‹ Correspondence intime du Comte de Vaudreuil et du Comte d'Artois pendant l'émigration (1789-1815);Chapitre 8 sur 25 · XLII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XLII INTRODUCTION

pleurant et regardant le portrait (1) » ; il envoya çà et là plus (l'une oraison funèbre où il prenait l'Être suprême à témoin de son inconsolable douleur. C'est déjà, en face d'un tombeau, la flamme épurée qui touchera le comte d'Artois au lit de mort deM-^^ de Polastron, etqui,unjour, Jia foi aidant, persuadera à l'un et à l'autre, comme aux dames du grand siècle, que la dévotion est le dernier des amours.

Pendant deux années encore, Vaudreuil vécut près des Polignac, au château de Kittsee près dePresbourg, et dans un faubourg de Vienne, mais il se garda de les suivre en Ukraine, où ils s'établirent sur une terre qu'ils tenaient de la libéralité de Paul I"''. Ses yeux et sa pensée étaient alors tournés vers l'Angleterre, qui allait lui rendre en satisfactions intimes ce qu'il perdait en illusions politiques et mondaines.

Depuis quelque temps, il songeait sérieusement à seréunir au chef de sa maison, le marquis de Vaudreuil; un mariage inattendu finit par opérer ce rapprochement. A l'âge de plus de cinquante ans, l'inconsolable amant de ]\jme jg Polignac se décida à demander à la vie de famille les seules joies qu'il put goûter désormais. Vers le milieu de 1795, il sollicita par correspondance la main de sa cousine, Joséphine-Victoire, qui n'avait que vingt ans. Malgré la distance, malgré son âge,* il fit sa cour comme un jeune amoureux, et les tendres déclarations succédèrent de nouveau sous sa plume aux réflexions politiques. Une boucle de cheveux, qu'il faillit perdre à son grand désespoir, passa la mer, et fut l'anneau des fiançailles. Retenu quelque temps faute d'argent sur le continent, Vaudreuil trouva enfin les moyens de gagner l'Angleterre, et là, tout

(1) FoRNERON, Histoire générale des émigré.^, t. Il, p. 68.

entier à ses espérances de bonheur domestique, il se tint à récart des événements qui. dans le parti de l'émigration, signalèrent Tannée 1795. D'honorables scrupules de conscience le reprenaient : « Je ne veux pas, écrivait-il, faire la guerre à mon pays, mais je voudrais la faire à la Révolution, et jusqu'à présent je n'aperçois quune guerre faite à la France (i). » Pendant que s'accomplissaient les expéditions de Quiberon et de l'île Dyeu, Yaudreuil se mariait à Londres. Les années suivantes, il liabita tantôt cette ville, tantôt Edimbourg. Deux fils lui naquirent, et il est curieux de constater avec quelle facilité il se pliait aux devoirs de son nouvel état, avec quelle chaleur il en goûtait les joies.

Et cependant son bonheur fut-il sans nuages ? A côté d'un mari bien plus vieux qu'elle, et valétudinaire, M"'^ de Yaudreuil était fort jolie, pleine de vivacité etd'expansion : un prince d'humeur galante, le duc de Bourbon, était un familier assidu de la maison. La jalousie incrimina ces innocentes relations. Yaudreuil, qui estimait avec raison la solidité de caractère et de principes de sa compagne, ne se laissa point troubler par ces méchancetés mondaines, et n'en parla à « sa'Joséphine » que pour l'en consoler et les mépriser avec elle (2).

A partir de cette époque, Yaudreuil parait ne s'être plus occupé que d'une façon indirecte des affaires de son parti. Le malheur et l'expérience avaient développé en lui, au dire de ses compagnons d'exil, de sérieuses qualités (3), et une brochure inspirée parla police française le peignait comme le royaliste à la fois « le plus aimable et le moins entiché des vieilles idées (4). » Toutefois il se borna à rester, derrière les tristes murailles d'Holyrood, un fidèle

(1) Lettre du 13 juillet 1795 (t. Il, p. 236).

(2) Les lettres du duc de Bourbon à M'" de Yaudreuil ont été publiées, mais d'une façon incomplote, par M. Ed. de Barthélémy (Paris, Gharavav, 1886).

(3) IIyde de Neuville, Mémoires et souvenirs, p. 312.

(4) Méhée, Alliance des Jacobins de France, etc., p. 61.

XLIV LXTRODUCTION

commensal du comte d'Artois ; il fait sa partie de Avliist quotidienne, et M""" de Yaudreuil donne à l'occasion la réplicjue, dans une comédie de salon, au duc de Berry. Tout (Hait changé en France : rien n'était chang-é au delà des frontières, dans les mœurs, les plaisirs et le langage de ses anciens maîtres.

En 1700, Yaudreuil s'établit définitivement aux portes de Londres, à Twickenliam, et ne sortit plus de sa retraite; il était devenu Anglais d'habitudes et piesque de cœur, au point de déplorer la paix d'Amiens et les sacrifices qu'elle avait imposés à sa patrie d'adoption; en 1803, il essaya inutilement, pour sauver quelques débris de sa fortune coloniale, d'entrer au service du gouvernement britannique à Saint-Domingue, et l'année suivante, il sollicita non moins Aainement et à deux reprises de suivre le comte d'Artois dans le voyage qui aboutit à l'entrevue de Calmar. Cette récompense lui semblait pourtant due, car il pouvait répéter à Londres ce qu'il disait à Venise aux premiers temps de la Révolution : « Toutce qui porte mon nom est loyal et fidèle (1). » Un Yaudreuil comptait alors parmi les rares royalistes qui déclinèrent les faveurs de Napoléon : lui-même avait maudit le Concordat, et refusé de profiler de l'amnistie de l'an X (2). Il n'entendait pas, il est vrai, imposer son exemple à ses amis; il conseillait au contraire à Louis XYIII de laisser ses fidèles regagner leurs foyers, d'autoriser même les évêques émigrés à donner leurs démissions et à accepter des sièges de la main de Bonaparte : seul moyen, pensait-il, d'entretenir en France la tradition du dévouement à l'ancienne monarchie.

Combien d'autres, il ne pouvait se le dissinmler, se résignaient au nouvel état de la France, en souhaitaient

(1) Lettre du 9 octobre 1790 (t. I", p. 331).

(2) « Il est fort attaché à Monsieur qui l'aime beaucoup, mais qui, après lui avoir fait amitié, le désigne du doigt par derrière, en disant de lui et en riant : 11 est rayé. Le bruit est, parmi les émigrés, que M°"^ de Vaudreuil a fait rayer son mari dans son voyage en France. » (Méhée, Alliance des Jacobins de France, etc., p. 61.)

même la durée ! Quand l'exilé pensait à ses anciennes relations, à son entourage de lettrés et d'artistes, quels Iristes retours pouvait-il faire sur la constance des opinions et dos affections humaines I Presque seule, M™^ Yigée- Lebrun était restée fidèle à ses souvenirs; elle vintle voir au temps de la paix d'Amiens, et exécuta les portraits de ses deux jeunes enfants; elle trouva V E7îchantear (ÏsluIvgfois bien changé, l)ien maigri de corps et de visage, mais elle se convainquit que l'esprit et le cœur étaient restés les mêmes . Il en était bien peu, parmi leurs amis communs, qui eussent droit à un semblable témoignage. Gens de cour et gens de lettres, presque tous s'étaient tournés vers le soleil levant. Talleyrand, sorti de l'Église, avait pris au service de la République et de l'Empire la succession de Vergennes ; Ségur était grand-maitre des cérémonies de la nouvelle cour ; Chamfort, livré au parti révolutionnaire, s'était frappé lui-même, trahi par ses complices ; Lebrun et Yigée aciievaient de vivre, consacrant leurs derniers vers à Napoléon, après avoir célébré, l'unie renversement des statues royales, l'autre la violation des tombes de Saint-Denis. Chaudet mettait l'image en pied du conquérant sur la Colonne. Au milieu de tant de trahisons et d'oublis, Yaudreuil avait de son côté, dans un certain sens, heureusement démenti son passé. Un de ses meilleurs amis, durant cette période d'exil, paraît avoir été son voisin de campagne, Louis-Philippe d'Orléans. Le temps, la communauté des épreuves avaient fait disparaître les malentendus et éteint les ressimliments. L'ancien ami de Chamfort ne voyait plus la rehgion à travers un clergé mondain, et sa foi dans la philosophie régnante était tombée. Dès le début de la Révolution il avait accusé Voltaire et Turgot d'avoir préparé la chute du trône ; il s'était aperçu que la destruction des Jésuites avait été le premier coup porté à la monarchie. Sous la leçon des événements, il commença par affirmer que l'Église était la meilleure sauvegarde de l'ordre public ; puis il trouva dans la religion une consolation à ses peines, et un jour ce

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