‹ Correspondence intime du Comte de Vaudreuil et du Comte d'Artois pendant l'émigration (1789-1815);Chapitre 3 sur 25 · XIV INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XIV INTRODUCTION

^lu pcrsonnafje. En ce lemps-Ià, un grand soigneur ne songeait qu'à soutenir son rang; il eût cru déroger en se préoccupant d'établir bourgeoisement dans sa fortune l'équilibre que \ecker avait en vain cherché dans le budge't de l'Etat. Etait-il importuné par ses créanciers? Il avait recours aux emprunts. Il s'adressait d'abord à ses amis, car, comme disait Vaudreuil : « Offrir, donner, accepter est même chose pour des amis véritables (1). » Quand les amis étaient eux-mêmes dans la gène, ce qui arrivait assez Kouvent, on faisait à quelque financier l'honneur de lui <lemander un service. Puis, en fin de compte, n'y avait-il pas le trésor public, source inépuisable, — on le croyait du moins, — de gratifications, de pensions, de ce qu'on appelait par euphémisme les bienfaits de la Cour? Yaudreuil, qui donnait des dîners et des fêtes magnifiques, qui était la providence de sa nombreuse parenté, ne se piquait ni d'ordre dans ses finances, ni de discrétion dans ses emprunts. Dès 1784, des circonstances que nous ignorons amenèrent dans sa situation de fortune une perturbation irrémédiable. Il dut recourir aux bontés du Roi, mettre à profit l'obligeance de Galonné, et obtint une avance de i, 200, 000 livres (2). Ce secours étant insuffisant, il se résigna à mettre en vente une partie de ses tableaux. Il est vrai (pie Louis XVIlui en racheta plusieurs et à haut prix; ce qui était une façon détournée de lui venir en aide. Deux ans plus tard, étant mis en demeure de rembourser six cent mille livres empruntées sur billets, il dut demander un arrêt de surséance qui lui fut refusé, sa dette n'ayant pas été contractée selon les formes légales. De rechef il s'adressa à Galonné; celui-ci, pris d'un reste de scrupules, pria le comte d'Artois d'avancer la somme, et, dès le lendemain, se jugeant couvert par cette garantie, envoya à Yaudreuil les six cent mille livres. « Tout le

(1) Li'ttrc du 23 avril 179i (t. II. p. 200).

(2) Addition au premier rapport du Comité des pensions à l'Assemblée Nationale en 1790, p. o des pièces justificatives.

monde fut content, dit le clironiqueur, et les détracteurs de Galonné n'ont pas le plus petit mot à dire (I). »

Malgré ces fâcheuses indiscrétions, Vaudreuil n'en vint pas à exploiter dans une pensée de lucre la faveur royale ou ministérielle. Il se distingue par là de certains parvevenus bourgeois de la démocratie moderne; ce grand seigneur donnait et dépensait, comme il recevait et demandait, à outrance. En aucuu temps, il ne put être accusé de répondre par des préoccupations intéressées et sordides aux générosités de ses maîtres. S'il fut peu délicat à force d'imprévoyance, il ne fut jamais vénal. En un sens, sa probité était féroce à « l'américaine », comme dit Besenval, qui ne l'aimait guère. Beaumarchais se présente un jour à son lever, lui expose un merveilleux projet de finances de son invention, et lui offre un /^oZ-c/e-fï'?! important s'il consent à patronner l'affaire : « ^lonsieur, répondit Vaudreuil, vous ne pouviez venir dans un meilleur moment, car j'ai passé une bonne nuit et jamais je ne me suis mieux porté que ce matin; hier, je vous aurais fait jeter par la fenêtre {'2). »

Si ce prodigue n'avait été que le plus brillant des parasites do Versailles, l'histoire serait en droit de l'oublier; loin de la Cour, il mérite son attention, et à certains égards sa bienveillance. Comme beaucoup de ses amis, il

(1) Correspondance, etc., publiée par M. do Loscuro, t. II, p. 36. — Mont- GAiLLAUD [Hisloire de France, t. II-, p. 221) afliniie qu'en huit années Vaudreuil louclia, par suite do gratifications annuelles ou d'ordonnances do comptant, la somme de 2,88.b,000 livres, indépendamment des appointements qui lui étaient alloués comme grand fauconnier. Nous n'avons pu, malgré nos rcclierches. constater l'e.vactitude de cette assertion.

(2) M"' Vigée-Ledru.v. Lettre IX à la suite des Souvenirs.

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frayait avec les vrais rois d'alors, les beaux-esprits et les artistes. Prrs d'eux, il était eucDre un adorateur dos puissaucos du jour, mais il necroyaitpas, en s'incliuant dovant des idoles étrangères, préparer la ruine du temple qui aljrilait sa frivole- fortune. Grâce à lui et à ses pareils, la fusion des classes éclairées préparait cette fusion des ordres que la loi devait opérer en 1789; elle s'accomplissait entre les gentilshommes, les financiers et les écrivains au nom du savoir-vivre, de la richesse et du talent. Vaudreuil tirait tout ce qu'ilétaitde la Cour: mais quittait-il, comme un Iiahit de bal, cette existence factice qu'elle lui procurail, il se retrouvait un homme de la nature, se plaisant à de merveilleux songes d'avenir, ou plutôt retournant, l'imagination d'autrui aidant, vers l'égalité primitive et l'âge d'or. « La rareté d'un sentiment vrai est si grande, disait-il un jour, que, lorsque je reviens de Versailles, je m'arrête dans les rues à regarder un chien ronger un os. »

Tout en bénéficiant des abus, en les personnifiant même aux yeux de beaucoup de gens, Vaudreuil était, aux yeux de beaucoup d'autres, un libéral; il l'était en paroles, il l'était aussi en action, et selon tous les sens du mot. Il donnait à ses égaux ou à ses inférieurs, comme il avait reçu, sans compter, sans jamais songer à l'avenir : « J'ai tant fait l'aumône , disait-il plus tard , au milieu des misères de l'émigration, que quelqu'un me la fera le reste de ma vie (1). » Ses obligés, ses flatteurs le traitèrentde Mécène, et le surnommèrent VEnchanleur. Aussi partout était-il à l'aise, et partout il savait plaire. On le trouve presque chaque soir dans le fastueux hôtel que La Reyiiière avait fait construire aux Champs-Elysées ; il est des dîners intimes du jeudi chezun autre fermier général, Boutin, à Tivoli. Un jour, il recevait l'hospitalité solennelle de Bufïon au Jardin des Plantes; un autre jour, il jouissait en joyeuse compagnie de tout le sans-gêne du chez soi chez le prévôt des marchands Lepelletier deMor-

(1) Lettre de décembre 1791 (t. II, p. o4).

LE COMTE DE VAUDREL'IL. XVll

fontaine: mais son salon préféré était celui du peintre k la mode, M""^ Yigée-Lebrun.

Là, l'heureux courtisan se sentait courtisé à son tour; la maîtresse du logis avait pour lui un faible, quelleatralii plus tard dans ses Souvenirs, en laissant continuellement sou nom revenir sous sa plume. A côte d'elle, il donnait la répartie aux plus brillants causeurs du temps, au prince de Ligne, au marquis de Cliastellux, à l'abbé Delille, et s'il était disputé entre une réception de M™' Vigée-Lebrun et un bal de la Reine, c'était à l'artiste qu'il donnait les premières beures de sa soirée (1). Un jour, à l'époque de la vogue du Jeune Anacharsis, il s'y voyait accueilli par une troupe de joyeux convives costumés à la grecque, le poète Lebrun coitfé du laurier de Pindare, le marquis de Cubières armé d'une guitare transformée enivre pour la circonstance, les dames drapées en Canépiiores et en Muses, et tous, chantant un chœur de Gliick, le conduisirent à une table où le vin de Chypre faisait pendant au miel de l'Hvmette et au raisin de Corinthe. Ces agapes archéologiques firent quelque bruit: elles semblaient naturelles dans un salon qui passait, au dire des profanes, pour un tt bureau littéraire ou plutôt une Académie des beaux-arts, oii l'on juge, apprécie et récompense les talents (2). »

On devine si Vaudreuil rendait largement cette hospitalité mondaine, soit dans son habitation de Paris, soit dans sa maison de campagne de Gennevilliers, où il avait succédé au maréchal de Richelieu. Gennevilliers n'avait rien d'un château, mais il était entouré d'une plaine giboveuse, et renfermait un élégant théâtre de société. Le comte d'Artois y était attiré par le plaisir de la chasse, d'autres par le souper, cet idéal de Tépicuréismo philosophique. Parmi ceux-ci, à coté d'ecclésiastiques plus que mondains et de grands seigneurs beaux-espi'its. tels (jue l'abbé de Périirord et le comte de Choiseul-Goullier, on

(1) Mémoires de Bachaumonl, 24 février 1783.

(2) Mémoires dj Bachaumonl, 14 juilleL 1TS4.

XVlll INTRODUCTION

ilislingue des savants, des gens de lettres, des acteurs, le chimiste Sa^-e, Tarcliitecte Broni^niart, les chanteurs Cailleau et Garât. Là Cliamfort improvisait des bouts-rimés en l'honneur des invités de marque, ou récitait des vers pour la Tète de l'ampliytrion. M"" Yigée-Lebrun montait sur la scène à côté de M^^ Dug^azon. Le maître de la maison n'était en reste avec porso'.ine pour la chanson, l'anecdote ou la nouvelle du jour; car il tenait, comme beaucoup de ses contemporains, à ne paraître étranger à aucun plaisir, à aucune connaissance.

Les arts surtout attirèrent sa curiosité, et lui permirent de donner carrière à ses goûts dispendieux. Les deux grands peintres de l'époque, M'»e Vigée-Lebrun et Joseph Vernct, étaient ses clients ; l'une exécutait son portrait, l'autre avait plusieurs œuvres importantes dans sa galerie. Ses appartements étaient encombrés de curiosités de tout genre. Sa collection de tableaux était réputée, surtout par des toiles des écoles ilamande et hollandaise, qui ont passé depuis au nmsée du Louvre (1).

Des peintres il étendit à l'occasion ses libéralités à tous les artistes. Ce n'est qu'un faux amateur, disaient les envieux : c'est surtout un candidat à la succession de M. d'Angiviller et h la direction générale des bâtiments; et plusieurs fois le bruit se répandit que cette succession lui était acquise, D'Angiviller le redoutait, et n'était pas fâché à l'occasion de lui nuire. C est ainsi qu'il fit échouer un projet, patronné par le châtelain de Gennevilliers, d'élever un monument commémoratif sur l'emplacement de la première ascension aérostatique. Vaudreuil sut se venger noblement à quelques mois de là. Ou lui demandait de solliciter auprès de d'Angiviller un supplément de pension pour le jeune Chaudet, lauréat de l'Académie des beaux-arts : « Qu'est-il besoin, répondit- il, d'en parler à autrui? » Et il s'engagea, séance tenante, à fournir 200 livres par an à Cliaudet pendant la durée de son séjour à

(1) V. au t. II l'Appendice III.

l'École de Rome. Les gens de théâtre, Cailleau et Garât, comptent aussi dans sa clientèle. A l'un, qui avait quitté la scène, il fit obtenir un petit domaine et un emploi de capitaine des chasses à Saint-Germain ; il introduisit l'autre aux concerts de la Reine, lui procura la sinécure de secrétaire du comte d'Artois, et une nouvelle phice d'administrateur de la loterie ayant été créée, il la lit grever en sa faveur d'une pension de G, 000 livres (1).

Parmi les gens de lettres, il eut mieux que des protégés, de véritables amis. Lui-même était poète, dans le sens que le xviii= siècle finissant attachait à ce mot (2) : mais si son œuvre est celle d'un amateur, et ne mérite guère la publicité, en revanche doit-on lui savoir gré de ses sympathies désintéressées pour les écrivains d'alors, et des encouragements qu'illeur prodigua. Yigée, à la fois auteur et acteur de son théâtre, lui dut deux places, celle de secrétaire du cabinet de Madame pour l'honneur, celle de contrôleur à la caisse d'amortissement pour le profit. Écouchard-Lebrun eut le même protecteur généreux et ingénieux : Yaudreuil prôna ses vers à la Cour et à la ville, puis, le sachant ruiné par la banqueroute du prince de Rohan-Guéménée, il lui envoya sans se faire connaître un grand cofïre rempli de linge et d'habits, et enfin extorqua pour lui à Galonné deux mille écus de pension. Ayant un jour trouvé sur sa table un exemplaii'e d'Horace oublié par le poète, il le lui renvoya avec un billet en vers, qui lui valut l'aimable réplique suivante :

Une Grâce, une Muse en effet m'a remis Los jolis vers dictés par le Dieu du Parnasse

Au plus céleste des amis, A Mécène-Vaudreuil, qui chaule comme Horace. Eh quoi ! l'ennui des cours n'a donc rieu qui vous glace ! Quoi Ivoire lulli brillant n'est jamais détendu 1 Vous puisez dans votre âme un art divin de |)1 lire, Et vous joignez toujours le bien dire au bien faire.

(1) Mémoires de Bachaianont, 13 janvier, 19 sopteniLre, £1 décembre 17S3, 14 juillet, 1*'' iseplenibre, 24 novembre 1784.

(2) V. au 1. 11 l'Appendice IV.

XX INTKODLTCTION

Horace avec plaisir chez vous s'clait perdu : Vous en avez si bien l'esprit et le langage

Qtio, par un charmant hadinnge,

Vous me l'avez deux !ois rendu (I).

A cot envoi jjoélique, Lebrun-Pin Jare joignait le postscriptuni suivant :

« Si YEnchanieur bienfaisant ajoute sans cesse à son nom et surnom, il faudra bien que j'invente aussi un mot au lieu de reconnaissance, qui bientôt ne suflira plus. »

Cbamfort dut encore bien davantageà l'ami des Polignac, et accepta d'être durant plusieurs années son commensal et son « divertisseur » en titre (2). Il quitta à sa prière le nom de Nicolas, qui lui rappelait la taclie de sa naissance, se laissa octroyer un logement avec droit d'y tenir table ouverte, et fut introduit comme secrétaire des commandements cliez Madame Elisabeth. Un jour même, Vaudreuil, le voyant accablé par un cruel chagrin domestique, l'emmena dans un vovage en Hollande, autant pour le distraire que pour jouir de sa compagnie. L'atrabilaire éci'ivain était contraint d'épargner qui le flattait, et même de dire: « C'est l'amitié la plus parfaite et la plus tendre qui se puisse imaginer... Il trouve très bon, très simple (ju'on ait du talent, du mél'ite, même de l'élévation, et quon soit honoi'é à ces titres, fût-ce publiquement, quand même on ne serait par liasaid ni ministre, ni ambassadeur, ni premier commis. 11 de-

(1) Lebrun, (Eurre.'', t. III. p. 380. — Selon Michelet (Hisloire de France, t. XVII, p :2C1), Vaudreuil aurait protégé et introduit clu'z la Reine le poète Parny, créole comme lui. Je n"ai pu retrouver dans les contemporains la preuve de ce fuit.

(2) L'abbé Morellet, Mémoires. Tout le passage est à citer : « Chamfort, en même temps qu'il nous disait de vingt manières piquantes que les gens de la Cour étaient des sots, des opjiresscurs insolents, de bas valets, des (OurLisans avides, et leurs femmes autant de caillettes et de catins, nous parlait lie M""= Jules, de M""' Diane et du duc de Polignac, et de révè«iue d'Autun et de .M. Saisseval, et surtout de M. de Vaudreuil, ilont il était le commensal etl?. divertisseur,comme degens infiniment estimables, duplus be;iu caractère, de l'esprit le meilleur, le plus tin, le plus profond: je lui ai entendu faire un portrait de M. di- Vaudreuil dont aiiruit pu être flatté rbonime de la Cour de Louis XIV le plusaccomiiii uutre luus ceux qu,.' les mémoires du temps ont fait vivre jusqu'à nous. »

vance de quelques années le moment où l'orviétan de ces messieurs sera tout à fait éventé (1). »

Vues à distance, ces relations de Vaudreuil avec les lettrés et les philosophes étonnent, car elles le mettaient en face de gens hostiles à tout ce qui était la raison trétre de sa vie et de sa faveur; mais elles le montrent d'autre part oubliant auprès d'eux les divergences d'opinions comme les distances sociales. De propos délibéré, il fermait les yeux et les oreilles à leurs manifestations de parole ou de plume contre l'ordre établi : « Savez-vous, lui disait Marie-Antoinette, à laquelle il faisait lire une ode de Lebrun contre les courtisans, que cet homme nous ôte notre enveloppe? » Chamfort, de son côté, tout en louant sincèrement Vaudreuil, protestait n'aimer que l'Iiomme en lui et, au fond, s'imaginait l'obliger à son tour en acceptant ses bienfaits. Sous l'empire de mesquines préoccupations, il refusait une faveur qui lui eût fait sentir son infériorité, et mettait sa dignité enjeu à la moindre pi(jùre d'amour propre. Par la liberté presque malséante de son la[igage, il prit à tâche de rappeler à son protecteur cette loi de l'inégalité entre grands seigneurs de la Cour et du Parnasse (}u'il eût volontiers violée à son profit. Vaudreuil lui reprochait un jour son peu de confiance envers ses amis : « Vous n'êtes point riche, lui disait-il, et vous oubliez vos amis. — Je vous promets, répliqua Chamfort, de vous emprunter vingt-cinq louis quand vous aurez payé vos dettes (2). » C'est le même homme qui, passant avec lui devant les portefaix du port d'Amsterdam, s'écriait : « Qu'est-ce que tous les nobles du monde à côté de ces gens-là (3)? » Ce moraliste chagrin voyait en Vaudreuil lui-même un des principaux tvpes de la décadence des mœurs; il méditait et ciselait à l'écart, les yeux sur ce modèle, ses réllexions

(1) Lettres à l'abbé Roman, 4 avril 1781, à l'abbé Morollet, 20 juin 1785.

(2) Chamfûi'.t, Anecdotes et portv. i s. — « Vous n'avez pas de taie dans l'œil, lui disait-il un autre jour av.c plus de couitoisie, mais il y a un peu de poussière sur votre lunette. »

(3) RoEDEUEH, Œuvres, t. IV, p. 212.

XXll LNTUODL'CTION

amèrcs sur la Cour ot los courtisans : « La reconnaissance qu'on a pour eux, disait-il lout bas. comme s'il eût voulu s'exciter à 1 ingralitude, est celle qu'on a pour les denlislcs qui vous délivrent d'un mal. et qui vous causent de la douleur. » Yaudreuil, soit bontéd'àme, soit légèreté d'esprit, estimait inoflensives toutes ces épigrammes. On le vit bien, en face d'un autre écrivain, dans une circonstance mémorable.

On sait quelle lutte Beaumarcbais dut soutenir contre le gouveruv^ment pour faire arriver son Mariage de Figaro à la scène Louis XVI, qui avait entendu lire la pièce et qui en comprenait la portée, s'opposa longlempsà la représen talion : « Si l'on jouait cette pièce, aurait-il dit, il fauilrait démolir la Bastille. » Mais la coterie des Polignac était coalisée avec les badauds de Paris contre sa faible volonté, et lorsqu'en juin 1783 il permit qu'elle fût jouée au tbéàtre des Menus, dans une fête donnée à un de ses fi'ères, on peut supposer sans témérité que Yaudreuil avait été un des inspirateurs de ce cbangemeni de résolution. Un nouvel ordre d'interdiction survint bien au dernier moment; mais, trois mois après, la pièc * était représentée devant un auditoire d'élite sur le petit tbéàtre de Gennevilliers. Yaudreuil avait invité le comte d'Artois à la chasse, M""^ de Polignac et sa société à souper; quel plus charmant régal pour clore la fête qu'une comédie poursuivie par la censure, et dont personne n'avait pu juger l'eflTet à la scène? Il fallut négocier avec Beaumarc!ia:s, obtenir l'agrément du Roi. Yaudreuil ne fut rebuté par aucun obstacle : « Hors du Mariage de Figaro, point de salut, » écrivait il étourdiment; et le premier, à la fi[i de septembre 1783, il lui procura les honneurs de la représentation. Beaumarchais assistait à son triomphe: à un moment de la soirée, il enfonça avec sa canne les carreaux d'une fenêtre pour donner de l'air aux spectateurs; o:i peut dire que, ce jour-là, il avait doublement brisé les vitres. Dès lors, il avait gagné bipartie; les hôtes de Gennevilliers eurent beau déclarer sur tous les tons la pièce

immorale et indigne du répertoire : le public entendait partager le privilège dont ils avaient joui une soirée, et Vaudreuil eut bientôt à se vanter ou à se repentir d'avoir ouvert au redoutable cbef-d'œuvre de Beaumarchais les portes de la Comédie-Franraise. Cinq ans après, selon la prédiction du Roi. la Bastille tombait, et le courtisan qui lui avait involontairement porté le premier coup partait, frappé aussi le premier de tous par sa chute, pour l'exil (1).

Ainsi trahie par ses amis naturels, la vieille monarchie touchait à sa fin : elle n'avait plus que le souffle dès ce printemps de 1787 oii s'aclieva, par une crise inattendue, le règne de Galonné. Ce fut aussi, dans les petits appartements, le terme du règne de Vaudreuil. L' « ami trop intime et beaucoup trop affiché delà favorite (2) » partageait avec elle la haine du menu des courtisans; et ses défauts se multiplièrent dans Topinion, comme ses envieux. C'était, disait-on, un important hvpocrite et indocile qui s'immisçait, au gré de ses frivoles caprices, dans toutes les affaires : il jouait au valétudinaire, et ne s'épargnait aucune intrigue. Si conversation même, où le sentiment du mai entraînait tout, tra!iissait son amour-propre. C'était un personnage emporté, provoquant, exalté par la moindre contrariété, à qui rien n'imposait : il traitait de hautlesconfidentsdela Rcino. le baron de Breteuil et l'abbé de Vermond. Vaudreuil eùLpu braver ces accusations: il fui

(1) Le récit do Lomjvie, au t. Il do Be iwmrcha/s et non tempi. rjctife plusieurs assortions de M™» VigL>o-Lobi-u;i et d.' M"* Gauipaii, et nioiitro coinljiea Vaudroiiil et la Roiiij alléroul plus loin qu'on nopo;iso au-dovant des désirs dj l'autour II sjuiIjIo pourtant que Marie-Aatoinette, au dernier luo'.nent, se s.tit rendu compte dj soi iniprudenee : eUe s'aljslinl, sjui un prétexte qaelconque, d'assister à la représentatioa de Gennjvil.ijrs.

(2) .Mjicy à Marie-ïliérése, lu octobre ITT'J.

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