XXXII INTRODUCTION
ses adversaires, et se garder d'appeler à soi Galonné discrédité à la fois aux veux du Roi et de la nation; en somme, recourir uniquement à la persuasion, « ouvrir les yeux à ce peuple égaré, et ne pas s'en prendre à lui (1), » La continuation des désordres éloignant de plus en plus toute perspective pacifique, Vaudrcuil comptait du moins sur le bon esprit des provinces : il pressentait dans le clergé persécuté un soutien naturel de la cause monarchique, et il ne cessa de montrer au prince l'intérieur du royaume comme le seul endroit où surgiraient des auxiliaires utiles. 11 persistait à condamner l'intervention, diplomatique ou armée, des puissances européennes. Quel bon sens prophétique dans ces quelques lignes, écrites aussitôt après son arrivée à Rome : « Toute influence étrangère ne ferait que réunir la nation entière... Je suis é'pouvanté des dangers que courraient le Roi et la famille royale, prisonniers dans la capitale, si les puissances étrangères, à votre instigation, se mêlaient de nos affaires intérieures... Quant aux puissances rivales ou ennemies de la France, il serait dangereux et il paraîtrait criminel de s'adresser à elles (2). »
Sourd à cet avertissement catégorique, le comte d'Artois, <lès le premier jour, avait plus compté sur les rois de l'Europe que sur les Français fidèles. De loin, Galonné, réfugié à Londres, l'exhortait à s'appuyer sur l'Angleterre; lui-même tournait volontiers les yeux vers Vienne, où régnait le frère de Marie-Antoinette. Yaudreuil, impuissant à empêcher le mal, essaya d'écarter le pire: il rappela que l'Autriche demeurait, en dépit des traités de 1756, l'ennemie héréditaire, irréconciliable; il dénonça sans relâche 1 Angleterre comme une complice clandestine et active du parti révolutionnaire. Qu'on la ménageât, ainsi que la Prusse, il ne s'y opposait pas, mais il ne se fiait ni aux successeurs de Ghatham ni à ceux de Frédéric II, et,
(1) Lettre du l.T février 1790 (t. I", p. 103).
(2) Lettre du 12 novembre 1789 (t. I", p. 28-29).
comme il l'affirmait avec une persistance inutile, « le bon sens est effrayé de mettre la France aux mains de ses anciens ennemis (1). »
Toutefois, sous l'inspiration de Bernis, il acceptait au profit de la cause royale l'intervention, je dirais presque la médiation delà Cour de Madrid. A ses yeux, le roi d'Espagne n'était pas un étranger; c'était un petit-fils de Louis XIV donnant légitimement sa voix dans le conseil de famille où se débattaient les intérêts vitaux de la maison de Bourbon, et cela en vertu du Pacte de famille, et de cet autre pacte qui, depuis un siècle, avait abaissé les Pyrénées. Vaudreuil va jusqu'à dire que « sans l'Espagne on ne peut ni ne doit rien faire, ni rien espérer (2) » ; et il voit dans le ministre Florida-Blanca le sauveur éventuel de la nionarcbie française. Ces illusions se réveilleront encore cliez lui en 1792, dès qu'il verra les tètes de colonne de la coalition, l'Autricbe et la Prusse, accuser trop vivement ou leur indifférence ou leurs vues intéressées.
Une pensée plus sérieuse, et (jui fournit à Yaudreuil la matière d'incessantes remontrances, est celle de la nécessité d'une entente préalable, absolue, avec Louis XYI et Marie-Antoinette. Son expérience d'homme de cour lui faisait pressentir comment les prisonniers des Tuileries jugeaient les menées de leurs imprudents amis, et il trouvait étrange que, sous prétexte de rétablir leur autorité souveraine, on commençât pary attenter. Il réclamait donc comme indispensable une autorisation au moins verbale de Louis XYI avant d'essayer la moindre démarclie auprès des puissances étrangères. D'ailleurs Turin élait-il un centre d'action ou môîuiî d'observation favorable, etn"é!:aitce pas au Roi et à la Reine restés en France adonner le mot d'ordre de la campagne commencée en leur faveur? « Les servir malgré eux, disait hardiment Yaudreuil à son prince, est impossible; car alors vous seriez un rebelle et res-
(1) L-ttrcdu 20 février 1790 {t. K p. 111). (•2j Lettre du l'O février 1790 (t. I*^, p. lli';.
XXXiV INTRODUCTIOiN
pensable de tous les crimes que ces ed'oi-ts feraient commettre (1). »
A cette règle de conduite essentielle, il trouvait deux raisons, l'une de principe, l'autre d'opportunité. Le Roi, .même sous la surveillance de l'Assemblée et des clubs, restait le maître et le chef légitime des bons F^ranrais, et d'autre part, agir sans sa coopération, c'était paraître s'opposer aux volontés de la nation avec sa complicité tacite, l'exposer, lui etla Reine, à de nouvelles humiliations, à la décliéance, à la mort peut-être. En développant ces •considérations, Vaudreuil était inspiré à la fois par le vieux <liplomate représentant de Louis XYL et par la fidèle amie de Marie-Antoinette. Lui-même gardait à la souveraine ■un culte chevaleresque; s'il déplorait la faiblesse du Roi, attestée par des actes publics, il persistait à croire que la Reine, jusque dans ses avances aux maîtres du jour, à La Favette, à Mirabeau, agissait au mieux des intérêts du royaume; il constatait avec joie son courage et les iretours, malheureusement éphémères, de l'opinion en sa faveur.
Avec de tels sentiments, il n'est pas étonnant que, de •concert avec Bernis, il ait prêché pendant de longs mois au frère do Louis XVI la prudence, même le silence et l'immobilité. Il craignait jusqu'à des démarches inolfensives près des Bourbons de Parme et de Naples, qui eussent, disait-il, porté ombrage àlaCour de Madrid. Se tenir près •des frontières, attendre les occasions d'agir sans les provoquer, se défier des coups de tête, des résolutions inspirées par l'esprit de chevalerie inconsidéré etpar l'amourpropre, voilà pour lui laseule politique séante auxémigrés. Pourquoi, répétait-il, h îter la réaction? Une seule fausse démarche perdrait tout, car elle détruirait le prestige du prince, considéré conins le fu'ur sauveur do la nnuir- <i!ne: « Soyez prêt à tout, m lis n3 pi'é:;ipite: rien (2). »
(1) LoHrj (lu 1;) avril 17JJ (t. I", p. IGt).
{■2) LjLU-j dj 1^ n)vo:nbro 1789 (t. l's p. 29),
LE COMTK DE VAUDIIEUIL XXXV
La question d'argent, sans cesse pendante, eût dii suffire à calmer les impatients: « \^c preux, disait spirituellement Bernis, est toujour:» prêt à danser; mais où sont les violons d'un orchestre qui doit être nomlireux et bien d'accord pour que la danse aille bien? Qui est-ce (jui les pa'era? »
De tels conseils pén(''trèront-ils. mrme une heure, dans l'esprit d'un prince qu'on supposait trop vite à la liauteur d'un grand rôle, et que le malheur n'avait pas corrigé? Il les écoula d'une oreille distraite, et en prêtait une autre, toujours plus attentive, aux faiseurs qui le pressaient de sauver, même malgré le Roi, la monarchie. Envers Vaudreuil, il se bornait à des accusés de réception aimables autant que vagues, peu concluants sur les questions essentielles, et s'attirait cette réplique: « Vous écrivez d'une manière charmante, mais vous ne répondez jamais (1). » Le prince trahit pourtant le fond de sa pensée le jour où il apprend que son ami, présenté à la reine de Naples, a cru revoir la reine de France, et n'a pu retenir ses larmes, et où il le raille de sa sensibilité exagérée. Distrait, jusque dans ses projets chimériques, par ses passions personnelles, il se montre aussi préoccupé de rejoindre sa maîtresse que d'arracîier sa belle-sœur aux maiiis de la Révolution. Yaudreuil doit lui rappeler à plusieurs reprises qu'un prince a intérêt à ne point justifier des accusations de légèreté déjà répandues, et à ne point jouer au vertgalant dans un moment où il peut devenir un héros.
Cepenlant les événements qui se succédaient en Fi'ancc étaient de nature à troubler Yaudreuil dans sa stricte lidé-
(1) Letlredu 2o mars 17'JO ^l. I'% p. lo3. Cf. p. 203).
XXXVl INTRODUCTION
lité monarchique. Le discours royal du 4 février 171)0 et la proclamation du 28 mai sur la cocarde tricolore, la pul)lication du Livre Rouge et le décret d'abolition de la noblesse le touchèrent au vif; et il se rassurait à grand'peine en pensant que le Uoi voulait uniquement, par l'étendue de ses concessions, attester son manque de liberté. Tant qu'il fut à Rome, sous lo regard de Bernis, il résista aux impressions que lui causaient de semblables nouvelles; mais au commencement de mai 1790, il dut partir, à la suite des Polignac, pour les États Vénitiens. Avec quelle tristesse il quitta le « divin cardinal d, il n'est pas besoin de le dire; il s'éloignait de son bon génie, et allait laisser la bride sur le cou à son imagination.
Durant les six mois qui suivirent, il reçut de Rome et il transmit à Turin des avis toujours aussi pressants 'et toujours inutiles. Sous l'inducmce des émigrés qui lui arrivaient en foule, le comte d'Artois prenait son point d'appui, non aux Tuileries, mais dans un club contre-révolutionnaire de Paris, dit le Salon français. Il préparait, d'accord avec ces singuliers coopérateurs, un mouvement des populations fidèles du Midi, soutenu au moment opportun par une armée piémontaise, et ayant pour but d'établir à Lyon, en face du Roi captif à Paris, un centre de gouvernement. Yaudreuil, dans ses lettres de Venise, s'élève contre ces « plansprématuréset malconcertés(l). » Il importe, dit-il, de ne se mettre en avant que si le Roi, réfugié dans une province, fait appel à son peuple. Une autre fois, il s'indigne en apprenant que, pour entraîner le comte d'Artois, on lui décerne par avance le titre de régent ou de lieutenant général du royaume.
Toutefois sa sagesseconunence, çàet là, à fléchir, le ton de ses remontrances n'est plus aussi ferme. Après avoir souhaité l'intervention de l'Espagne, combiné avec une insurrection populaire en Languedoc, il déclare qu'il ne faut plus compter sur cette puissance: puis il commence
(1) Lellre du 16 octobre 1790 (t. I", p. 338).
lise persuader qiicles Cours étrangères pourraient secourir Louis XYI avec des vues entièrement désintéressées, et il ne repousse plus absolnmcnt l'idée d'un appel à l'Autriclie. Galonné, dont il craignaittantle retourl'année précédente, ne lui inspire plus d'appréhensions; bienmieux, il souhaite et il salue son arrivée à Turin, sauf à réserver pour la forme l'approbation des Tuileries. Ilreconnaît dans l'ancien contrôleur général « le plus habile de tous les faiseurs (1 ) » ; et, sans partager l'incural^le et superbe optimisme du personnage, il a au fond toute confiance dans ses lumières et son génie.
Ces jugements font pressentir dans son esprit une évolution que les habitudes de sa vie passée, jointes à la mobilité de son imagination, expliquent. 11 n'avait jamais été l'homme des idées constantes et des résolutions suivies. Les perpétuelles capitulations de Louis XYI. si difficiles à juger de loin, finirent par le décourager. Le choix d'un agentsecret envoyéà Turin, etqu'il savaitêtreson ennemi, troubla son coup d'œil; il se crut regardé aux Tuileries comme « un homme emporté, violent, dangereux (2). » A Venise, il ne voyait plus arriver de lettres de la Reine à M"® de Polignac. Et puis était-il capable de résister longtemps à son ami"? « Quand les choses sont faites, a-t-il déjà dit. je ne sais plus les combattre (3). » Aussi s'avouet-il repris par ses vieilles habitudes de condescendance pour la pensée d' autrui, quand, après avoir émis, la plume à la main, un avis qu'il juge aussitôt téméraire, il ajoute : « Efïacerai-je ces lignes ? Non. Effacez-les vous-mêmes, si elles vous déplaisent (4). »
Ainsi rendu timide, même à distance, par un respect malentendu, il ne tint pas contre son prince, quand il fut en sa présence. En novembre 1790, il l'avait rejoint à
(1) Lettre du 30 octobre 1790 (t. I*', p. 33:2). (:2) Lettre du 29 mai 1790 (t. I", p. 194).
(3) Lettre du 2 janvier 1790 (t. I", p. 7G).
(4) Lettre du 9 octobre 1790 (t. I", p. 332).