‹ Correspondence intime du Comte de Vaudreuil et du Comte d'Artois pendant l'émigration (1789-1815);Chapitre 7 sur 25 · XXXVIII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXXVIII INTRODUCTION

Turin, prêt à concourir à l'exécution du plan sur Lyon, qu'il réprouvait. L'affaire manqua. Elle fut éventée par les indiscrétions d'agents subalternes, et, conimele pressentait Vaudreuil, une lettre de Louis XYI au roi de Sardaigne interdit formellement au prince de donner suite à ses projets.

C'est alors que le comte d'Artois, séparant de plus en plus sa politique de celle du Roi prisonnier, se retourna du côté de l'Autriclie. Vaudreuil était resté près de lui comme pour détruire, ce semble, par ses conseils verbaux, l'effet deses remontrances épistolaires. Ce n'était pas sans raison que M""^ de Polignac disait à son ami : « En écrivant vous êtes un sage, en parlant vous êtes presque un fuu (1). » Le blâme coulait facilement de sa plume, mais en tète à tète avec un prince que la liberté de ses paroles n'offensait pourtant pas^ il ne savait plus soutenir son opinion; faiblesse commune à bon nombre d'àmes plus hoimêtes que bien trempées.

De novembre 1790 à mai 1791, la correspondance de Vaudreuil et du comte d'Artois est interrompue; quand elle reprend, c'est avec un tout autre caractère. Celui qui était, l'année précédente, un fidèle écho de Bernis, partage désormais les antipathies et les illusions de ses compagnons d'exil, et il approuve leurs plans sans réserve. Il juge superflue l'union avec le Roi et la Reine comme la discrétion vis-à-vis des chancelleries européennes . Il excitera à l'occasion le frère contre le frère. Il faut faire « peur au Roi (2). » En proie à une véritable fièvre morale, ilTmultiplie les lettres, se surprend à fredonner le Cà ira comme un chant de guerre contre les Jacobins, et, sans avoir au fond grande confiance dans les puissances, il s'écrie avec l'accent d'un paladin en quête d'aventures :

(1) Lettre du 12 juillet 179G (t. I"-, p. 231). Lui-même avouait ce fâcheux défaut. Y. la lettre du 2o octobre suivant, p. 343.

(2) Lettre du 19 juin 1791 (t. I", p. 399).

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« Je crois que j'irais seul attaquer nos ennemis, tant je les méprise (Ij. »

Il y eut cependant un moment où ses sentiments naturels reprirent le dessus; sa joie fut grande en apprenant que la famille royale avait quitté Paris, en roule pour la frontière. Dès que l'arrestation deVarennes fut connue, toutes ses préventions reparurent. On trouverait bien encore, çà et là, dans ses lettres, quelques retours chevaleresques en faveur de ses malheureux souverains, et cette pensée qu'il faut « dissimuler leurs torts, et non les exagérer (2). » Mais en somme il demeura sourd à leurs plaintes, et il eût voulu que la Reine fît en quelque sorte réparation à Galonné de la disgrâce de 1787 en approuvant sa présence auprès des Princes : « Les haines d'une femme qui a eu tort, ose-t-il écrire, sont inextinguibles, b Pendant l'été de 1791, il est à Coblence ; il y travaille contre le représentant du Roi à l'étranger, le baron de Breteuil, le « puant bouc », pire que les pires Jacobins, et il écrit contre lui un long mémoire, Avec Galonné elle maréchal de Broglie, il est, lui septième, du conseil privé dans ce gouvernement de parade qui s'organise au milieu de la foule indisciplinée et bruyante des émigrés, et devant le spectacle de toutes ces intrigues, de toutes ces prétentions qui se croisent, il s'écrie avec enthousiasme : «On se croirait à Versailles. » Il soutient Galonné même contre les chefs du parti, et s'il ne se méfie pas trop de Maliet du Pan, il s'effraie de l'influence que Malouet peut exercer sur Louis XVI (3). Jamais son imagination et son cœur n'avaient encore fait autant de tort à son esprit ; des espérances chimériques le soutenaient, et lui cachaient ou lui semblaient justifier sa palinodie.

Pendant ce temps, les Polignacs'établissaient à Vienne, le ducayaut été agréé comme agent des Princes auprès de

(1) Lettre du 12 septembre 1791 (t. II. p. 27).

(2) Lettre du 22 août 1791 (t. II, p. 22). (o) Malouet, Mémoires, t. II, p. 239,

XL INTROJJUCTION

rEnipcrcLir. Yaudreuil profita de cet intermédiaire pour sonder ou rendre plus actives les bonnes dispositions de l'Autriclie. 11 écrivit à Lôopold, puis, en octobre 1791, vint le trouver, n'en obtint que de vaines paroles, et lui adressa une lettre qui fut trouvée trop vive. Au printemps de 1792, après l'avènement de François II, il reparut à Vienne et rédigea pour ce prince un manifeste qui est comme l'esquisse inédite de celui de Brunswick. A l'exemple de tant d'autres il heurtait obstinément, et en promenant malgré lui sa confiance d'une Cour à l'autre, à toutes les portes. Combien de fois n'a-t-il pas accusé ou invoqué tour à tour l'Angleterre ! Au temps même oiî il semblait attendre de l'Empereur le salut de la monarchie, il mettait plus volontiers son espoir, et tout aussi vainement, dans l'Espagne et la Russie.

On sait ce qu'il advint en 1792 de l'armée des Princes, encadrée par les baïonnettes autrichiennes et prussiennes. Vaudreuil prit part à la campagne, sans commandement spécial, puis, après le licenciement, il retourna à Vienne, où vint le trouver la nouvelle de la mort de Louis XVI. A laditïérence des coryphées de l'émigration, il pleura sincèrement son maître, et les douleurs morales jointes aux fatigues physiques lui causèrent, au printemps de 1793, une assez grave maladie. La perfidie des coalisés, l'ineptie ou la trahison de Brunswick, la disgrâce de Galonné de nouveau mis à l'écart, c'étaient là pour lui autant de sujets de plainte. Sous l'influence des événements, il avait peu à peu perdu toute foi dans l'infaillibilité de son siècle et dans l'avenir de sa patrie. Ce monde, dont il avait été un des enfants gâtés, lui semblait fini, depuis que lui-même était avec les vaincus au lieu d'être parmi les heureux. Le règne de l'épicuréisme philosophique, fondé sur la vogue de quelques mauvais livres, avait abouti selon lui à la corruption des mœurs et à l'abaissement des caractères : « Il n'a jamais existé de siècle plus médiocre que celui-ci, où on croit avoir tant d'esprit. Les cœurs sont lâches et les

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esprits bornés (1). » 3Ième avant la débâcle de l'armée des Princes, il paraît avoir renoncé à vivre dans son pavs; à plus forte raison trois ans après disait-il : a Tout ce qui regarde la France est illusoire, elle est finie pour nous, et nous n'y trouverons que le squelette ensanglanté de notre ancienne patrie (2). » Comme ce poète allemand, à côté duquel il était entré en Champagne, et qui devait être l'ami de son fils, il avait entrevu, derrière la fumée du canon de Yalmy, l'aurore d'un monde nouveau, dont il était banni par avance.

Bientôt après il se sentit profondément et directement atteint dans ses illusions et ses affections les plus chères. Son prince demeurait, volontairement ou non, immobile en Westphalie, pendant que la Vendée prenait les armes. Vaudreuil génnssait de cette inaction ; il se demandait à quoi l'attribuer, aux circonstances, aux calculs secrets des coalisés, ou bien à l'indolence, à la pusillanimité du personnage. Il avait beau recevoir des lettres oiî il lisait : « J'irai au premier endroit où je verrai une porte entr'ouverte (3) », il ne croyait plus guère à ce preuœ auquel il avait souhaité avec tant d'autres la destinée d'Henri IV : « Il s'est bercé, il m'a tant bercé d'illusions que j'ai perdu en grande partie ma confîance(4). » Toutefois, envéritable ami, il ne voulait pas désespérer, et, au mois d'avril 1793, en envovant au prince dénué de tout mille louis qu'il avait lui-même empruntés au prince de Nassau, il l'exhortait éloquemment à agir autant pour servir la bonne cause que pour sauver sa propre gloire.

A cette déception se joignit un deuil personnel irréparable. M™^ de Polignac, depuis longtemps souffrante, accablée par la mort de Marie-Antoinette, succomba le o décembre 1793. Le mari parait avoir supporté ce malheur avec assez de philosophie : l'ami se laissa voir « abattu,

(1) Lettre du 2î juin 1792 (t. Il, p. 100).

(2) Lettre du 8 juillet 179a (t. II, p. 232).

(3) Lettre du 1(3 août 1793 !t. II, p. 147).

(4) Lettre du 14 octobre 1793 (t. II, p. 153).

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