‹ Correspondence intime du Comte de Vaudreuil et du Comte d'Artois pendant l'émigration (1789-1815);Chapitre 4 sur 25 · XXIV INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXIV INTRODUCTION

sans force contre l'antipalliie et la jalousie croissantes de sa souveraine. Marie-Antoinette, qui goûtait si bien l'amitié, n'aimait guère les amis de ses amis, et celui-là surtout lui était suspect, qui avait décidé le mouvement d'opinion en faveur du Mariage de Figaro, quiavaitpris audacieusement parti pour le cardinal de Rolian dans le procès du Collier, et qui aspirait sans titres à une charge de confiance entre toutes, celle de gouverneur des Enfants de Franco. C'est bien lui que la Reine a on vue, quand elle exprime à son amie son déplaisir de rencontrer chez elle certaines personnes; et celle-ci. malgré sa douceur habituelle, ne peut s'empêcher de lui répondre : « Je pense que parce que Votre Majesté veut bien venir dans mon salon, ce n'est pas une raison pour qu'elle prétende en exclure mes amis (1). » La Reine n'insista pas, mais elle prit désormais la précaution, avant d'entrer chezM«>e de Polignac, de faire demander qui s'y trouvait, et sans doute, trop souvent déçue dans son attente, elle finit par y venir plus rarement.

11 y avait donc refroidissement entre la Reine et sa société habituelle, quand éclata la crise oiî succomba Calonne (avril 1787). Yaudreuil avait eu beau le soutenir de son crédit chancelant; il allait être entraîné et compromis dans sa chute. Aussi se hàte-t-il de partir avec les Polignac pour l'Angleterre, sous prétexte de prendre les eaux de Batli. L'opinion attribuait des motifs absurdes à co voyage; il n'y en avait qu'un seul, l'intérêt d'une coterie longtempsdominante às'effaceretàse faire oublier. Rentré en France, Yaudreuil trouva sa situation bien changée. Il était convaincu par les papiers de Calonne d'avoir singulièrement abusé de son crédit, et d'avoir puisé près d'un million sans justification quelconque dans le trésor public. Or, à ce moment même, sa charge de grand fauconnier

(1) « Je ne lui en veux pas, ajoutait la Reine en 1790, en rappelant cette conversation; dans le fond, elle est bonne et elle m'aime; mais ses alentours l'avaient subjuguée. » (Bacourt, Introduction à la Correspondance etitre le comte de Mirabeau e'. le comte de La Marck, t. I, p iiS.)

était supprimée, et ses ressources personnelles venaient d'être diminuées par la banqueroute du financier Saint- James, son bailleur de fonds ordinaire. Il espéra un moment que le Roi, à l'aide d'un accjuit de comptant, le tirerait dalfaire ; mais Louis XVI avait dit de lui et de ses amis : « Ils n'ont qu'à payer, je n'entends plus être responsable de leurs folies. » La Reine elle-même aurait été inflexible (1).

On ignore comment Yaudreuil sortit d'embarras; une proposition qu'il fit de céder au Roi ses terres d'Amérique, pourvu qu'on luien laissàtl'usufruitetqu'onpayàtsesdettes, ne fut point accueillie (2). Dans cette extrémité, il se délit de Gennevilliers au profit du duc d'Orléans, mit en vente une nouvelle série de tableaux et d'objets de prix, et obtint que le Roi prendrait en bloc son mobilier pour une somme importante. Pendant cette liquidation partielle, Yaudreuil alla oublier ses créanciers et ses ennemis, en Italie, à Rome, dans Yauberge du cardinal de Bernis (3).

Nous le retrouvons à Paris à la fin de l'année 1788, et, bien que relégué dans les coulisses de la tragédie politique, il commence à jouer un rôle. Chamfort, qui avait rédigé sous son inspiration, en 1785, une pièce irrévérencieuse à l'adresse du haut clergé, lui sembla propre à servir son hostilité contre le tiers. Yaudreuil eût voulu, lorsqu'on parla de modifier la composition des prochains

(1) Correspondance, etc., publiée par M. de Lcscure, t. II, p. 107.

(2) Méuiùire de Brieune cité par Soilavie. Méin. Itisl. et polit, du rèr/ne deLo«.s AT/, t. VI, p. t'4f).

(3) Saint-Martin, \e philosophe inconnu, éia\[ a Rome à cette époque, et avait conservé la liste des personnesqu'il y rencontra. (V. sa biographie par Matter.) Ce sont, outre Yaudreuil et les l'olignac, M. et M"* de Joinville, Dolomieu, le comte et la comtesse de Fortia, et plusieurs Russes de distinction.

GoRAN'i ! Mé7noires seci'ets et critiqttes. etc.) a raconté, d'après ce qu'il avait entendu raconter lui-même dans les salons de Rome, une entrevue que Yaudreuil aurait eue alors avec le prétendant Charles-Edouard. Voir sur cet incident La co7ntesse d'Albamj, par Saint-Rbné Taillandier (Revue des Deux-Mondes du 15 janvier 1860), en y joignant la note complémentaire insérée à la fin de la livraison du 15 féviier.

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