DE VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS
M^'= de Polastron. — La Cour doit être instruite des intentions du prince. — Préparer un manifeste et demander conseil à Steiger. — Le lioi et la Reine doivent avoir un plan. — Le Roi de Sardai!;ne a-t-il fixé une pension au prince ? — L'argent anglais principal moteur de la RévoUilion en France et en Brabant. — Maréchal de Broglie. — « Gilles le Grand. » — Le Dauphiné. — La Pologne.
(Rome), ce 2o décembre 1789. X"> VJ.
Qu'une lettre ég-arée vous tourmente, et surtout dans le moment actuel, je le conçois. Monseigneur, et j'en suis aussi tourmenté que vous. Mais, parce que dans ma lettre je ne vous ai pas parlé de votre amie, vous perdez terre et tète, vous croyez tout perdu; voilà ce qui n'est pas raisonnable. Je ne vous en parlais pas, parce que je savais qu'elle vous écrivait; si le moindre événement lui était arrivé, vous êtes bien sûr que je vous en aurais instruit, et mon silence était une preuve certaine que vous n'aviez rien à redouter. Si vous êtes aussi habile à vous agiter, vous vous ferez beaucoup de mal ainsi qu'à elle, et vous devez employer tous vos soins à la calmer.
Je vais donc commencer par vous dire qu'elle se porte bien; que la petite incommodité qu'elle a eue, et dont je vous ai parlé dans ma dernière lettre, lui évitera une maladie et assurera sa santé pour longtemps. Cette lettre égarée l'inquiète; elle est bien sûre qu'elle a été mise à la poste deux heures avant le départ du courrier, ainsi que c"est à la poste de Turin, et non ici. qu'elle a été égarée. Faites-la donc chercher avec soin, et peut-être se retrouvera-t-elle. Mais, pour éviter désormais cet inconvénient, envoyez toutes vos lettres sous mon adresse et sous une double enveloppe, adressée à M. le chevalier de Priocca, ministre de Sardaigne, à Rome. Ayez soin que ces lettres soient mises dans le paquet de la Cour, et jamais elles ne seront égarées. De même à l'avenir je mettrai toutes les
72 COIUIESPONDA-NGE INTIME
lellres dans mon paquet, vi elles vous arriveront par le même moven.
Si je vais à Naples, je vous en instruirai d'avance, et cela no changerait rien, parce que je préviendrais M. le chevalier de Priocca d'envoyer mes lettres à Schmitt, que je laisserais ici; mais il y a tout à parier que je n'irai pas, parce que les fonds me manquent. Les incertitudes sur le sort de nos colonies, le non-paiement des gouvernements réduisent ma finance à zéro, et je resterai où je suis, faute de jambes pour voyager.
On m'a donné un extrait fort bien fait de ce que vous avez mandé par la dernière poste, et je reste très-incertain s'il faut, oui ou non, envoyer votre mémoire; mais cependant je m'en tiens à ce que j'ai eu l'honneur de vous mander, que ce qu'il y a de mieux, selon moi, est de trouver un moyen d'instruire verbalement, et non par écrit; qu'il ne faut pas compromettre ceux que vous avez employés, et que tout doit vous faire craindre un acte de faiblesse. Je voudrais bien cependant que vous eussiez un manifeste tout prêt, que vous le communiquassiez à l'Avoyer (1), et que, selon son conseil, vous le répandissiez à propos et bientôt.
(1) L'Avoyer. Nicolas-Frédéric de Sfeiger, né à Berne le 17 mai 1729. Kommé en 1764 membre du Conseil souverain des Deux-Cents ; en 1772, préfet de Thua (les préfets de Thun avaient le titre d'avoyers) ; en 1774 élu membre du petit Conseil, c'est-à-dire du gouvernement proprement dit, et, bientôt après, bauneret et trésorier des pays allemands. En 1787, avoyer de Berne. Au mois de mars 1798, il quitta la Suisse devant l'invasion française, et mourut à Augsbourg le 3 décembre 1799. En 1805, ses cendres furent ramenées dans sa pairie et déposées dans la cathédrale de Berne, où on lui éleva un beau monument. Mallet du Pan dit de lui : V Homme d'État pénétrant, sénateur expérimenté, orateur au-dessus du commun, son esprit était plus vaste que son pays. » {Mercure Britannique, i. I, p. 88, et t. V, p. 40.) Dans les Mé7noires et correspondance de Mallet du Pan (t. I, p. 386). on lit l'anecdote suivante : « Sous Louis XV, M. de Vergennes vint en Suisse pour négocier un traité avec la Confédération. Parmi les députés que la Diète envoya de son côté à Soleure, se trouvait Steiger. Un jour M"' de Vergennes demanda à un ancien landaniman d'Uri, qui avait l'honneur de faire sa partie, ce que c'était que ce M. Steiger de Berne. « Madame, répondit le vieux montagnard, M. Steiger est Vatout de notre jeu. >> — Le comte d'Artois, en sa qualité de colonei général des Suisses et Grisons, était depuis longtemps en relations avec Steiger.
Ce que vous mande le chevalier de Crussol me paraît moins digne de foi que ce que vous apprenez par M'"^ Elisabeth. Vous savez que le bailli (1) voit très-noir, et que l'état de sa santé ajoute encore à sa disposition naturelle. Il est d'ailleurs porté à ne pas adopter les lueurs d'espoir qu'un autre lui présente. Je suis convaincu depuis quelque temps que Leurs Majestés ont un plan, et qu'elles craignent que ce plan ne soit traversé par des démarches qu'elles ignoraient. Il serait bien essentiel de s'entendre; mais comment? J'espère que vous aurez profité du départ de Nicolaï; si cette occasion est perdue, j'en vois peu d'autres à saisir. Au reste les conseils du roi de Sardaigne sont les meilleurs que vous puissiez prendre en d'aussi graves circonstances. Son cabinet politique a une grande réputation; c'est une grande machine toute montée et bien montée, et qui peut vous être d'un grand secours avec la bonne volonté et l'amiti»'' (}u'il a pour vous.
On sait que vous ne viendrez pas en Italie, et ce que je puis vous certifier, c'est qu'on applaudit généralement à la sagesse du parti que vous avez pris; sur cela, il n'y a pas deux voix, et tout le monde s'accorde à dire que vous êtes à la seule place qui vous convienne, en attendant mieux, et que partout ailleurs vous auriez été indécemment et peu en sûreté. J'ai plus que jamais des raisons de m'applaudir du conseil que j'ai pris la liberté de vous donner contre le vœu de votre cœur et le mien.
Est-il vrai que le roi votre beau-père vous a assigné 25,U00 francs par mois (2), tant que vous serez dans ses
(1) Le bailli. Alexandn3-Cliarlos-EminanueI, bailli do Crussol, né en 1743, capitaine dos gardes de corps du comte d'Artois, brigadier de cavalerie (1780), maréchal do camp (1784), député aux États-Généraux (1789). Émigré après la prise de la Bastille, rs'ommé lieutenant général pendant l'émigration. Mort en 1815.
(•2) '25.000 fr. par mois ? Après avoir quitté la France, le comte d'Artois avait établi une commission pour l'administration do ses linances et lui avait envoyé de Berne les pouvoirs les plus étendus, en lui indiquant comme butprincipal le paiement de ses dettes, qui se montaient à ril. 850. 000 livres.
Tant que la Cour de Sardaigne resta à Moncalieri, le comte d'Artois fut défrayé par son beau-père ; mais on décembre 1789, la Cour étant revenue à Turin, le comte d'Artois alla habiter l'hôtel que le roi lui avait fait pré-
États, et qu'il vous a donné des gardes? La nouvelle s'en est répandue ici.
On a la nouvelle que rf]mpereur est retombé malade et est en grand danger.
On dit aussi que FAnirleterre arme à force et a ouvert un emprunt de cent millions ; que le marquis de Lansdowne (1) va rentrer dans le ministère, et que la puissance de M. Pitt baisse tous les jours. Je ne mets pas en doute {quoi qiion vous en ait dit) que l'argent des Anglais ne soit le principal moteur de la révolution que nous avons éprouvée, et de celle du Brabant. Ils ne nous ont pas pardonné la guerre d'Amérique, et je sais que le marquis de Lansdowne, autrefois lord Shelburne, avait une correspondance très-suivie avec l'abbé Morellet et plusieurs autres chefs de la démocratie ; que son fils, lord
parer, et alors sa dépense journalière, celle do la comtesse d'Artois, de leurs enfants et des officiers attachés à leur maison, furent entièrement à sa charge. Pour subvenir à tous ces frais, une somme de 6.000 livres par semaine fut assignée d'abord ; ensuite, lorsque le prince eut fait venir une partie de ses chevaux de selle, cette somme fut portée à 7.000 livres par semaine, soit 364.000 livres par an. Lo reste des revenus de ses apanages et de ses biens patrimoniaux, qui s'élevait à 3.600.000 livres, était consacré au paiement progressif de ses dettes. (V. le 3""= Recueil des papiers trouvés dans l'armoire de fer, t. III, tableau joint à la p. 149.)
Le 13 août 1790, l'Assemblée Nationale décréta qu'à l'avenir il ne serait plus accordé d'apanages réels et que toutes les concessions d'apanages antérieures à cette date seraient révoquées; que néanmoins les apanagistes actuels continueraient à jouir dos domaines et droits fonciers compris dans leurs apanages jusqu'au 1" janvier 1791; qu'à partir du 1" janvier 1791, il serait payé tous les ans à chacun des apanagistos actuels une rente apanagére de un million ; que chacun des frères du Roi recevrait, outre cette rente apanagére, encore un million par an, pour l'entretien de sa maison, et que le comte d'Artois, outre les deux millions par an pour sa rente apanagére et l'enti-etien de sa maison, recevrait le fonds annuel des rentes viagères par lui dues et que le Roi s'était chargé d'acquitter par décision de son conseil du 28 décembre 1783 (oOO.OOO livres). Ce décret fut sanctionné par le Roi le 21 septembre 1790.
Le 9 novembre 1791, l'Assemblée décréta que tous les revenus des Princes français absents du royaume seraient aussitôt séquestrés. Le Roi refusa sa sanction à ce décret.
^Le 1" janvier 1792. les Princes furent décrétés d'accusation, et le 19 mai 1792, leurs revenus furent délinitivoment supprimés.
(1) Lansdowne. William Petty Fitz-Maurice, -1" lord Shelburne (du parti ^\hig), né en 1737. Premier ministre en 1782. Gréé on 1784 marquis de Lansdowne. Mort en 1803. De son vivant, son fils aine portait le titre de comte de Wycombe.
DU COMÏc; DE VAUDREUIL. — 1789 73
Wycombe, a été à Paris pendant tout le temps de la révolution, et animait tous nos jeunes gens, voyait tous les gens de lettres du parti, et rendait compte de tout à son père. Si, après cela, le marquis de Lansdowne rentre dans le ministère, tout est éclairci, et voilà le chemin qu'il aura pris pour y arriver. Dans ce cas, la Prusse, la Hollande sont du secret, et nous avons à redouter, peut-être à espérer une attaque prochaine. Je dis peut-être à espérer, car qui sait si la menace d'un envahissement n'ouvrirait pas tous les yeux, ne ranimerait pas tous les cœurs français, et ne ramènerait pas à l'autorité légitime et nécessaire? Nos héros de paix disparaîtraient; nos législateurs iraient se cacher dans des trous, et la noblesse française volerait à la défense de la patrie ralliée sous notre Roi. Vous nous montreriez le bon chemin, et nous vous y suivrions avec valeur et succès. Si nous succombions, l'honneur du moins serait sauvé, au lieu que notre avilissement actuel n'est pas supportable.
On dit encore que le maréchal deBroglie arrive à Turin très incessamment. Ah! que je le voudrais ! Quel point de ralliement! Tâchez de l'y déterminer; il a la confiance des troupes, et tout sera en bon train, s'il se joint à vous. Bouille et bien d'autres le suivront. Mais qu'une autorisation, même tac te, serait nécessaire!
Il me paraît que l'Assemblée perd toujours dans l'opinion ; que M. de La Fayette redevient Gilles-le-Grand (1), Mirabeau ce qu'il a toujours été; mais, malgré cela, les provinces, et surtout le Dauphiné, sont toujours dans de mauvais principes. Cela est inconcevable. Voilà donc l'effet de la liberté de la presse et des maximes répandues partout avec profusion !
On ne sait pas encore ce que deviendra l'insurrection
(1) Gilles-le-Grand. D'après le comte de La Marck (Bacocrt, Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La Marck, t. II, p. 1-5), «'est le duc de Choiseul qni aurait donné à La Fayette, à son retour d'Amérique, le surnom de Gilles-César ou Gilles le Grand. Le mot lit fortune; La Fayette, dans la société du xvin« siècle, ne fut plus désigné que sous le nom de Gilles. V. les Lettres de (a marquise de Coigny, p. 113.
76 CORRtSPO^'DA.NCE l.NTIME
de Pologne; il faut attendre le courrier de mardi prochain. Tout se brouille, tout fermente, et tous les rois de l'Europe doivent monter à cheval et devenir militaires, s'ils veulent conserver leurs monarchies.
Revenons à vous. Cherchez à vous calmer; ne pensez qu'à bien jouer, uniquement et sagement, votre rôle; l'amour, l'amitié et la gloire seront votre récompense. Croyez que ce sera notre plus cher désir, que nous nous occuperons de votre bonheur, et que le nôtre en dépend. Voilà le sentiment de tous vos amis, et surtout, oui, surtout le mien. Ali! mon cher prince, n'en doutez pas!
Vous trouverez dans ce paquet une lettre de votre amie et une de Saint-Paterne (1).
M. DE VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS
Réflexions sur l'année 1789. — Il part pour Naples. — Le Brabant. — Maladie de l'empereur Joseph H. — Plan de finances arrêté par l'Assemblée Nationale. — La Pologne. — Calcul de 24 contre 1 fait par Necker.
(Rome), ce 2 janvier 1790. N° 16.
Quand les choses sont faites, Monseigneur, je ne sais plus les combattre ; et mon principe est, avant une détermination, de mettre de la prudence jusqu'à la timidité dans mes conseils sur un objet important, mais ensuite de no plus penser au danger, lorsque le parti est pris. Je vous avais mandé tout ce que ma réflexion et mon attachement pour vous m'aA^aient suggéré; il n'est plus temps de revenir sur cela, puisque les circonstances et le prompt départ du comte de Nicolaï vous ont forcé d'agir autrement. Je désire et j'espère que la pureté de vos intentions aura sa
(1) Saint-Paterne. Bibliothécaire de l'abbaye de Sainte-Geneviève, secrétaire interprète du comte d'Artois et un des familiers de M. de Vaudreuil Y. sur lui Dampmartin, Mémoire.'^ [éd. de 1823), t. II, p. 231 et suiv.
récompense : mais ce qu'il y a de sûr, c'est que mon sort est lié au vôtre à la vie et à la morL
Ah ! Monseigneur, voilà donc cette cruelle année 89 6nie ! Elle a duré un demi-siècle . et clans les dernières minutes de cette affreuse année, je me sentais prêt à être débarrassé d'un poids insupportable. Puisse celle où nous sommes voir refleurir les lis, voir mon prince heureux, les honnêtes et fidèles Français vengés, et les scélérats démasqués et punis ! Voilà les vœux de votre plus tendre ami. Quelle scène attendrissante mes yeux ont vue dès que minuit a sonné ! Nous étions presque tous réunis ; un seul manquait, et notre bonheur en a été détruit. Nous nous sommes tous embrassés fraternellement, comme au commencement de toutes les années : mais, sans nous rien dire, nous nous sommes tous entendus: un seul manquait! Et nos larmes ont coulé.
Votre amie.... Ah! qu'elle est intéressante et tendre ! Il me serait impossible de ne pas être pénétré d'intérêt pour un sentiment aussi touchant et aussi vrai, quand il aurait une autre direction ; jugez de ce qu'il m'inspire, quand c'est mon prince, mon ami, qui en est l'objet ! La recommander à mes soins, c'est me fixer sur le plus cher et le plus sacré de mes devoirs. Sa santé est à présent fort bonne. Oui, de façon ou d'autre, vous la reverrez au printemps. M"'' de Piennesne viendra pas à Turin; mais il faut que M™® du Poulpry y vienne, et alors 31"'' de Vaudreuil retournera en France et s'arrêtera quelque temps à Turin avec son mari, qui y restera, si vous le permettez et si les circonstances le permettent.
Je suis obligé, ainsi que je vous en avais prévenu, d'aller passer quelques jours à Naples: je ne puis être si près d"un ancien ami sans l'aller voir, et j'y vais passer quinze jours avec Pauline et son mari. Je partirai le 13, après l'arrivée du courrier de Turin ; ainsi je recevrai encore deux fois de vos nouvelles avant de partir. Ne m'écrivez point pendant que je serai à Naples, parce qu'on y lit toutes les lettres. Votre amie m' v donnera de vos nouvelles, tt
s'en tiendra là. Que cela ne change rien ù la marche de vos lettres. J'ai prévenu et je préviendrai encore M. le chevalier de Priocca de recevoir pendant mon absence mon paquet de Turin et de l'envoyer à M. de Saint-Paterne, qui ouvrira le paquet et fera lui-même la distribution des lettres qui y seront contenues. Votre amie l'a approuvé, et parce moyen rien ne serait dérangé dans la marche ordinaire, qui est la plus sûre et qui évite tous les dangers de perdre des lettres.
Je sais que vous avez reçu cette lettre égarée, et que vous l'avez reçue par le courrier de 3Iilan. Cela est fort extraordinaire; je n'y conçois rien et je crains qu'elle n'ait été lue à Milan, car l'Empereur et ses ministres sont très curieux.
La révolution du Brabant est entièrement faite et a été bien vive et bien rapide. Les Brabançons défendaient leur constitution, et chez nous on attaque la nôtre. Cette différence est bien grande.
Il est positif que l'Empereur est retombé malade, et que les médecins ont prononcé qu'il ne peut pas en revenir. Voilà encore un grand événement, et qui aura une grande influence sur les affaires de notre intérieur et sur celles de toute l'Europe. Votre mémoire sera mieux reçu et mieux apprécié dans cette circonstance de la maladie de l'Empereur qu'il ne l'aurait été dans tout autre moment. Ah ! qu'il me tarde de savoir l'effet qu'il aura produit 1
Avez-vous lu, Monseigneur, un discours d'un curé de Grenoble, nommé Hélie (i), à ses paroissiens? C'est un chef-d'œuvre de principes, de logique, d'éloquence du cœur; il y a des tirades de la force de Bossuet, et le reste de l'ouvrage est du style de Fénelon. Nous en avons tous été attendris jusqu'aux larmes. Je vais le faire traduire en italien et imprimer à deux marges, le texte français d'un côté, et la traduction de l'autre. Ah î que je voudrais que
(1) L'abbé Hélie, originaire du Dauphiné, était vicaire général. Voir Cham- POLLiox-FiGEAC, Chroiiiques duujihinoises, 1884, p. 138, et 1887, p. 40o.
ce cenre décrit pastoral et ces principes se propageassent! Ces armes-là ne tuent personne.
Nous apprenons par un courrier de Gênes que l'Assemblée Nationale a arrêté un plan de finances pour faire face aux besoins du moment. Il est si mal expliqué dans la lettre qui est arrivée à Rome, que personne n'y a rien compris. Il me paraît cependant que c'est le plan de M. Necker avec quelques amendements. Cela évite la banqueroute et donne du temps. Autant que j'ai pu entendre ce plan, c'est la caisse d'escompte qui en est la base, et c'est la vente de ([uatre cents millions des biens du clergé qui en fait la solidité. Il faut attendre le courrier de France pour être bien instruit.
J'apprends que Nassau va vous rejoindre. J'étais bien sûr que, quelque part où il fût, il volerait vers vous. Mais ne va-t-il pas avoir des affaires en Pologne"? Tout s'v brouille avec d'autant plus de danger que là les nobles avaient en effet un pouvoir absolu. C'était une république purement aristocratique, où les nobles étaient souverains et les non-nobles étaient serfs. C'est, il faut en convenir, un état contre nature, et qui ne peut plus subsister, quand on a fait le calcul de 24- contre 1 (i). C'est à M. Necker que toutes les puissances de l'Europe doivent ce trait de lumière, qui incendiera tout le globe. C'est lui qui, le premier, a osé imprimer en France ce dangereux calcul.
On m'a dit que dans les lettres que vous avez reçues do ]\jme Élisabetli vous entrevoyez quelques rayons d'espoir et d'encouragement. Ah! puissent-ils se réaliser et rendre à mon pays et à mon prince leur éclat et leur bonheur!
Adieu, le plus loyal, le plus intéressant des princes, et le plus cher de mes amis.
Toute la colonie vous en dit de même.
(1 Calcul de 24 contre 1 , par lequel a été motivée la double représentation du tiers état aux États-Géuéraux.
M. DE YAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS
Va passer quinze jours à Naples. — Aveuglement des provinces. — Arrêté des finances favorisant l'agiotage. — Affaires pécuniaires de l'auteur. — Maladie de l'Empereur Joseph II. — Négociation supposée entre les Cours de France, d'Espagne et de Naples.
A Rome, ce 9 janvier 1790. N» 17.
Ma lettre au chevalier de Coigny ne vous a rien appris, Monseigneur. Elle ne fait que peindre avec quelque chaleur ce que je sens avec plus de chaleur encore; mais votre âme sensible en a été remuée, et je l'en remercie.
Je vais par raison, par besoin passer quinze jours à Naples. J'ai ici des rages de tète continuelles ; je n'y dors pas, et peut-être le changement d'air, le mouvement, un peu de distraction me rétabliront-ils. Je veux garder toutes mes forces, et je ne veux renoncer à la vie que quand je verrai nos maux sans remède.
Ils sont bien grands. Malgré tous les bons ouvrages qui paraissent en faveur de la bonne cause, je vois que nos provinces sont encore frappées d'aveuglement; que la terreur ou l'apathie arrête les mouvements de tous les sujets fidèles, et que rien ne semble annoncer encore le retour à l'ordre. Le dernier arrêté pour les finances (1), tout informe qu'il est, donne quelque répit aux capitalistes ; il est un nouveau moyen d'agioter, et plait par cette raison à tous les remueurs d'argent; et ce sont les capitalistes qui répandent à propos de l'argent, qui écrivent, qui envoient des courriers, et donnent la loi aux opinions, en trompant tout le monde. Je vois, j'en conviens, beaucoup de bons écrits depuis quelque temps; mais les laisse-t-on
(1) Décret de l'Assemblée Nationale du 19 décembre 1789, portant formation d'une Caisse extraordinaire et création de 400 millions d'assignats, hypothéqués sur cette caisse eL au r^mboursemeut desquels sont alTectésles biens du clergé.
librement circuler? Vont-ils dans les provinces? Y sont-ils lus ? La captivité du Roi enchaîne tout.
Je pars avec mon cousin et sa femme lundi prochain. Je laisse Schmitt ici pour m'appnrter les lettres de France et de Turin à Naples. Vos paquets seront remis pendant mou absence à Saint-Paterne, qui en fera la distribution et me gardera mes lettres, parce qu'il serait imprudent de me les envoyer à Naples par la poste.
M'"^ de Polignac fera pendant ce temps-là des courses pour voir les curiosités de Rome qu'elle a jusqu'à présent fort négligées. Saint-Paterne, qui est instruit, lui servira do cicérone. Il faut nécessairement qu'elle se donne quelques moyens de distraction, sans lesquels elle succomberait à une préoccupation trop vive et trop douloureuse pour ses forces.
Il faut que je vous gronde. Monseigneur. Vos lettres à votre amie sont faites pour anéantir son courage. Au lieu de la soutenir, de la consoler, vous vous laissez aller à votre tristesse ; vous ne lui dissimulez aucune de vos peines ; et vous vous noircissez mutuellement, au lieu de chercher dans l'avenir des motifs de consolation, et des forces pour supporter le moment actuel. On est perdu quand on monte son style à ce ton. Il faut au contraire s'armer de courage et se le communiquer réciproquement. - La lettre que vous m'avez écrite par le dernier courrier •vaut mieux que celle qu'elle a reçue de vous. Je voyais dans celle que vous m'écrivez un ton, un style, une énergie qui m'avaient charmé ; j'y voyais briller des rayons d'espoir qui avaient enchanté mon cœur, et j'ai été tout étonné d'apprendre que celle qu'a reçue votre amie était d'un ton tout à fait opposé.
Permettez-moi de vous représenter aussi que vous écrivez trop librement par la poste; quelque sûr qu'on vous dise qu'est le courrier, que ne fait-on pas avec de l'argent dans ce siècle de corruption ? Vous me direz à cela qu'il serait bien dur de se priver de la seule consolation qui reste dans l'absence; oui, mais il serait plus dur encore de I. G
82 CORUESPONDANCE INTIME
tout comprometlre par des imprudences. Le plus sûr cependant, c'est d'adresser toujours votre paquet à M. le chevalier de Priocca dans les paquets do la Cour. Saint- Paterne les recevra pendant ma courte absence et distribuera lui-même vos lettres.
Toutes réflexions faites, je ne partirai que mercredi 13, après la réception des lettres de France et de Turin, et je serai de retour ici le l*^"^ février. Ne m'écrivez pas pendant cet intervalle, et à mon retour votre amie me fera part de tout ce qui vous touche. Vous pourrez recommencer à m'écrire ici vers le 25 janvier, et je trouverai votre lettre à mon arrivée.
Vous ne nous avez pas mandé s'il était vrai que le roi de Sardaigne eût assigné 25,000 francs par mois pour la maison de M'"^ la comtesse d'Artois, et s'il était vrai que le maréchal de Broglie fût attendu à Turin.
A mon retour de Naples, vos lettres seront bien intéressantes, car c'est à cette époque que vous pourrez voir plus clair dans les événements ultérieurs et calculer plus juste sur les vraisemblances.
Je vais à présent, non vous remercier de tout ce que vous me mandez de tendre, d'aimable, d'obligeant relativement à moi, car vous ne voulez pas de remerciements; mais il m'est impossible de ne pas vous en témoigner toute ma sensibilité. En même temps, je ne suis pas encore dans le cas d'accepter vos offres; mais, si les malheurs que je prévois arrivaient, je crois que je n'aurais pas la force de survivre à la ruine de mes créanciers. Je sens bien que, si la perte de nos colonies est la suite du système que les malveillants s'efforcent d'établir, je n'aurai aucun remords à avoir, puisque j'avais fait tous les sacrifices que l'honneur exigeait de moi; mais il n'en est pas moins vrai qu'alors je serais insolvable, et ce mot est affreux! Quant à mes besoins actuels, ils sont si modérés que j'irai encore quelque temps avec ce que j'ai, et je ne profiterai pas de vos offres. Ah, dieux! dans quel moment m'offrez-vous des secours? Lorsque vous-même.
dépendant des circonstances qui multiplient vos besoins, vous n'êtes sur de rien. Ami tendre et généreux, prince adorable et méconnu, mes yeux se remplissent de larmes et je refuse vos offres.
Votre amie m'a dit que le grand duc vous a fait dire les choses les plus obligeantes; il faut y répondre, ce me semble, avec politesse et sensibilité. L'Empereur est fort mal, et sa mort amènera bientôt un nouvel ordre politique. C'est à vous et au roi, votre conseil, à calculer les suites de ce grand événement. Je n'en sais pas assez pour cela. Je rapporterai, j'espère, quelques lumières du voyage que je vais faire. 11 y a quelque chose entre les trois Cours de France, d'Espagne et de Naples. La fréquence des courriers respectifs donne à mes conjectures quelque vraisemblance; et le baron (1) est mon intime ami.
Adieu, Monseigneur; les quinze jours que je vais passer me paraîtront bien longs, mais ce voyage est, dans toutes les acceptions, indispensable.
Recevez mon bien tendre et respectueux hommage.
P. S. — Décidément, je ne partirai que mercredi, après l'arrivée des deux courriers de France et de Turin. Par ce moyen, je no manquerai que le courrier d'après, et je serai de retour pour le second. Mes lettres m'attendront ici. Ainsi vous pouvez ne pas interrompre votre correspondance ; mais vous serez deux courriers sans recevoir de mes lettres.
(1) Le baron. Louis-Marie-Anne, baron île Talleyrand, oncle de l'évêque d'Autun, né en 1738, ambassadeur extraordinaire près le roi de Napk's depuis 1783, mort en 17'J9. Marié à Louise-Fidèle Durand de Saiut- Euiicue Montigny, nièce de Galonné.
84 CORRESPONDANCE LNTIME
M. DE VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS
Saint-Domingue. — Départ pour Naples. — Affaire Favras. — Parlement de Bretagne. — Réflexions sur la démarche du co vte de Provence. — Nécessité d'un manifeste.
(Rome), ce 14 janvier 1790. N» 18.
Mille remerciements. Monseigneur, des détails que vous voulez bien m'envoyer sur Saint-Domingue. Ils sont rassurants pour le moment; mais il n'en est pas moins vrai que l'incendie éteint peut se rallumer, et que ce qu'il y a de plus certain, c'est que l'épidémie y est. Au reste ce que j'ai de mieux à faire, c'est d'être résigné à tout. Si j'ai de nouveau de plus grands malheurs à redouter, j'y aurai été conduit et préparé par de rudes épreuves. Quelquefois les forces ne sont pas suffisantes pour résister aux dernières secousses, et je sens les miennes fort épuisées. Ma santé n'est rien moins que bonne; je pars demain pour Naples, espérant que le changement d'air, le mouvement, un peu de distraction me feront du bien. Je veux rétablir et conserver mes forces tant que je pourrai , puisque mon existence est chère à mon prince et à mes amis, puisque je peux espérer encore de les employer pour eux.
Ah I Monseigneur, quelle démarche, quelle lettre (1) ! Je
{[) Quelle lettre! Le comte de Provence s'était rendu en grand appareil devant le Conseil de la Coniinuno, présidé par Bailly, pour se disculper de toute participation aux projets de Favras, et en même temps il avait avisé de cette démarciie le président de l'Assemblée Nationale, par une lettre, oeuvre, dit-on, de Miiabeau, et imprimée dans Bacourt, Correspondance, etc., t. I, p. 441. Mirabeau écrivait alors à son sujet : « Il a la pureté d'un enfant, mais il en a la faiblesse, et il est extrêmement difficile de lui faire comprendre que, s'il se laissait faire seulement vingtquatre lieures, il serait 2<n second ducu'Ortêans. » Ibid., p. 440.
Notons à cette occasion que la lettre du comte de l^rovence à Favras, que Feuillet de Conches a admise dans son recueil (t. 111, p. 472), a été publiée pour la première fois, non pas par LouisBlanc, comme il le dit p. 471, mais
l'avais su avant de recevoir votre lettre, et j'avais pressenti et éprouvé votre indignation. Que cela est lâche ou criminel! L'intention n'a sûrement pas été telle; mais des monstres ont profité de sa faiblesse, et l'ont entraîné, sans quil s'en doute, dans le plus coupable et le plus périlleux sentier. Je crains beaucoup les suites de cette démarche. Il me paraît que, depuis le départ de M. le duc d'Orléans, les scélérats n'avaient plus de chef, et qu'ils ont voulu s'en donner un, sans le mettre dans leur confidence, de manière que ce faible prince se trouve en quelque façon engagé malgré lui. Quoi! il réclame son opinion à l'assemblée des notables, lorsqu'il s'en était repenti vingt fois, lorsqu'il convenait lui-même qu'il s'était cruellement trompé! Je reconnais là l'ouvrage de M. de Montesquiou et du petit Lévis.
Examinons à présent quelles seront les conséquences de cette démarche. On va la publier, la vanter dans les provinces; les municipalités jouiront par orgueil de la prééminence de place que M. Bailly a conservée au moment de cette ridicule scène ; les papiers publics, les journaux vont faire retentir partout la popularité, la conduite de ce prince, et je crains beaucoup ce premier efïet. Le mépris succédera à ce premier transport, cela doit être; mais attendez-vous au premier mouvement, secondé par des écrits mensongers et adulateurs. Il est bien important de savoir si le Roi et la Reine ont été instruits de cette démarche et l'ont approuvée. J'ai de la peine aie croire, et ce que mande 31""° de Fitz-James me paraît positif. Si cette démarche s'est faite avec le consentement du Roi, modérez-vous; si elle s'est faite sans ce consentement, elle est absolument criminelle, et les suites en seront d'une terrible conséquence; j'en frémis. On voit par la réponse de M. Bailly combien il était embarrassé de répondre à un pareil discours. Le fils du garde
par Auguis dans une brocliure parue pendant les Cent Jours et intitulée : Correspondance de Louis XVIII... publiée par P. R. A. Paris, avril 1813, in-S", p. 16a. Cette origine suffît pour la rendre fort suspecte.
86 COURESPO.XDAJNCE INTIME
des tableaux du Roi à Paris avoir la droite sur le frère du Roi de France ! Le sang me bout dans les veines, et je ne suis pas Bourbon; mais, pardieu, je suis gentilliomme. La rage du roi de Sardaigne et celle de M. le prince de Piémont augmentent mon respect et mon amour pour eux; daignez le leur exprimer.
L'arrivée du Parlement de Bretagne va être une bien intéressante époque, et qui réglera beaucoup les mouvements des provinces. S'ils défendent les privilèges de leur province, cet exemple sera suivi par presque toutes les autres provinces du royaume, et ce moment pourra faire naître des incidents décisifs.
Je reviens à la démarche de Monsieur, et elle me four lîit des réflexions que vous garderez pour vous, mais qu'il est nécessaire de vous communiquer. Je ne crois ni au prétendu crime de ce M. de Favras, ni à la vérité de l'accusation intentée contre Monsieur; mais toute cette trame aura été supposée afin d'avoir une occasion d'engager Monsieur à une grande démarche ostensible. Quel est, me direz-vous, le but de cette démarche? Celui de persuader au peuple qu'il y avait un complot, celui de montrer le frère du Roi comme chef des patriotes, comme s'identifiant à la Révolution; celui enfin de vous faire tomber dans l'opinion publique, en montrant le frère du Roi, resté avec le Roi, faisant une démarche qu'on dira autorisée par le Roi, et prenant, avec une intelligence apparente et le consentement apparent du Roi, un parti tout contraire à ceux que vous avez pris; de pouvoir par ce moyen vous taxer de rébellion, non seulement envers la nation, mais envers le Roi. On n'a pas fait confidence à Monsieur de toute cette trame, mais on lui a fait peur; on lui a dit que vous joueriez un grand rôle, s'il ne se pressait d'en jouer un; on lui a fait entrevoir son sort, assuré par une pareille démarche, ou sa perte, s'il balançait. M. de Montesquiou est ruiné, et ce monstre aura bâti les fondements de sa fortune sur cette intrigue odieuse. Je suis convaincu que Monsieur aura parlé au Roi des libelles semés contre lui
et (le la nécessité de les faire tomber par une démarche publique; il lui aura dit que sans cela les dangers de toute la famille royale allaient se renouveler, et que le Roi daus le premier moment d'effroi, aura consenti à cette déniarche sans en calculer toutes les suites. Ah ! que ces suites peuvent devenir funestes ! De tous les événements cruels qui se sont succédé avec tant d'horreur et de rapidité, celui-ci me paraît le plus affreux pour les conséquences. Remarquez que dans le même moment un homme de la garde bourgeoise a été assassiné, et qu'on a trouvé à ses pieds un écrit menaçant pour M. de La Fayette; remarquez que M. de La Fayette va dans tous les districts parler de ses dangers personnels, faire renouveler les serments de lui être fidèles, et prendre tous les moyens pour réchauffer ce prétendu patriotisme qui commençait à se refroidir; remarquez qu'on a fait reprendre les cocardes patriotiques à tous les postillons des environs de Paris, Tout cet ensemble est un jeu infernal joué et bien joué. Est-ce que ceux qui auraient eu des mauvaises intentions contre M. de La Fayette l'en auraient fait avertir par un billet? 11 est clair que ce billet menaçant a été mis aux pieds de ce sentinelle par un des agents de M. de La Fayette même. Cela est évident pour tous ceux qui ne se boucheront pas les yeux, et j'en conclus que dans peu vous verrez se renouveler à Paris quelque nouvelle scène d'horreurs, dont tous ces antécédents sont les avant-coureurs et le signal. J'en frémis, mais rien ne me paraît plus vraisemblable. Remarquez encore que ce3L de Favras est un intrigant du premier ordre, qui avait donné dos plans de finance, et qui s'affichait ennemi de 3L Psecker, qui voulait que je l'introduisisse chez vous, et auquel j'ai toujours refusé mon appui, parce que je hais l'intrigue et les intrigants. On cherche à répandre que vous connaissiez ce M. de Favras, et on fera des efforts pour faire retomber contre vous ce prétendu complot. Tout cela entrera dans les complots des Montesquiou et consorts.
Ou a bien fait croire au peuple une conspiration de
^'8 COURESPOxNDANCE INTIME
poudres pour faire sauter Paris et rAssemblée Nationale, et, puisque cette absurdité a été crue, il sera encore plus facile de donner à ceci quelque apparence. C'est alors qu'il faut faire un manifeste et le faire répandre avec profusion, y montrer votre âme à découvert, y établir vos principes, et en appeler à tous les bons Français. Puisque vous avez un bon écrivain, profitez-en, mais sans vous ouvrir entièrement et imprudemment. Je ne connais point M. Ferrand (1), et par cette raison ma prudence ne peut lui déplaire ni être otl'ensante. Méditez sur tout ceci, et brûlez ma lettre.
Je suis enchanté de la certitude de l'arrivée du comte de Nicolaï. Ce poids était lourd à porter, et j'attendrai la réponse qu'on vous fera avec une vive impatience. Ce que M'"*^ de Sérent a écrit à son mari est d'un bon augure, ainsi que la lettre reçue par une voie sûre de votre sœur. Est-ce de la Reine ou de M""' Elisabeth que vous parlez ?
Je suis bien impatient aussi d'apprendre des nouvelles du baron; ce retour estpar trop long et devient fort inquiétant.
Ah ! Monsieur, Monsieur, qu'avez-vous fait? J'en reviens toujours là. Je suis bien convaincu qu'il n'a pas aperçu les conséquences de ce qu'il a exécuté. Mais il est si faible, si mal entouré , le moment est si critique, si fort au-dessus de ses forces qu'il vient, sans le vouloir, de prolonger les maux de son pays et d'embrouiller plus que jamais tous les (ils. C'est à présent que vous avez besoin de tout observer, de tout prévoir etde redoubler, par un nécessaire accord, de prudence et d'activité.
Convenez à présent que vous êtes bien où vous êtes, et que c'eût été une grande faute d'en sortir. Il me paraîtrait bien essentiel de mettre au grand jour tous les petits moyens dont se sertie liéros La Fayette pour ranimer tous
(l; pTrind. Cs conseiller au Parleuionl de Paris, né en 1751, mort en 182o. avait émigré dès le mois de septembre 1789. Il fit paraître une niLiUitude d'écrits royalistes. Il rentra en France en 1801. La Restauration le fit directeur général des postes en 1814, puis comte, pair de France et nienibre de l'Académie française.
les fous qu'il a séduits. L'arme de la terreur a été bien forte aux mains de tous les scélérats.
Je serai de retour ici le 30 de ce mois; mais j'ai absolument besoin de changer d'air, parce que je m'en vais insensiblement, et il est temps d'y porter remède. Ma santé ne résiste pas à tant de secousses.
Mes amis sont bien affligés des dernières nouvelles; ils me chargent de vous présenter leur tendres hommages.
Écrivez comme de coutume; j'ai tout arrangé pendant mon absence.
M. DE VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS
Le baron de Nyvenheirn. — Le prince a très bien fait de ne pas venir à Naples. — La reine Caroline; sa ressemblance avec Marie-An loinelte. — Indignation causée par la démarche de Monsieur. — M"" de Champcenetz.
Naples, ce 17 janvier 1790. N» 19.
Je n'ai qu'un moment pour vous écrire par le baron de Nyvenheirn, qui retourne en France et passe par Turin. Il vous remettra ma lettre. Monseigneur, et vous pouvez être sûr qu'il n'y a pas un plus loyal et plus brave homme que lui. Si l'occasion se présente, il sera ardent à prouver son dévouement pour la bonne cause, et il a des moyens qu'il vous communiquera.
Je n'ai rien à vous mander d'ici, sinon que j'ai à présent la certitude que vous avez très bien fait de n'y pas venir; les avances qu'on vous a faites étaient du cru de l'ambassadeur, et voilà tout; mais on aurait été très -embarrassé que vous y vinssiez. Je sais cela de très-bonne part; et on trouve le parti que vous avez pris le seul qui convienne aux circonstances. Je ne me suis pas trompé dans mes conjectures, et mon dévouement pour vous m'a fait tout calculer et voir juste.
90 CORllESPOiNDANCE liNTlMfc)
Jai vu la reine; j'ai été très content de ses propos, et sa l'essemblancc avec notre Reine m'a fait une si vive impression que mes larmes ont coulé, malgré tous mes eflorts pour les retenir. On est indigné ici de la démarche de Monsieur, et je suis bien impatient d'apprendre quelle suite elle aura eue.
Je serai de retour à Rome le 31, et je recevrai ici, par une occasion sûre, les lettres du premier courrier de France et de Turin. Ainsi, je ne serai en retard que de trois jours, et ensuite j'arriverai à Rome pour le premier courrier d'après.
Je viens de recevoir des lettres de Rome; tous vos amis et les miens se portent à merveille.
M. le baron de Nyvenheim est frère de M"^ de Champcenelz (1). Son beau-fils lui a fait d'horribles méchancetés pendant son absence, et, après avoir dîné à Londres avec M. le duc d'Orléans, il est revenu à Paris pour nuire à son père et à sa belle-mère. C'est un vilain petit monsieur; vous n'avez jamais voulu le croire, mais le temps découvre tout.
Ma santé paraît déjà se raccommoder un peu ici, et elle en a grand besoin. Malgré cela, j'ai impatience de retour-
(1) 3/°"= de Champcenetz. Jean-Louis-Quentin de Ricliebourg, nnarquis de Ciianipcenelz, né en 1723, mort en 1813, gouverneur du palais des Tuileries, a été marié trois fois :
a) En 1748, à Marie-Rose Teissior, morte en octobre 1754 ;
b) Le 2 juin 17oo a Madeleine Pernon:
Cl Le 20 juillet 1779 à Albertinc- Elisalieth de Neukerke de Nyvenheim née en Hollande en 1733, morte à Fontainebleau en 18Ûo. Elle avait d'abord été la femme d'un négociant hollandais nommé Pater, dont elle s'était séparée, et avait joui momentanément de la favein- de Louis XV, qui lui avait accordé une pension de 12.000 livres. (V. la Corresp. du Comile des Pensions, n° 1, éd. in-8, p. 51-52, Métra, Corresp, secrète t. IV, p. 202, et UzANNE, Lachronique scandaleuse, pp. 243 et 270.)
Le beau-fds dont M""^ de Champcenetz avait à se plaindre était selon toute vraisemblance Louis-Edmond de Giiampcenetz, issu du second mariage de Champcenetz et devenu, sous la Restauration, gouverneur des Tuileries, conmie l'avait été son père.
D'après M. Aug. Yitu, qui se référé aux Mémoires de M""= de Genlis, M™' l'ater, célèbre par sa beauté, avait failli épouser M. de Larabesc avant de devenir la femme du marquis de Champcenetz. {La maison rnorluaire de Molière, pp. lo7-lo8.) La Galerie des dames françaises (Paris, 1790) donne un portrait d'elle sous le nom de Domitilla. Manuel, dans sa Police de Par/s dévoilée (t. II, pp. 1(55 et 201-212), nous fournit des détails piquants sur les parents de M"'« de Champcenetz et sur ses débuts dans le monde.
DU COMTE DK YAUDREUIL. — 1790 91
ner à Rome, et vous savez pourquoi. Je serai avec eux tous, elles toutes, et plus près de vous.
M. DE VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS
Annonce son retour de Naples.
(Rome), ce 6 février (1790). n" 20.
Me voilà revenu de Naples, Monseigneur; j'y ai été assez malade d'un fort catarrhe joint à la fièvre et même à un peu de crachement de sang; mais d'aujourd'hui je me sens mieux; pas assez cependant pour vous écrire bien longuement.
J'ai cru qu'une course, le changement d'air, un peu de distraction me feraient du bien. Mauvais calcul; je ne sais être qu'oii sont mes amis. M'y voilà réuni, et je ne les quitterai que pour aller voir mon prince, mon cher prince, si malheureux et si digne du bonheur. Je lui voue comme toujours, tendresse, dévouement et respect sans bornes.
M. DE VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS
Second mémoire du prince au Roi ; par qui renvoyer? — L'autorisation du Roi nécessaire pour agir. — Discrédit de rAsseniblée rsationale. — Réserve à observer vis-à-vis de l'Angleterre. — Prochain voyage de M™= de Polastron à Turin. — Intluence de l'Angleterre sur les désordres de la France. — Lettres de M"^* Elisabelii. — Caraman. — M'"^ de Balbi et Galonné.
A Rouie, ce 6 février 1790. >'" 21.
Je ne suis arrivé qu'hier de Naples, 3Ionseigneur, parce que j'y ai été arrêté par un catarrhe avec une forte fièvre, qui s'est heureusement terminée par une sueur
abondante ; ce qui m'a permis de me mettre en chemin, quoique encore souffrant.
J'ai lu. j'ai dévoré tout ce qu'avait apporté votre courrier, et il est impossible d'être plus content que je ne le suis, surtout de votre second mémoire.
Avant d'entrer on détail, il faut que je vous dise l'elTet que votre courrier a fait à Rome, et que je vous avertisse de n'en plus envoyer. Tout s'y sait, et tout s'y imprime; aussi l'heure, le jour de son arrivée et les commentaires sont-ils imprimés et font la conversation de Rome. Nous avons, d'après cela, pris le parti de vous envoyer nos réponses pour le courrier de Turin dans le paquet de la Cour et de garder Jean (1) jusqu'après le départ de ce courrier. Jean ne vous portera que des choses insignifiantes, parce qu'il serait possible que les agents de l'Assemblée, qui sont en grand nombre ici, le fissent arrêter; il partira par des voiturins pour que son départ ne soit pas encore publié. La voie du paquet de la Cour de Turin est la plus sûre et aussi prompte ; ainsi n'envoyez plus de courriers; profitez seulement du passage des gens bien sûrs.
Je reviens aux affaires. Vous trouverez dans ce paquet des réflexions que j'ai transcrites et dont vous reconnaîtrez la source. Elles renferment tout ce qui pouvait se dire sur pareille matière, et doivent vous servir de guide. Mais je vais vous expliquer quelques articles qui ne sont qu'indiqués, et en traiter d'autres qui y sont omis.
Il est important que vous écriviez tout de suite, par la voie du chargé d'affaires d'Espagne à Turin, à M. de Florida-Blanca pour lui témoigner votre reconnaissance de la réponse verbale qu'il a faite au baron, et pour le prévenir que désormais, pour ne pas importuner le roi et la reine, vous lui enverrez directement, à lui, tout ce qui sera relatif aux circonstances, étant pénétré d'estime pour lui et de confiance dans l'élévation de son àme, dans sa
(1) Jean. Un des valets du comte d'Artois.
probité, dans sa sagesse et ses lumières. Mandez-lui que vous désirez qu'il vous guide dans vos démarches, et que, soit le chargé d'affaires qui est à Turin, soit un autre puisse entretenir et rendre cette correspondance utile et sûre. Prévenez ensuite que d'ici à quelque temps vous lui enverrez des objets bien importants.
Ces objets seront la réponse que le Roi votre frère fera à votre second mémoire. Si vous recevez la protestation que vous demandez, il sera nécessaire d'obtenir aussi qu'une copie en soit remise entre les mains du roi de Sardaigne, et une entre les mains du roi d'Espagne. Il faudra remettre aussi à ces deux puissances copie des deux mémoires que vous avez faits, et que tout cela soit consigné aux mains des deux rois. C'est l'explication et la justification à venir de toute votre conduite.
Mais par qui enverrez-vous au Roi votre frère ce second mémoire? C'est ici que la prudence est bien nécessaire. Nous avons pensé que le roi de Sardaigne pourrait envoyer quelqu'un do bien sûr en voiturin et ensuite par la diligence ; qu'en arrivant à Paris il remettrait ces papiers à l'ambassadeur de Sardaigne sous l'adresse du comte de Nicolaï ; que l'ambassadeur enverrait chercher le comte de Nicolaï secrètement, et lui remettrait en mains propres votre paquet qui contiendrait une lettre pour le comte de Nicolaï, à qui vous manderiez de remettre comme l'autre fois ce paquet à M"^ de3Iackau (1) pour le remettre à M"'® Elisabeth. Il faudrait en même temps prévenir Madame votre sœur de lire elle-même ce mémoire, et avec les mêmes précautions que pour l'autre, serment, etc., etc.
Quand vous aurez reçu la réponse, il faudra la commu-
(1) M"" de Mackaii. Marie-Angélique de Fitte de Soucy, née en 1725, mariée à Louis-ÉIéonor, baron de Mackau. Elle était sous-gouvernante des enfants de France. L'une de ses fdles, M"»" de Bombelles, avait su inspirer une amitié passionnée à Madame Elisabeth. Dans la journée du 10 août, iî""= de Mackau ne dut son salut qu'à l'insistance que son ami, le comte de ^Vittgenstein, mit à lui taire quitter les Tuileries et à la conduire dans une maison partii;uliero en vilb'; lui-même l'ut massacré le 2 se})temhre 1792. (Saiffert, B''ih''tf)e sur uh-^clinfLlichea arzlucil/iere, Paris, 1804, (Bciband des ersteu Beitrages, p. 16'J-171.)
94 COURESPONDANCE INTIME
niquer au roi de Sardaigne et lui remettre un double do ce qu'elle contiendra, et en envoyer autant à M. de Florida-Blanca pour le roi d'Espagne.
Voilà les idées que nous avons, et nous vous les indiquons; mais pesez tout dans votre sagesse; songez seulement que, si ce mémoire était intercepté, tout serait perdu.
Je viens à présent au fond des choses. C'est beaucoup d'avoir l'autorisation du Roi pour préparer; c'est tout pour vous ; mais il est bien important que personne au monde ne s'en doute, excepté les rois de Sardaigne et d'Espagne, car cela mettrait le Roi votre frère en grand danger. Il est encore bien important de ne rien risquer, de ne rien précipiter, car les folies de l'Assemblée la discréditent chaque jour et font plus contre elle que des armées. Je crois toujours que le meilleur de tous les moyens est le mécontentement des provinces, et qu'il faut voir quel effet produira l'absurde décret contre la Chambre des vacations de Rennes (1). Mais il n'en est pas moins nécessaire de lier les puissances principales à la cause de tous les rois, mais sans rien précipiter avant le temps.
Vous n'avez donc rien reçu de Londres? Qu'il me soit permis ici de vous engager à aller très-modérément et avec la plus grande réserve de ce côté, par' les raisons établies dans les réflexions que f ai copiées, et parce que deux guides ne peuvent pas marcher ensemble et du même pied, et sans une espèce de jalousie. Combinez tout cela avec la prudence que le malheur des circonstances vous donne chaque jour. Les propos du roi d'Angleterre sont bons; mais l'intérêt national est ce qui le déterminera; on ne peut pas douter de cela. M. Pitt ne peut lui-même penser et agir autrement, quoi qu'on vous en dise; encore cependant faut-il les ménager.
(1) Décret du 11 janvier 1790, déclarant les magistrats de la Chambre des vacations de Rennes, qui avaient refusé d'enregistrer le décret du 3 novembre, inhabiles à remplir aucune fonction de citoyens actifs, et les mandant à la barre pour entendre notification de cette sentence. V. Da Chatellier, Histoire de laRécolulion en Bretagne, t. I, ch. x.
Je garde la copie de vos deux mémoires à cause de l'usage que le bonhomme pourra en faire suivant les circonstances, ainsi que vous le verrez dans les réflexions ci- jointes.
Venons à présent à ce qui vous regarde personnellement, c'est-à-dire aux intérêts de votre cœur. Je ne crois pas que les choses puissent être prêtes assez tôt pour que vous soyez appelé hors de Turin avant six mois, et il me parait simple que, vers la fin d'avril, votre amie, mécontente de l'air de Rome, aille rejoindre son amie M"^'' du Poulpry. M™'' de Vaudreuil ne pourra au plus l'accompagner que jusqu'à Florence, parce qu'elle s'embarquera à Livourne pour rejoindre son père à Marseille. Si je peux accompagner votre amie, ma sœur, croyez que je m'y livrerai avec transport. J'ai tant d'envie, tant de besoin de vous voir! Tout cela dépendra des circonstances, et je ménagerai de loin ce voyage; mais que de choses peuvent arriver d'ici là! J'ai besoin de refaire ma pauvre santé, car je crains qu'elle ne succombe tout à fait. Je ferai de mon mieux pour la rétablir, car je mourrais inconsolable, si je ne voyais pas renaître pour mon prince, et pour mes amis et pour mon pays des jours plus heureux. Que je voie mon prince couvert de gloire, refleurir les lis, mes amis lortunés, et Dieu fera après de moi tout ce qu'il voudra !
Ah, dieux I Monseigneur, que vous avez bien fait de ne pas quitter Turin et de ne pas aller à Naples ! On y meurt de peur, et votre présence y aurait cruellement embarrassé; j'en ai la positive certitude. Je ne me repens donc pas de mes conseils, et ma tendresse pour vous m'a fait voir bien juste en cette occasion.
Je finis, parce que je suis horriblement fatigué de seize pages d'écriture, et il faut que je réponde à M. le prince de Condé qui m'a écrit une lettre, toute remplie de sa tendresse et de sa vénération pour vous. Il faut encore que j'écrive à Sérent. Adieu, Monseigneur; aimez toujours le plus tendre de vos amis, le plus dévoué de vos serviicurs.
Jean ne partira qu'après le courrier de France et ne vous apportera que des lettres vagues, et, comme nous avons répandu que c'était le marquis de Polignac qui envoyait à son neveu les comptes des haras, Jules lui écrira en conséquence. Prévenez-en le marquis.
Encore un mot sur rAngleterre.il ne me paraît pas permis de douter que les Anglais n'aient beaucoup influé sur les désordres de notre pays. Ils avaient à se venger de notre guerre d'Amérique, et, en diminuant la puissance française, ils acquièrent pour longtemps, pour toujours peut-être une supériorité de commerce qu'aucune puissance ne peut leur disputer. L'Espagne tombe aussi par l'affaiblissement des moyens de la France ; et la puissance maritime et commerçante de l'Angleterre n'a plus, ne peut plus avoir de rivale. Croyez-vous qu'il puisse y avoir une générosité, une grandeur d'âme qui combattent ces grands intérêts? Je crois M. Pitt très-vertueux; mais la conscience politique est terriblement large, et c'est une maxime reçue, surtout en Angleterre, que servir son pays, abaisser les puissances ennemies, est la première, la seule des vertus. Je crois plus que personne aux lumières, à l'esprit, aux talents et à la bonne foi de M. de Galonné; mais il est aisé à tromper précisément à cause desabonne foi; et comme dans la discussion personne n'est de sa force, il croit toujours avoir persuadé ceux qu'il a vaincus dans ce genre d'escrime. Mais pour faire des mémoires, un manifeste, lorsque le moment en sera venu, personne au monde ne peut lui être comparé.
Vous me recommandez d'échauffer le bonhoynme; l'autorisation seule de votre frère est capable de l'échauffer, et ce qui n'est pas son devoir ne peut jamais le décider. Mais la marche que vous avez prise est bonne et mène à justifier vos démarches et à en assurer le succès. La pureté de vos intentions doit être connue, car, dans le siècle de la corruption, qui ne soupçonne-t-on pas?
Les lettres de M'"^ Elisabeth m'ont charmé. Quelle vertu, eî quel courage! Ah! que j'avais raison de vous animer
sans cesse pour celte vertueuse sœur! Vous en sentez à {»résent tout le prix, et, quand la leçon du malheur ne vous aurait procuré que ce bonheur, peut-être compenset-il une partie de vos maux.
Soyez tranquille pour l'époque d'avril; vous verrez votre amie. J'ai déjà préparé avec succès ce départ et son retour à l'époque de novembre, si nous sommes encore ici. Mettez donc du baume dans votre àme, mon cher prince, et soyez tout entière vos grandes pensées, à vos hautes destinées. L'amour doit être la récompense des belles âmes ; mais il est des circonstances oii les sacrifices qu'on sait faire retardent, mais assurent le bonheur. N'est-ce pas tout, qu'être plus digne de ce qu'on aime?
L'adresse du conde de yicolaï est : rue des Enfants- Bûuges, à l'hôlel de Tallard, à Paris. Ne l'oubliez pas.
Adieu encore une fois.
Prévenez le marquis que son neveu lui écrira une lettre ostensible, dont vous lui expliquerez le motif.
Je crois que les espions de Rome ont instruit l'Assemblée de votre courrier. On disait même qu'ils enverraient un exprès; ainsi écrivez désormais par le paquet de la Cour et remettez vous-même le paquet à M. d'Hauteville.
Mon maudit rhume est encore augmenté; j'étouffe et ne puis expectorer, et à Naples j'ai craché assez de san^r, et cela ne m'a pas égayé; mais n'en parlons plus.
Un mot sur M. de Caraman. Song-ez, je vous prie, Monseigneur, que vous êtes instruit sur la Provence par M. de La Fare (1), qui est ennemi de M. de Caraman (2),
(1) .V. de La Fare. Dominique, marquis de la Fare, né en 1721, briçadior des armées du Roi. Ardent royaliste. V. sur lui la Revue de la Révolution , t. IV, p. 344. M""» de Bohm (Les prisons en 1793. Paris, 1830, p. 184) racoutô que le marquis de La Fare, ayant été chargé par les Princes de solliciter de PieYI un secours pécuniaire, et ayant essuyé un refus, se comporta envers le Pape d'une manière si inconvenante qu"on le renvoya immédiatement de Rome.
(2) M. de Caraman. Victor-Maurice, comte de Caraman, né en 17i>7, lieutenant général et commandant en chef en Provence, mort en 1807. Une de ses filles, mariée au comte Joseph-Gabriel-Henri de La Fare. était dame pour accompagner la comtesse d'Artois. Une autre fille, mariée au vicomte de Vaudreuil, cousin de l'auteur, devint sous la Restauration
98 CORRESPOiNDAKCE INTIME
que le commandant a eu bien peu de troupes pendant toutes les insurrections de la Provence, des ordres modérés jusqu'à la faiblesse; que la conduite et les malheurs de la Cour n'étaient pas faits pour lui inspirer de l'audace, et qu'il faut être bien sur des torts d'un homme pour l'accuser aussi positivement, dans un mémoire qui doit être sous les yeux de trois grands rois. J'en appelle sur cela à votre justice relativement à un homme qui, jusqu'à cette époque, a été un des meilleurs serviteurs du Roi, un très-brave homme, et qui ne peut être devenu un lâche. Soyons donc plus justes que nos ennemis qui, n'avant pas pour eux le droit et l'honneur, sont obhgés de tout accuser, de dire du mal de tous ceux qui ne suivent pas leur route. Ma franchise vous devait ces réflexions, qui viennent moins de mon ancienne amitié pour M. de Caraman, de ma tendresse pour sa fille et ses enfants, que d'un sentiment de raison et de justice.
On nous assure que M"^^ de Balbi est partie de Londres et arrivée à Paris, malgré des ordres positifs que Monsieur lui avait donnés pour ne pas revenir. Elle s'est intimement liée à Londres avec M. de Galonné, et je crains que la facilité confiante de M. de Galonné ne l'ait poussé à s'ouvrir à M™^ de Balbi. Si cela ne devient pas très-utile, cela peut être bien dangereux; j'ai dû vous en prévenir. C'est M™® de Luynes (1) qui le mande ici, et cela est très sûr. Réfléchissez sur tout cela.
dime pour accompagner la duchesse d'AngouIême. C'est son fils qui fut envoyé en 1800 à Saint-Pétersbourg en qualité d'agent de Louis XVIII auprès de l'empereur Paul.
(1) M'"' de Luynes. Guyonne-Élisabeth-Joséphine de Montmorency- Laval, née en J7b3, mariée en 1768 au duc de Luynes. Dame du palais depuis 1775, elle fut néanmoins, avec M""" d'Aiguillon, de Castellane, de Coigny, deLameth, de Tessé, du nombre des dames de l'aristocratie qui, au début de la Révolution, s'enthousiasmèrent pour les idées nouvelles et suivirent assidûment les séances de l'Assemblée Nationale. Le vicomte (plus tard duc) Mathieu de Montmorency était son neveu.
M. DE VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS
Bernis ne croit pas à la bonne foi des minisires anglais. — Lislrnire le Roi de leurs dispositions. — Préparatifs de lEmpereur. — Ae pas se livrer à ses préventions contre la Reine. — Lyon. — Les provinces. — Bruit de Tévasion de la famille royale. — L'Espagne et la Toscane. — Maladie de Joseph 11.
(Rome), ce 13 février 1790. N° 22.
Quelle vaste carrière politique vous me donnez à parcourir, Monseigneur î Et vous voulez que je vous donne des conseils? Ali! je sens trop combien mon instruction et mes lumières sont très au-dessous de la tâche que vous m'imposez 1 Ce n'est qu'en tremblant que j'ose risquer quelques réflexions, etje vous supplie que votre amitié ne vous prévienne pas en faveur de ce que je vous dirai. Croyez à ma bonne foi, à ma franchise, et point du tout à mon insuifisante expérience dans l'art tortueux de la politique.
Je n'ai point parlé au bonhomme de ce que vous me mandez relativement à l'Angleterre. Il ne doit point, il ne veut point savoir ce que votre frère ignore; et d'ailleurs l'homme qui voudrait guider, s'il y a quelque chose de raisonnable à faire, verrait avec peine un autre guide. Je vous ai détaillé ces raisons dans ma précédente lettre; relisez-la. De plus, sans lui dire d'où ces lumières vous venaient, je l'ai sondé, et j'ai vu clairement qu'il ne croit pas à la possibilité de secours et de moyens venant de ce côté. Il ne croit pas que la France puisse faire une alliance avec la Prusse et l'Angleterre, sans renoncer à son commerce. Si la France voulait se borner àson continent, alors il croit cette alliance possible; mais alors aussi la France deviendrait une puissance du troisième ordre, et l'Espagne n'y consentirait jamais, puisqu'elle perdrait aussi tous ses moyens de commerce. Mais il ne croit point à la
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bonne foi dos propositions qne fera l'Angleterre, tant qu'elle rivalisera pour le commerce avec la France.
Vous avez vu par ma dernière lettre que je pense absolument comme lui. Quelles que soientla moralité, la loyauté de M. Pilt, l'intérêt national marche avant tout; et d'ailleurs il va se former un nouveau Parlement; qui sait s"il sera formé par Pitt ou par Fox ? Si les ministres en Angleterre étaient les maîtres de faire des traités, ils y seraient presque rois, et l'équilibre des pouvoirs serait détruit. S'ils ne sont pas les maîtres, comment se fier à leurs propositions? Au reste, 3Ionseig-neur, si, après avoir beaucoup réfléchi sur cet objet important, vous vous décidez à vous y livrer, je ne pense pas qu'il soit nécessaire avant le temps d'instruire le Roi votre frère quel est l'homme par qui les ouvertures vous sont faites, puisque les préventions qu'il a contre cet homme pourraient lui en donner contre ce qu'il propose; mais il me paraît indispensable que le Roi votre frère soit instruit des propositions qui vous sont faites par le ministère anglais. Au reste le roi de Sardaigne est et doit être votre guide, et plus il vous témoigne de confiance, plus vous devez lui démontrer toute la vôtre. Il est en outre indispensable que l'Espagne soit instruite de ces propositions, puisque son adhésion y est nécessaire, et puisque c'est surtout sur ses efforts que l'on compte. D'après cela, il faut bien que le Roi de France en soit pressenti, sans quoi rien n'est admissible.
Je sais, à n'en pouvoir douter, que l'Espagne fait de grands préparatifs, mais je crois qu'ils n'ont point du tout en vue la Toscane, et qu'elle veut seulement être prête à tout événement et se montrer lorsqu'il en sera temps pour secourir la branche aînée des Bourbons. Son ministère, étant sage, ne peut pas choisir, pour augmenter en Italie la puissance de la maison de Bourbon et les États de linfant de Parme, le moment oii les forces de la monarchie française sont, sinon anéanties, du moins suspendues. Il est certain que, dans le contrat de mariage du grand-
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duc avec la princesse espagnole, il est stipulé que les États de Toscane ne seront pas héréditaires, si le grandduc succède aux États de son père, et que cet article, dans d'autres circonstances, aurait pu produire des débats et une guerre ; mais l'Espagne peut-elle, aflaiblie par notre nullité, former à elle seule une pareille entreprise, lorsque l'Italie entière, et Naples surtout, y mettrait opposition? Charles III, s'il vivait encore, aurait pu concevoir cette idée; il avait de la chevalerie et un tel amour pour son nom qu'aucun efifort ne lui aurait coûté pour l'agrandissement de sa famille; mais la même énergie et le même système n'existent plus. Demain au soir, je reprendrai cet article, et je vous donnerai plus d'éclaircissements.
J'ai vu une lettre d'Espagne; on s'y occupe sérieusement de la France, mais on veut du temps et de la prudence. On pense ici qu'il ne faut rien entreprendre que par de grands moyens, ne pas se presser, laisser l'Assemblée se perdre par ses extravagances, donner le temps à l'opinion de changer, aider ce changement, et songer sans cesse que rien ne peut réussir tant que le Roi ne sera pas libre. On pense que cette législature n'ira pas loin, et qu'alors le Roi et la famille royale courront moins de dangers, mais que, dans ce moment, tout effort étranger leur deviendrait funeste.
Il me tarde bien de savoir arrivé celui que vous avez chargé de vos papiers. L'homme est courageux et sur ; mais il peut être suspecté venant de Turin, et je ne suis pas sans inquiétude. Le moyen que je vous avais indi(jué dans ma dernière lettre aurait mieux valu, surtout avec toutes les précautions que je vous y conseillais. Mais la chose est faite, et il faut attendre le résultat.
Il y a un article de votre lettre qui m'a affligé. Vous me reprochez les larmes que j'ai versées à Naples (i) de souvenir, et vous y ajoutez des phrases que je trouve exagérées. Ne vous livrez pas avec cette facilité aux préventions,
(1) Lea larmes que j'ai versées à Naples. V. plus haut, page 90.
Monseigneur, et songez qu'il faut beaucoup d'accord et d'harmonie pour porter remède aux maux de votre auguste famille. Songez aussi que l'opinion est revenue en faveur de celle dont vous vous défiez, et que son courage lui a ramené bien du monde. Telle est la position des choses, calculez-la bien. Je venais, quand j'ai reçu votre lettre, d'en voir une nouvellement arrivée (1). C'est un chefd'œuvre de sagesse, de courage, de sentiment et d'attachement pour vous et pour nous. J'étais encore tout ému de l'impression que j'en avais éprouvée, quand j'ai reçu la vôtre, et je vous avoue que cette phrase de votre lettre m'a vivement affligé sous plus d'un rapport. Ne vous aigrissez pas, Monseigneur, et, sans être trop confiant, ne devenez pas soupçonneux. Que vous importe qu'on voie M. de La Faj-ette? Cela est peut-être indispensable, et il est difficile de bien juger de la distance où vous êtes. Modérez-vous surtout ; vous n'avez que trop d'énergie ; il faut la tempérer par de la sagesse.
On mande de Paris une nouvelle que je voudrais bien qui fût vraie et que vous êtes plus à portée de savoir que nous. On mande que la ville de Lyon offre asile et sûreté aux Princes et à tous les émigrants ; qu'elle répond de leurs personnes, des richesses qu'ils apporteront (2). La position de Lyon et ses intérêts bien entendus rendent cette nouvelle vraisemblable. Il n'en faudrait peut-être pas davantage pour changer la face des affaires. Il y a à Lyon
(1) Évidemment il s'agit ici d'une lettre de la Reine à M"* de Polignac. La comtesse Diane {Mémoire'', p. 84) dit expressément que, pendant son séjour à Rome, la duchesse reçut de la Reine deux lettres et que ce furent les dernières. La première de ces lettres, d'après les extraits qu'elle en don;ie, est la lettre du 29 décembre 1789, que Feuillet de Gonches (t. Lp.384) a rapportée par erreur à l'année 1790. La seconde (qui ne se trouve pas dans Feuillet de Couches) n'a été écrite qu'après le 20 février 1790, puisque Marie- Antoinette y parle de la mort de Joseph H, arrivée à ce te date. On pourrait croire que M. de Vaudreuil a ici en vue la lettre de la Reine du 7 janvier 1790 Feuillet de Goxches, t. III, p. 229): mais il n'y est question qu'ea termes généraux des « amis absents », et il faut beaucoup de bonne volonté pour y voir une allusion au comte d'Artois.
(2) On verra plus loin le projet de contre-révolution dont Lyon devait être le centre. V.Gcillon-, Mémoires, eic. (éd. de 1824^, 1. 1, p. 66-78. D'EcqdeviLLY, Compagne* du corps de Condé, t. I, p. 6-8.
un M. Imbert (1) qui y commande, homme de tête, considéré, et dans de bons principes. Informez-vous si cette nouvelle a quelque fondement. Le voisinagedes Suisses et de la Savoie peut donner del'assurance à cette ville, et ces deux puissances sont suffisantes pour contenir Genève.
Le Béarn est toujours dans de bien mauvais principes ; mais la Navarre, l'Albret, le Bigorre sont inébranlables dans leur attachement à la monarchie; voilà ce que m'a dit le duc de Guiche. C'est encore là un côté fort intéressant. Avez-vous correspondance avec Flachslanden (2) et Bouille? On ditl' Alsace en meilleure disposition, et Bouille toujours maître à Metz. Voilà ce qu'il est bien important à savoir. Le Dauphiné, d'après les nouvelles, est bien divisé, et la Bretagne est devenue le théâtre de nouvelles scènes d'horreur depuis le retour de ses magistrats. Comme ils ont été jugés I Cela fait horreur.
J'ai lu les brochures que vous m'avez envoyées. Une surtout. Nullité et despotisme de rassemblée prétendue nationale (3), m'a paru un chef-d'œuvre de raison et de style. Il en paraît beaucoup: mais les lit-on? les lit-on, surtout dans les provinces?Il faudrait enrépandre quelquesunes à la portée du peuple, qu'on a si indignement trompé. Il faut ouvrir les yeux à ce peuple égaré et n.e pas s'en prendre à lui, mais aux scélérats qui les enivrent.
Le bonhomme a la vue bien nette; mais il ne s'échauffe pas plus que les Espagnols, et sa longue expérience vaut bien la nôtre. Les réflexions que je vous ai envoyées par
(i) hnbert-Colomès (Jacques), né en 1723, mort en 1809. Il était en 1790 premier échevin commandant de Lyon. C'était, au dire de l'abbé Guillon, un royaliste-frondeur, qui passait toutes les bornes de la prudence. Obligé d'émigrer en 1790, il rentra en France en 1797 et parvint à se faire nommer député du Rhône au Conseil des Cinq-Cents. I! fut compris dans les listes de proscription du 18 fructidor et se réfugia en Allemagne.
(2) Flachslanden (Le baron de), maréchal de camp, était, au moment de la Révolution, commandant en second de l'Alsace. Elu député aux Ji-lats- Généraux, il fut en avril 1790 le confident de Marie-Antoinette ; plus tard, ilémigra et fit la campagne de 1792 dans l'armée des Princes. Ayant suivi le comte de Provence à Vérone, il y fut son ministre pour la partie militaire. Mort à Blankenbourg en août 1797.
(3) Cette brochure (Paris, décembre 1789, in-S») étaitl'œuvre de Feiiuax» •et eut trois éditions.
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le dernier courrier contiennent tout son système. Je ne suis pas bastant pour l'en faire changer.
Il vient d'arriver un ordre de Naples de ne plus donner de passeport à Rome à aucun étranger. Il faudra que ceux qui voudront aller à Naples, Français, Anglais, Hollandais, etc., écrivent au gouvernement de Naples pour en obtenir des passeports. Cela dégoûte tous ceux qui comptaient y aller, et personne ne veut s'exposer à un refus. Mais cet ordre décèle une peur effroyable, et vous voyez que les secours de Naples ne seront pas efflcaces. Je vous l'avais dit d'avance. Là régnent le despotisme et la peur qui l'accompagne toujours.
Nos jeunes dames sont arrivées hier en bonne santé, et paraissent fort aises de nous avoir rejoints.
Ah! Monseigneur, si je ne suivais que les mouvements de mon cœur, avec quelle ardeur je volerais vers vous! Mais ma malheureuse amie a bien besoin de moi. Le fond de son âme est bien déchiré, et vous devez juger, par l'effet qua produit le courrier que vous avez envoyé ici , de l'effet que produirait mon départ pour Turin. Quand il en sera temps, rien ne m'arrêtera, vous en êtes bien sûr. Mais à présent je serais utile à votre cœur, à votre bonheur, j'en ai la certitude ; mais je suis loin de croire que vous ayez besoin de mes conseils. Votre àme s'est élevée à la hauteur de ces grandes circonstances, et votre véritable et excellent conseil est le roi de Sardaigne, dontl'expé- 1 rience, la sagesse, et la tendresse ne pourront vous égarer. Moins il vous questionne, plus il faut vous ouvrir à lui et lui prouver que la reconnaissance et le droit des gens vous sont sacrés. Je n'aurai pas de peine à vous persuader cette morale qui est dans votre cœur.. Je crois que les intérêts de la Cour de Turin s'accordent entièrement avec les vôtres, et qu'elle n'a rien à craindre de l'Espagne. Telle est l'opinion d'ici. Les préparatifs de l'Espagne et ceux de la Cour de Turin donnent beaucoup à penser à l'Assemblée Nationale, et il n'y a pas de mal à cela. Ceux j de l'Espagne consistent à mettre sa marine en état formi-
dable et à comploter son année. Ceux du roi de Sardaigne, vous les savez mieux que moi.
J'ai vu Salis (l)à Naples, et je n'ai vu personne là dans d'aussi excellents principes. Yous pouvez par la suite tirer parti de lui, et il est prêt à tout. Les cantons catholiques et aristocratiques ne l'aiment pas; mais il a un grand crédit dans les cantons populaires et chez les Grisons.
Je veux à présent répondre à la recommandation que vous me faites d'avoir soin de votre amie. Ah ! dieux, vous qui connaissez mon cœur, croyez-vous qu'il n'a pas prévenu vos vœux? C'est mon soin le plus cher à tous les instants, et je puis vous répondre qu'elle doit être et qu'elle est contente de ses parents, qui sont parfaits pour elle sous tous les rapports. Cette union, que vous désiriez tant, est parfaite, et les formes de part et d'autre charmantes. Sa santé est très bonne; pendant mon séjour à Naples, elle s'était donné un coup à la tète et s'est fait saigner. Cette saignée lui a fait grand bien, car son sang était fort échauffé, et depuis ce temps elle ne s'est jamais mieux portée.
Le bruit s'estrépandu depuis deuxjours à RomequeleRoi et la familleroyale se sont sauvés de Paris; et un violent démagogue disait : « Ah ! dieux, si le Roi est sauvé, la France est perdue ! » Conçoit-on cet excès de déraison? On a aussi mandé de Gènes que Monsieur va aller à Turin par raison d'économie. Vous jugez du cas que je fais de toutes ces nouvelles. On avaitditM. Neckerbien malade, mais il est, dit-on, ressuscité, et il va incessamment aller à l'Assemblée; il aime les discours. On dit aussi qu'on veut y conduire le Roi ; que là on lui proposera de sanctionner plusieurs décrets, dont quelques-uns acceptables, et quel-
(1) Salis (Rodolphe-Antoine-Hubert, baron de), né en 1732, mort en 1807, appartenait à une très nombreuse famille des Grisons. Il était maréchal de camp dans l'armée française depuis le !«' mars 1780, c'est-à-dire de la même promotion que M. de Vaudreuil, et, vers 1787, le ministre Acton l'avait déterminé à passer au service de Naples. pour réorganiser l'armée napolitaine. En 1790, peu de temps après que M. de Vaudreuil l'eut vu à Naples, il se retira dans sa patrie.
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ques autres inacceptables. S'il est bien conseillé, il les sanctionnera tous ; car, s'il en refuse quelques-uns, on en conclura qu'il avait donc sa liberté. C'est un piège nouveau qu'on tend à la crédulité de tout son royaume, et beaucoup de gens sont encore dupes. Cette finesse n'est cependant pas difficile à apercevoir, à moins de se boucher volontairement les yeux.
Ah! Monseigneur, que vous avez bien fait de ne pas venir à Rome et de ne pas aller à Naples ! Jamais je n'ai mieux été inspiré qu'en vous parlant contre mon cœur. Ce voyage eût eu des suites bien funestes dans tous les sens, et notre rôle était fini. Il m'a fallu bien de la conviction et de la force pour vous contrarier à ce point, mais vous me rendez justice à présent, et vous me la rendiez même alors que vous me combattiez.
Je joins à cette lettre des réflexions sur l'article que vous m'avez mandé de communiquer (1). Elles se trouvent à peu près conformes aux miennes. Vous y verrez aussi un résumé d'une lettre reçue d'Espagne. Là et ici, les principes sont les mêmes, et on marche absolument du même pas, sans que rien puisse précipiter la marche. Depuis qu'on m'a envoyé les réflexions ci-jointes que j'ai fait transcrire, on m'a assuré verbalement qu'on a la certitude positive que l'Espagne ne songe pas du tout à la Toscane, et que la Cour de Turin doit être bien tranquille sur cet objet.
Nous venons d'apprendre qu'un sot a voulu assassiner le roi d'Angleterre et a manqué son coup. Quel horrible siècle que celui-ci ! On n'entend parler que de crimes et d'assassinats.
Les nouvelles de Vienne sont que l'Empereur est toujours sans ressource. Il vient d'établir un conseil pour les affaires intérieures et extérieures (2), composé de M. do Kaunitz, de M. le maréchal de Lascy, de M. le prince
(1) Ces réflexions sont du cardinal de Bernis.
(2) La « Conférence des ministres » avait été établie à Vienne dès l'année 1670. Sous Marie-Thérèse et son successeur, elle était tombée en désuétude. Joseph II la rétablit en 1789, pendant sa dernière maladie. Les membres de cette Conférence furent: le prince de Kaunitz, le comte de Stah-
d'Aremberg et de M. le comte de Rosenberg-. La Hongrie a demandé et obtenu d'être remise sur le même pied oii elle était du temps de l'impératrice-reine. Le bruit de Vienne est que M. le marquis de Noailles (1) va être rappelé et remplacé par M. le comte de Ségur (2), qui, on dit, a vivement adopté les principes de M. de La Fayette. ■On dit aussi que l'Assemblée Nationale fait signifier à l'Empereur qu'elle ne tient à aucun des anciens traités, et principalement au traité de Vienne. Tout cela est si fou que je crois rêver.
Je suis pris depuis hier par une goutte sciatique, qui me fait si horriblement souffrir depuis l'os de la cuisse jusqu'au genou, que je suis obligé de garder le lit, où je ne puis trouver une posture supportable. Je suis obligé de terminer ma lettre par l'excès de la douleur; mais je ne la finirai pas sans vous répéter, mon cher prince, à quel point je vous aime; je crois que cela soulage mes douleurs.