‹ CorrespondenceChapitre 18 sur 35 · MARIE CAPPELLE A ALEXANDRE DUMAS · texte numérisé non relu

MARIE CAPPELLE A ALEXANDRE DUMAS

Maintenant, comment décider, — tirez-moi de mon doute, Dumas! — comment décider lequel de tous ces états est celui auquel Dieu m^a destinée ? Comment savoir si ma vocation est la faiblesse ou la force ? Comment choisir entre la femme de la nuitet celle du jour, entre l'ouvrière de midi ou la rêveuse de minuit, entre l'indolente que vous aimez et la courag"euse que vous avez bien voulu quelquefois louer et admirer ? Ah ! mon cher Dumas, ce doute de moi est le plus cruel des doutes. J'ai besoin d'encouragement et de critique; j'ai besoin que Ton choisisse pour moi, entre Taig-uille et la plume. Rien ne me coûterait pour arriver au but, si je ne sentais des aides. Mais la médiocrité me fait horreur, et, s'il n'y a en moi qu^ une femme, je veux brûler de vains jouets et borner mon ambition à rester bien aimée et à savoir moi-même sublimement aimer. Le médiocre dans les lettres, mon Dieu ! c'est la roideur plate et vulgaire, c'est le corps sans l'âme, c'est Thuile qui tache quand elle n'éclaire pas. La grenouille deLaFontainenous fait pitié, lorsqu'elle crève d'orgueil en voulant imiter le bœuf. Peut-être nous ferait-elle envie, coassant d'aise dans son palais de nénuphars ou dans sa haute futaie de roseaux?

Le travail latent et muet auquel je suis condamnée n'a pas seulement, pour danger, de me tromper sur ma valeur et de m'induire peut-être dans des rêves de la moins inexcusable vérité. Si j'ai du talent, il l'énervé et m'impose encore des doutes dont la paresse fait trop amplement profit. Je fais,

je défais, je refais, je rature, je gratte, je brûle, à proposde rien. Il est vraique,dans ma prison, j'en ai tout le temps ; j'entreprends beaucoup et je termine avec une peine infinie. Sans doute, l'artiste doit être sévère pour son œuvre et la mener aussi loin vers la perfection, que ses forces le lui permettent ; mais, à côté des grandes œuvres, doivent s'exécuter à plume levée les causeries d'un jour, des études, des bagatelles enfin : travaux ou plutôt distractions intermédiaires, qui reposent des grands travaux, qui utilisent le trop-plein de la pensée, qui donnent enfin un corps à nos rêves du jour, plus douloureux souvent, par le malheur, plus réels que ceux de la nuit. Autrefois, la causerie charmante des salons gaspillait ce trop plein dont je vous parle ; les hommes supérieurs allaient dans le monde semer les perles inutiles de leur esprit, et chacun pouvait les ramasser, comme les courtisans de Louis XIII faisaient de celles qui ruisselaient du manteau de Buckingham. Aujourd'hui, la Presse a remplacé la causerie aristocratique ; c'est sur elle, c'est en elle que s'abattent les pensées venues des quatre coins de l'horizon ; c'est à que fleurissent ces impressions fugitives, nées de 'événement du jour, ces souvenirs, ces larmes que e lendemain ne retrouve pas, enfin ces fantômes iiaprés de la vie extérieure, si brûlants, mais si ragiles.

Vous le voyez, Dumas, je me crois déjà libre,

eme crois déjà auteur, je me crois déjà poète, je

vis en liberté. J'ai de la réputation, du bonheur.

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