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MARIE CAPPELLE ET LA FAMILLE COLLARD IIÔ

pour quitter cette vallée de larmes, dépouiller le manteau de mépris que les hommes ont collé sur moi!...

Pauvre enfant ! que Dieu vous préserve de cette torture de la calomnie. A vingt-quatre ans, ils ont fait de moi une paria ; je suis une humiliation pour ma famille, une douleur pour mes amis... L'homme qui oserait m'aimer et appuyer ma vie sur la sienne, serait rejeté de la société, comme infâme. L'enfant qui m'appellerait sa mère serait maudit par les hommes... Oh 1 comprenez donc que j'aime la mort, et que je veuille mourir.

Adieu, mon Adèle, je vous aime assez pour vous dire : je t'aime.

Marie Cappelle à Maurice Collard.

Jeudi.

Je suis bien émue, mon bon oncle. Mon cœur bat à se rompre et vous n'en serez pas étonné', vous qui savez tout le prix que j'attache au tout-puissant souvenir qui se scelle dans ce seul mot : Siabo. La Supérieure qui m'a apporté le courrier s'est assise et j'ai, pendant un quart d'heure, la lettre entre mes mains, sans oser l'ouvrir. 11 y a des sentiments qui ne se raisonnent pas. Je crois que Dieu accorde aux opprimés des providences invisibles.

Il4 COURESPONDANCE

Je sens que c'est sous un de ces plis, scellés de la devise aimée, que m'arrive la parole de vie qui me rendra à vous; ou bien peut-être, hélas ! la vérité qui brisera ma dernière espérance. Mon oncle, j^aipeur! Et cependant, tout à Theure, je pleurais d'espoir. Il faut une réponse. Répondez ce que j'aurais répondu^ si j'étais libre. Dites que, s'il y a des démarches à faire, vous êtes prêt à les faire; comme je suis prête à obéir à tous les conseils que ma chère providence me ferait la grâce de me donner. Vite, adieu, mon oncle 1 Les larmes m'étouffent, Est-ce au ciel qu'elles vous disent : « Serait-ce enfin à bientôt. »

MARIE GAPPELLE.

Combien je dois être reconnaissante. J'avais profité de la visite de matante, pour faire jeter ma lettre à Saint-Rémy (i). Elle est partie samedi et déjà j'ai la réponse.

(i) Maison de santé où Marie Cappelle allait être transférée.

MARIE GAPPELLE A ALEXANDRE DUMAS (i)

Prison de Montpellier, i844.

Monsieur, Une lettre que je reçois de mon cousin Eug"ène GoUard, — car c'est mon cousin Eiig-ène GoUard

(i) A défaut des Mémoires de M""= Lafar^'e, ceux d'Alexandre Dumas suffiraient à nous introduire sous les bois enchanteurs de Villers-Cotterets, où le futur romancier trouva, en i8o3,son berceau et son tuteur dans la personne du châtelain de son voisinage, Jacques GoUard, grand-père de Marie Gappelle. Par cette parenté du p ipjlle avec l'ancêtre, la petite-fille n'aurait-elle pas quelque titre à revendiquer celle de l'auteur de si cordiales patines écrites, plus tard, sur les heureux parents de cette femme malheureuse ?

« Villers-Hellon ! écrit M. Amédée Britsch dans une page charmaale, ce nom rafraîchit sans cesse M'"" Lafarge dans sa prison et Alexandre Dumas dans le tourbillon de sa vie. Tous deux l'ont évoqué dans leurs Mémoires ; dans l'âme de la jeune femme et du romancier, ce nom de village éveille la chanson attendrie de l'enfance ♦*t des premiers émois, l'élégie du paradis perdu dont la sent«ur a;ireste parfume encore leurs souvenirs. Si le maître de la maison, en habit bleu brodé d'or de député, occupait le cœur de son pupille Alexandre Dumas et de sa petite-fille Marie Gappelle, uue autre figure y régnait, d'autant plus charmante qu'elle disparut bientôt pour ne vivre embellie ({ue dans leurs imaginations. Jacques Goliard, l'élégant du Directoire, s'efFai,çait devant sa femme, la reine du domaine, qui laissait à tous une image inoubliable. Gouverte d'un long châle rouge. elle se pencha souvent sur le berceau de sa petite-

Il6 CORRESPONDANCE

(de Montpellier), el non mon oncle Maurice Collard (de Villers-Hellon), qui a eu le plaisir de vous donner l'hospitalité au camp de Smendon, —

6lle pour épier son réveil. Etrangère aux soins de la campaj?:ne, exilée près de ces fermes et de ces bergeries, elle ne se plaîi qu'entre ses filles, ses fleurs et ses oiseaux ; elle passe << son printemps, à regretter Paris et son automne à l'espérer ». Délicate et fragile, elle dut bientôt vivre dans son lit, nouant et dénouant des rubans de couleur, pour le plaisir de ses petites-filles qui devaient écouter en silence le {gazouillis de sa volière. Marie Cappelle, qui la perdit dès l'âge de six ans, se rappelle surtout sa tendresse et la caresse de ses yeux noirs dans un visage pâli. Alexandre Dumas, déjà jeune homme quand elle mourut, la connut en sa trentaine. « Il était impossible de réunir une si parfaite distinction de manières à une si haute dignité de gestes et de façons, plus de grâce hospitalière. »> Cette alliance de grâce et de noblesse trahissait la race et l'éducation la plus fine. Chacun des gestes, chacune des paroles de la grande dame rappelait aux hôtes et aux voisins de Villers-Hellon la naissance mystérieuse d'Hermine: les visites de M""^ de Genlis et de sa fille M">e de Valence, celles surtout de la famille d'Orléans, semblaient confirmer l'opinion qu'on chuchotait. Alexandre Dumas, ccmplaisant à la tradition romanesque, n'a pas manqué d'en répeter l'écho. Parmi les terreurs de son enfance, il conte l'apparition fantastique à Villers-Hellon d'une étrange sorcière, vêtue de noir et coiffée de ses seuls cheveux gris en désordre : c'était M"!'" de Genlis qui, venant voir M"'^ Collard « sa fille », s'était égarée par la faute du cocher dans la forêt de Villers-Cotterets.

Dans ce domaine de Villers-Hellon, — grand comme une seigneurie, où trente familles pouvaient trouver leur logement, pittoresque comme un bercail où autant de troupeaux bêlants avaient leurs bergeries sous la canne élégante transformé en pastorale houlette d'un des plus beaux hommes de plaisir du siècle précédant, — Jacques Collard avait surtout été la figure la plus expressive aux yeux charmés de son Imaginatif pupille. Fier encore, comme un d'Artagnan de Gascogne dont il revendiquait la commune oritrine; riche, comme un Buckingham dont il rivalisait la prodigale élégance: plantureux et joyeux, comme un Gorenflot dont il posait l'inoubliable type au futur romancier qui en utiliserait le croquis, ce grand-père de Marie Cappelle. chantant de sa grosse voix, à sa petite-fille, le Magnificat des cordonniers de Montpellier, fut, pour Alexandre Dumas grandi, une figure de sympathie et de bonté qu'il n'eut garde d'oublier. Il y pensa surtout aux jours de l'épreuve où le pâle visage d'une prisonnière, psaimodiarit le De Profundis des recluses de Montpellier, apparut dans su nuit de prison, comme un dernier reflet des blanches lunes dont ils avaient vu ensemble, elle et lui, s'élever le disque fatidique, après de si beaux jours ensoleillés, sur les chênes sécu-

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m'apprend toute la sympathie que vous lui avez témoignée pour moi.

Et cependant, cette sympathie est incomplète, car il vous reste un doute sur moi. Vous voulez croire à mon innocence, dites-vous?... 0 Dumas! vous qui m'avez connue tout enfant, vous qui m'avez vue dans les bras de ma dig^ne mère, sur les genoux de mon bon grand-père, pouvezvous supposer que cette petite Marie à la robe blanche, à la ceinture bleue, que vous avez rencontrée un jour cueillant des pâquerettes dans les prés de Corcy, ait commis le crime abominable dont elle était accusée? Car, de ce honteux vol de diamants, je ne vous en parle même pas. Vous voulez croire, dites-vous?... 0 mon ami, vous qui pouvez être mon sauveur, si vous le voulez ; vous qui, avec votre voix européenne, vous qui, avec votre plume puissante, pourriez faire pour moi ce que Voltaire a fait pour Galas, croyez, je vous en supplie, croyez, par Fàme de tous ceux que vous avez connus et qui vous aimaient comme un enfant ou comme un frère, par la tombe de mes vieux

laires de Villers-Hellon, qui leur avaient alors paru plus forts que l'orale et toujours iovulnérables à la foudre.

Cest de ces heures lointaines que la triste Marie parle à Alexandre Dumas, dans la détresse perpétuelle où elle est condamnée. Et c'est à cette lettre que l'écrivain attentif répond par une des plus émotionnantes pages, où, après avoir évoqué la poésie de leur enfance sous les mêmes ombrages du berceau, l'auteur de Bric à Bran plaide, coupable même, contre l'injustice de la loi qui assimile à la même expiation matérielle la brute insensible à ses coups et l'àme d'une femme dont chaque minute passée sous les verrous infâmes ér^uivaut à autant de siècles, où l'honneur satisfait attend la pitié de ses juges.

Il8 CORRESPONDANCE

parents, par celle de mon père et de ma mère : je vous en jure, mon ami, les bras étendus vers vous, à travers les barreaux de ma prison, je vous jure que je suis innocente!

Pourquoi donc GoUard ne vous a-t-il pas, ou pourquoi ne s'est-il pas, en vous parlant, assuré de votre opinion sur la pauvre prisonnière qui tremble en vous écrivant? Ah ! lui sait que je ne suis pas coupable; lui, si vous doutiez encore, vous, eût convaincu. Oh ! si je pouvais vous voir, si jamais vous passiez à Montpellier, — car, que vous y veniez exprès, je n'ai point cet espoir, — je suis bien sûre qu'en voyant mes larmes, en entendant mes sanglots, en sentant mes mains brûlantes de fièvre, d'insomnie, de désespoir, prendre vos mains ; je suis sûre que vous diriez, comme tous ceux qui me voient, comme tous ceux qui me connaissent : (( Non ! oh ! non, Marie Gappelle n'est point cou-

pable

Vous rappelez-vous, dites, que nous avons dîné ensemble chez ma tante Garât, deux ou trois mois avant ce malheureux mariag^e ? Il n'en était point question encore. Oh I j'étais bien heureuse, alors! Heureuse comparativement ; car, depuis la mort de mon cher grand-père, je n'ai jamais été heureuse.

Eh bien ! Dumas, rappelez-vous l'enfant, rappelezvous la jeune fille. La prisonnière est aussi innocente que l'enfant et que la jeune fille; seulement, elle est plus digne de pitié, car elle est martyre.

Mais écoutez bien une chose dont je ne vous ai

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