MARIE CAPPELLE A ALEXANDRE DUMAS II
point encore parlé et dont il faut que je vous parle. Ce qui me désespère, cequi m'étendra bientôt morte dans une des étroites cellules de la mort ou duns une des cellules horribles de la folie, c'est l'inutilité de l'existence, c'est le doute de moi-même, c'est tour à tour ma confiance dans ma force et ma méiiance dans les moyens de la révéler. « Travaillez ! » me dit-on. Oui, mais la publicité est aussi nécessaire aux germes de l'esprit que le soleil à ceux des moissons. Suis-je ou ne suis-je pas? Pauvre Hamlet, qui met en doute la justice humaine I Est-ce ma vanité qui m'égare dans des sentiers qui ne flevaieiit pasétre les miens? N'est-ce pas seulement dans le cœur de mes amis que j'ai de l'esprit et du talent ? Tantôt je me surprends faible, hésitante, variable, femme enfin, comme personne ne l'est, et je m'assigne ma place au coin du feu, je rêve des joies douces et pâles, j'emprisonne dans mon cœur seul la flamme que je sens si souvent monter à mon front; je caresse le rêve de devoirs si charmants et si ombragés par la solitude que nul être humain ne pourrait m'y venir chercher pour m'y faire ressouvenir du passé. Tantôt, c'est ma tête qui a la fièvre ; mon âme semble se presser aux parois de mon cerveau, pour l'élargir. Mes pensées ont une voix ; les unes chantent, les autres prient, les autres se lamentent. Mes yeux mêmes semblent regarder en dedans. Je me comprends à peine moi-même et, cependant, grâce à l'état d'exaltation dans lequel je suis, je comprends tout, le jour, la nature, Dieu.
Si je veux m'occuper des soins obligatoires de la vie, si je veux lire, par exemple, eh bien! je suis oblig"ée d'achever les pensées du livre qui me paraissent incomplètes. Je les mène^ avec mon imagination ou mon cœur pour guide, — je ne sais pas bien lequel, — une étape plus haut que Fauteur ne les a conduites. Les mots, ceux-là mêmes qui n'oni que des significations vulgaires aux yeux des autres, m'ouvrent, à moi, des horizons sans bornes qui se creusent, s'allument et m'attirent invinciblement dans leurs lumineuses voies. Je me souviens de choses que je n'ai jamais vues, mais qui, peut-être, se sont passées dans un autre monde, dans une vie antérieure. Je suis comme un étranger qui, ouvrant un livre d'idiome inconnu, y trouverait la traduction de ses propres œuvres, et qui continuerait à lire ainsi en lui-même, non pas la forme, mais l'âme, mais la pensée, mais le secret de ces caractères étranges qui restent des hiéroglyphes indéchiffrables à ses yeux.
Si, au lieu de lire, je veux travailler à quelques ouvrages de femme, mon aiguille tremble dans ma main, comme si c'était une plume aux mains d'un grand écrivain. Artiste jusqu'au fond de l'âme, il me semble alors que je mettrais de l'art jusque dans un ourlet.
Enfin si, au lieu de coudre et de lire, je continue à rêver, si je m'abîme dans une contemplation qui s'élève jusqu'à l'extase, alors ma fièvre devient plus intense et se ravive, et ma pensée escalade les étoiles.