RÉFLEXIONS SUR L'ARTICLE COALMUNIQUÉ
Il est dit dans la lettre qu'on a reçue d'Espagne, en date du 26 janvier, qu'il y a plus de tranquillité en France, et qu'il y en aura encore davantage, si on n'y manque ni de prudence, ni de conduite. On désire que Dieu inspire et accorde l'une et l'autre à cette monarchie, et l'on ajoute que l'on est en paix en Espagne, mais qu'on y est trèsattentif atout ce qui se passe au dehors, et qu'on s'y prépare à tout événement.
remberg (et non pas d'Aremberg, comme écrit M. de Vaudreuil), le maréchal comte Lascy et le comte de Rosenberg. Le rapporteur était le baron de Spielmann.
(1) Noailles (marquis de) , second fils du maréchal de Noailles, ambassadeur à Vienne de 1783 à 1792. Son frère aine n'ayant eu que des filles, c'est son petit-fils qui porte actuellement le titre de duc de Noailles.
(2) Ségur, fils aîné du maréchal de Ségur, avait été de 1784 à 1789 ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg et était revenu depuis peu de temps à Paris.
iOS CORRESPONDANCE LN'TlMh
Ces préparatifs sur terre et sur mer sont-ils seulement ! relatifs à ce qu'exigent la prudence et la politique dans le cas de la mort de l'Empereur? Ont-ils pour objet la situation actuelle de la France, dont l'Espagne a un si grand intérêt de conserver l'existence et la force? Ont-ils rapport à ce que l'Angleterre peut entreprendre contre les possessions espagnoles, privées désormais pour longtemps des secours de la France? Devraient-ils faire craindre aux cabinets d'Italie que l'amitié de la reine d'Espagne pour son père, l'infant de Parme, fît penser la Cour de Madrid à établir ce prince dans le ducbé de Toscane, à la mort de Joseph II?
Ces trois premières questions sont relatives aux vrais intérêts de l'Espagne et conformes au système qu'on lui connaît, de se faire respecter, de jouer un rôle en Europe par la sagesse de sa conduite et par le bon état de ses forces de terre et de mer. On ne saurait douter qu'en les augmentant progressivement cette Cour se trouvât bientôt en état de secourir la France, quand le moment en serait venu et quand la France elle-même ouvrirait les yeux; en attendant, elle en imposerait aux factieux qui la déchirent et la décomposent.
L'Espagne est bien loin de se fier au cabinet de Londres. Elle est convaincue que les Anglais ont beaucoup contribué au bouleversement de la monarchie française, et que la maxime constante de Londres sera toujours de s'emparer du commerce que fait la France, et de partager les richesses des Indes Espagnoles. A Madrid, on ne se fie ni aux vues ambitieuses des deux Cours impériales, ni à celles du roi de Prusse, qui cherche à s'arrondir partout et à faire de la Hollande (sous sa dépendance, et, pour un temps, sous celle de l'Angleterre unie étroitement avec lui dans ce moment) un royaume pour les enfants de sa \ sœur la princesse d'Orange.
En voyant les clioses de cette manière, il est presque impossible que l'Espagne songe sérieusement à établir l'infant de Parme en Toscane. Peut-on croire que le grand-
duc y consentît? Et quels moyens aurait l'Espag-ne de l'y forcer, toute seule contre le vœu des puissances d'Italie et l'opposition de toutes les autres ? Sans la France, puissante comme autrefois, un tel projet est chimérique. Un coup de main, dira-t-on, peut réussir. Mais, en supposant le succès, comment espérer qu'il sera durable ? Le cardinal Alberoni est mort; son successeur actuel, s'il nest pas changé, est bien éloigné d'avoir des idées si gigantesques et si décousues.
On sera attentif à se procurer des notions certaines sur des objets si intéressants.
Les ombrages sont naturels dans les circonstances présentes. Ils sont bien fâcheux pour le moment, et rendent la correspondance encore plus difficile et plus dangereuse; mais les soupçons dénués de preuves et de vraisemblance ne doivent ni durer longtemps, ni s'opposer à des projets également justes, raisonnables et essentiels.
P. S. — Depuis ces réflexions écrites, on m'a donné la certitude positive que l'Espagne ne songe pas à la Toscane.
Aventure de Bodkin de Fitzgerald à Mndrid. — Légèreté et précinitation des démarches françaises. — Faire disparaître la défiance de
I Espagne. — l.e concours de l'Espagne et le consentement du Roi nécessaires pour traiter avec l'Angleterre et la Prusse. — Florida- Blanca. — Montmorin. — La situation s'aggrave en France. - Joseph
II au plus mal. — Bouille. — Médiation de la Prusse entre la Russie et la Turquie.
(Rome), ce 20 février 1790. N" 23. ■
Avant d'entrer dans les détails de ce que contenait la l<''tre qu'on m'a communiquée, Monseigneur, je prends la liierté de vous demander s'il ne vous serait pas égal de jfaire un article particulier de tout ce qui tient aux alhiires let de me l'envover. ou à votre amie. Car il est difficile
110 CORRESPOrvDAACE IWTIME
d'extraire des volumes que vous lui écrivez ce qui est uniquement relatif aux circonstances.
A présent, je vais commencer par vous instruire d'un événement que peut être vous ignorez et qu'il est important que vous sachiez. Un M. Bodkin de Fitzgerald, conseiller aux enquêtes, le même qui avait dénoncé au Parlement M. l'archevêque de Sens (1), vient d'aller en Espagne vivement recommandé à M. le duc de Grillon (2), qui allait même lui donner des recommandations pour l'Italie, lorsqu'il en a été empêché par la scène que je vais vous mander. Ce M. de Fitzgerald, étant à dîner chez M. le duc de Grillon, a eu l'audace de parler comme un énergumène contre la Cour de France et principalement contre vous. M. le duc de Grillon a voulu lui imposer silence; mais ce forcené ayant redoublé de blasphémer, M. le duc de Grillon l'a fait sortir de table, chassé de chez lui et dénoncé au gouvernement, qui l'a fait arrêter. Il a été relâché au bout de trois jours, avec l'ordre de sortir d'Espagne. Ce monsieur vient en Italie; mais ce qu'il y a de fâcheux, c'est qu'il est beau-frère do M. Cabarrus (3), qui a le plus grand crédit en Espagne.
(1) On lit, à la date du 4 octobre 1788, dans la Correspondance inédite sur Louis XVI, etc., publiée par M. de Lescure (Paris, IMon, 1866, t. I, p. 291) : « La dénonciation de MM. de Bi'ienne (archevêque de Sens) et de Lamoignon, faite aux Chambres assemblées (du Parlement de Paris) par un jeune conseiller, Siéiè, dit-on, rédigée et dictée par plusieurs pairs, qui ont choisi un prête-nom sans conséquence. »
Ce prête-nom, comme on le voit ici, était M. Bodkin de Fitzgerald, conseiller à la troisième Chambre des enquêtes depuis le 29 juillet 178a (Al/naiiach Royal pour l'année 1700, p. 3U2). La dénonciation dont il s'agif il été imprimée sous ce titre : « Récit fait, par un de Messieurs, toutes les Chay>ibres assemblées, les Pairs y séants, le ^5 septembre 1788, sans feuillet de titre, brochure in-8'' de 8 pages.
Les Fitzgerald étaient originaires du comté de Cork, en Irlande. Ils avaient suivi la fortune des Stuarts, et une branche de cette famille s'était établie en France.
(2) Grillon. Louis de Berton des Balbes, duc de Crillon, lieutenant général, avait passé dés 1762 au service de l'Espagne, pour laquelle il fit en 1782 la conquête de l'de de Minorque. Capitaine général des armées espagnoles et grand d'Espagne. Mort à Madrid en 1796.
(3) Cabarrus (François), Français de naissance, financier espagnol, né en i7o2, mort en 1810. Il jouissait, de 1782 à 1790, d'une grande inlluence auprès du (jiouvurnement espagnol. Sa fille, mariée d'abord à M. de Fontenay, devint plus lard la célèbre M™» Tallien.
DU COMTE DE VAUDREUJL. — 1 790 lit
Je vous avertirai encore que M. de Florida-Blanca a écrit ici avec colère sur la légèreté des démai-ches des Français, sur ce qu'ils sont indiscrets, qu'ils vont trop vite, risquenttrop, etqu avec lameilleure volonté de servir la France il est impossible d'avoir confiance dans leur prudence, et que jamais la prudence ne fut plus 7iécessaire. D'oii cela vient-il? Voilà ce que j'ignore; mais peutêtre quelques-unes des démarches, faites ou à Londres ou en Prusse, sont-elles connues de M. de Florida-Blanca; peut-être en avez-vous parlé devant son chargé d'affaires à Turin, et en a-t-il été instruit par lui. Vous êtes entouré d'espions; beaucoup trop de personnes sont dans votre confidence; et ébruiter les projets, donner de la défiance à la Cour d'Espagne sont les moyens d'échouer et de causer de grands malheurs.
J'ai beaucoup causé (1) sur toutes ces différentes matières, et voici les résultats de mes conversations; ces résultats sont très d'accord avec ma manière de voir et que je ne vous ai jamais laissé ignorer.
1° Les dernières données sont de telle importance et d'un tel danger qu'il n'y a qu'un conseil éclairé et approuvé du Roi de France qui puisse, après de mûres réllexions, hasarder son avis en pareille matière.
Le bon sens est effrayé de mettre la France entre les mains de ses anciens ennemis, d'y introduire des armées étrangères, qui peuvent la démembrer de haute lutte, ou garder ses places et ses provinces, sous prétexte de s'indemniser des frais de la guerre. Il serait aussi imprudent que criminel pour un Fran(;ais d'adopter, sans ordre formel, un pareil plan.
Rompre brusquement une grande alliance, sans motifs suffisants, hors de saison et sans attendre les événements qui peuvent justifier un tel parti, serait manquer à la bonne foi et à la prudence.
Si l'Espagne a aperçu de pareils projets, il n'est pas
(1) J'ai beaucoup causé. L'interlocuteur sous-enteudu était le cardinal de Bcrnis.
112 CORRESPOxNDAx\CE INTIME
étonnant qu'elle se défie de V indiscrétion^ de la légèreté françaises et de la hardiesse de ses projets, ni qu'elle craigne de se mêler d'affaires peu réfléchies ; mais, comme cette puissance est la cheville ouvrière de tout, c'est à ceux qui présentent des idées semblables à guérir cette Cour de sa juste défiance, en lui développant un plan qui au premier coup d' œil paraît inadmissible.
2** Quand on n'est pas accoutumé à traiter les affaires, et qu'on est franc et loyal, on juge volontiers d'après les procédés personnels, au lieu de juger d'après les vues et les intérêts particuliers.
Ainsi, pour ne rien hasarder sur des objets si importants, il serait nécessaire que les dernières données fussent présentées à Madrid, non par un jeune prince dont l'inexpérience politique et celle de ses entours peuvent alarmer uneCour excessivement prudente, maz5 par la Courmême qui a conçu de pareils projets, et dont la bo7ine foi et la prudence ne doivent pas être soupçon^iées.
Sans l'Espagne, on no peut ni ne doit rien faire, ni rien espérer; il faut donc guérir sa défiance, en lui demandant de former elle-même le plan qu'il convient d'adopter et de suivre.
Ici on ne peut faire que des réflexions de fidèle sujet et de bon patriote; ces réflexions sont presque toujours trop tardives ; elles arrivent quand on a déjà fait des démarches décisives.
En un mot (comme on l'a toujours dit), la loi impérieuse du devoir s'oppose à donner même des conseils, surtout après les avertissements réitérés de l'Espagne et sans être spécialement autorisé par le Roi de France à se mêler de choses si importantes et si délicates.
3° Autant il est utile et nécessaire d'être en mesure avec l'Angleterre et la Prusse, autant il serait dangereux de convenir avec elles, sans le concours formel de l'Espagne et le consentement libre du Roi.
En général, il faut préparer d'avance les moyens avec Madrid, et par le canal de la Cour où fon réside; on s'y
L)U COMTE DE VAUDIŒUIL.-I 790 113
fiera mieux qu'à la légèreté française. Il faudra attendre, pour agir, que l'Assemblée Nationale ait terminé ses séances et ses travaux; on jugera mieux alors les dispositions de la nation, et l'on saura si les troupes restent iidèles à leur maître et soumises à ses ordres; on verra plus clairement quel est l'état des finances.
Sans argent et sans troupes réglées, sans le concours de l'Espagne, sans que l'ivresse de la nation ne soit passée, qu'est-ce qu'on peut espérer de bon, ni tenter de raisonnable?
Voilà, en général, le résultat des conversations que j'ai eues; il faut y ajouter quelques réflexions relatives au caractère du roi d'Espagne, de la reine, et de son principal ministre.
Si Charles III vivait encore, sa chevalerie, son amour pour son nom électriseraient tous ses ministres; mais son fils, avec de la loyauté et de l'honneur, n'a pas le même enthousiasme ni la même expérience. La reine a beaucoup d'esprit, celui de tenir en balance le crédit des grands et le crédit des ministres; de se rendre par son ascendant sur le roi importante à tous les partis; mais elle n'a pas la connaissance, l'esprit des grandes affaires, qui sont jusqu'à présent confiées uniquement à M. de Florida-Blanca. Ce ministre a du caractère, de la sagesse et de la loyauté ; mais il est très-jaloux de son pouvoir, très-susceptible; il faut qu'il dirige absolument pour se livrer à une grande affaire; s'il n'est que le second instrument, il n'a plus que de l'insouciance et de la lenteur. C'est donc à lui qu'il faut entièrement se livrer pour qu'il agisse. C'est le seul moyen pour lui donner de l'ardeur et soutenir sa vigueur. Il aime la gloire, et sera flatté que la France lui doive son salut; mais, s'il ne s'en croit pas le premier auteur, son zèle se ralentira; la défiance s'en mêlera, et il nuira pour cette raison plus qu'il ne servira dans cette crise importante. Avant tout, il fallait lui confier la direction de tous vos projets, qui ne réussiront jamais sans la première base de l'appui de l'Espagne. Il en est temps encore, et cela me paraît indis- 1. 8
pensable; mais, pour lui donner plus de confiance, il faut que les affaires soient traitées avec lui par le ministère de Turin, observer le plus grand secret, se soumettre aux lenteurs du cabinet de Madrid; ces lenteurs ne leur paraissent que de la prudence. Tous vos projets indiqués par l'Angleterre et la Prusse doivent être soumis à la révision de l'Espagne, approuvés et dirigés par elle; sans cela, ils deviennent incohérents, chimériques, et même coupables dans leurs effets. La Cour de Turin peut sans danger s'ouvrir à celle de Madrid, dont elle a injustement soupçonné les projets d'agrandissement en Italie. L'Espagne n'y pense pas ; cela est très certain ; et le moment est moins propre qu'aucun autre à de pareils projets d'ambition pour l'infant de Parme.
Le baron de Nyvenheim a très prudemment fait de vous renvoyer vos papiers, puisqu'il avait des craintes fondées. Il s'agit à présent de prendre des mesures très-sages pour les faire parvenir au Roi, dont l'approbation est indispensable.
Il faut encore que vous calculiez, Monseigneur, que M. de Montmorin avait fort bien réussi en Espagne, qu'il a conservé de grandes liaisons avec M. de Florida-Blanca, et que rompre en visière avec M. de Montmorin n'aurait pas de succès en Espagne. Je dois vous apprendre encore que M. de Carency (1), fils de M. de La Vauguyon, est parti d'Espagne sans qu'on sache pourquoi. M. de Florida- Blanca mande à M. le chevalier Azara qu'il est parti avec le courrier de France, sans l'aveu de son père, sans qu'on sache oii il est allé. M. de La Vauguyon ignore-t-il en effet ou feint-il d'ignorer la cause du départ de son fils? Cela renferme-t-il quelque mystère utile ou défavorable à
(1) Carency (Paul-Antoine-Maximilien-Casimir, prince de), né en 1768, mort en 1824, était le fils aîné du duc de La Vauguyon, ambassadeur à Madrid. C'est lui qui en 1797 dénonça au Directoire les projets du parti royaliste ; ses révélations déterminèrent le coup d'État du 18 fructidor. Il avait épousé le 14 septembre 1789 Florence-Constance de Rochechouart- Faudoas, sœur do la duchesse de Richelieu et de la première duchesse de Piennes.
Tos projets? Est-ce quelque chose, ou rien du tout? Voilà ce que j'ignore; je ne sais que le fait.
Allez doucement en besogne, Monseigneur, et surtout avec des formes sages, avec l'approbation du Roi votre frère, et sous la direction des Cours d'Espagne et de Turin. Ne croyez pas que l'Angleterre et la Prusse puissent jouer un rôle franc sans le concours de l'Espagne. Que deviendriez-vous, si vous aviez, par trop de confiance en vos propres forces et aux insinuations qui vous sont faites, compromis la sûreté de votre famille et les vrais intérêts de la France? Les grandes fautes en politique, et surtout dans la position où vous êtes, seraient facilement interprétées comme des crimes, quelque pures que soient vos intentions. Le moment approche oiiles opinions vont changer en France; c'est à l'époque de la dissolution de l'Assemblée que le parti fidèle peut reprendre des forces. Une fausse démarche empêcherait ce salutaire effet. Prenez-y bien garde.
Quant à ce qui regardeM.de Fitz-Gérald, à votre place, j'y mettrais de la générosité, s'il paraît à Turin. C'est un homme violent, mais susceptible de reconnaissance, et il est beau-frère de M. Cabarriis. Ne vous y fiez pas, mais ne le faites pas maltraiter. Le duc de Grillon s'est montré en cette occasion loyal chevalier français et attaché au nom de Bourbon, quoiqu'il ait eu peut-être à se plaindre de vous et de la France.
Tout doit servir de leçon, et voilà le grand parti que vous tirerez de votre situation et de vos malheurs. Mais ayez de la patience et du sang-froid; faites tout pour établir confiance en Espagne, car sans elle tous vos projets sont sans base essentielle. Je n'ai pas varié dans ma manière do voir, je m'en rapporte à vous. Les propositions de l'Angleterre m'effraient : timeo Danaos et dona ferentes. Revoyez tout ce que je vous ai mandé sur cela dans mes précédentes lettres, et ce que je pris la liberté de vous dire au comité de Turin; je n'ai pas changé d'opinion. Mais en même temps je reconnais mon insuffisance
pour d'aussi graves circonstances, et mon imagination est trop vive, je le répète, mon àme est trop sensible pour que je puisse espérer de m'arrèter au véritable point. Mais ce que je pense imperturbablement, c'est que, sans l'Espagne, tout s'écroule; il faut donc lui inspirer confiance, vous laisser guider par elle, ne correspondre avec elle que par la Cour de Turin ou le moyen que l'Espagne vous indiquera. Communiquez, si vous le voulez, tout ce que je vous mande au roi de Sardaigne ; c'est ma conscience qui parle, et je voudrais que mes lumières fussent à son niveau.
M. de Vassé (1) me paraît dans tous les points trèspropre à la commission que vous lui destinez; mais l'Espagne nesera-t-elle pas effarouchée, dans les dispositions oij elle est, d'une nouvelle missive ? Non, s'il apporte une adhésion, un consentement du Roi votre frère; mais sans cela je doute qu'il réussisse.
Je m'attends à quelque catastrophe inévitable à Paris. On dit que la Navarre a désapprouvé tous les décrets de l'Assemblée et défendu à son trésorier de rien verser dans les coffres du Roi jusqu'à nouvel ordre. L'établissement des municipalités et la division du royaume en départements vont causer de nouveaux embarras, dont l'Assemblée sera la victime. Les opinions changeront avant peu, si on ne les fixe pas par quelque imprudence. Mais songez à tous les moments du jour que le Roi est prisonnier, et que c'est à vous qu'on s'en prendrait, si, par quelques démarches lausses ou prématurées, vous mettiez ses jours en danger.
J'apprends à l'instant d'une manière positive que le grandduc part demain de Florence pour aller à Vienne, et que l'archiduchesse l'y suivra quelques jours après. L'Empe-
(i) TV«,sé(Alexi3-Bruno-Éticnne, marquis de), vitlame du Mans, ancien colonel du régiment Dauphin-cavalene. Pendant la campagne de 179:2, il lit partie de la maison militaire du duc d'Engliien. Maréchal de camp en, 4707. Lieutenant général le o septembre 1814. Premier écuyer du prince de Condé sous la Restauration. 11 était marié à une fille du comte de Broglie \j coi'i'cspon laiit secret de Louis XV.
reur est au plus mal ; il ne dirige plus les affaires, et ne voit plus que son confesseur et l'archevêque de Vienne. Voilà donc un nouvel ordre de choses et qui demande du temps et de nouvelles combinaisons. Quelle hydre à cent têtes que la politique I L'Espagne et la Cour de Turin, je vous le répète, Monseigneur, voilà vos guides naturels et légitimes. Soyez en défiance avec tout le reste, et croyez que le temps n'est pas encore venu d'agir, et que d'ailleurs, sans le consentement du Roi, toutes vos démarches seraient inutiles et seraient réputées coupables. Dieux I quel parti les enragés en tireraient! Risquer quelque chose et ne pas réussir, ce serait renforcer l'opinion encore existante, décourager ceux qui ont de la bonne volonté, et redoubler l'audace des niai intentionnés ; voilà une vérité incontestable.
J'ai oublié de vous mander. Monseigneur, que j'ai reçu une lettre charmante du comte d'Albignac (1), datée de Bayeux. Elle est remplie d'expressions d'attachement, de respect et de vénération pour vous. Oh I celui là est bon, je puis vous en répondre.
Est-il vrai qu'enfin la garnison de Metz a imité les autres, et que M. de Bouille n'en est plus maître ? Voilà ce qu'on a appris par les dernières lettres; cela serait bien fâcheux. Je le crains, car nous avons reçu une lettre bien noire d'Esterhazy; cependant il n'en parle pas.
Il faut à présent que je vous parle de votre amie et de moi. Quant à elle, je suis extrêmement content de sa santé, et l'union la plus parfaite règne entre elle et ses parents, et je vous réponds que cela continuera de même jusqu'à toujours. Pour votre vieux ami, c'est à présent que vous pouvez l'appeler ainsi. Je n'ai pas un instant de santé, et les chagrins m'ont vieilli de vingt ans. Je suis surtout tourmenté par une humeur de goutte vague, qui se promène partout et me cause des accidents et des dou-
(1). Albignac (Pierre-Jean- Lévy, comte d'), né en 1744, lieutenant des gardes du corps, compagnie de Grammont. 11 fit, dans cette même compagnie, partie de l'armée des Princes en 1792.
118 CORRESPO^'DANCE INTIME
leurs graves. Ahl que je voie du moins la fin de vos malheurs, de ceux de mes amis, de ceux de mon pays, et je dirai après : Nunc dimitte servum tiiiim, Domine! Mais je crains de ne pas arriver à ce terme; je ne me sens pas bien, mon âme est trop tendre et par trop éprouvée; aucune force ne peut résister à de si violentes secousses. J'embrasse mon cher prince du plus tendre de mon cœur.
Je viens de lire l'ultimatum de l'impératrice de Russie. Elle accepte la médiation du roi de Prusse pour la paix, aux conditions que la Turquie lui paiera soixante millions de roubles en dédommagement des frais de la guerre; que la Crimée sera reconnue province de la Russie; que les pays qui partagent la Turquie et la Russie seront États indépendants, formant une république dont un prince grec sera le chef; que la Suède reprendra son ancienne constitution, ainsi qu'avant la dernière révolution, et que les États de Suède auront seuls le droit de faire la guerre ou la paix, sans l'mfluence du roi. Il y a dans cet ultimatum trois ou quatre autres conditions aussi gigantesques, aussi folles. Aussi dit-on que ]e roi de Prusse se prépare à une guerre vigoureuse, déjà bien disposée par l'indépendance des Pays-Bas Autrichiens. Le grand-duc, en montant sur le trône de l'Empire, va avoir de rudes embarras ; et il est clair que l'impératrice de Russie n'est occupée que de ses propres intérêts, car dans cet ultimatum il n'y a pas un article favorable à l'Empereur.
Dans cet état de choses, le roi de Prusse pourra-t-il se mêler sérieusement des affaires de la France ? Yoilà ce qui est au-dessus de la portée de mes lumières. Je crois qu'il sera bien occupé de rendre la Pologne indépendante des trois puissances qui l'avaient partagée, parce que ce partage était trop avantageux à la Russie et à la Cour de Vienne. Il faut donc ménager la Prusse et l'Angleterre,, mais ne compter que sur l'Espagne et la Cour de Turin et les Suisses, dont vous ne parlez pas.
Qu'est donc devenu Nassau? Vous ne faites aucune mention de lui.
Savez-vous quel parti a pris le comte de Ségur depuis son retour en France? Il était, avant son départ, ami de M. de La Fayette, et, avec bien de l'esprit, il est trèscapable d'écarts. J'en serais tâché.
Le grand-duc, pendant la maladie do son frère, a été très occupé de donner des fêtes au fils du roi d'Angleterre, et on sait qu'il aime beaucoup les Anglais.
Tâchez de vous procurer la correspondance imprimée de l'Empereur avec M. d'Alton (1) sur les affaires du Brabant. Elle a été trouvée dans les papiers saisis de M. d'Alton, et imprimée par les ordres du nouveau gouvernement.
Adieu, Monseigneur, car vous me trouveriez par trop bavard.
Le comte de Flavigny avait demandé la permission de vous aller faire sa cour à Turin; mais on lui a répondu plus que fraîchement à cette demande.
M. DE VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS
Démarche irrémédiable du Roi. — La Cour d'Espagne se plaint de la légèreté des Français. — Etat des esprits en province. — Désordres à craindre à Strasbourg. — La Reine et La Fayette. — Intrigues contre le comte d'Artois. — Le duc d'Orléans à Londres. — Fiorida-Blanca a pris ombrage des confidences faites à d'autres qu'à lui.
(Rome), ce vendredi 27 février 1790. N° 24.
Ah î Monseigneur, je crains bien que vous ne vous flattiez trop du peu de conséquence de la démarche du Roi î Si son discours (2) avait été court, simple, contraint
(1) Alton (Richard, comte d'), né en 1720, mort en 1789. Il commandait dans les Pays-Bas, lors de l'insurrection de ces provinces en 1789. L'ouvrage dont il est parlé ici est intitulé : Recueil des lettres originales de l'Empereur Joseph II ou général d'Alton. Paris, 1790.
(2) Le 4 février 1790, le Roi, s'étant rendu à l'Assemblée Nationale, y tint un long discours, dans lequel il promit de défendre la liberté constitu-
dans les expressions, la France entière aurait vu qu'il a été forcé dans cette déniarclie; mais ce discours est détaillé; il approuve, il loue même les opérations de l'Assemblée, entre autres celle de la division du royaume en 83 départements. A la suite de ce discours, le serment est prononcé généralement de soutenir cette constitution; deux maréchaux de France sont envoyés par leurs districts pour prononcer aussi ce serment; et vous croyez que cette -démarche aura peu de conséquence! Moi, je la crois terrible, presque irrémédiable ; je crois qu'elle va redoubler l'audace des conjurés et abattre le courage des Français fidèles. Quand ils voient le Roi briser lui-même son sceptre, abandonner les deux premiers ordres de son État; quand ils voient la force entre les mains du peuple, et que ce peuple n'est guidé que par des enragés qui ont juré la perte de la monarchie; quand les châteaux sont incendiés, et tous ces crimes impunis, où sont les remèdes, les espérances prochaines? Je ne dis pas que cet ordre de choses, ou plutôt ce désordre de choses, puisse subsister toujours, ni môme un très longtemps; mais il serait absurde, je dis même coupable, de vouloir parler à des gens ivres; il faut attendre que leur ivresse soit passée. L'Assemblée est enivrée de ses triomphes et de la démarche du Roi; les municipalités croient qu'elles vont avoir un pouvoir qu'elles n'avaient jamais pu espérer d'obtenir, et le peuple sent qu'il dominera les municipalités. Laissez passer toutes ces différentes ivresses, ou vous perdrez tout. Ce qu'on vous mande des provinces est jusqu'à présent d'une médiocre ressource, et vous ne remettrez pas la couronne sur la tète du Roi malgré lui; il ne peut vous entrer dans la tète et dans le cœur de la lui
tionnelle. A cette occasion, Mirabeau écrivait au comte de La Marck (BacoL'iiT, Correspondance, etc. t. I, p. 464) : « Vous aurez vu la déniarclie du Roi, son étrange discours, le serment, la pantomime et le véritable filet de tous ces mouvements. Vous ne les auriez pas sus, que vous les am-iez devmés. Monsieur s'est vaincu lui-même en lâcheté, le Roi en phrases, le Saint-Priest en astuce; tous les partis ont joué à qui mieux mi'^ux la comédie ... »
ôter tout à fait, et c'est ce que vous feriez si vous vous pressiez trop.
Une nouvelle lettre d'Espagne parle encore du danger, de l'impossibilité de se mêler d'affaires dans lesquelles on met tant de légèreté et tant d'indiscrétion. Nous ignorons toujours sur quoi ces plaintes sont fondées, et je vous renvoie sur cela aux réflexions de ma dernière lettre. J'ajoute une autre réflexion à celles que j'ai faites : c'est que ces plaintes, n'ayant aucun fondement réel, me paraissent un prétexte et annoncent bien peu de bonne volonté. Voilà ce dont vous serez éclairci par les réponses que vous recevrez à votre dernière lettre. Vous avez donc très-bien fait de redoubler de prudence, de demander à M. de Florida-Blanca de vous guider, de ne pas envoyer M. de Vassé jusqu'à Madrid, et de marquer la plus grande confiance et la plus grande circonspection.
Je reviens à la démarche du Roi. Croyez-vous qu'elle ne refroidira pas encore l'Espagne, déjà si froide? Et que devient votre plan sans l'Espagne, sans l'aveu du roi de France et ses protestations que vous attendiez? Croyezvous à présent qu'il vous les enverra, et pouvez-vous vous en passer? Vous n'avez pas assez réfléchi que M. de Montmorin paraît être le ministre de confiance du Roi, et qu'il a beaucoup de crédit en Espagne. Tout cela ne marche pas bien, et on veut vous faire marcher trop vite. Prenezy bien garde, car vous répondriez seul à la nation et au monde entier de la suite de démarches trop précipitées, et soyez sûr que tout ce gigantesque édifice, qui n'appuie que sur de faibles bases, s'écroulera de lui-même. N'ambitionnez pas d'avoir seul la gloire du remède; il vaut mieux jouer un rôle honnête et sage qu'un rôle brillant. C'est trop heureux que M. de Nyvenheim vous ait renvoyé votre mémoire ! Dans quelles circonstances il serait arrivé! Ne vous pressez pas pour le renvoyer; le temps n'en est pas venu. Les démarches des provinces ne sont pas encore assez prononcées, assez générales ; la plupart des provinces sont encore enivrées comme la capitale.
122 COURESPOISDANCE IKTIME
Mais la misère, la pénurie d'espèces, les effets d'une banqueroute inévitable, les folies de l'Assemblée, la haine des catholiques contre les protestants, le mépris du peuple pour les juifs, le crédit renaissant des prêtres, l'influence qu'ils vont bientôt reprendre, tout servira à ouvrir les yeux et à ramener à la puissance nécessaire et protectrice. Ce n'est enfin que l'excès du mal qui peut désenivrer ceux qui ont trop bu les poisons de l'anarchie. Il ne faut donc pas perdre courage ; mais il ne faut rien précipiter, et se tenir prêt à tout. Peut-être me taxera-t-on de pusillanimité; mais voilà ce que mes lumières et ma conscience me dictent, et je l'écris en toute bonne foi.
Ici on pense absolument comme moi, et on est plus que jamais dans l'impossibilité d'agir. Un ministre du Roi ne peut rien sans Taveu du Roi. On ne répond pas à la dernière lettre, parce que ce serait multiplier inutilement les écritures; mais on a reçu la lettre et les papiers qu'elle contenait.
Je suis bien aise que M. de La Rozière (1) soit avec vous; c'est une bonne tête, un loyal homme, et un homme d'esprit, et, déplus, ses liaisons avec M. de Flachslanden peuvent être utiles.
On dit qu'à Strasbourg la moitié des troupes a pris parti pour les protestants, et l'autre pour les catholiques, et qu'à chaque instant ils sont prêts à en venir aux mains. Tout ceci pourra bien devenir en beaucoup de provinces une guerre de religion; et, quand on veut détruire une religion monarchique, il se peut que le fanatisme même rétablisse la monarchie.
La requête de la ville de Nimes est très-belle, très-forte; mais les catholiques ne sont pas les plus forts dans le Bas-Languedoc, et d'ailleurs cette requête est manuscrite,
(1) La Rozière (Louis-François Carlet, marquis de), né en 1733, mort à Lisbonne en 1808, maréchal de camp en 1781. Dans la campagne de 1792, il fut maréchal général des logis à l'année des Princes; en 1795, aidemajor général dans la 3= division de l'armée expéditionnaire de l'île d'Yeu. C'était un homme de grande capacité pour le service de maréchal des logis. Il a publié plusieurs ouvrages sur l'art militaire.
DU COMTE DE VAUDREUIL. — 17i)0 12^
et ne sera connue de personne, si elle n'est pas imprimée.
L'ouvrage que vous m'avez envoyé est parfaitement bien fait ; on ne saurait trop les multiplier. Il faut aussi se servir de l'arme du ridicule, et assurément la matière est vaste. Qu'est-ce qu'un serment de maintenir une constitution qui n'est pas faite et que ceux qui la font n'ont pas le droit de faire? Cela est absurde. La Satire Ménippée a bien combattu la Ligue; mais tous les faiseurs sont vendus. Dans plusieurs villes, les juifs ont été fort maltraités, et principalement à Bordeaux. C'est M^i^ du Hamel (l)qui me le mande ; on dit aussi à Metz. Mais l'Assemblée retirera, rectifiera plusieurs de ses décrets, et aura Tair de les retirer ou de les rectifier par obéissance, condescendance pour un Roi prisonnier qu'ils veulent faire passer pour libre.
Ah î que pouvez-vous faire, tant que le Roi sera dans la puissance de ceux qui ont forcé sa demeure royale ? Réfléchissez sans cesse aux dangers que vous réuniriez sur lui et sur toute sa famille. Ce sont là les scrupules d'un frère, d'un sujet, d'un homme de bien; vous pouvez moins qu'un autre les secouer.
Vous parlez aussi des liaisons de la Reine avec M. de La Fayette, et vous en parlez avec humeur. Mais êtes-vous bien sûr que cela soit, et êtes-vous sûr que cela ne soit pas indispensable? M. de La Fayette est-il un fanatique de la liberté, ou seulement un ambitieux? S'il n'est qu'un ambitieux, la force étant entre ses mains, il est possible d'en tirer un grand parti ; et alors il serait prudent, indispensable de le faire. Voilà ce qu'il est bien difficile de savoir, placé oii vous êtes. Que sait-on si le Roi n'a pas fait cette dernière démarche pour avoir plus de liberté et en profiter pour se débarrasser tout-à-fait de ses chaînes?
(l) M-^o du Hamel . Gnyonno-Émilie Le Gentil de Paroy, fille de Guy Le Gentil, marquis de Paroy, et de Louise-Elisabeth Rigaud de Vaudi-euil, cousine germaine de M. de Vaudreuil, née en 1754, mariée en 1773 à André Bernard, vicomte du Hamel, lieutenant de maire de la ville de Bordeaux, déjà veuf de trois femmes. ^DL•FORT DE CHE\E,Rsr, Mémoires, t. II, p. 328.)
12i CORUESPOADAiXCE l^ïlMK
Dans quinze jours, bien des points seront éclaircis; a'ous saurez le parti que prennent les provinces, d'après la démarche du 4 février; vous aurez reçu des réponses de Metz, où je crois qu'on est plus instruit que vous des véritables intentions du Roi et de la Reine. Esterhazy est fort lié avec M. de Bouille et y entretient sûrement correspondance.
De grâce, Monseigneur, envoyez-moi désormais sur une feuille séparée ce qui est relatif aux circonstances; ou adressez-le à votre amie, mais de cette manière, car il est impossible d'aller extraire dans les volumes que vous lui écrivez ce qu'il faut en séparer. Cela n'a aucun ensemble et s'entend moins bien.
Pardonnez-moi de chercher à vous inspirer de la modération et de la patience; mais je sais que vous avez plus besoin d'être arrêté que poussé, et ceux qui vous poussent ne sont pas en première ligne comme vous.
Je ne puis vous exprimer tout le noir que j'ai fait depuis la démarche du 4 février. On a commencé par faire agir Monsieur, et ensuite le Roi lui-même pour affaiblir tous vos moyens et vous déclarer rebelle et coupable, si vous vous montrez. Et en effet, ceci n'annulle pas, mais retarde vos moyens, quoi qu'on vous dise. Voilà mon opinion; j'ai dû vous la dire avec toute la franchise qu'un véritable attachement commande.
J'ai reçu du comte 0' Connell (1) une lettre extrêmement aimable; il pense que tout reviendra, mais qu'il faut du temps ; il est sur les lieux, et a de bons yeux. Je voudrais que celui-là s'attachât à vous, car je n'en connais pas de meilleur dans toutes les acceptions. Permettez-moi d'y travailler.
(1) O'Connell (Le comte), colonel du régiment de Salm-Salm infanterie, éniigra en 1791, fit la campagne de 1792 dans l'armée des Princes au 1" bataillon de Walsh, et fut fait maréchal de camp. En 1794, le Gouvernement anglais reconstitua la brigade irlandaise telle qu'elle avait existé en France avant la Révolution, et le comte O'Gonnell fut chargé de recruter le i' régiment de cette brigade, qui prit le nom de régiment O'Gonnell (levé le 1" octobre 1794, licencié en 1799).
DU COMTE DE VAUDREUIL. - 1790 {Tq
Il n'esl point vrai que M. le duc d'Orléans soit à présent bien traité à Londres. Il n'y voit personne, et il y est dans la boue.
Vous ne m'avez pas mandé ce que vous avez répondu aux politesses, aux offres du grand-duc. Le roi de Sardaigne doit être consulté sur cela comme surtout le reste. Sa manière d'être avec vous m'a vivement attaché à lui, et a bien ajouté encore à la vénération que j'avais pour lui. C'est à lui à inspirer confiance à l'Espagne. Sa prudence rassurera plus que votre jeunesse.
Je crains que l'incident de 31. de Fitz-Gérald, beau-frère de M. Cabarriis, n'ait produit un mauvais eff"et: au reste tout se raccommode avec du temps et delà sagesse.
Ce samedi.
Je viens d'apprendre d'une manière positive ce qui a donné lieu aux plaintes d'indiscrétion formées par M. de Fiorida-Blanca. Il faut que vous n'en parliez pas, parce que cela produirait d'horribles tracasseries ; mais il faut en faire votre profit. Le chargé d'affaires d'Espagne à la Cour de Turin, plein de bonnes intentions, a écrit à Venise à M. de Las Casas (1), ambassadeur d'Espagne en cette république, et lui a parlé avec confiance de ses espérances que la Cour d'Espagne viendrait au secours de la France, des bonnes dispositions de Sa Majesté Catliolique, lui a répété qu'il est Bourbon dans Came. M. de Las Casas en aura, par bonne intention aussi, écrit à 31. de Florida-Blanca, qui aura été piqué, effrayé de voir ce secret éventé et confié à d'autres qu'à lui. Je vous ai dit que ce ministre est extrêmement jaloux, ombrageux, et qu'il veut guider lui-
(1) Las Ca.'as (Don Simon del, ué en 1742, devint drs l'ùge de dix Imit ans oflicicr du niiaislère d'Eiat (Atïairos étrangères', et fut nommé le S août 17G3 secrétaire d'ambassade à Vienne, où il passa neuf ans. De 1774 à 1782, il reprit ses fonctions à Madrid; il passa ensuiLe à Berlin comme envoyé extraordinaire, et de 17^0 à nSli fut ministre plénipoti-nliaire à Kaples. Le 28 février 1780, il reijul rambassade de Venise, qu'il devait quitter pour celle de Londres le 8 février 17'Jo. 11 avait cessé si>s fonctions lorsqu'il mourut en Espagne, à Valdagno, le 27 novembre 1798.
même, par conséquent ne mettre dans sa confidence que ceux qui lui conviennent. Vous sentez l'importance de ne pas parler de cela au chargé d'affaires qui est à Turin, parce que cela aurait une terrible cascade et des suites fâcheuses. C'est par Bombelles (1) que nous avons été instruits que M. de Las Casas, ami du chargé d'affaires, savait par lui beaucoup de choses, et lui en avait parlé avec un véritable zèle et un intérêt très-vif.
Je suis fort aise de voir que le dépit de M. de Florida- Blanca n'a point d'autre motif. La marche prudente que vous avez prise lui redonnera do la confiance; il se verra le guide de toutes les démarches. Mais ne vous permettez pas de parler de ce queje vous mande, et surtout au chargé d'affaires, qui en écrirait à M. de Las Casas, lequel en écrirait en Espagne et en parlerait à Bombelles. Tout cela redoublerait l'effroi de M. de Florida-Blanca et vous donnerait pour ennemis deux hommes qui ont eu les meilleures intentions et qui sont pleins de zèle. Vous aurez vu par ma dernière lettre que j'avais pressenti la source des plaintes de M. de Florida-Blanca ; mais la lettre que le bonhomme a reçue de Bombelles a fixé notre opinion. Il faut vous ajouter que M. de Las Casas et le chevalier Azara, quoique fort bien traités par le premier ministre d'Espagne, sont les deux rivaux qu'il redoute, et qu'il a souvent quelque jalousie des deux. D'après cela, il est fâché de les voir instruits en partie de ce qu'il importe tant de tenir secret, et M. Azara a été instruit en partie par M. de Las Casas, avec lequel il correspond beaucoup.
Il fallait que vous sussiez tout cela, pour que vous pussiez en profiter pour règle de votre conduite à venir; mais il ne faut en rien témoigner, parce que cela serait dange-
(1) Bombelles (Marc-Marie, marquis de), né en 1744, ambassadeur à Venise depuis 1789 jusqu'en décembre 1790, époque à laquelle il refusa de prêter le nouveau serment, et donna sa démission. Il devint alors l'agent secret de Louis XVI auprès des cours de Vienne et de Saint-Pétersbourg. En 1800, maréchal de camp à l'armée de Condé. En septembre 1800, ayant perdu sa femme, il entra dans l'état ecclésiastique. Mort en 1822, évéque d'Amiens et premier aumônier de la duchesse de Berry.
reux par toutes les raisons que je vous ai dites ci-dessus. On vous recommande le secret absolu sur ce fait, qu'on m'a permis de vous confier pour vous éclairer sur votre conduite ultérieure. J'en conclus qu'il faut redoubler de discrétion et de prudence, prier M. de Florida-Blanca de vous guider absolument, de vous nommer ceux avec lesquels il veut correspondre et avec lesquels il veut que vous correspondiez ; mais que l'intérêt de l'Espagne est trop lié au sort de la France pour que M. de Florida-Blanca abandonne si légèrement la partie. Il s'agit donc de lui inspirer confiance en vous; et il faudrait pour cela que le roi de Sardaigne répondît du secret que vous avez observé, de votre prudence et de votre confiance en M. de Florida-Blanca, et lui proposât d'être lui-même le nœud de cette importante correspondance.
Je rabâche un peu, je me répète; mais il est si important que vous sachiez à qui vous avez affaire que je deviens long avec l'envie d'être clair.
Ma santé est meilleure depuis quelques jours, et, bien portant ou malade, je vous aime, et je crois que, quand je serai mort, je vous aimerai encore.
M. DE VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS
Se laisser guider par Florida-Blanca, et non lui imposer ses projets. — Dangers que peut courir la famille royale en cas d'insuccès. — État des esprits en France peu favorable à une expédition. — Entassement du numéraire à Paris. — Eviter une guerre de religion. — Necker. — Les provinces lidèles infestées de brigands. — JVouvelle municipalité à Paris.
(Rome), ce 6 mars 1790. N» 25.
J'ai lu et relu, Monseigneur, et votre lettre et la note qui m'a été remise. Cette note renferme des dispositions très-sages, mais permettez-moi en môme temps d'en criti-
quer quelques articles, conscquemment à toutes que j'avais déjà eu l'honneur de vous mander.
J'ai appuyé fortement dans mes dernières lettres sur le caractère de M. Florida-Blanca et sur la nécessité indispensable de le choisir absolument pour guide; et cependant c'est vous-même qui lui indiquez les moyens, au lieu de lui demander de vous les indiquer lui-même et de vous faire parvenir ses conseils et ses instructions. Par exemple, vous lui demandez positivement quelques millions et une armée pour le lo de mai. i° Des millions? les Espagnols n'en ont pas à remuer à la pelle; 2° une armée, et pour le 15 de mai? Cetteproposition, cette vivacité effraieront ce ministre, et il s'agit d'établir confiance.
J'ai découvert d'une manière positive ce qui a donné de l'humeur à M. de Florida-Blanca , et je l'avais deviné. C'est depuis ma dernière lettre partie pour Turin que j'ai su que les démarches que vous avez faites en Allemagne ont été mandées en Espagne. Ces petits ministres des petits princes ont parmi eux beaucoup d'indiscrets et peutêtre des gens gagnés. Cette découverte a fort elïrayé M. de Florida-Blanca, et c'est d'après cela qu'il a écrit ici, deux courriers de suite, des lettres pleines d'humeur. Elles disent que les Français sont trop indiscrets, trop vifs et risquent trop pour pouvoir traiter avec eux de si grandes affaires. Cela m'a été confié, et je vous en instruis, mais toujours sous la condition que vous n'en parliez pas, parce que cela aurait les plus funestes suites, et que l'humeur redoublerait si on savait que cela m'a été dit par le clievalier Azara. J'ai répondu que dans la circonstance il était indispensable de savoir les dispositions des petites cours d'Allemagne, mais que je ne croyais pas que vous eussiez donné des pouvoirs pour négocier en votre nom (et c'est ce qu'on me disait) ; que d'ailleurs je ne croyais pas que M. de Florida-Blanca fût homme à abandonner des affaires aussi intéressantes politiquement pour l'Espagne que pour la France même, sous d'aussi légers prétextes; que votre intention était sûrement de prendre le ministre pour guide
unique, et que désormais rien no se ferait que par ses moyens et ses conseils. Cette réponse m'a paru faire son effet.
Revenons à l'article que je prends le parti de critiquer <lans la note. Une armée au 15 de mail Mais il n'y aurait pas le temps de la disposer et de la faire arriver à sa destination dans un si court espace, et combien de négociations, d'arrangements, de conventions doivent précéder cette marche! D'ailleurs cette précipitation fera peur à un homme circonspect au dernier point, et qui veut que tout vienne de lui.
Autre chose. Vous avez bien fait d'écrire au roi et à la reine d'Espagne; mais il fallait adresser ces lettres à M. de Florida-Blanca, en le laissant maître d'en faire usage, et en lui en envoyant les copies. Au reste le choix de M. de Vassé est excellent; il est sage, il a le maintien grave, et c'est ce qu'il faut vis-à-vis des Espagnols. Il faut ménager surtout l'orgueil, l'amour-propre des Espagnols , et leur montrer confiance entière ; sans cela, vous n'en ferez, vous n'en obtiendrez rien. Prenez cela pour base essentielle de votre conduite à venir.
Tout ce que vous m'avez mandé des dispositions des provinces, et même de la capitale, me donne de l'espérance ; mais cependant le retour à la raison n'est pas encore assez marqué, et l'ivresse est encore trop forte pour pouvoir rien risquer. Toute entreprise de votre part qui échouerait empirerait le mal et mettrait le Roi et sa famille entière dans un horrible danger. J'avoue que cette pensée glace tout mon sang; car, outre ce malheur auquel on ne peut, sans frémir, arrêter sa pensée, il est sûr que l'univers vous on rendrait responsable, et le plus pur, le plus loyal des princes serait transformé en un coupable ambitieux. Je vous dois la vérité, et je vous la dis; c'est tout ce qui est en mon pouvoir.
Toutes les extravagances de l'Assemblée, l'audace inconsidérée avec laquelle elle attaque à la fois les droits de la monarchie, les propriétés et la religion, l'insolenco I. 9
avec laquelle elle s'empare du pouvoir souverain, exécutif et législatif, le mépris qu'elle affiche pour les droits, les privilèges des provinces, tous ces attentats réunis amèneront des circonstances dont vous profiterez, étant prêt à tout; mais, si vous vous pressez trop, vous gâterez tout, et les malveillants auront beau jeu à se servir contre vous de ce grand mot de liberté qui a chatouillé, égaré les mallieureuxFrançais. Et votre frère, votre Roi, est entre les mains des conjurés, et les députés de la nation sont encore rassemblés! Attendez, et votre cause est sûre; elle sera défendue, protégée par tous les sujets fidèles, par tous les souverains, et par le Juge Suprême des souverains.
Déjà, ce plat et criminel aréopage a reçu des huées, et je peux, relativement à lui, vous citer l'épigramme de Blot (1) sur les Sodomitos; l'application en est juste, la voici :
Quand tu punis le Sodomite,
Grand Dieu, ta haine alla trop vile,
Et ta colère t'aveugla.
Le feu n'était pas nécessaire
Pour détruire ce peuple-là ;
Tu n'avais qu a le laisser faire.
Laissez donc faire Varéopage, et il sera déclaré, reconnu sabbat, surtout depuis que les juifs ont admis les juifs qui les paient.
Une pensée m'inquiète : c'est qu'on répand toujours de l'argent, et, quoique les paiements légitimes soient suspendus, je suis convaincu qu'il y a beaucoup d'argent au trésor royal. Voici sur quoi je me fonde. Premièrement, Je monopole des grains, que M. Necker entend bien, a valu des sommes énormes; secondement, on ne paie rien qu'avec du papier, et on garde au trésor royal tout le numéraire. Tous les receveurs des caisses particulières ont eu ordre de verser tout le comptant au trésor royal. Le
(1) Blof, baron de Cliauvigny, le chansonnier de la Fronde, mort enl6oo. En parlant de quelques-uns de ses couplets, M""-' de Sévigné dit qu'il avait le diablj au corps.
numéraire étant ainsi accaparé et la misère étant partout ailleurs, les moyens deviennent sûrs pour imposer la loi au royaume entier, soit par la corruption pour ceux qu'on voudra gagner, soit par la misère pour ceux qu'on voudra opprimer. Certes cette position des choses donnerait de grandes ressources, si les intentions du ministre sont pures; mais ce ministre est républicain , mais ce ministre est protestant, et la tendance de l'Assemblée qu'il dirige sourdement est à la destruction de la monarchie et de la religion catholique. Tout cela me fait frémir. Pesez beaucoup mais beaucoup . cette sérieuse réflexion. Au fait, dans cette pénurie d'espèces et de moyens, c'est l'argent, ce vil métal, qui restera le maître, puisque l'honneur, le point d'honneur sont anéantis, puisque les cœurs sont lâches et les esprits égarés, et l'argent, le numéraire une fois sortis des provinces, que peuvent-elles faire ?
Quelles sont les dispositions du Roi et de la Reine depuis la dernière démarche ? Vous concluez de leur silence qu'ils ne rétractent point l'aveu qu'ils vous avaient donné, et que ce silence même est une nouvelle approbation. Je voudrais quelque chose de plus positif, et en même temps je sens le danger qu'il y aurait à leur envoyer votre second mémoire, à cause des embarras de la route: et quel u-age en feraient-ils? Ici ma combinaison est tout-àfait en déroute, et je ne sais quel conseil vous donner; mais cependant je crois qu'il faut attendre de nouveaux éclaircissements, et surtout une occasion bien sûre, et, en outre, savoir avant ce que fera l'Espagne.
Je reviens à l'Espagne, et je crains bien qu'on n'v soit très-effarouché de vos démarches vis-à-vis de l'Angleterre et de la Prusse ; et il est cependant indispensable d'en instruire M. de Florida-Blanca. Je vous le répète encore, ménagez ces deux Cours, mais gardez-vous bien de vous y livrer. Je concevrais que, jeune, loyal et sans expérience des affaires politiques, vous fussiez aisément trompé; mais ici les intérêts sont si opposés, si manifestement contraires à la France, que je serais honteux que vous donnassiez
132 CORRESPONDANCE LNTIME
dans un tel piège, et rien ne pourrait vous excuser. Mais enfin, quand l'Espagne sera instruite, et quand elle réglera elle-même tous les mouvements, je n'aurai plus les inquiétudes que me donne votre bonne foi.
Les discours du roi d'Angleterre, ceux de M. Pitten plein Parlement ne changent pas la position des choses, et ne me persuaderont pas que les Anglais ne soient fort aises de ce qui nous arrive, et qu'ils n'y aient beaucoup contribué. J'espère que vous avez bien recommandé à M. de Vassé de ne jamais parler ànbonhomme. car il doit être censé ignorer absolument tout, jusqu'à ce qu'il en soitinstruitparM.de Florida-Blanca lui-même, qui ne lui pardonnerait jamais une cachoterie. Et d'ailleurs, son devoir exact a toujours empêché le bonhomme de se livrer à rien sans une autorisation expresse. 11 n'est jamais sorti de ce dilemme.
Réfléchissez beaucoup sur mon calcul pour le trésor roval, et cherchez à en être instruit. C'est de toutes les manœuvres celle qu'il serait le plus important de découvrir et de déjouer: car, si les provinces qui veulent se montrer n'ont pas de numéraire, que pourront-elles faire? Elles seraient bientôt gagnées ou subjuguées, et ne pourraient recevoir des troupes, n'ayant pas de quoi les payer et les nourrir.
Le Roi n'a pas voulu assister au Te Deura, et c'est beaucoup. La raison qu'il en a donnée est qu'étant Roi des Français, et non de la seule ville de Paris, il ne pouvait aller à un Te Deum tandis qu'on égorgeait, qu'on incendiait dans les provinces. Voilà ce qui est bon à répandre et à commenter par un ouvrage fait ad hoc.
Vous savez sans doute que l'abbé de Montagu (1), doyen de Notre-Dame, s'est conduit avec la plus grande fierté, en recevant les drapeaux du régiment des gardes, qu'on lui apportait avec une pompe aussi indécente que ridicule. La destruction des moines fait ici beaucoup d'effet, et l'on ne doute pas que le Pape ne lance ses foudres contre l'As-
(1) Montagu (L'abbé de), membre du chapitre de TÉglise de Paris depuis ITiJ'J, doyen de ce chapitre depuis 1780.
semblée. M. le cardinal ne m'en a point parlé, et je ne lui en parlerai pas; mais je vous dis seulement les bruits qui se répandent; n'en parlez pas encore. Il me paraît impossible que le vicaire de Jésus-Cîirist voie attaquer la religion catholique d'une manière si imprudente sans s'y opposer avec les armes spirituelles; mais il esta désirer qu'il prenne bien son temps pour ne pas manquer son ellet, et peut-être n'est-il pas encore temps.
Peut-être faut-il attendre l'effet que cp décret contre les moines produira dans les provinces. Evitez, tant que vous le pourrez, une guerre de religion ; les suites en sont horribles; ainsi, modérez au lieu d'exciter. D'ailleurs les troupes les plus fidèles, les plus dans la main, sont malheureusement les troupes protestantes. C'est là un terrible inconvénient; car, lorsque le fanatisme de la religion se montrera, pourra-t-on compter sur les Allemands et une grande partie des Suisses?
L'ouvrage que vous m'avez envoyé le dernier courrier et qui a pour épigraphe : monstrum horrendum, etc., est le cadre le plus heureux pour un grand ouvrage, une excellente esquisse, mais ce n'est qu'une esquisse. Ces lettres d'un commerçant à un cultivateur sont bien faites; on ne saurait trop multiplier et répandre ces vérités et ouvrir les yeux d'un peuple aveuglé et trompé. Courage, patience et prudence; avec cela, tout se rétablira; mais il faut que l'ivresse soit passée, et que l'épreuve du malheur ramène à la raison et à l'ordre. Un joueur qu'on voudrait prêcher sur le jeu dans le moment où il gagne et oii il croit faire une bonne partie enverrait paître le prédicateur, et, même en perdant, il serait sourd aux avis; mais le lendemain, à son réveil, au moment oii il faut qu'il paie, il écoutera mieux les remontrances. Attendez donc le réveil et le moment où on sera obligé de payer.
Je suis enclianté du retour de 31. de La Rozière; j'ai bien bonne opinion de lui.
A propos, un homme auquel je me suis fort intéressé, qui a beaucoup d'esprit et de talents, qui était intendant
de M. le duc d'Orléans, et que j'ai toujours cru un homme très-honnète, va être réformé; il me le mande : c'est M. Le Hoc (1). Tout son désir serait de vous être attaché et de remplacer Gojard (2) par simple commission, sans aucun appointement, jusqu'à des temps plus heureux. Je lui ai répondu que c'était le bailli de Crussol et M. de Bonnières qui étaient en votre absence chargés de vos affaires, et qu'il y avait un comité nommé pour cela; que je ne pouvais rien sur cet objet, et qu'il n'avait qu'à voir le bailli. Sa lettre est pleine de chaleur, de zèle, et il me mande qu'au premier mot il est prêt à partir et à sacrifier tout ce qu'il a le droit d'attendre en retraite. Cela est assez singulier. Il y a donc encore d'honnêtes gens, et même partout, car ce n'est pas chez M. le duc d'Orléans que j'aurais été les chercher de préférence. C'est le même M. Le Hoc que j'avais placé auprès de M. de Calonne. Quoique je lui aie mandé que je ne pouvais pas me charger de sa commission, j'ai voulu vous en instruire. Mais, quelque bonne opinion que j'aie de lui, le lieu d'oiJ il sort est suspect.
On mande que le Roi a eu bien de la peine à se déterminer à aller à l'Assemblée et à faire ce discours; que la Reine a fait tout au monde pour l'en empêcher; mais que ce sont les intrigues de M. de La Fayette et de 31. Necker qui, en lui disant que tout était perdu sans cette démarche, l'ont enfin décidée. Je suis bien impatient de savoir quel eff'et cela aura produit dans les provinces. H y a, il
(1) Le Hoc (Louis-Grr'goirc), né on 1743, n)ort en 1810. Premier secrétaire de légation à Constantiuople, il revint en France en 1787, concourut aux travaux préparatoires de IWssemblée des Notables, et Necker le cite avec éloge dans son compte rendu. Intendant des finances du duc d'Orléans en 1788 et 1789. Après l'arrestation du Roi à Varennes, il fut chargé par l'Assemblée Nationale de la garde du Dauphin. Il présenta au Roi un mémoire sur la nécessité d'accepter la Constitution (3» Recueil des papiers trouvés dans C armoire de fer, t. II, p. 130). En avril 1792, Dumouriez le lit nonmier ministre à Hambourg ; après la mort de Louis XVI, le Sénat de Hambourg lui signifia de quitter la ville dans deux fois vingt-quatre heures. Sous le Directoire, il fut ambassadeur à Stockholm, et revint en France après le 18 brumaire.
(2) Gojard (Achille-Joseph), né en 1740. surintendant des finances de comte d'Artois. Marié à Marie-Lucie Gardel, née en 1755.
faut en convenir, de quoi décourager ceux qui ont la meilleure volonté, car enfin le Roi a l'air et toujours l'air d'être do moitié dans tout ce qu'on fait contre lui. Et l'Espagne aussi, qui n'est pas bien en train, sera encore refroidie en apprenant cette démarche et en lisant cet étrange discours.
Bombelles nous mande aujourd'hui qu'à Nice et à Chambéry on parle trop de vos projets et des mouvements que vous vous donnez. C'est encore le chevalier Azara qui a mandé cela à M. de Las Casas. Je vous en fais part, mais sous la .condition de n'en pas parler, car cela ferait des tracasseries sans nombre, donnerait de l'humeur, et itérait à Bombelles la ressource de tout savoir par M. de Las Casas. Redoublez donc de prudence et de secret, et ne multipliez pas les confidences; cela est bien important.
Saint-Paterne partira avec votre amie, et lui sera utile et agréable en route. C'est un homme bien sûr et de beaucoup d'esprit. Son projet est d'aller passer une quinzaine de jours à Paris, si vous n'en ordonnez pas autrement, et ensuite de venir nous rejoindre.
Quant à moi, je ferai l'impossible pour vous aller voir ^ vers les premiers jours de mai; j'en ai un besoin impérieux. Mais nous ne savons pas encore oii iront mes amis, s'ils resteront ici, s'ils iront à Venise, ou s'ils retourneront en Suisse. Ils craignent tous Rome pendant l'été, et en effet il est bien malsain dans cette saison. Mais en même temps vous devinez ce qui nous y arrêterait.
Pauline est toujours dans l'intention de partir; mais je prévois que cela lui sera impossible. Les horreurs qui se passent dans les provinces rendent les chemins peu sûrs.
Remarquez-vous que, dès qu'une province paraît attacliée aux anciens principes et à la monarchie, une armée de brigands se détache pour l'incendier? C'est ce qui est arrivé en Bretagne, au retour de ses magistrats. L'insurrection de Lyon n'a eu lieu que parce que cette ville paraissait disposée à recevoir les émigrants et à s'opposer à la royauté parisienne; ainsi partout. Il faut répandre
bien de l'argent pour remuer tant d'hommes, et c'est pour cela qu'on accapare tout le numéraire et qu'on ne paie rion qu'en papier. Concevez-vous que l'Assemblée, au milieu de tous les dons patriotiques, ait eu assez peu de pudeur pour fixer à un louis par jour le traitement de chaque député, qui jusque-là n'avait que dix-huit francs, et se fasse payer d'avance? On mande que cela a été ainsi décidé au mois de janvier. Vraiment cela est incroyable, comme tout le reste.
Il me tarde bien d'apprendre que vous ayez reçu des nouvelles du Roi, de la Reine et de M™* Elisabeth, car enfin il faut qu'ils s'expliquent encore mieux qu'ils ne l'ont fait: et que vous deviendriez fort, si cette protestation vous arrivait! Mais je ne puis l'espérer; ils ne l'oseront jamais. D'ici à un mois, bien des points s'éclairciront. La nomination d'une nouvelle municipalité à Paris, d'un nouveau maire, d'un général national, va faire une terrible explosion. Ah! dieux! et A'otre famille entière, et le Roi se trouvent au milieu de ce désordre et de ces dangers ! Aucun Français ne se montre; ils sont donc tous dégénérés! L'époque de la nomination de cette municipalité et de ces districts est bien grave et bien intéressante. J'en frémis d'avance.
Le baron de Besenval a écrit, le dernier courrier, à mes amis. Il vous aura sans doute écrit.
Avez-vous des nouvelles de l'avoyer Steiger? Le duc de Polignac lui a écrit, et moi aussi; nous n'en avons reçu aucune réponse; cela m'étonne.
Mais il est temps de terminer cette longue lettre; ce sont des volumes que j'écris, et je crains que vous ne me trouviez diffus et rabâcheur. Il faut pourtant que je rabâche encore, en vous disant que personne au monde ne vous aime plus que votre vieux Yaudreuil, et c'est à la vie et à la mort.
M. DK VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS
N'agir qu'avec prudence et à coup sûr. — De nouveau le discours du Roi. — La Fayette. — Ségur. — Monsieur. — Bernis est d'avis d'attendre l'autorisation du Roi. — Le voyage de M™* de Polastron. — Traité d'alliance entre la Prusse et la Turquie.
(Rome), ce 13 mars 1790. N» 26.
Cette lettre-ci, Monseigneur, sera moins longue que les autres, parce que les circonstances fournissent moins de réflexions, et parce que, quand les choses sont faites, il n'y a plus qu'à en attendre le résultat.
Je serai bien impatient d'apprendre la réponse que vous aurez reçue à la lettre que vous avez écrite. Vous serez bien fort, si vous obtenez la protestation que vous demandez ; mais j'ai bien de la peine à croire qu'on vous la donne, et les deux lettres que vous avez reçues et dont on m'a communiqué la lecture, n'annoncent pas qu'on cède à vos désirs. Votre grande lettre est charmante, pleine de votre âme, de votre énergie et pleine de sensibilité et de tendresse pour votre frère. Elle le remuera, l'attendrira; mais je ne crois pas qu'elle le décide, et, si vous n'obtenez pas cet aveu, cette autorisation, cette protestation que vous demandez, que pourrez-vous faire sans elle ? des efforts impuissants et bien dangereux. M de Bouille luimême, un de ceux sur lesquels vous pouvez le plus compter, s'est expliqué clairement qu'il ne pouvait rien sans ordre : l'Espagne est déjà froide et effrayée, et elle doit être la base de tout. Une tentative infructueuse perdrait tout. Il faut, pour entreprendre, être en état de faire la loi sans répandre de sang, et par conséquent avoir de grandes forces. Avec de petits moyens, vous produiriez de grands troubles : vous feriez répandre beaucoup de sang innocent; vous seriez jugé ambitieux et coupable, et vous auriez fait un mal sans remède, détruit tout espoir. Ah !
cette cruelle démarche du 4 (1), ce discours inconcevable ont tout perdu; et comment des g'ens qui se croient abandonnés peuvent-ils reprendre confiance?
Il est possible cependant que les circonstances naissent d'elles-mêmes, car le malheur se fait sentir partout. Les yeux commencent à s'ouvrir. M. de La Fayette en nommant saintes les insurrections générales, s'est fait huer en pleine Assemblée; il est méprisé par tous les gens honnêtes; il n'a aucune des qualités qui soutiennent une réputation usurpée, et il n'y a rien de clair que sa trahison et sa lâcheté. Toutes les farces qu'il joue et qu'il fait jouer pour ranimer l'ardeur de ses consorts commencent à être bien usées; le sang d'un innocent, immolé à ses terreurs, crie vengeance ; et il n'est pas assez fort pour ne pas être troublé par des remords. On dit que le district des Jacobins conunence à être bien divisé, que la santé de M. Necker annonce plus que jamais sa fin prochaine. Le Roi et la Reine sont aimés à Paris; îa moindre force qu'ils montreraient produirait un grand effet, et, d'un bout du royaume à l'autre, tout retentirait d'imprécations contre le despotisme démocratique et de vœux en faveur de l'autorité légitime dont on sent le besoin. La religion elle-même ramène à l'obéissance et à la fidélité; elle n'est pas détruite dans tous les cœurs, dans toutes les classes, et il s'en faut bien que tout soit sans ressource, si le Roi veut réellement sortir du précipice oii des traîtres l'ont entraîné. Mais que peut -on sans lui? Il faut du sang-froid et de la patience, vous montrer aussi sage que noble, et ne pas croire que les coups hasardés puissent ''décider une contre-révolution. Surtout, Monseigneur, ne vous laissez pas entraîner par un trop grand amour de gloire. La gloire véritable est fondée sur la sagesse et le sentiment de ses devoirs; vous les trouverez plus dans un rôle sage que dans un rôle brillant, quoi qu'on vous en dise. Je vous le répète, soyez prêt à tout, mais ne précipitez rien. Toute
(1) Y. la note 2, page 119.
DU COMTE DE VAUDREUIL.— 1790 i39
la France croit à votre énergie ; mais toute la France, toute l'Europe ne sont pas aussi convaincues de votre prudence, et c'est sur elle qu'il faut appuyer vos ressources et votre réputation. Les jours du Roi, de la Reine, de votre sœur si tendre, de toute votre famille, seraient en dang-er, si vous donniez des prétextes aux crimes. Ayez toujours présente cette pensée ; elle vous guidera mieux que mes conseils, parce que votre âme est bonne et vertueuse.
Savez-vous quelssontlcs sentiments tlu comte de Ségur? ]1 est ambitieux, plein d'énergie, de talents et d'esprit; il ne s'agirait que de bien diriger tout cela; occupez-vousen avec adresse, sans vous compromettre. Il est trop supérieur à M. de La Fayette pour ne pas connaître la médiocrité de celui-ci, et je ne crois pas à son amitié pour lui. Pourvu qu'il joue un grand rôle, l'ambition du comte de Ségur sera satisfaite, et je lui crois trop d'âme et trop d'esprit pour croire qu'il ne saisirait pas l'espoir de sauver son Roi et son pays. Voilà un de ces hommes qu'il faut avoir; les moyens, je les ignore. O'Connell est encore un de ces hommes propres aux grandes entreprises, et je le crois bien intentionné. Voilà ce que vous pourriez sonder par les 'personnes sur lesquelles vous comptez à Paris sans rien compromettre; car c'est la captivité du Roi et de la famille royale qui met obstacle à tout, et les conjurés le sentent bien.
Avec quelle impatience j'attends le retour de celui qui a porté vos lettres ! Puisse-t-il arriver et revenir sans obstacles et avec un plein succès! Jusque-là, je serai bien tourmenté. Il me paraît, par les lettres du Roi et de la Reine que vous m'avez confiées, que Monsieur a été trompé, entraîné, mais qu'il n'a pas eu de mauvaises intentions. Que je le plains! Grand Dieu! Que sa démarche a fait de mal, car c'est elle qui a décidé celle du Roi, et il est clair qu'on voulait arriver à l'une par l'autre.
Ma santé est meilleure depuis quelque temps ; je la ménage avec soin; elle m'est chère, si je puis encore servir mon Roi, mon prince, mon ami et mon pays.
liO CORRESPONDANCE INTIME
Le temps s'approclie où vous aurez près de vous la plus douce des consolations. Vous l'aimez trop pour n'avoir pas soin de sa réputation, et je n'ai rien à dire sur cela au plus tendre et au plus pur des hommes. Saint-Paterne l'accompagnera. Que je l'envie ! mais je vous ai mandé les raisons qui s'opposent à ce que je le suive. Nous ne sommes pas encore au moment de songer au bonheur, et le mien n'existera que quand je pourrai chaque jour dire à mon cher prince combien je l'aime.
Je n'ai montré au bonhomme que votre lettre au Roi et non les lettres que vous aviez reçues, parce qu'elles étaient trop décourageantes. Il pense que vous n'obtiendrez pas ce que vous désirez, et qu'au contraire vous aurez un ordre positif de ne pas aller plus loin pour le moment, et de ne rien entreprendre ; auquel cas il pense que vous êtes frère et sujet, et que ces deux qualités vous forcent d'autant plus à l'obéissance et à la patience, qu'outre la raison du devoir positif, celle de l'impossibilité du succès s'y réunirait. Il pense comme moi que, si vous n'obtenez pas cette protestation, cet aveu que vous demandez, il faut attendre avec prudence que les circonstances naissent d'elles-mêmes.
Parlons à présent du voyage de votre amie. Mon âme sensible, indulgente pour tous ceux qui aiment de bonne foi, n'a pas pu devenir sévère pour deux êtres que j'aime de tout mon cœur ; mais en même temps je serais coupable si je ne vous parlais pas des inconvénients de ce voyage et des moyens de le rendre moins funeste pour la réputation et l'existence de celle que vous aimez. Je ne vous cacherai pas que mes amis ne peuvent ni ne doivent l'approuver, et qu'ils en sont très -affligés. Ils sentent le tort que cela va faire à leur belle-sœur, et le tort que cela vous fera à vous-même dans votre position ; ils ne doutent pas que la Reine, qui ne l'aime pas et qui se trouve dans la nécessité de ménager, de caresser le public, ne lui ôte sa place (i). Ils prévoient tous les libelles que ce
(I) Saplace. M™* de Polastron était dame du palais.
DU COMTE DE VAUDREUIL.— 1790 lil
voyage va renouveler; mais en même temps, ne pouvant l'empêcher, ils se conduiront avec l'honnêteté qui leur €St propre, et seront les premiers à défendre votre amie, et sont fort loin de vouloir se brouiller avec elle, malgré le chagrin qu'ils en éprouvent. Il faut donc, pour faire tomber tous les bruits, qu'elle ne se fixe pas à Turin; ((u'ayant pris pour prétexte la crainte des chaleurs d'Italie €t sa mauvaise santé, sa conduite soit conséquente à cela; quand elle aura passé un mois à Turin avec ses amies, jyjrae f[^ Poulpry et M"® Le Féron (1), il est indispensable qu'elle aille ou à Milan, ou à Nice, ou en Suisse, oii M. Rougeot (2) son grand-père pourrait la rejoindre. Calculez encore qu'elle a un mari qui a peu d'esprit (3), qui est capable de se brouiller avec elle, de faire une esclandre, i\e lui redemander son fils ; que le public malveillant, que les enragés seront enchantés d'avoir un prétexte plausible pour dire du mal de vous et de ce que vous aimez ; qu'enfin vous la perdrez, si vous ne vous conduisez pas avec une grande mesure ; que vous perdrez vous-même à Turin votre considération personnelle, qui vous est si nécessaire en d'aussi graves circonstances, et une grande partie de vos moyens en France, puisqu'ils doivent être fondés sur la confiance en votre prudence et dans la force de votre
(1) M™' (lu Poulpry et M"= Le Féron, sa sœur. Y. la note 1, p. 54.
(:2) Rougeot (Claude-François), né en 1719, fermier général. Dans la liste des émigrés, comme dans celle des Radiations, il a le surnom de Mérizy. Pour compléter les fonds de sa place, une somme de 800,000 fr. lui avait été prêtée par les fermiers généraux en vertu d'une lettre de Galonné du 5 août 1786. Les fermiers généraux se remboursèrent sur le prix de leur bail, par portions égales, de 1787 à 1780, et M. Rougeot était resté devoir cette somme à l'Etat. (V. V Addition au premier rapport du Comité des pensions, Paris, Impr. Nat., 1790, in-4'', p. .5, et les pièces justilieatives jointes à cette addition.) Il fut guillotiné le 8 mai 1794, avec il autres fermiers généraux. (Wallo.\, Hist. du Trib. révolutionnaire, t. \\\, p. 398.)
(3) Un mari qui a peu d'esprit. Denis-Gabriel-.4.dhémar , vicomte de Polastron. Y. Tilly, Mémoires, t. II, p. 230. Après la mort de sa femme, il épousa en secondes noces une Allemande qui lui survécut. Il ne laissa aucune fortune, et sa veuve ne vivait que du travail de sa femme de chambre, lorsque Charles X, déjà roi à cette époque, ayant eu connaissance de sa triste situation, s'empressa de venir à son secours en souvenir d'un nom qui lui était cher. (Vaublanc, Souyenzr*, Paris, 1838, t, I, p. o48.)
142 CORRESPONDANCE LXTIME
caractère. J'ajouterai à cela que mes amis vous savent bien plus mauvais gré qu'à elle do ce voyage. Tous les sacrilices sont faits par votre amie; elle devient donc intéressante en les faisant. Mais vous, à qui elle les fait, vous auriez dû les empêcher. Pour vous détourner de venir à Rome (ce qui aurait été funeste dans toutes les acceptions), il m'a bien fallu me relâcher sur le voyage actuel; mais je dois vous avertir des moyens de le rendre moins fâcheux pour votre amie et pour vous-même. Voilà, mon cher prince, ce qu'un ami fidèle et indulgent jusqu'à l'excès a dû vous dire. Calculez ce qu'est un si petit espace de jouissance, lorsqu'il en peut résulter le malheur de votre vie
entière. x\h! s'il en était temps encore Mais je n'ose
l'espérer; je n'ose vous le demander; mon âme est trop tendre et n'est pas assez forte; mais du moins que je vous ouvre les yeux sur les inconvénients irrémédiables d'un trop long séjour. Non, vous n'êtes pas capable de perdre vous-même celle que vous aimez et qui s'abandonne si franchement à son sentiment. Oh ! vous en mourriez do douleur, j'en suis bien sûr, si vous lui coûtiez sa réputation, en y perdant vous-même toute votre considération et tous vos moyens pour le grand rôle que vous avez à jouer! Adieu.
P. S. — J'apprends que des lettres de Turin mandent qu'on a été fort inquiet du dernier courrier, et que le bruit courait qu'il avait été assassiné sur la route. Comme il n'y a point de fumée sans feu. et que le moyen peut et doit venir dans la tête des scélérats, prenez garde à ce que vous écrivez, et ne compromettez personne, ni la chose publique.
Nous apprenons que la Prusse a répondu à l'ultimatum de l'impératrice de Russie par un traité fait avec la Cour Ottomane, et que la guerre est décidée, si la Crimée n'est pas rendue aux Turcs, et si tout n'est pas remis dans l'ordre où était cette puissance avant le traité qui lui a enlevé la Crimée.
DL' COMTE DE VAUDREUIL.— 1790 lia
Le bruit court ici depuis quinze jours que d'Auticliamp (1) est attaclié au service du roi de Sardaigne, et M. Acton l'a dit publiquement à Naples. Mandez-moi si cela est, et ce que je dois en dire.
M. DE VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS
Bouille. — Ne pas trop compter sur l'Angleterre et la Prusse. — Attitude expectante de l'Espagne. — Fermentation à Paris. — Les colonies.— M""" de Lambertye et M"" de Condé. — Défection des troupes. — Mercy et Mirabeau. — Le duc d'Orléans. — Le prince de Couti.
(Rome), ce 20 mars 1790. No 27.
Permettez-moi, Monseigneur, avec ma franchise ordinaire, de critiquer quelques articles de la note qu'on m'a communiquée.
Vous condamnez bien vite et avec une grande sévérité la réponse de M. de Bouille. Songez qu'il est en France et par conséquent au milieu de tous les dangers de tout genre, soit d'une lettre interceptée, soit de la trahison d'un courrier; d'ailleurs votre lettre lui est parvenue au moment oii il venait d'apprendre la démarche du Roi, où le chef de la nation, abandonnant ses droits, paraît s'identifier à la Révolution même ; il est commandant pour le Roi, et ne peut rien, ne doit rien vouloir sans un ordre exprès émané de lui. Et c'est de Turin que vous le jugez gagné, ami de M. de La Fayette, etc., etc. ! Convenez qu'un pareil jugement est bien précipité. Mais ce qui l'est encore plus, c'est de vous presser d'en porter plainte à M. le prince Henri (2) qui l'aime, de le lui dénoncer comme suspect. Ah! vous et votre comité (3) vous avez
(l)Auiichamp (Jean-Thérèse-Louis de Beaumont, marquis d'), né en 1738, mort en 1831, avait émigré en 1789 avec le prince de Condé, dont il était l'écuyer.
(2) Le prince Henri de Prusse, frère de Frédéric le Grand.
(3) Votre comité. « Ils (le comte d'Artois et le prince de Condé) avaient
manqué de justice et de prudence; vous avez trop suivi l'impulsion d'un premier mouvement, et, si vous vous y abandonnez ainsi, combien de gens l)ien intentionnés vous efiraierez! Combien d'autres vous éloignerez de vous, et par conséquent de la bonne cause! Vous n'êtes pas en position de faire la loi, et, si vous y étiez, il faudrait être juste avant tout. Cet article m'a véritablement peiné, et je pense que M. de Bouille vous a répondu ce que sa position et la prudence lui prescrivaient, inême pour conserver ses moyens.
Autre chose encore : si vous avez jugé trop vite et trop sévèrement un homme dont la conduite a toujours déposé en sa faveur, vous avez manqué de prudence en vous ouvrant entièrement à lui. Il était sans doute utile de le sonder; mais fallait-il pour cela, avant que cela fût nécessaire, lui tout dire"? Je crains toujours, Monseigneur, que vous ne vouliez aller trop vite et faire tout à la fois. Une contre-révolution n'est pas encore à sa maturité; et elle ne viendra, soyez-en sûr, que de l'épreuve du mal. Il faut quecesoientles provinces mêmesqui, sentant combien leurs intérêts ont été trahis et le malheur général qui en résulte, vous demandent elles-mêmes des secours et vous autorisent à leur en fournir, soit de l'intérieur, soit de l'extérieur. Voilà le point où il faut en venir, et oii on arrivera, si vous n'y mettez pas obstacle vous-même par trop de précipitation. L'épreuve du malheur, les droits ineffaçables de la religion ramèneront au remords, au repentir, et dès lors il sera aisé de vaincre en pardonnant, non aux vrais coupables, mais à un peuple trompé, égaré et repentant.
J'ai beaucoup de peine à croire que le Roi vous envoie et signe ce que vous lui demandez; sa dernière démarche
formé un conseil, composts de mon père (le duc de Bourbon), de M. de Si'rent, de M. d'Auticlianip, l'abbé Marie, M. de Vintimille, M. de Miran, et quelques autres qui n'y venaient qu'en passant, ("oiniiio M. de Calonne et l'évêque d'Arras, etc., etc. » (Choulot. Mémoires et voyages du duc d'Engkien, p. 247.)
DU COMTE DE VAUDREUIL. — 1790 lia
est si loin de là. AIiî cette cruelle démarche lui a tout fait perdre !
Je reviens à M. de Bouille. Au lieu de témoigner de la colère contre lui, j'aurais voulu savoir de lui l'explication de ce que M. de Mercy traite avec M. de Mirabeau (1) et dont il prétend que vous devez être instruit. Il est peut-être très-important de savoir ce que cela veut dire, puisque vous l'ignorez absolument, et vous glissez cependant légèrement sur cela; j'en suis bien étonné.
Lliomine que vous avez choisi pour porter votre lettre au Roi a de l'esprit, de la fidélité ; mais il tient de trop près à un homme que son attachement pour vous et le lloi rend suspect à l'Assemblée, pour que vous eussiez dû le choisir. C'est exposer à la fois et lui et votre secret.
Je vous vois compter toujours beaucoup trop sur l'Angleterre et la Prusse qui suit ses impulsions. Il est bien rare que ce soient les procédés qui dirigent les empires, et je ne crois pas à ce miracle, encore moins dans ce siècle pervers que dans tout autre. L'intérêt est ce qui dirige la politique des empires et des individus dans un temps de corruption. Or croyez-vous que M. Pitt soit assez aveugle pour ne pas voir à quel point notre abaissement assure la force de l'Angleterre, et croyez-vous qu'il puisse, qu'il veuille risquer son existence personnelle pour entreprendre, malgré le vœu de sa nation, de relever notre monarciiie, dont la destruction était le seul but de la politique anglaise, et par là donner contre lui des armes aussi fortes à toute l'opposition? Voilà ce qu'il est impossible de présumer; ménagez donc ces deux puissances, mais ne comptez pas sur elles; et surtout que ce ne soit pas vous, mais bien l'Espagne qui soit l'arbitre, le juge et le guide de cette grande affaire. Et l'Espagne est bien loin d'être prête et de croire que le moment de se montrer
(l) Avec M. de Mirabeau. Vers le milieu de mars 1790, Mercy avait été chargé parle Roi et la Reine d'obtenir les services de Mirabeau; cette négociation fut menée par l'entremise du comte de La Marck. (Bacouut, Çurrespondance , etc. t. I. p. 139.)
soit encore venu ! Une lettre que j'ai vue s'explique claiment sur ce principe, et cela est encore analogue à la position personnelle Je son principal ministre. Montez donc toutes vos pensées sur la patience, et modérez votre vivacité qui nuirait au plus saint, au plus noble de tous les devoirs.
Je suis impatient de savoir quelles sont les choses importantes que F. doitvous communiquer après avoir quitté l'Assemblée.
Que je vous dise, pendant que j'y pense, que dans vos lettres vous mettez les noms en toutes lettres ; et c'est ce qu'il ne faut jamais faire. Cela est au moins inutile, et peutêtre fort dangereux, surtout après les bruits qui s'étaient répandus de l'assassinat du courrier. J'ai même prié votre amie de se donner la peine d'efïacer elle-même les noms, et elle me l'a promis. Prudence est bien nécessaire, lorsque le crime veille de toute part.
L'arrivée que vous annoncez pour les premiers jours de mai à Turin me fait grand plaisir. Cela donnera encore plus de poids à vos mesures, et à présent l'opinion fait tout.
La démarche du Parlement de Bordeaux est la chose la plus importante, si elle est soutenue (1); mais cette municipalité qui l'a dénoncé n'a-t-elle pas la force? Alors, loin d'avancer, tout reculerait.
Les deux ou trois premiers courriers seront bien importants. La fermentation de Paris est au comble, et les auteurs de tous les troubles sont trop avancés dans le chemin des crimes pour ne pas faire redouter les dernières horreurs. Tout dépend de savoir contre qui sera dirigé reflet d'une banqueroute inévitable, et les scélérats sont
(1) Il s'agit d'un arrêt rendu parla Chambre des vacations le 20 février, sur le réquisitoire du procureur général Dudon, tendant à une information contre les auteurs de nombreux attentats, restés impunis, contre les propriétés et les personnes. Cet arrêt, fort vif contre l'Assemblée Nationale, lui fut dénoncé par Boyer-Fonfréde, alors aide-major général de l'armée patriotique de la Gironde. (Boscheron des Portes, Histoire du Parlement de Bordeaux, t. II. p. 401-402.)
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toujours les plus adroits. Quelles redoutables suites de l'audace d'une part, et de la faiblesse de l'autre !
Je ne vois que très obscurément ce qu'ont fait, ce que veulent nos colonies ; et je suis très-étonné de n'avoir pas eu de nouvelles directes sur cela. Jusqu'à présent, il me paraît que les créoles de Saint-Domingue ont fait jurer aux troupes fidélité au Roi et à la colonie, qu'ils lui resteront fidèles, s'il reprend son autorité légitime; mais qu'ils se regardent comme indépendants, si l'Assemblée continue à régner et à tenir son Roi captif. En attendant, vu leurs besoins, ils ont ouvert leurs ports aux étrangers. Tous les commerçants du royaume sont bien intéressés dans cotte cause, et les suites peuvent en être graves.
Avez-vous jamais rien vu de comparable à l'insolence, à la mauvaise foi du Journal de Pare^? Y avez-vous lu cette dénonciation poslhiwie ci anonyme de cinq personnes contre M. de Favras? Qu'il est aisé pour un homme de loi d'écraser l'auteur de cet infâme article, et de prouver par ce fait même combien les juges ont été coupables 1 Recommandez cet article à M. Ferrand. C'est de son ressort. Ce journal est du vendredi 25 février (1). Voyez cet article.
On mande de Turin une nouvelle à laquelle je ne crois pas, puisque vous ne nous en dites rien ; c'est que la ieune M""® de Lambertye (2), attachée à mademoiselle de Condé, a été convaincue d'avoir une correspondance avec l'Assemblée Nationale, et que, d'après cette conviction, M. le prince de Condé l'a fait partir de Turin dans les vingt-
(1) Il y a là un lapsus calami de M. de Vaudreuil. Le numéro en question est du26février 1790, et la dénonciation posthume contre Favras s'y trouve à la page 226. La famille de Favras protesta aussitôt contre cette calomnie et mit inutilement le directeur du journal en demeure de produire la lettre qu"il avait publiée. V. la Justification de M. de Favras (par son frère Mahy de Corméré), Paris, Potier de Lille, 17'Jl,pp. iTi-iii. ha Journal de Par is était rédigé à cette époque par Garât, Gondorcet etRegnaud de Saint-Jeand'Angély.
(2) M'^" de Lambertye. Vraisemblablement Suzanne- Victoire de Farrouilh, mariée à Emmanuel-Auguste-François, d'abord comte, puis, à la mort de son père, marquis de Lambertye, maréchal de camp (1788), député du Poilou aux Etats Généniux. émigré en 1791. Elle mourut en 1793. Quant à lui, il fut lieutenant général sous la Restauration, et mourut le 21 avril 1819.
quatre heures. Je crois qu'il y a à Turin beaucoup d'espions occupés à recueillir vos démarches et vos paroles; mais malgré cela je ne crois pas à cette horrible nouvelle. Mandez-nous ce qui en est.
La quinzaine de Pâques est un temps dont les évêques et les prêtres peuvent tirer un grand parti pour ramener à la religion et à la fidélité au Roi des sujets égarés. J'espère qu'ils entendront assez leur intérêt et celui de la cliose publique pour ne pas négliger cette circonstance, et, s'il y a de l'ensemble dans leurs démarches, le succès m'en paraît sûr.
Une chose effroyable est cette défection journalière des troupes. La conduite du régiment d'Auvergne me confond. Voilà donc aussi un régiment suisse (Reinach) corrompu !
Que feront les Cantons dans cette occasion? Cela est bien important. Avez-vous entretenu correspondance avec l'avoyer Steiger? Il est indispensable de savoir comment il aura pris cet événement. Il est extraordinaire qu'il n'ait répondu à aucune de nos lettres écrites d'ici. Le chevalier pourrait dans celte circonstance faire une course en Suisse, car elle me paraît propre à quelque parti de la part des Cantons.
Les affaires de nos colonies m'occupent bien vivement, et, si elles prennent un parti, je serai obligé d'y aller. Si je n'avais que ma fortune personnelle pour objet, je serais homme à m'abandonner au hasard des événements ; mais ma tortune est en grande partie à mes créanciers, et par cette raison l'honneur me prescrit de la surveiller et do la défendre. Cette loi est impérative pour moi, et doit l'emporter sur tout autre intérêt, même sur ceux de mon cœur. Cette pensée m'occupe nuit et jour, et ajoute encore à toutes mes autres sollicitudes. J'y trouverais peut-être des occasions d'y servir mon Roi et les véritables intérêts de mon pays. J'y suis personnellement aimé, et mon nom y est considéré. Mais mon âme est agitée par mille sentiments contraires, et c'est véritablement un état de fièvre continue avec des redoublements.
Tâchez absolument de savoir de quoi M. de Bouille voulait vous parler relativement à M. de Mercy et à M. de Mirabeau. Cela me paraît très-important. Soyez aussi bien sûr que votre colère contre M. de Bouille a été très-exagérée. Peut-être a-t-il été prudent jusqu'à l'excès; mais je n'y vois que cela. Modérez donc vos premiers mouvements. Quand on n'a pas la force, il faut être doux; et, quand on a le pouvoir, il faut être juste; en cette occasion, il me semble que vous avez manqué de douceur et de justice.
Votre amie vous dira qu'elle a été infiniment contente de ses parents. Plus je la connais, et plus je l'aime. Elle a de l'éiévation dans l'âme et en même temps de la justic»^ dans le cœur et de la justesse dans l'esprit. Je n'ai rien à ajouter à tout ce que l'amitié m'a inspiré dans ma dernière lettre. Je vous ai parlé avec la franchise d'un véritable ami, et votre cœur ne m'en fera pas de reproche. C'est pour votre bonheur, comme pour le sien, que je vous ai conseillé.
La scène que M. de La Fayette a eue avec M. de La Tour du Pin est bien extraordinaire. Ce ministre lui a répondu avec une dignité et une force qui m'ont fait grand plaisir, et surtout parce que cela me prouve que M. de La Fayette n'est pas encore tout-à-fait roi. On mande que le commencement de cette ridicule scène a été très-impératif de la part du général citoyen; mais qu'à la fin de cette scène ce grand général tremblait comme la feuille, et on dit que ce n'était pas de colère tant que de peur. Oh, le vilain !
On mande aussi qu'on s'attend à l'arrivée de M. le duc d'Orléans, dont le parti a repris des forces. Ces loups se mangeront, s'ils se trouvent ensemble ; mais je ne crois pas à ce retour, et il faut que les enragés aient eu quelque motif pour répandre ce bruit.
Dans votre protestation, il y a un article que je n'approuve pas. C'est celui oii vous ne parlez que de vous et du prince qui vous accompagne, comme seuls restés fidèles. Pourquoi, si M. le prince de Conti est un instrument inu-
loO CORRESPOJ\DA^'CE LMIME
tile, en faire, par cette plirase, une arme ennemie? Il faut moins ^suivre les mouvements de l'indignation dans des affaires'aussi majeures. Pardonnez-moi la sévérité de mes réflexions; mais vous voulez la vérité, et je ne vous déguise rien de ce que je pense. Je peux me tromper, mais je ne vous trompe point.
Je suis depuis quelques jours extrêmement soufirant d'un très-fort rhume. Je n'ai pas porté santé depuis que je suis à Rome. Est-ce l'air ou les pensées qui me font tant de mal ?
Adieu, Monseigneur, recevez le tendre et respectueux hommage de votre vieux et très-vieux serviteur.
M"^^ de Polastron a été un peu incommodée d'une fluxion, mais elle est très-bien et sortira demain; ainsi n'en ayez pas la plus légère inquiétude.