.

Ilamm, ce 30 novembre 1793.

Nous sommes dans un bien grand moment de crise, mon ami. Mon cœur esl toujours aussi vivement afTecté de la cruelle position de Paris et de toutes les horreurs que ces scélérats se permettent de dire contre ma trop malheureuse sœur. Cependant Robespierre lui-même semble vouloir la défendre; mais en a-t-il le désir, et en aura-t-il les movens? Enfin mon cœur est bien malade de ce côtélà, et la dernière lettre que j'ai reçue du duc de Polignac me tourmente et m'afllige sur l'état de ton amie. Tout cela est trop, beaucoup trop; cependant nous avons un peu de consolation dans l'espoir d'une prompte vengeance.

Les succès brillants de l'armée royale augmentent tous les jours; ils se soutiennent toujours à Noirmoutiers et dans le Bas-Poitou avec de très grandes lorces; de plus ils se portent en même temps sur le Cotentin, sur Rennes et sur Saint-Malo ; il y a môme plusieurs nouvelles qui disent que cette dernière ville est prise, mais je ne m'en flatte pas encore. Au surplus ce qu'il y a de certain, c'est que les Anglais y portent de très grandes forces. Je m'en rapporte sur cela aux détails qui sont dans les gazettes et qui sont très exacts.

Tout cela est excellent, et j'ose espérer qu'on peut penser, sans se flatter, que c'est de là que doit venir et que viendra notre salut; mais toi, qui connais mon cœur, juge ce que je dois soulïrir de me voir encore à Ilamm. Ici je m'arrête, et n'en puis dire davantage. J'attends avec im-

DU COMTE DE VAUDREUIL. - 1793 16o

patience le retour de mon courrier; cependant je dois ajouter qu'il ne décidera pas entièrement ma marclie.Les moyens me manquent plus que jamais pour voler de mes propres ailes et, si je ne suis pas servi par la force des circonstances (comme cela doit arriver), Dieu sait quand je serai au seul endroit oii je veuille être. Cependant, si tu étais ici, je suis Lien sûr, bien certain, que tu m'approuverais.

Il est temps que tu fasses rapprocher les deux jeunes gens ; ils seront bien placés, de manière ou d'autre, je leur en réponds, et la chandelle brûle beaucoup.

Adieu, mon ami, mon bon Yaudreuil. Il y a assez longtemps que je n'ai eu de tes nouvelles, et j'en attends toujours avec impatience. Je t'aime trop pour n'avoir pas besoin de recevoir de tes nouvelles et de celles de ton amie.

Mille choses bien tendres à tous les vôtres. Je t'embrasse comme je t'aime.

Ci-joint une lettre pour le duc de Guiche.

J'ai reçu beaucoup de lettres de Galonné; mais il est si loin des affaires qu'il est difficile qu'il voie juste.

Si Jules m'envoie un chiffre, j'en profiterai pour t'écrire tout de suite en détail, car tout simplement je n'ai pas de quoi envoyer. Mais, je t'en conjure, ne t'agite pas; je te réponds que je marche droit et bien.

M. DE VAUDREUIL AU MARQUIS DE VAUDREUIL

Mort de M""^ de Polignac.

Vienne, ce 6 décembre 1793.

Je viens d'être frappé du coup mortel, mon bon. mon tendre cousin. Hier (1). j'ai perdu une amie de (rente ans,

(1) Tous les biographes font mourir la duchesse de Polignac le 9 Cécombrc. On voit cependant par cette lettre qu'elle est morte le 5.

IGG COUHhSFONDANCE INTIME

l'objet et la conîidente de toutes mes pensées, celle par qui et pour qui je vivais, qui possédait tous les charmes, toutes les qualités et toutes les vertus. Je l'ai perdue, et je vis encore I

Ce matin, à mon réveil (car j'ai dormi de fatigue, mes yeux se sont fermés, appesantis par mes larmes), ce matin à mon réveil, comme j'ai senti que tout était fini pour moi! Je n'ai plus rien à dire, rien à faire, rien à penser; car celle à qui mes paroles, mes actions, mes pensées s'adressaient n'est plus ; elle repose dans la nuit du tombeau.

Elle est morte sans douleurs, sans angoisses, de la mort des saints. Après avoir rempli les devoirs et reçu tous les secours des chrétiens, ses mains se sont jointes, comme si elle était en prière; peu de moments après, elle les a serrées contre son cœur, et c'estainsi que cette âme divine s'est réunie à son Créateur (1), qui n'a pas voulu la laisser plus longtemps sur une terre indigne d'elle et souillée par tant de crimes. On dirait que le Roi et la Reine ont obtenu de Dieu, pour prix de leur martyre, de réunir à eux une amie fidèle, qui n'a jamais eu à se reprocher un mauvais conseil et une action nuisible, qui leur a dans toutes les circonstances parlé le langage de la vérité et de l'honneur, qui par sa modération dans le temps do ses prospérités avait désarmé l'envie, et qui n'a été calomniée que depuis que des Loménie et des Neclcer avaient entrepris de perdre les plus augustes victimes, le trône et l'autel. Pourquoi ne me réunissent-ils pas à celle qu'ils ont appelée? Parce qu'apparemment je n'en suis pas encore digne.

Je vis encore. Rien ne peut peindre ce que j'éprouve; mais votre cœur le devinera.

(1) Las Cnsas de son côté écrivait en date du 7 décembre 1793 : « Elle « mourut avant-hier d'une mort très douce. Elle conserva sa chaleur pen- « dant douze heures, sa figure tout hier. Ce n'est que d'aujourd'hui que la •« destruction commence à faire son elFet. Si l'empreinte qui reste dans la « physionomie des morts indique le dernier sentiment de leur àrae, ce « sentiment a été bien doux. » (F. M,\sso.\, Le cardinal de Demis, p. 540, note 1.)

Quel spectacle que celui dont je suis entouré! Le duc de Polignac, la duchesse de Guiclie, Armand, les jeunes enfants, tous ont perdu ce qui anin)ait leur vie. Je ne vois que des larmes, je n'entends (jue des gémissements. Tous les domestiques, tout ce qui l'approchait, la connaissait, tous la pleurent et demandent à la suivre.

C'est à présent le seul vœu que je puisse former, car comment supporter tant de déchirants souvenirs? Elle me tenait lieu de tout, me consolait de tout. La perte de mon existence, de ma fortune n'avait jamais trouhlé mon cœur, parce que je trouvais tout en elle. A présent tous les malheurs que je dédaignais, ayant une aussi chère ressource, pèsent à la fois sur moi. Je les sens, j'en suis accablé. Je pourrais me consoler, si je pouvais encore faire des heureux, si j'avais des bienfaits à répandre; mais je deviens à charge au monde et à moi-même. Je ne suis plus premier objet pour personne au monde ! Ah ! Dieu, secourez-moi, appelez-moi I

Je sens que je me soulage en m'ouvrant au plus vertueux, au plus sensible, au plus cher de mes amis et de mes parents. Ah ! si vous étiez tous ici, je serais bien moins à plaindre ; je vivrais ou je mourrais dans vos bras; mais une distance immense nous sépare, et je n'ai ni la force d'aller, ni les moyens d'aller ou de vous avoir près de moi. Je suis par trop puni, si j'ai péché!

On nous a transportés, le duc de Polignac, la duchesse de Guiche et moi, chez l'ambassadeur d'Espagne (jui nous rend, ainsi (jue sa fennne, les soins les plus tendres et les plus empressés.

Le meilleur de mes amis me donnerait du poison; je n'en prends pas, parce que je crois à l'Etre suprême qui m'a créé, et que je respecte ses décrets; sans cela — Ah! mon bon cousin, j'ai tout perdu

Embrassez pour moi tous les anges qui vous entourent; je vois d'ici les larmes que vous répandrez tous et toutes; elles feront le panégyri(juo de celle que je pleure, que je pleurcM'ai jus(ju'à ce que mes yeux se ferment pour toujours.

CXLYl LE COMTE D'ARTOIS A M. DE VAUDREUIL

Sur la mort de M"'^ de Polignac.

Ilamm, ce 11 décembre 1793.

Ah ! mon cher ami, ce n'est pas en te peignant la douleur dont mon cœur est déchiré que je chercherai à calmer le tien. Arrache-toi, je t'en conjure, d'un lieu de désespoir ; ta vie peut en dépendre, et tu sais si elle m'est nécessaire. Je t'envoie le peu que j'ai pu rassembler; cela te suffira pour me rejoindre; tu sauras à Cologne où tu me trouveras. Nous combattrons, nous vivrons ensemble, et la vengeance aura pour toi un peu de douceur.

Mon Dieu, j'étais si loin de redouter un aussi grand malheur! je ne te rendrai pas l'effet que ta lettre a produit sur moi ; je n'y réussirais pas, et je te ferais mal. La gloire et la vengeance nous attendent, sois-en bien sûr ; tu le dois à ta patrie, et tu écouteras la voix de l'amitié.

Je n'ai pas la force de t'en dire davantage. Mon amie est trop accablée de douleur pour pouvoir t'écrire ; elle est même bien souffrante, mais elle me charge de te dire que tu auras toujours en nous des amis bien tendres et bien fidèles.

Je t'embrasse, en attendant de te serrer dans mes bras.

Comme je n'ai aucun moyen de t'envoyer un courrier, tu peux tirer cent louis sur M. Frantz, banquier à Cologne. Il est très connu à Vienne.

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