L AFFAIRE DES DIAMANTS
1er seulement à votre cœur et à votre conscience ? Voudriez-vous avoir ma mort à vous reprocher ? Oh ! je ne survivrai pas à un doute, je saurai mourir pmais devant le prêtre qui me délivrera de mes péchés, devant mes amis, devant le Christ, je dirai que je meurs victime, que je suis innocente, que je veux la réhabilitation pour mon bonheur, pour ma mémoire que je léguerai au cœur de tous mes amis. Quand je serai morte, Marie, on me plaindra, on me vengera ; votre faiblesse sera un un crime et un déshonneur.
Au lieu de cela, regardez votre fils qui vous rend fière, votre Raoul que vous aimez tant ; craignez que Dieu ne me venge sur eux... Venez m^aimer encore et me sauver.
Il n'y a qu'une chose à faire maintenant. Il faut reconnaître par un billet signé de votre main, daté du mois de juin, que vous déclarez m'avoir confié vos diamants en dépôt, avec autorisation de les vendre si je le jugeais convenable. Gela arrêtera l'affaire. Vous expliquerez ainsi que vous l'entendrez votre conduite à votre mari^ et toutes vos lettres vous seront renvoyées, le plus profond secret garantira votre honneur et votre repos.
Adieu. Croyez-le bien, Marie, pour vous sauver j'ai été martyre, deux mois. Vous m'avez oubliée. Je pourrais vous donner ma vie ; mais ma réputation, le cœur de mes amis, l'honneur de mes sœurs, jamais 1
86 CORRESPONDANCt
A la Presse.
Prison de Tulle, 5 août, 2 heures après-midi (i).
Pour la seconde fois, depuis que je suis morte au monde, il m'a fallu renaître et, à l'appel de la justice, venir m'asseoir encore sur ce banc d'ig-noniinie devant lequel j'avais vu dormir les hommes qui disposaient de mon honneur, de ma vie, qui devaient m'enterrer vivante et martyre à vingt-cinq ans ( i).
C'était accepter une angoisse horrible. Cependant je suis venue, j'ai voulu la subir pour éveiller une injustice nouvelle, pour réclamer mon droit. Hélas! j'avais oublié qu'on ne m'avait laissé que celui de souffrir.
On m'accuse et je ne puis me défendre: on me dit que je suis une calomniatrice, une voleuse, et l'on ne comprend pas que j'aie besoin de témoins pour venir en aide à mon innocence. On annonce des lettres qui doivent m'accabler, et on m'interdit la lecture des lettres qui peuvent me justifier; mes adversaires appellent à leur secours un homme de passion et un homme de talent et, huit fois, oui, huit fois, dans une question de droit et de
(i) Cette note de M"'^ Lafarg'e fut rédigée, le 5 août i84i, à Tissue de l'audience du Tribunal Correctionnel de Tulle, où M" Lachaud, plaidant contre MM*^' OdiloD-Barrot et Corali,avocats de M""= de Léautand, déclara faire défaut à la poursuite sans citation suffisante des témoins de sa cliente.
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faits, on ôle la parole à mon unique défenseur (i). C'est bien injuste!...
Mais s'ils veulent m'immoler à la réputation d'une grande dame, moi, faible femme qui n'ai plus même le droit de respirer l'air du ciel sans entraves, je ne faiblirai pas. Je protesterai, aujourd'hui, demain, toujours; je protesterai devant un tribunal de six hommes, mais aussi devant le tribunal du monde, et je veux être acquittée par cette g-rande voix du peuple — qui est la voix de Dieu!
M™« de Léautaud, vous n'étiez pas là, ce matin, alors que mes regards pouvaient faire incliner devant eux votre conscience; et vous êtes là, ce soir, alors que vous n'aurez plus à entendre que des paroles de louanges pour vous et des paroles d'opprobre pour moi. Mais je ne vous envie pas! Vous êtes forcée de m'estimer au fond de votre âme, et, au fond de la mienne, vous me savez le droit de vous mépriser. Croyez-le, Marie, je n'ai pas faibli pour vous aimer, je ne faiblirai pas pour vous combattre. Les hommes peuvent m'empêcher de prouver la vérité de ce qu'ils appellent mes calomnies; ils ne peuvent vous donner la force de prouver la fausseté des faits dont je vous accuse.
J'attends mes forces de Dieu. De Dieu aussi j'attends l'heure de vos remords.
MARIE CAPPELLE.
(i) Voir la défense de M" Lachaud dans Plaidoiries de Charles Lachaud, édition de Félix Sangnier (Charpentier, 1895).
bo CORRESPONDANCE
A Odilon-Barrot,
8 août i84i.
... Je veux me défendre devant tous les hommes assez nobles pour se ranger du parti le plus faible, assez forts pour ne pas craindre la contagion du malheur. Devant ces hommes, je proteste contre le jugement qui me déclare coupable d*une bassesse, et contre le jugement qui m'a déclarée coupable d'un crime. Je proteste contre mes ennemis, dont les uns ont spéculé sur mon honneur pour conserver un peu d'estimC) dont les autres ont spéculé sur ma vie pour gagner un peu d'or. Devant ces hommes, je proteste, je protesterai toujours.
Vous l'avez dit, M° Barrot, et je vous remercie de l'avoir compris : vrai, j'ai une ambition immense insatiable. Vous demandez quel sera le bras assez puissant pour me retirer de l'abîme : ce sera le bras de Dieu, Monsieur ! Vous avez voulu écrire mon nom dans l'histoire, avec des caractères de boue et de sang; je veux m'élever assez haut pour arriver innocente à la postérité. Dieu, qui donne à ses créatures l'intelligence et le génie, me donnera la gloire de cacher vos opprobres et la vérité pour confondre vos jugements.
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A M^ Corail.
8aoûti84i.
Mes avocats ont protesté en mon nom, de par la loi. Je veux protester encore, de par ma conscience (i). Je veux que Ton comprenne que, si je ne fais pas opposition au jugement du 8 août, c'est qu'il est impossible que le juste devienne l'injuste; c'est qu'il est impossible qu'un tribunal rejette, aujourd'hui, la demande qu'il a accordée, hier, lorsque cette demande est appuyée sur les mêmes faits, sur la même équité.
Je ne pense pas, comme M™^ de Léautaud, que des paroles éloquentes suffisent pour convaincre. Mon défenseur était di^-ne de s'opposer au sien ; M. Paillet devait venir m'appuyer sur sa croyance d'honnête homme, sur sa participation d'homme éloquent. J'ai voulu plus encore, pour combattre ; j'ai voulu des faits, je les ai cherchés, j'ai demandé les moyens de les produire. Je n'ai pas demandé au tribunal que l'on me crût sur ma parole ni sur des signatures honorables ; j'ai demandé qu'il me fût permis de faire venir des témoins, pour appuyer ces paroles, des témoins pour répondre de ces signatures. J'ai cru que lorsqu'on allait fouiller dans mon passé pour y trouver des preuves de culpabilité^ il me serait permis de fouiller dans le
(1) La condamnation par défaut, dans l'Affaire des Oiamants, venait d'être prononcée.
go CORRESPONDANCE
passé de mes adversaires pour prouver mon innocence. On m'a refusé... J'ai dû m'adresser à la Cour suprême; je dois tout espérer, tout attendre de sa haute sa^^esse.
M^ Corali, je suis coupable, dites-vous ? Coupable, parce que je me suis dévouée pour mon amie ; coupable, parce que j'ai été stupide en subissant un premier interrogatoire, plutôt que de la trahir !... Que vous ne compreniez pas le dévouement. Monsieur, je le conçois. Que vous ne vous sacrifiiez pas pour un ami, vous le dites et je le crois facilement. Mais ce que vous devez comprendre, c'est que mon premier mensonere est une première protestation d'innocence.
Quoi ! vous m'accordez une intelligence infernale ; puis, lorsque cela vous est utile, vous me faites devenir d'une bêtise folle^ vous m'abrutissez pendant un quart d'heure nécessaire à un interrogatoire pour lequel j'avais eu des jours de préparation, pour un interrogatoire que j'avais provoqué en demandant qu'il fût fait une descente au Glandier ! La base de votre accusation, je la retiens, comme la base de ma défense. Vous le voyez, Monsieur, je n'ai pas d'esprit lorsqu'il faut mentir ; je ne suis forte qu'en m'appuyant sur la vérité. Vous aviez cité toutes les phrases absurdes de mon interrogatoire. Citez et retenez aussi la dernière; qu'il soit constaté que f espérais pouvo ir bientôt me disculper : qu'il soit constaté que je l'espère encore.
Vous me reprochez de ne pas avoir confié à ma
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famille mon secret et l'honneur de M™^ de Léautaud. Croyez-vous, Monsieur, que cet honneur eût été bien ménag^é par tous les miens qui savaient que M. de Léautaud me deshonorait et me frayait le chemin de l'échafaud par son accusation précipitée? Croyez-vous que ma tante Garât, indig^riement calomniée par les mensonges de M™^ de Monbreton, ne se fût pas vengée sur la réputation «le sa sœur ? Pour moi je ne voulais pas croire à la perfide accusation de M™® de Léautaud.
Vous qui croyez en moi, vous qui souffre? pour moi, mes amis ! par pitié, ne m'abandonnez pas. Que ma voix aille vous dire que je suis digne de votre affection.
MARIE CAPPELLE ET LA FAMILLE GOLLARD (i)
Marie C appelle à Maurice Collard.
[Tulle]. Ce dimanche [i84o.]
Mon oncle, mon cher oncle, vous avez pu accuser d'oubli la pauvre Marie ! Croyez bien cepen-
(i) On a lu la Préface des Heures de Prison que signa, de son simple et ditrne nom d'honnête homme, l'oncle affectueux que fut Maurice Collard pour Marie Cappelle. On sait qu'à la date du ii novembre i84i la prisonnière arriva à la Maison Centrale de Montpellier. Cette ville avait été demandée par la condamnée pour sa résidence « à perpétuité », en raison de l'emploi que son oncle y occupait et qui l'y mettait en rapport avec le monde pénitentiaire. Après avoir donné un oncle à sa nièce, le généreux Collard termine sa confession écrite par ces lignes qui le résument tout entier, lui, sa conscience et son cœur : « Veut-on savoir si j'ai cru cette femme coupable ? Je réponds : — Retenue prisonnière, je lui avais donné pour compagne ma fille. Devenue libre, je lui aurais donné pour mari mon fils. »
Quelle autre plume que celle de l'écrivain des Heures de Prison pouvait tracer, de Maurice Collard, un plus vrai portrait que celui qu'on va lire ? La malheureuse est arrivée, avec la première chute des feuilles, dans sa nouvelle et perpétuelle demeure. Elle entend grincer les verrous froids et sonner l'heure glaciale. Son cœur aussi trlacé ne bat plus qu'à l'attente du seul être bon que sa famille désolée lui laisse peut-être, sans la maudire encore. Va-t-il venir t Elle lattend :
« On m'a annoncé que j'aurais, avant le soir, la visite de mon
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clant qu'elle vous aime, que vous êtes vivant dans tous ses souvenirs, que vous êtes béni, soir et malin,dans sa prière.
oncle. Mon oncle ! le frère de mon grand-père, son sangr, son cœur peut-être... Mon Dieu! faites que je le reconnaisse et qu'il me comprenne ! Je n'ai jamais vu mon oncle. Est-ce un homme du monde ? Viendra-t-il à moi par devoir ou par amour ? M'imposera-t-il sa protection ou m'accordera-t il sa tendresse ? Ne serai-je que sa nièce ou bien sa fille ?. . .
« Mon grand-père n'a pas eu d'enfance. Le soleil de 1789 mûrissait vite les hommes qui allaient chercher fortune à Paris, au moment de la grande tourmente révolutionnaire. A cette époque, les liens de famille étaient presque toujours brisés par la force des événements. Les fils se regardaient comme les aînés de leurs pères. Les frères mouraient souvent, sans avoir connu leurs frères. Chacun posait lui-même la pierre de son foyer, et mon aïeul était déjà riche, hautement posé dans le monde, lorsque, se souvenant d'avoir des frères, il les appela à Paris pour leur donner une part dans les bénéfices de son bonheur.
« Grâce à ses protections, Simon, le plus jeune, eut bientôt obtenu une place assez élevée dans le Rouergue. C'était une carrière honorable, c'était un bel avenir. Malheureusement ma tante, qui venait de se marier, prit le mal du pays, loin de sa belle mer de Cette et de son beau ciel bleu de Provence. Elle tomba malade, voulut revenir à Montpellier, dans sa famille ; et mon oncle, qui l'adorait, préféra abandonner sa place que de souffrir cette séparation. Mon grand-père n'avait plus vingt ans. Il blâma ce qu'il appelait le coup de tête de son frère. Plus tard, cependant, il lui offrit une seconde place que mon oncle refusa encore pour rester dans le commerce. Nouvelle brouille, nouveau raccommodement, suivi d'un affectueux, mais lointain échange des deuils et des joies qui venaient attrister ou réjouir les deux familles.
« Kn vieillissant, mon grand-père, qui n'avait guère plus que la mémoire des yeux, écrivit moins souvent à Montpellier. On lui répondit plus rarement aussi. A l'époque de mon mariage, j'oubliai môme d'envoyer une lettre de faire-part à mon oncle inconnu. Quand le malheur me frappa et que j'appelai à moi tous les miens, je n'appelai pas mon oncle ; et cependant c'est lui qui, le premier, renoua la triste parenté qui l'unissait à mes larmes ; c'est lui qui réclama le droit de m'ouvrir son cœur et ses bras; c'est lui qui m'aima, quand on ne m'aima plus.
« Ah 1 pourquoi aurais-je peur, en attendant mon oncle? Je suis innocente. Dieu le lui dira bien. »
Il est venu. Elle l'a vu : son dernier rêve et son suprême espoir est une réalité ; il la croit innocente et il l'a embrassée, non plus comme sa nièce, mais comme sa fille calomniée et d'autant plus
Cher oncle, il me semble que vous m'avez été légué par mon bien-aimé grand-père, qu'il a déposé mon innocence dans votre cœur, qu'il vous a donné à moi, qu'il m'a donnée à vous. Je vous aime, je vous respecte, aussi bien que je savais l'aimer et le respecter. Lorsque vous me dites : « Ma fille! » je me sens moins orpheline. Je me résig-ne, j'espère et je prie.
Depuis deux mois, j'ai occupé toutes les forces de ma pauvre tête à rassembler mes souvenirs, à dire la vérité pour mes amis, la vérité contre mes ennemis. Toutes mes douleurs, toutes mes fautes,
méritante, au service de qui va désormais, accourir une famille entière de parents que le bonheur de cette niées avait laissés indift'érents et que l'adversité, qui l'accable, rend plus pressés à partager son écrasant fardeau.
« J'ai vu mon oncle 1 Je lui ai tendu la main, nous nous sommes reg'ardés, reconnus et embrassés en pleurant. C'est bien le frère de mon grand-père. Quel moment ! J'aurais voulu renfermer dans un seul mot tout ce qui tressaillait, pour lui, dans ma conscience et dans mon cœur. Mais j'étais trop émue. Les sanglots m'étouffaient, et je ne pouvais que répéter sans cesse:
« — Mon oncle, mon bon oncle, aimez-moi, aimez-moi !
« Lui, aussi attendri quoique plus fort, me serrait les mains, m'encourageait du regard et, d'une voix pleine de caresses et de larmes, me disait doucement :
« — Ma pauvre fille, vous êtes innocente, je le sens, je le sais. Confiez-vous à Dieu; il vous a donnée à nous. Nous saurons vous consoler, nous saurons vous aimer. Le règlement nous avait accordé vingt minutes. Qu'elles ont été courtes, ces minutes bénies, mais qu'elles m'ont fait du bien ! Le cœur de mon oncle est un cœur qui bat ; ses yeux sont des yeux qui pleurent. Nous nous aimerons vite. Mieux que cela : nous nous aimons déjà. Il reviendra me voir, demain, avec toute sa famille. En le quittant, je lui ai recommandé Clémentine ; il a souri et j'ai appris que, depuis le matin, elle était installée chez lui, comme l'enfant de la maison,
« Sainte charité, tu es le génie du cœur ! »
Les lettres qui suivent et leur éloquent commentaire, qu'on trouvera aisément dans les Heures de Prison, achèveront de peindre les portraits si simplement beaux auxquels Maurice CoUardetles siens avaient droit.
MARIE CAPPELLE ET LA FAMILLE COLLARD g5
toutes mes joies efFeuillées, toutes mes angoisses, j'ai tout dit au monde. Je sais que ma parole est faible, inhabile^ je sais que ces accents de mon cœur qui allaient chercher un écho dans des cœurs amis trouveront des juges sévères, prévenus, indifférents; mais Dieu, qui sonde les reins et les pensées, daignera me couvrir de son ombre. J'ai accompli un devoir, j'ai fait un grand pas dans la voie de réhabilitation. Une seule croyance ramenée, un seul ami conquis, me paieront de mes veilles, des souffrances que j'ai dû éprouver en retournant dans tous ces sentiers si douloureux de mon existence.
Je ne vous parle pas de mes affaires, les journeaux vous les diront. Laissez-moi, cher oncle, vous parler de vous, de ceux que j'aime en vous, des affections qui peuplent la triste prison de votre pauvre nièce. Souvent, je viens me poser près de votre foyer, au milieu de votre belle famille. A vous, mon bon oncle, je donne les traits de mon grand père; je sens ma tante qui dépose un baiser sur mon front, vos filles qui m'entourent et qui mêlent des larmes à mes larmes; enfin je berce vos beaux petits-enfants sur mes genoux, et je rêve les caresses, les baisers, les blondes boucles et les grands yeux de tous ces petits anges, qui brillent comme des étoiles dans votre ciel.
Hélas ! quand on ne vit plus, il faut rêver. La réalité nous sépare, mais il me semble que, si je ne vous connais pas, mon cœur vous sait, vous comprend, vous désire. Je parle souvent de Montpellier avec un de mes plus nobles et plus dignes amis,
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le commandant ***. Il ne vous connaît pas, mais ses amis vous connaissent ; il me donne de vos nouvelles, par leur entremise. C'est un loyal militaire ; je le vois depuis longtemps, et toujours je l'apprécie davantage.
Adieu, mon oncle bien-aimé ! Priez pour moi, demandez avec moi à Celui qui commande aux passions des hommes, de hâter le jour de la vérité et de la justice. S'il ne m'est pas donné de pouvoir cacher mes larmes dans vos bras, puisse-t-il m'être permis au moins de vous voir, de vous embrasser, un jour, une heure !
Adieu, mes chers inconnus bien-aimés ! Je vous aime, je vous embrasse, je voudrais que mon malheur vous rachetât des larmes. Souffrir pour vous épargner une souffrance, pour éloigner de ma famille toutes les tribulations ordinaires de la vie serait une douce et noble souffrance, sous laquelle je ne faiblirais pas.
MARIE
Ce mardi [i84o].
Combien je vous remercie, mon cher oncle, des détails que vous me donnez sur votre famille ! Soyez bénis, vous tous qui enrichissez ainsi le trésor de mes affections. C'est la vie que vous m'offrez par votre tendresse, mes généreux amis ; c'est aussi la force de pardonner à mes ennemis. Ne
MARIE CAPPELLE ET LA FAMILLE COLLAUD gj
dois-je pas fermer mon cœur à la haine, pour le garder tout entier à mes chers croyants ?
Ecrivez-moi souvent, parlez-moi de tous les vôtres qui sont devenus les miens. Je veux les connaître, malgré l'absence ; je veux aimer jusqu'à leurs noms. Je veux encore vous rendre grâces des mille sympathies que vous éveillez, pour moi, parmi ceux que vous voyez dans le monde. Il est de ces hautes et loyales intelligences, dont la croyance est un bienfait qui console et qui sert de bouclier contre les calomnies de la foule. Tout ce que vous me dites du caractère honorable, de Tesprit, du noble cœur de M. B ***, me rendrait bien précieux un peu de sa conviction. Mon oncle, parlez-lui souvent de votre pauvre prisonnière.
La séance du 29 est toute de formalité; on doity décider de la compétence du tribunal, et fixer l'époque des nouveaux débats. Mes avocats, avec leurs robes et leur code à la main, me conseillaient de rejeter cette nouvelle angoisse qui ne pouvait me rendre ni un rayon de soleil de plus, ni une heure de douce liberté ; mais ces mêmes avocats redevenus amis, ma famille, mes croyants, ma conscience m'ordonnent cette nouvelle souffrance et je serai forte, comme la vérité. Jusqu'à ce jour, une seule voix s'est fait entendre ; elle calomniait, elle flétrissait: j'ai dû me taire. Maintenant M'"^ de Léaulaud dira la vérité devant moi-même ; devant elle aussi, je dirai mon mensonge. Elle viendra, libre, heureuse, entourée de sa famille; je viendrai, moi, bien faible selon le monde, mais forte selon Celui
gS CORRESPONDANCE
qui sait tout, forte de mes amis, forte de mon innocence ! On porte plus facilement le mépris du monde que le remords de sa conscience. J'aime mieux ma prison que la liberté de M^^ Léautaud. Adieu, mon oncle chéri î Je remercie la Providence, qui vous à donné à moi et qui m'a gardée digne de vous. Je vous aime, j'aime ma tante, j'aime vos enfants, vos petits-enfants, d'une bien tendre et profonde affection.
P. S. — Rappelez-moi souvent aux bénédictions de votre saint évêque.
i3 janvier i84i
... Soyez béni, cher oncle, que je sois à la douleur. Je retrouve dans votre bien-aimé cœur, le cœur de mon bien-aimé grand-père. Noble frère de ce cher regretté, je viens pleurer dans vos bras, vous dire que la petite-fille de votre Jacques est digne de vous, digne de lui.
J'ai bien souffert ! Et, faible femme fauchée par la calomnie, j'ai détourné les lèvres de cette dernière goutte d'amertume ajoutée à ma coupe; j'ai voulu mourir avec ma dernière espérance... La voix de mes amis, les cris de mon innocence, m'ont rendue à moi-même et à Dieu, m'ont fait regretter de coupables pensées de désespoir. J'ai compris
MAKIE CAPPELLE ET LA FAMILLE COLLARD Q^
qu'une faiblesse n'était pas permise avec une conscience pure, que j'appartenais aux fidèles croyants qui combattaient pour moi ; j'ai compris que Celui qui m'entourait de si nobles sympathies, pouvait seul calmer la tempête soulevée par les méchants et dire au monde mon innocence ; qu'à lui seul, tout puissant, était resté le droit de me donner le repos éternel !... Puis, la vie est si courte, la mort si proche, si heureusement inévitable, que je me résigne et que j'attends.
Je vous remercie, mon bon, mon cher oncle, de v.olre désir de me voir près de vous. Il me semble qu'ainsi je serai moins malheureuse. Je vais en écrire à M. X...,à Montpellier, qui s'est chargé du choix de la maison où l'on m'enverra. Voulez-vous me dire Tesprit de Montpellier et du Midi, en général. Dans le Nord, on me plaint et l'on m'aimti ; et les plus considérables des habitants croient à mon innocence, ils s'en font les champions. Que vous êtes heureux de retrouver près de vous les traits de mon aimé grand-père î Que ne puis-je couvrir de baisers sa vénérable image et le bénir encore, pour l'oncle que je dois à son souvenir ! Permettez-moi de vous aimer et pour vous et pour lui et, puisque votre affection est venue si tard dans ma vie, je veux la doubler afin de ne pas trop regretter les trop longs jours où vous n'étiez pas dans mon cœur.
Adieu, mon oncle, si bon, si aimé déjà de la pauvre prisonnière. Je prie Dieu avec vous, de toute mon âme et, devant lui qui sait toiity je vous
demande un baiser pour le front qu'ils ont flétri, mais qui ne se courbe pas vers la terre quand il ose se lever au ciel...
Ce jeudi [i84i].
Mon noble, mon bien-aimé oncle, croyez qu'il a fallu de cruelles souffrances à voire pauvre Marie pour l'empêcher de vous apporter toute la reconnaissance et tout l'amour de son cœur. Ma santé faiblit souvent ; mais Dieu garde à mon âme toute sa force ; il m'a permis que je puisse mieux prier, mieux aimer qu'aux jours de bonheur. Pour les temps d'orag'e et d'ang-oisse, il m'a gardé le trésor inconnu de votre tendresse. Dans ma douleur, je dois encore lui rendre des actions de grâces. Aujourd'hui, je ne puis vous dire que bien peu de mots. Mon médecin me défend d'écrire ; il craint un retour violent des douleurs névralgiques qui brisent ma tête, depuis un mois. Je ne puis lui désobéir que pour vous dire que je vous aime, que je serai digne de votre noble affection ; qu'en désapprenant le monde, j'ai mieux compris la grandeur de l'amitié et l'impossibilité de l'oubli.
Je suis encore pour quelque temps à Tulle. On veut juger le procès des diamants. C'est une nouvelle injustice, illégale, monstrueuse; c'est une nouvelle agonie pour laquelle on va me rendre