MARIE CAPPELLE A THÉOPHILE MERCIER
J'ai lu avec un bien grand intérêt, Monsieur, votre éloquente traduction du cœur et des impressions de la noble dame de Lavallette,et permettezmoi de vous remercier de toute mon âme pour les heures que vous m'avez fait oublier, par-dessus tout pour la généreuse croyance que vous exprimez à la pauvre calomniée.
Combien je me sens indigne d'être comparée à votre sainte victime! Mon mérite est dans ma souffrance ; avant de savoir souffrir, mon cœur ne savait qu'aimer.
Dieu, qui a voulu que je sois un exempledes tristes effets de la prévention et de la fatalité, m'a envoyé la force avec l'épreuve; il m'a fait vivre par le sentiment de mon innocence, par le cher trésor de croyances et de sympathies qu'il a éveillées autour de ma douleur ; et si la plus amère d'entre mes larmes fut versée par la main amie qui se sauvait en me déshonorant, d'autres nobles cœurs se
MAUIi: CAI'PELLE A TH/':OPHILK .MERCir.a I Oq
firent miens pour faire revivre ma foi en l'amitié. J'ai souvent près de moi la consolante lettre que vous avez bien voulu m'écrire ; je la lis à mon cœur, puis à mon esprit ; elle résigne doucement le premier, et se fait admirer du second. Oh ! merci, Monsieur, de cette goutte de miel mêlée à mon calice. Si la Providence fait éclater mon innocence, veuillez accepter mon intime amitié; si le Ciel reste noir, ne refusez pas mes prières.
Adieu, Monsieur. Recevez l'assurance de ma gratitude et de mon estime.
Ce vendredi iG avril i84i .
J'avais compris. Monsieur, que votre âme n'était point de celles accessibles aux glaces de l'oubli. Je souffrais de votre silence; je craignais pour vous, pour les vôtres, quelques-unes des douleurs de cette vie. Je souffrais, mais je ne doutais pas. Gomment vous remercier de votre lettre^ de la triple sympathie, de la triple croyance qu'elle renfermait si généreusement? Je baise les niains de la noble amie de M"^^ de Lavalette.
L'indiscrète indignation d'un vieil ami de mon bien-aimé père vous aura dit mes préoccupations pour de nouvelles espérances, de nouvelles injustices. Les persécutions de la destinée, celles des hommes prévenus et méchants peuvent briser ma
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I yo CORRESPONDANCE
vie ; mon cœur ne faiblira pas, car sa force est audessus des événements; il a placé sa dig^nité, son culte dans raffection de quelques-uns, ses espérances au delà de cette vie.
Dans ce moment, TafTaire des diamants, le faux témoig-nag-e de Denis vont me jeter encore devant le tribunal de ce monde. Quelques-uns de nos plus fidèles croyants conseillent, demandent, exigent c|ueje rassemble tous mes souvenirs, que ma vie, mes pensées, mes douleurs viennent s'opposer aux accusations, aux calomnies de mes persécuteurs. Croyez-vous que je doive à mon innocence cette protestation ? Bien des agonies se dresseront avec mes souvenirs, bien des regrets, bien des ombres chéries : je recule devant cette nouvelle tâche, et je ne saurais livrer les secrets de mon âme à la curiosité de la foule qu'en me faisant forte de la volonté de mes amis, de ma conscience, de mon honneur.
Je vous en prie, prenez-moi par la main, montrezmoi le sentier : que votre expérience des secrets de la vie, du génie et du cœur, fortifie ma faiblesse. S'il faut combattre encore,que vos conseils éprouvent et bénissent mes armes avant le combat.
J'attends avec impatience une réponse. Je l'attends et j'y compte. Les expressions de votre intérêt sont si grandes, si belles, si touchantes, que j'en ai fait un trésor dans ma vie.
Adieu, Monsieur, recevez trois fois l'assurance de mon intime reconnaissance.
MAHIE CAPPELLE A THEOPHILE MERClEP^ 17!
18 mai i84i
Mon âme avait trop de fatigues et de douleurs pour qu'il me fût permis de vous écrire, hier, Monsieur. Mais ayant chargé un de mes amis les plus dévoués de tout vous dire, j'espère que vous aurez eu de mes nouvelles ; et, ce soir, quoique je sois encore très faible, je veux serrer votre chère et noble main dans la mienne.
Ils ont été infâmes! M^ Gorali, après avoir présenté la défense de sa cliente sous forme de parade, après avoir, pour ainsi dire, fait danser son esprit mordant sur la corde qui, d'un côté, tenait à toutes les douleurs de ma tombe et, de l'autre, au déshonneur de M""® Léautaud^ M® Gorali, dans sa réplique, a poussé si loin l'insulte et les lâches interpellations qu'il m'a fallu me lever indignée et lui dire, à la face du monde, qu'il était un lâche et qu'il avait menti. Je sais que c'était le mépris que je devais à ses grossières paroles, mais il me fut impossible de me maîtriser et de rester calme. Cette scène m'a fait un mal affreux. Cependant j'ai compris que je serais forte au jour des débats, et que j'avais en moi un besoin de réparation, une volonté de les confondre, qui doivent vaincre, car ils ne sauraient être vaincus. Dieu le sait ! mon cœur s'est dévoué longtemps. Une savait qu'aimer, et il lui a fallu bien des trahisons pour apprendre la vie et ses haines.
Je VOUS sais si bon, Monsieur, que je suis près de vous indiscrète. Sans honte et presque sans crainte, je vous envoie encore aujourd'hui deux petites notes que je serais reconnaissante et désireuse de voir publiées. La première est une suite de l'article sur la faillite, tirée de U Indicateur du 4; la seconde, notre pourvoi en cassation, avec quelques mots nécessaires pour aider à l'appréciation de nos motifs.
Je ne fuis pas le combat, mais je veux autant que possible le rendre égal. Devant un tribunal correctionnel mon adversaire n'est que le Ministère public; M"^® de Léautaud peut se retrancher derrière sa déposition, refuser les débats, et il m'est défendu de faire entendre aucun témoin contre elle. Devant un tribunal civil, nous combattrions franchement l'une contre l'autre, sans entraves, sans intermédiaires; c'est une nécessité malheureuse et fatale dont je souffre, car il faut plus que des mois d'oubli et de calomnies pour effacer une amitié d'enfance; mais je ne puis me défendre sans accuser.
M""^ de Léautaud dit : « M'^^ Lafarge m'a volé mes diamants ; » elle a parlé la première, on la croit. Mais quand je dis ; « Ce que M^^^ de Léautaud appelle un vol est un dépôt, et ce dépôt devait assoupir une malheureuse intrigue; » puis-je prouver ce que j'avance sans entrer dans la vie passée et présente de celle que j'accuse, sans montrer que sa conduite rendrait ce fait probable, conséquent, inévitable?