‹ CorrespondenceChapitre 13 sur 35 · MARIE CAPPELLE ET LA FAMILLE COLLARD I · texte numérisé non relu

MARIE CAPPELLE ET LA FAMILLE COLLARD I

Tasservissement de ma volonté, à la violence, au sacrifice forcé, au renoncement de la peur. L'humilité, c'est la vertu du Calvaire, c'est Pamour des abaissements, c'est le miracle de la foi. Je m'honorerais d'être véritablement humble; mais je roug"irais de le paraître, si je ne l'étais qu'à demi.

Or, mon oncle, laissez-moi vous le dire : à cette heure, je ne suis pas assez forte pour m'élever si haut. J'ai des défauts, des préjug-és, des faiblesses. Hier encore enfant du monde, je n'ai point dépouillé toutes ses idées ; je n'ai pas désappris toutes ses maximes. Je me préoccupe de l'opinion des hommes, plus que je ne devrais peut-être; j'ai la vanité de l'honneur humain ; — mais je suis femme, très femme. J'ai, du moins, appris du malheur à ne pas mentir à moi-même. Je me connais, je me juge; et c'est parce que je me suis jugée, que je repousse le vêtement infâme dont on a voulu me salir.

A titre d'innocente, je ne dois pas le porter.

A titre de chrétienne, je ne suis pas digne encore de le revêtir.

Mon oncle, je veux souffrir, je le veux. Seulement, je vous en supplie, intervenez auprès du directeur pour qu'il m'éparg-ne les tortures inutiles et les coups d'épingle anodins, les grandes pauvretés et les petites misères, qui semblent être ici la trame même de la vie des captifs. J'ai tant à souffrir, dans le présent, j'ai tant à souffrir, dans l'avenir! Obtenez qu'on ménage mes forces. Hélas!

je n'aurai pas trop de tout mon courag"e, pour subir toutes mes douleurs.

Adieu, mon cher oncle. Ecrivez-moi, ce sera fortifier mon âme; aimez-moi, ce sera faire vivre mon cœur Votre. .

MARIE

P. -S. — On prétend que la pensée d'une femme est toute dans le post scriptum de ses lettres. Je rouvre la mienne, mon oncle, et je vous dis. je suis innocente ! Et je ne prendrai le vêtement d'infamie que le jour où il sera pour moi, non plus le sig^ne du crime, mais celui d'une vertu.

Mon bien-aimé oncle, je reçois avec vénération, avec amour, tout ce qui me vient de vous. Et puis, vous avez raison : je suis faible, indigne de la g-loire d'être innocente et victime ; mais pardon ! je souffre horriblement. Le désespoir a brisé ma pauvre tête, comme mon cœur. Seule, malade, ne pouvant plus m'occuper parce que ma faiblesse s'y oppose chaque jour davantage, des pensées terribles, involontaires, m'assiègent, en dépit de moimême.

Je vois une agonie insupportable dans le présent et dans l'avenir. Cette tache que l'injustice des hommes m'a jetée, cette tache que leur injustice

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m'imprime à jamais !... Mes chers adorés, pleurezmoi plutôt que de me blâmer. Tenez, il n'est pas jusqu'aux afïections de mon cœur qui ne fassent mon désespoir. Le temps, qui efface tout, attiédira et fermera vos âmes. L'oubli viendra pour moi vivante, comme il vient pour les morts. Comprenez que je désire mourir, alors que je suis bien aimée. Souvent, je passe des nuits à écrire à mes chers absents. Puis, au matin, lorsque le feu consume mes pensées, lorsque je les vois s'élever comme un tourbillon noir qui n'est plus la vie que mon âme leur avait donnée, lorsque je me dis que le cœur des uns s'absorbera ainsi dans ma famille, le cœur des autres dans des plaisirs et des intérêts nouveaux ; lorsque je sens l'impossibilité d'aller frapper à leurs âmes, réveiller leurs pensées, conserver enfin cette amitié innocente et profonde qui est, depuis deux ans, ma force et ma consolation... alors, un désespoir douloureux, irrésistible s'empare de moi. Je pourrai vivre sans les voir; mais ne pas leur écrire, mais ne pas espérer de leur être rendue, innocente et réhabilitée, c'est au-dessus de mes forces... et je succombe sous cette douleur.

Mon bien-aimé oncle, comprenez-moi, aidez-moi à combattre le désespoir, mais ne me g;-rondez plus. Si je vous ai donné une heure de bonheur, combien de larmes, combien d'épreuves humiliantes, n'ai-je pas apportées à votre admirable tendresse! C'est par amour pour vous tous que je voudrais parfois mourir. Je chasse cette idée coupable, elle revient sans cesse; c'est un cauchemar qui me poursuit.

Mes douleurs nerveuses y contribuent aussi immensément. Les heureux de ce monde se croient à plaindre, lorsqu'ils sont attaqués de ces souffrances névralgiques. Ils ne peuvent les combattre souvent avec les distractions, la nature, la liberté, qui les entourent. Et moi, seule avec la plus terrible douleur qui puisse peser sur une pauvre créature humaine, dites, comment puis-je faire?

Mon Dieu ! je prie, mais la Providence ne s'éveille pas pour moi. Je descends dans ma conscience, mais elle me crie : « Venge-moi ! » et mon impuissance est une nouvelle torture. Voilà bien longtemps que je souffre. Je m'étais réfugiée dans la vie du cœur et dans l'espoir d'une réhabilitation. Chaque jour, je me sens mourir pour mes amis, pour l'espérance : c'est un grand et insupportable supplice. Vous ne savez pas, même vous qui aimez si bien, ce que c'est que cette vie d'affections intimes qu'on veut éteindre dans votre pauvre petite nièce. Aceux que j'aime, comme vous, comme les miens vôtres^ comme quelques-uns de mes pauvres regrettés, je donne plus que de l'affection,de l'amitié et de l'amour selon le monde. Je voudrais trouver des termes nouveaux pour l'exprimer, des sacrifices pour le faire comprendre. Les mille intérêts de la vie ont disparu...

J'aime... c'est tout. Et quand je voudrais mettre une joie sur chacune de vos minutes, quand je voudrais être votre orgfueil et que je ne vous donne que larmes et honte, je me sens incapable de combattre mon désespoir... j'ai peur que les mille

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