‹ Correspondence intime du Comte de Vaudreuil et du Comte d'Artois pendant l'émigration (1789-1815);Chapitre 5 sur 25 · XXVI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXVI INTRODUCTION

États généraux, qiio (lliainfort lui prêtât encore sa plume, et partît en guerre contre les innovations projetées ; car il compi'onait bien (juo h> doublement annoncé de la représentation du Tiers devait décider du sort de la noblesse et de tout l'État. L'écrivain refusa cette fois d'intervenir dans ce qu'il appelait « un procès entre vingt-quatre millions d'bommes et sept cent mille privilégiés... Je vous supplie, ajoutait-il, au nom de ma tendre amitié, de no pas prendre à cette égard une couleur trop marquante. Je connais le fond de votre àme, mais je senscomment on s'y prendra pour vous faire penclier ducôté antipopulaire (1).» D'autres clients de Yaudreuil faisaient encore plus ouvertementdéfection.Ginguené lisait en sa présence, cliezM^^Vigée-Lebrun, une ode qui pouvait, dit celle-ci, passer pour le programme de 179;}. (ie monde qui avait prétendu vivre plus ou moins hors la morale allait, dujour au lendemain, être mis hors la loi par la jalousie des uns et la fureur aveugle des autres.

Qui pouvait prévoir, surtout parmi les gens de cour, une pareille subversion? « Nous étions tous des novices, disait avec raison plus tard Yaudreuil en se reportant à l'année 1789, nous n'avions pas vu de révolutions. Il est bien aisé de songer à élever des digues le lendemain d'une inondation, mais qui s'en occupe la veille (2)? » 11 ne con • cevaitrien au-delà d'un changement ministériel qui ferait rentrer Necker dans le néant, et ramènerait peut-être Galonné. Les concessions octroyéespar Louis XVI et formulées dans la Déclaration du 23 juin lui paraissaient déjà une capitulation. Le jour où le Roi alla les annoncer aux États, Yaudreuil pressentaitl'émeute prête à se lever pour en arracher de plus grandes, et avec quelques amis il se rendit au château, afin de défendre, le cas échéant, la personne de la Reine. Ils furent froidement reçus et remer-

(1) Chnmfort à Yaudreuil, 13 décembre J788.

(2) BiuFAUT, Récits d'un vieux parrai7i, etc., dans ses Œuvres, t. I, p. 322 cl suiv. Les détails qui suivent sont également empruntés à ces récits, et avaient été communiqués à l'auteur par Yaudreuil lui-même.

LE COMTE DE VAUDIIEUIL XWil

ciés : « Nous n'avons plus besoin, leur fut- il dit, (ju'on veille sur nosjours;le Roi accorJe plus f|u"(tu n'osait espérer, les méchants sont ilésarniés, l'union va renaître. — Oserai-je demander à la Reine, répliqua Vaudreuil, si M. NecUcra suivi le Roi à rassemblée? — Non, maispourquoi cette question '? — C'est tjue, si on ne fait pas aujourd'hui son procès au principal ministre, demain la monarchie sera détruite. » Marie-Antoinette crut voir dans ces mots l'indice de quelque nouvelle intrigue ou tout au moins l'expression dépassions personnelles, et, d'un geste sévère, elle donna con2:é au hardi donneur d'avis. Vaudreuil, tout en reculant vers la porte, et entre deux saints, fit entendre ces dernières paroles : « Je vois avec douleur que j'ai encouru la disgrâce de la Reine, mais jamais je ne balancerai entre la faveur etmon devoir. »

Vingt jours après, la situation était bien changée. La révolte annoncée par Vaudreuil était maîtresse de Paris et menaçait Versailles. Parmi les premières victimes désignées à la vengeance publique était le comte d'Artois, les Polignac et leur entourage. Au lendemain de la prise de la Bastille, Louis XVI et Marie-Antoinette se sentirent impuissants aies préserver; le Roi ordonna à son frère, la Reine à son amie de s'éloigner au plus vite, de quitter momentanément la Cour et le royaume. Il fut décidé que les fugitifs, pour ne pas attirer l'attention, prendraient des routes différentes; le comte d'Artois devait se diriger vers les Pays-Bas, les Polignac vers Bàle et la Suisse. Grande fut un moment la perplexité de Vaudreuil. Qui des deux suivre, son prince ou son amie"? Le premier semblait devoir courir plus de dangers; il eut la préférence.

Dans la nuit du 16 au 17 juillet, une scène d'adieux pénible et touchante eut lieu entre le couple royal et ses amis, les uns et les autres in({uiets à l'envi de l'avenir. Vaudreuil bénéficia de l'attendrissement général, et obtint une rentrée en grâce, presque une réparation, qui d'avance lui rendait l'exil moins amer : a Arrivé près de la Reine, a-t-il raconté depuis, je posai un genou en terre

XXVIII LNTUODUCTIO.X

el je ball)uliai (|iu'lques mots d'adieu. Son visage daigna se penclier vers le mien. Je sentis ses larmes qui roulaient sur mon front : « Vaudreuil, me dit-elle d'une voix étoufiéc, duno voix dont l'accent me restera toujours dans la mémoire, vous avez raison. ISecker est un traître, nous sonunes perdus. » Je levai les yeux avec effroi pour la regarder. Elle avait déjà repris son air de calme et de sérénité. La femme s'était trahie devant moi seul: le reste de la Cour ne vit que la souveraine. »

Quelques heures plus tard, le comte d'Artois, suivi de Vaudreuil, de son capitaine des gardes d'Hénin, et de son écuyerde(îrailly,partaiLdeYersaillesà cheval etgagnaitpar des chemins détournés la forêt de Chantilly . Là, il se procura une voiture du prince de Condé dont on effaça tant bien que mal les armoiries ; il gagna ainsi la première poste et prit aussitôt la direction de Valenciennes. La frontière fut franchie sans obstacles. A Namur, le prince et ses amis s'arrêtèrent quelques jours, puis ils repartirent le 2 août pour la Fuisse, et, réunis aux Polignac dans une maison do campagne près de Berne, à Giimlingen, ils résolurent d'a'.tendre les événements. Cependant, moins d'un mois après, le comle d'Artois, impatient d'agir, se mettait en route pour Turin, oii l'attendait son beau-père, le roi de Sardaigne. Cette fois, Vaudreuil ne le suivit pas ; le souvenir des dangers courus par M"^ de Polignac sur la route de Paris à Bàle dominait sa pensée et sa volonté, et il sétait promis de ne plus quitter sa famille dadoption. à moins (ju'un rigoureux devoir d'honneur ne l'appelât auprès de son prince bien-aimé.

En se dérobant aux périls présents, les amis de Marie- Antoinette croyaient avoir conjuré ceux qui menaçaient le Roi et le royaume, et ils ne se doutaient guère que d'iimombrables fugitifs, victimes comme eux des passions pojiuiaires, allaient les suivre. Celte excursion à l'étranger, si émouvante au moins à ses débuts, leur paraissait aboutir à une partie de plaisir, et c'était en réalité le premier, lemoins triste épisode dunexilde vingt-cinq années.

Seul, dans cette avant-garde de l'émigration, Yaudreuil sentait sa vie changée pour longtemps, peut-être pour toujours. Par sollicitude envers M'"^ de Polignac. il cachait ses tristes pressentiments et faisait bonne contenance devant les mauvaises nouvelles ; mais chaque lendemain lui apparaissait toujours plus gros de menaces et d'orages. De loin, et s' adressant au comte d'Artois, il convenait que l'esprit public en France était favorable à un changement, et le courant de l'opinion invincible. En conséquence, il eût cédé sans trop de peine aux circonstances, et accepté pour base d'une transaction avec la nation la Déclaration royale du 215 juin. Il pressentait déjà avec terreur l'appel des royalistes à l'étranger; tout au plus accueillait-il la pensée de subsides à demander aux Cours amies de la France. Clairvoyant et patriote à sa manière, il voulait la restauration du pouvoir royal par une réaction de l'opinion publique un moment égarée, par la résistance des provinces aux entreprises de la population parisienne. Bien plus, dans son désir de voir le malentendu entre les députés et le Roi se régler en famille, il se réjouissait des mesures de Necker qu'il supposait favorables à ses vœux, et rendait ainsi hommage à un ministre dont il avait été l'ardent adversaire (1).

Cependant les hôtes de Gimilingen durent bientôt renoncer à l'espoir d'un prochain retour en France ; les Bernois les accusaient hautemcntdes récentes catastrophes et supportaient à grand'peine leur présence. Sans doute, à l'instigation de Yaudreuil, qui avait déjà joui de l'hospitalité

(1) Lettres des 19 et 20 septembre, 6 et 21 octobre, 12 novembre 1789 (t.I, pp. 16,21, 22,24.28^.

XXX INTKODUCTION

roinaiiio, ils résoluroiit d'aller passer l'hiver en Italie, aiipi-rsde leur parent le cardinal de Bernis. Partis dans les premiers jours d'octobre, i!s arrivèrentà Rome la veille de la Toussaint. En passantà 'i'urin, Yaudreuil trouva sonprince entouré des trois Condés et de cette « mauvaise espèce » qui effrayait d'avance Joseph 11(1). Il reçut confidence des premiers projets de rétahlissementde l'ancien régime, même avec l'appui de l'étranger et sans le concours de Louis XVI, et il se sentit un moment ébranlé dans ses idées de sagesse et de modération ; une fois à Rome, il s'y affermit au contraire sous une autre influence.

Grâce à l'arrivée de nondireux Français, l'hiver de 1789 fut brillant au palais de France, autour de Bernis ; les Polignac, autant par économie que par goût, se tinrent à l'écart. Yaudreuil, comme ses amis, évita les bals, les concerts, les spectacles, avec une persévérance qui ne touchait guère ses insouciants compatriotes. Il ne se pressa même pas de revoir les monuments et les galeries de tableaux qui l'avaient déjà charmé, et c'est tout au plus si lesarts lui fournirent qnehpjcs distractions, lorsqu'il revit un moment M™* Yigée-Lebrun, en fuite, à son exemple, devant la Révolution. La politique était devenue, un peu contre son gré, sa préoccupation principale. Entre les Polignac et Bernis, il y avait un échange intime et incessant dépensées sur les événements du jour. Le vieux prélat, qui se laissait jadis surnommer Babet la Bouquetière et (|ue ses amis appelaient familièrement le bonhomme, passa bientôt, aux yeux de ceux (jui l'approchaient, pour un second Richelieu, capable d'étouffer sous sa robe rouge les pygmécs de la Révolution (2).

Ce n'est pas qu'il eût accepté d'emblée une place dans les rangs de l'émigration militante; il était encore anibas-

(1) A Marie-Glirisliiie, •'ÎO juillet 1780 (dans Fel-illet de Conches, t. III, p. 184).

(i')Lottro(lu .-iO avril 1790 (t. I", p. 184-18a\ Cf. F. Masson, Le cardinal de liernis, p. 473.

LE COMTE DE VAUDKEUIL XXXIi

sadeur de Louis XYI, et. pour parler au comte d'Artois, même à rétran^-er, il estimait toutes sortes de précautious nécessaires, eu attendant une autorisation royale qui ne vint jamais. Du moins ne refusa-t-il pas à lui faire parvenir à Turin, par l'intermédiaire d'un correspondant discret, ses avis sur la situation. Vaudreuil fut ce correspondant. De tout temps, même ses bons amis de cour l'avaient jugé de sens peu rassis pour réussir en politique, et le virent, « par trop de chaleur^ marchant toujours à côté du chemin (1). » 11 était le premier à accuser son imaginationtrop vive et ses faibles lumières: mais il tenait d'autant plus volontiers la plume au nom du cardinal qu'en reproduisant leurs conversations il exprimait ses propres pensées, conformes à celles de son interlocuteur. Cette correspondance, activement poursuivie de novembre 1780 jusquà la fin de 1790, est le commentaire de toutes les nouvelles apportées do France par les courriers et les gazettes, et elle jette un jour significatif sur les premiers projets, les premières illusions, les premières imprudences du parti de l'émigration. Là aussi, comme parmi les novateurs de Paris, la raison fît entendre sa voix; puis, sous l'impulsion des événements, la passion reprit lo dessus,, même chez ceux qui avaient d'abord lutté contre elle, et devint invincible.

Il est d'abord intéressant de constater chez Vaudreuil et chez Bernis le même sentiment sur la portée de la crise qui commence. Ces hommes, habilués à contempler la France et lEurope des fenêtres de Babiole ou de Bagatelle, ont vu juste cette fois. La Révolution leur semble l'œuvre de la volonté nationale, et le terme en est éloigné encore, car l'excès des maux soufferts ramènera seul dans le droit chemin un peuple aveuglé. « C'est l'opinion quia commencé la révolution, c'est l'opinion qui doit opérer la contre-révolution (2). » En conséquence, il faut ménager

(1) Le duc de Bourbon au prince de Condé, 10 décembre 1791) (dans la Correspondance publiée par Crétineau-Joly).

(2) Lettre du 9 octobre 1790 (t. I", p. 32S).

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