MARIE CAPPELLE A NAPOLEON III
Au Prince Louis Napoléon Bonaparte, Président de la République Française.
Monseigneur,
J'ai désespéré, douze ans, de la justice des hommes. Aujourd'hui que le cœur de la France bat dans le cœur d*un Napoléon II, aujourd'hui que la douleur des faibles peut espérer et prier debout, je viens vous demander. Monseigneur, un peu de chaleur pour ma vie, une protection auguste pour mon malheur. Monseigneur, je suis innocente ! Vous êtes le représentant de la justice divine sur la terre. A ce titre, daignez vous faire juge entre la calomnie et moi, daignez peser des larmes que Dieu seul a comptées. La vérité répond à l'appel des rois. Elle saura faire parler les faits en ma faveur, parce que j'aurai crié vers vous dans ma détresse. Prince, comme tous ceux qui souffrent en France, je serai consolée et je serai sauvée. La foi a servi de force à mes heures captives, la recon-
naissance sera la vertu de mes jours de soleil. Ce n'est pas la liberté .du bonheur que j'implore, c'est le pouvoir d'incarner ma conscience dans chacun des actes de ma vie, c'est le moyen, Monseigneur, de gagner Votre Altesse à la cause de mon innocence, c'est celui d'intéresser Dieu au triomphe de mon droit. Prince, si mon père vivait, il ne trouverait qu'un nom assez grand pour changer un acte de clémence en un acte de justice. Vous portez ce nom, Monseigneur ! J'élève ma prière jusqu'à vous. Grâce, pour la mémoire et l'honneur de mon père ! Grâce, Prince, et justice pour deux !
J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, Monseigneur, votre très humble et très désolée servante,
MARIE CAPPELLE.
Monseigneur,
Je me mourais : vous l'avez su et je vous dois la vie. Je pleure de reconnaissance à vos pieds. Quels mots. Prince, seraient assez éloquents pour traduire mon action de grâce ? Vous devoir la liberté, c'est vous devoir l'honneur. Vous protégez et vous donnez en roi. Ma vie tout entière sera l'écho passionné de ma reconnaissance. Mais pour oser vous dire, Monseigneur, combien je vous
MARIK CAI'ITLLE A NAPOLÉON III lyf)
vénère et combien je vous aime, je jette ma plume et j'emprunte le cœur de la France.
J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect, Monseig^neur, votre très humble et très obéissante ressuscitée,
MARTE CAPPELLE.
Monlpellier, 2 juia i852.
MARIE CARPELLE A ORFILA
L'histoire n'a pas conservé le nom du médecin lég-istejdélég"uépar les archontes d'Athènes à la prison de Socrate pour administrer la fatale cig"uë au g-énéreux libérateur d'Alcibiade à Pothidée et deXénophouà Delium. Mais elle transmettra auxg'énérations étonnées celui de Mateo Bonaventura Orfila envoyé, en i84o, par les Pouvoirs publics, aux Assises de Tulle, pour déclarer, après trois expertises nég"atives des chimistes de Limog'es et de Brive, qu'en conclusion de sa quatrième et affirmative expérience les restes mortels de Charles Lafarg-e recelaient un demi-milligramme d'arsenic et que sa veuve, de ce chef convaincue d'empoisonnement, pouvait être condamnée aux travaux forcés à perpétuité, à la majorité du jury corrézien dont un des membres irréductibles avait résumé l'opinion préconçue, en ces termes :
— Le bâtoniste àePâvis ne changera rien à la mienne!
Six ans après ce verdict en date du 19 septembre i84o, la prisonnière qu'il avait frappée à mort, ayant lu par hasard le rapport d'Orfila publié en i84i au tome IX des Mémoires de r Académie Royale de Médecine, écrivit, le i5 août i846, à son accusateur scientifique la lettre qu'on va lire et qu'un hasard assez inespéré nous a fait retrouver dans une brochure du Fonds Jurisprudence encore hors catalog"ue, de la Bibliothèque Nationale, sousce titresaps nom d'auteur : Quelques vérités nouvel-
MARIE CAPPELLE A ORMLA 10 1
lessar le Procès La/arc/e par un pauvre uillaffeois.Mais peut-être voudrait-OQ, au préalable, se reconstituer le portrait de cet accusateur public dont la science n'eût peut- et re pas suffi pour lui perpétuer une célébrité que lui assura sa victime, elledanssaprisonà perpétuité, lui dans la perpétuité aussi d'une réputation bien différente. Dans l'ombre de cette prison et sur la pâleur de cette récluse, la silhouette d'Orfila se profile en bec crochu et en crâne déplumé et aig"u de vautour, tel qu'on en voit peut-être sur les rochers arides de Mahon, son île espagnole et son berceau où il naquit en 1787. Un successeur de Brouardel aux fonctions de médecin légiste qu'Orfila avait occupées le premier, a raconté, dans son discours d'installation, le trait suivant, qui précise la ligne volontaire de ce caractère naissant'.
« Il avait été l'un des chanteursau lutrin les plus appré- , ciés de Mahon, dans son enfance. Unjour qu'il avait commis quelque peccadille, son père lui administra une correction. M. Orfila père avait, sans doute, la main dure. Le jeune OrHla se mit au lit en pleurant. Le lendemain, * il se réveilla bègue: bégaiement hystérique, dirions-nous aujourd'hui, et contre lequel nous déploierions toutes les ressources de la suggestion. Le médecin de Mahon les ignorait naturellement, mais il s'avisa d'un moyen que je vous recommande puisqu'il réussit chez Orfila. Il envoya l'enfant chanter au lutrin. Au bout de huit mois de cet exercice, Orfila était guéri.
«Il en garda la passion du chant et de la musique. Il composa même, dit-on, une messe à trois voix qui fit l'admiration des Mahonnais. Plus tard, étudiant à Barcelone, il entendit au théâtre la Malinara de Paisiello. Il fut transporté d'enthousiasme et, rentré dans sa chambre, il voulutse chantera lui-même les airs qui l'avaient séduit et reproduire les effets de voix qu'il avait admirés
chez les chanteurs; mais sa voix lourde, habituée au seul plein chant, s'y refusa. Avec la passion qu'Orfila apportait à toute chose, il résolut d'avoir une belle voix. Il monta sur une colline qui domine Barcelone, le lendemain matin, dès cinq heures, et se mit à vocaliser de toutes ses forces. A dix heures il savait faire des roulades, comme le meilleur chanteur italien.
«Il voulut aussi être instrumentiste distinj^-ué. Il s'essaya incontinent sur la flûte, le piano, le violon, la g'uitare. Ce dernier instrument le séduisit, il devint guitariste disting-ué. Orfila aurait eu au théâtre la plus belle carrière, il préféra la carrière professorale et déclina les offres du Théâtre Italien. »
L'histoire raconteque Néron aussisut chanter, — qualis artifex! — sans que sa belle voix lui fît abdiquer l'empire de Rome, Pour conquérir aussi le sien, Orfila se fit envoyer par la junte de Barcelone à l'Ecole de Médecine de Paris où l'Espag-nol, naturalisé Français en iSiS, eut vite fait de se spécialiser dans Tétude des toxiques et de remplacer Halle à la chaire de Médecine lég-ale. Son Traité des PofSO/2S le fit nommer, en i83i, doyen de la Faculté de Paris, et c'est à ces titres divers qu'il fut appelé, en i84o,à prononcer devantla Gourde Tulle celte sentence qui le rendit responsable de la condamnation de M"^^ Lafarge; quoi qu'essayât, pour y contredire, la thèse libérale de Raspail, de cinq heures en retard sur les débats terminés. La conclusion qu'Orfila donna, plus | tard, à son Rapport, devant TAcadémie de Médecine, ne ' sera pas lue ici sans intérêt.
(( Je ne terminerai pas ce Mémoire sans jeter un coup d'œil sur les moyens invoqués par les défenseurs des accusés, dans la partie scientifique de leur plaidoirie. Partout messieurs les avocats, après avoir consulté des g^ens de l'art, ont long-uement discuté et combattu nos
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rapports ; ils ont senti combien il importait de contester l'existence du corps du délit, afin défaire naître des doutes dans l'esprit des jurés. « Le système de M. Orfila, ont-ils dit, est bien nouveau et ne saurait êlre appliqué avant d'avoir reçu la sanction de l'expérience. » Comme si, depuis dix-huit mois, en France, en Ang-Jeterre, en Allemagne, etc., tout n'avait pas déjà été vérifié et reconnu exact. D'ailleurs, Messieurs, le moyen défaire qu'une méthode ne soit pas toujours de fraîche date, c'est de commencer par l'appliquer. « Les hommes sont sujets à erreur, ajoutaient-ils, et M. Orfila n'est pas plus infaillible qu'un autre; voyez s'il ne s'est pas trompé en renonçant à d'anciens procédés pour en adopter de nouveaux. Gomme si les verbes errer, perfectionner et découvrir étaient synonymes. Partout ils lisaient des phrases de mes ouvrag-es et de quelques autres écrits, souvent bien peu recommandables, dans le but de signaler ce qu'ils appelaient des contradictions et, pour mieux porter coup, ils avaient soin de tronquer les citations et de ne lire que ce qui leur semblait pouvoir servir à la défense. Abordant ensuite les objections spéciales, ils s'emparaient de toutes celles que j'ai soulevées et auxquelles j'avais victorieusement répondu le premier dans mes Mémoires. Ainsi la matière que vous nous présentez n'est pas de l'arsenic, et, en admettant que telle soit sa nature, cet arsenic provient peutêtre des réactifs ou du terrain. L'arsenic normal, comme on le prévoit, jouait là un rôle principal. Gomment ferez-vous croire à messieurs les jurés que la minime proportion d'arsenic, obtenue, n'ait pas été fournie par une préparation arsenicale que peut contenir naturellement le corps de l'homme?
« J'ai constamment écouté la défense avec un sansrfroid dont je ne me croyais pas capable ; les attaques,
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souvent de mauvais geût, dirig'ées contre moi, ne m'ont jamais ému et il ne m'est pas venu, une seule fois, dans la pensée de prendre la parole pour annihiler des arguments sans portée. Loin de là, ayant appris que je serais peut-être interpellé après les plaidoiries pour donner mon opinion sur quelques-uns de ces arg-uments, j'ai saisi avec empressement une occasion qui m'a été offerte pour déclarer que j'étais prêt à répondre à toutes les questions que l'on croirait devoir m'adresser avant que le ministère public prît la parole, mais que je garderais Je silence si l'on m'interrogeait après avoir entendu la défense. J'ai longuement exposé les faits scientifiques de la cause dans ma déposition, ai-je dit; j'ai amplement fourni les renseignements qui m'ont été demandés depuis trois jours, et je ne me refuse pas à donner encore actuellement ceux que- l'on jugera nécessaires ; mais il me répugnerait de combattre la défense. Je ne suis pas ici pour parler dans le sens de l'accusation, plutôt que dans l'intérêt des prévenus. Ma mission toute scientifique est une mission de vérité; suivant moi, les dernières paroles prononcées dans cette enceinte doivent être en faveur des accusés. Et en effet. Messieurs, le médecin se méprendrait, s'il cherchait à affaiblir la défense alors qu'un prévenu, déjà accablé sous le poids décharges écrasantes, ne peut conserver quelque espoir de succès, qu'autant que celle-ci n'aura rien perdu de sa force. D'ailleurs, c'est au ministère public à répliquer en mettant à profit, s'il le juge à propos, les données de la science. Chacun son rôle. »
Telle fut l'attaque du facile vainqueur, montant au Gapitole. Mais Orfila n'y devait pas jouir longtemps de sa victoire. Si l'oubli de sa victime fut facile dans les prisons de l'Etat, les représailles des adversaires qui veillaient devinrent moins commodes à désarmer. Atta-
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que dans sa science moderne par des savants plus nouveaux, écarté par ses partisans de la veille jusqu'à la simple chaire de professeur qui lui resta, il se vit enlever par l'Etat la charge de médecin légiste qu'il en avait reçue et dut assister, dans sa disgrâce scientifique, à des verdicts d'acquittement où il ne fut plus appelé pour exaspérer les sentences. Prodigue, dans sa retraite, d'une fortune qui ne fut pas toujours la sienne, il s'en servit pour fonder un musée qui a porté depuis son nom et une Société de Prévoyance pour les médecins besogneux qui, pour être restée anonyme, fut peut-être l'œuvre la plus méritoire de ce toxicologue controversé.
Sa mort arriva, en i853. Mateo Bonaventura Orfila avait été précédé d'un an, au tombeau, par cette malheureuse Marie Gappelle dont il avait reçu, pour toute protestation, deux lettres auxquelles la conscience peutêtre inquiète du savantasse ne lui permit pas de répondre. Leur lecture posthume suffira pour rapporter un jugement que la science incomplète de la veille n'interdit pas à la science mieux informée du lendemain, et par lequel la condamnée d'hier peut devenir la libérée d'aujourd'hui, et la flétrie de la vie se faire la réhabilitée de la mort si, du tombeau, selon que Tacite l'affirme, sort tôt ou tard le seul jugement dont puisse être justement jugée toute mémoire humaine : Uniim solum restât^ judiciam de mortuo quocamque.
L'histoire, qui ne nousditpas si le médecin légiste des Archontes assista à la mort de Socrate, nous apprend que le philosophe, respectueux des lois et de la religion d'Athènes, pria ses disciples, témoins de sa docilité à absorber la mortelle ciguë, de sacrifier uncoqàEsculape. Le poulet qu''en terme galant des marquises de jadis a reçu, sous forme de lettre, une autre divinité de la médecine adverse sinon ennemie, est un trop rare hommage
du crime à la vertu pour qu'il attende à se manifester avec la publication desMémoires inédits ettoujours différés de l'accusateur Orfila. Et voici l'accusée Marie Cappelle qui se lève, aujourd'hui, dans son tombeau pour la tardive réponse qu'on va lire.
Marie C appelle à Orfila.
Monsieur,
Le compte rendu de la séance de l'Académie royale de Médecine, du 20 juillet i84i, me tombe sous les mains. Je remercie Dieu de cette énergique protestation qu'il vous a inspirée, contre le sens absolu donné à vos paroles devant le tribunal de Tulle, et je vous remercie vous-même, Monsieur, de cet appel que vous semblez faire aux juges et à l'accusée, en leur signalant les documents qui vous avaient manqué pour trancher une question restée irrésolue, . . . irrésolue ! et cependant devenue la base d'un verdict d'infamie à perpétuité.
Monsieur, votre parole ne restera pas stérile. Si ma conscience m'impose le devoir de rechercher la vérité, mon innocence me donne le droit d'invoquer votre justice ; mon respect pour votre profond savoir me donne le courage de vous demander protection. Me voici, Monsieur, faible, désolée, mourante, ne voulant pas vous exposer les titres que j'aurais à votre pitié, mais venant vous confier tous
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ceux qui recommandent ma cause à voire sollicilude.
Mes jug-es vous ont demandé 6''// y avait du poison.
Vous leur avez répondu.
Moi, je vous demande s'il ij a eu empoisonnement^ et vous me répondrez, j'en suis sûre, parce que, pouvant me confondre si je suis coupable, ou me sauver si je souffre injustement, vous ne reculerez pas devant le devoir que la société vous impose ou devant celui que Thumanité vous prescrit.
Monsieur, je ne me fais pas illusion sur les conséquences de ma démarche. Je sais que vous pouvez mecroire coupable; je sais qu'en se servant de mon procès pour ranimer une opposition éteinte et préparer peut-être une opposition à venir, on vous a placé vis-à-vis de mon malheur dans une voie ou l'impartialité devient bien difficile. Je sais que vos arrêts sont si puissants que vous êtes forcé de protester vous-même contre la valeur qu'on leur donne. Je le 'sais : mais je sais aussi que vous êtes assez grand pour rester inaccessible à la haine, et trop ami de la vérité pour la taire quand elle vous apparaît. Enfin, c'est parce que vous avez trouvé l'p^i?^ que je vous demande de chercher la cause; c'est parce que je crois en votre savoir, que je me confie, que j'espère en lui. Permettez-moi, Monsieur, de vous expliquer ma position.
J'ai souffert six ans sans me plaindre; je n'ai pas voulu que ma défense s'adressât aux passions qui spéculent sur le scandale. Je la livre, aujourd'hui, aux hommes graves etréfléchisqui acceptent
avec bonheur tout ce qui peut conduire à la vérité. J'avais craint les sympathies aveugles et les haines ardentes. J'ai voulu attendre le moment où j'aurais peut-être le droit de demander grâce, pour demander au contraire un examen approfondi des charges de mon procès.
Dans ce but^ tous les membres de ma famille qui résident dans le Midi et dont l'affection pieuse a voulu honorer mon innocence elm'adopter du jour même où le monde entier m'abandonnait, des amis dévoués, des hommes sérieux, avaient rassemblés les éléments les plus propres à éclairer les consciences et à dissiper les préventions. Mon tuteur allait s'adressera M. le Ministre de la Justice pour obtenir l'autorisation d'envoyer à M. de Berzélius les taches obtenues sur les capsules par l'appareil de Marsh(i), afin qu'il pût apprécier la quantité des poisons et en rechercher ensuite la cause lorsque, voulant consulter l'ouvrage de MM. Flandin et Danger, j'ai lu, Monsieur, votre improvisation dans la séance de l'Académie royalede Médecine du 20Janvier j84i. Vos franches explications ont été pour moi un trait de lumière. Il m'a paru impossible qu'après avoir si longtemps étudié les symptômes des empoisonnements par l'acide arsénieux vous ne puissiez plus' arriver à une certitude absolue, en étudiant le diagnostic de la maladie de M. Lafarge. J'ai pensé qu'ayant provoqué §
(i) Dans l'espèce, il fallait recueillir des taches sur du mica de Sibcrie, attaquer ces taches parles réactifs connus, puis les exposer au foyer d'un microscope solaire ou d'un microscope composé pour reconnaître la forme de cristallisation d'arsénioledarg^ent, au moyen d'un test, — objet de comparaison. — X.
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un grand nombre d'empoisonnements factices sur des animaux, vous deviez savoir disting-uer les effets de l'arsenic administré, soit par des doses curatives, soit dans des proportions graduées, mais ayant un but coupable, soit dans des proportions effrayantes et continues. J'ai pensé qu'en ouvrant, parexemple, un pauvre chien soumis à un empoisonnement sans cesse répété, on pouvait voir les effets de l'acide arsénieux sur les tissus de la gorge et du larynx, et en constater les ravages dans l'estomac, les intestins, etc. J'ai pensé qu'on pouvait s'assurer des organes les plus propres à retenir le poison. J'ai compris qu'en opposant ces expériences aux dépositions des témoins et des médecins consultants au procès-verbal de l'autopsie et au résultat de vos opérations, une intelligence comme la vôtre arriverait nécessairement à la vérité. J'ai compris que c'était vers celui au nom duquel on nCavait tuée, que je devais d'abord élever ma voix. J'ai compris enfin, Monsieur, que, dans une question de mort ou de vie, votre savoir, qui atteint les limites du possible, pourrait faire un miracle et me ressusciter.
Dans l'esprit de nos lois, un procès en révision rencontrerait d'innombrables obstacles. L'intérêt individuel doit queUjuefois être sacrifié à l'intérêt des institutions qui servent de sauvegarde à la Société. Un mot de vous, Monsieur, deviendrait une réhabilitation tout entière; mais ce mot, je ne le demande et ne l'accepterai que comme le résultat de votre conviction. Soyez juste, Monsieur;
igO CORRESPONDANCE
soyez bon sans faiblesse. Quelques-unes de vos heures peuvent me rendre quelques années de ma vie. Ne me refusez pas ces heures. Un examen plus sérieux, plus complet, de mon procès peut me rendre Thonneur. Je vous le demande en grâce, ne me refusez pas cet examen.
S'il est démontré que M. Lafarge n'est pas mort empoisonné, j'oublierai les traînées d'arsenic si habilement semées pour me perdre; j'oublierai les masses de poison placées à effet dans tous les verres, pour me dénoncer; j'oublierai tout, parce que j'ai tout pardonné. — Mais si M. Lafarge, au contraire, a succombé à une mort violente, moi qui me sais innocente, j'ai le droit de chercher le coupable et, avec la grâce de Dieu, je le trouverai.
Pardonnez-moi, Monsieur, de ne pas insister sur un ordre de faits étrangers à la question de médecine légale. A part l'importance que peuvent avoir des explications pour diriger de nouvelles recher ches, elles pourraient vous convaincre du rôle suprême qui avait été concédé à la science dans mon procès. Les preuves morales, insuffisantes pour me faire condamner, auraient dû ne pas l'être pour m'assurer un acquittement honorable. J'ai voulu vous convaincre que vos paroles seules m^avaient tuée, et vous prouver, Monsieur, que vos recherches actuelles auraient seules la puissance de me ressusciter.
Monsieur, arrivé à Tulle après les débats, n'ayant assisté à aucune des interrogations, à aucune des dépositions, ne sachant rien des symptômes de la
MARIE GAPPELLE A ORFILA IQl
maladie, rien du procès-verbal d'âutopsie, n'élanl charg-é par la Cour que de vérifier le résultat néi^atif des expertises précédentes, vous avez trouvé l'atome de poison échappé à d'autres jeux, et vous l'avez signalé. Puis, voyant le silence des juges, des avocats^ de Taccusée accepter pour ainsi dire vos conclusions sans appel, n'étant malheureusement interpellé ni par les jurés, ni par la défense, vou avez pu penser queVeffet répondrait à la cause et la quantité de poison retrouvée à la quantité de poison ingérée. Vous avez pii croire le sens de vos conclusions décisif, inattaquable, en voyant qu'elles n'étaient contredites ni par les juges ni par mes défenseurs.
Cependant, Monsieur, il n'en était rien. Seulement vous n'aviez pas été compris : seulement on avait négligé de vous donner les moyens d'assister à des résultats précis et complets. Devant une Cour d'Assises, le rôle de Texpert est vraiment un rôle suprême. Les jurés et les magistrats eux-mêmes étant dépourvus des connaissances spéciales nécessaires pour éclaircir, au point de vue médical, les parties douteuses de la cause, doivent laisser à ceux qui réunissent le sens scientifique au sens moral le soin de faire servir les divers incidents des débats, comme de jalons destinés à conduire à la vérité (i).
Ainsi, les jurés ne peuvent apprécier les diffé-
(i) Ce n'est pas la première circonstance solennelle dans laquelle l'appareil de Marsh aurait donné des indications fausses, l^e a avril i835, M. Orfila lut à l'Académie de Médecine un travail résultant de
rents modes d'action d'un médicament ; ils m peuvent connaître les propriétés salubres de tellel dose et Teffet mortel de telle autre. Ils ne peuvent déterminer les rapports qui doivent exister, entre tels symptômes de la maladie et telles altérations de tissus, entre telle quantité de poison administrée et telle quantité de poison retrouvée. Pour lesjurés, il n'y a rien d'extraordinaire à ce que le foie n'offre pas de signes appréciables d'arsenic, tandis que d'autres organes moins susceptibles de l'absorber en présentent. Pour eux, l'arsenic est toujours poison mortel ; ils ne se doutent pas qu'il peut entrer dans la composition bienfaisante d'un médicament. — Ils ne s'informent pas du tempérament, des maladies antérieures de celui qu'on leur désigne comme une victime. Ils ne peuvent pas savoir si les traces obtenues par les expériences de la chimie révèlent un crime ou simplement dénoncent un traitement secret. Pour les jurés, il n'y a pas de minerai susceptible de renfermer des parties arsenicales. Pour les jurés, comme pour les hommes du monàQ^neuf onces de colcothar peuvent passer pour un contre-poison; et tandis qu'il y a pour l'expert, dans chacun de, ces faits, un grave sujet de doute, un puissant motif d'hésitation, ils n'ont
près de deux cents expériences, pour démontrer que le bouillon pris dans les divers restaurants de Paris était arsenical. C& fait parut si étrange aux divers chimistes et médecins présents à la séance qu'ils voulurent s'assurer de la pureté des réactifs dont M. Orfila avsif. fait usage. Il a été reconnu que l'arsenic que M. Orfila avait attribué aux bouillons ne provenait que de l'arsenic de l'acide sulfurjque de commerce dont il s'était servi pour alimenter l'appareil de Marsh. (Devergie, Médecine légale, t. III, p. 449-)
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aucune importance pour des esprits étrangers à la science. Ouedis-je ? ces mêmes faits qui empêchent le chimiste de conclure, hâtent la conclusion des jurés, qui ne comprennent pas plus qu'il puisse y avoir de l'arsenic sans empoisonnement, que de la fumée sans feu.
Je ne puis me consoler, Monsieur, que vous n'ayez pas suivi les débats de mon procès ; car, en les suivant, vous vous seriez sur-le-champ préoccupé de la disproportion énorme qui existait, entre les masses d'arsenic retrouvés dans les tisanes et les nuages d'arsenic retrouvés dans le corps ; entre 96 g-rammes de poison soi-disant administrés, et les quelques apparences impondérables infiltrées dans les parties les plus délicates de l'org-anisme. Vous auriez voulu savoir si on n'avait donné qu'une seule partie de ce poison, et on vous eût répondu qu'au contraire 35 grammes devaient avoir été administrés, par l'excellente raison qu'on ne pouvait logiquement présumer une femme assez imprudente pour éveiller l'attention de ses ennemis par un troisième achat de poison, alors qu'elle en avait encore en son pouvoir.Vous auriez demandé quelle avait étélaquantilé d'arsenic retrouvée dans les boissons analysées, et le pharmacien d'Uzerclie eût été là pour vous dire qu'un seul lait de poule contenait un résidu d'arsenic capable de tuer cinquante personnes.
Frappé de ces révélations, ne vous eût-il pas semblé. Monsieur, que je devais être nécessairement imbécile ou folle, et votre étonnement n'eût-il
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pas augmenté en apprenant que j'avais la réputation d'être la femme \'à plus rusée, la plus fausse, la plus habilement dissimulée ? Je le sais, Monsieur, Dieu permet souvent que les esprits les plus astucieux, les plus pénétrants se trahissent par un mot, par une imprudence^ par un oubli ; mais, ici, à moins d'être stupide ou insensée, il fallait que j'eusse la volonté de faire le mal dans le seul but et le seul intérêt de me nuire et de me dénoncer moi-même.
Vous ne le pensez pas. Monsieur, et, dès lors, vous voudrez étudier les symptômes de la maladie et sa marche, les recherches de l'autopsie et ses résultats, tout ce qui peut enfin vous faire reconnaître si un crime n'a pas été soupçonnné injustement ou calomnieusement simulé.
Rien, dans la maladie^ ne s'écarte d'une affection vive, mais naturelle. La marche en est graduée. Quoique le poison soit donné, dit-on, à des doses énormes, il n'y a pas de crises anormales. Le médecin, qui lui-même, m'avait fait avoir de l'arsenic pour détruire les rats (ce qui devait le mettre en garde contre le moindre diagnostic se rapportant à un empoisonnement, le médecin ne voit rien, pendant les dix jours de la maladie, qui ne soit un effet des accès nerveux habituels à M. Lafarge, d'une angine d'abord, puis d'une affection inflammatoire.
Le 8'"® ou le 9""^ jour de la maladie, M. le docteur Massénat, appelé en consultation, n'aperçoit rien qui puisse motiver des soupçons, et il atlri-
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bue les vomissements à des mouvements spasmodiques de Testomac. Enfin, la veille de la mort, quand l'ag-onie est déjà commencée, M. Lespinasse, qui arrive avec la pensée d'un empoisonnement suggérée par Denis, et sous l'influence de cette calomnieuse prévention, ne peut cependant citer , que quelques signes pouvant rigoureusement se rapporter aux symptômes de l'empoisonnement par l'acide arsénieux, tels que vous les décrivez, Monsieur, dans vos ouvrages.
Il y a plus : parmi ces diagnostics, quelques-uns t sont tout à fait en contradiction avec les vôtres. Ainsi, M. Bardou trouve le pouls calme; et vous. Monsieur, vous l'indiquez comme généralement 1 petity fréquent, irrégulier. M. Lespinasse constate de la souplesse et peu de sensibililé à la pression de Tépigastre et de l'abdomen ; et vous remarquez, , au contraire, sur le plus grand nombre des sujets, I - de vives douleurs au creux de l'estomac, au point ' que le malade ne peut supporter les boissons les , plus douces. M. Lespinasse signale les extrémités froides; vous, Monsieur, presque toujours une chaleur, brûlante. M. Lespinasse parle d'une circulation à peine sensible; vous indiquez, dans la I plupart des cas, des palpitations de cœur. Vous avez vu très souvent les matières vomies, brunes, sanguinolentes; les matières recueillies auGlandier I étaient limpides, et l'analyse a prouvé qu'elles ne révélaient pas de poison.
Dans les procès d'empoisonnement, on remarque souvent l'absence du médecin auprès du
igÔ CORRESPONDANCE
malade. M. Lafarg-e a été soigné par celui qu'il avait l'habitude de faire appeler etquiétaitson ami intime, M. Bardou,qui, venu le second jour de la maladie, avait même été précédé par le docteur Pleignat. Les visites se sont succédé sans interruption. Quand la maladie a paru prendre un aspect sérieux, l'un des meilleurs praticiens de Brive a été mandé. Enfin, M. Lespinasse, le seul médecin étranger à M. Lafarge, n'a pas été appelé par moi (i).
Monsieur, je ne suis qu'une femme ignorante et faible; mais, depuis six ans enfermée dans une tombe sans pouvoir respirer l'air libre, sans pouvoir sentir un rayon de soleil se poser sur mon front, j'ai dû cruellement comprendre qu'il ne suffisait pas d'être innocente, qu'il fallait surtout prouver comment on Vêtait. J'ai étudié vos ouvrages de médecine et de toxicologie légale; j'ai étudié tout ce qui se rapportait directement ou indirectement à mon procès. J'en suis venue enfin, non pas à résoudre les questions qui se rattachent à ma cause, mais du moins à me les posor.
Les voici, Monsieur. Permettez que je vous les soumette, et accordez-moi la justice d'y répondre après un sérieux examen.
L'arsenic, pris à g-randes doses, produit-il les
(i) Il est généralement reconnu, en médecine légale, que l'empoisonnement arsenical ne saurait être décelé par des symptômes caractéristiques,et qu'il n'est permis d'en affirmer l'exislenre qu'après avoir trouvé des traces de poison dans les matières vomies, dans les déjections, etc. Que penser, dès lors, de M. Lespinasse, qui ri'a pas craint de s'étayer sur quelques symptômes pour conclure à lempoisonnement de M. Lafarge? — X.
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mêmes symptômes qu'administré en petites quantités? Je ne le crois pas. Le croyez-vous? On prétend que M. Lafarg-e avait été empoisonné à Paris, vers la mi-décembre, par Tenvoi des gâteaux. II est arrivé malade au Glandier. Dès le premier jour, dès la première heure de son retour, je l'aurais, dit-on, abreuvé de poison. Est-il possible qu'après neuf jours de maladie ou d'empoisonnement, comme on voudrait le faire croire, un praticien aussi distingué queM. Massénatait pu se méprendre dans les symptômes de la maladie et ne pas y reconnaître un seul signe suspect ou anormal ?
Est-il possible que l'arsenic, administré à doses énormes et sans cesse répétées, ne produise aucune lésion intérieure, après neuf jours? — L'absence totale de selles et presque totale d'urines, remarquée dans le cours de la maladie de M. Lafarge, ne rendrait-elle pas d'autant plus extraordinaire et inexplicable le peu de rapport qui existe, entre la grande quantité de poison soi-disant ingérée et la quantité de poison retrouvée? — L'absence de sueurs n'aurait-elle pas dû aider à l'absorption du poison?
S'il vous en souvient, Monsieur, la seule assiette contenant une apparence un peu miroitante d'arsenic provenait de l'incinération des parties non dissoutes du thorax, de l'abdomen, du foie, d'une portion du cœur, d'une certaine quantité du canal intestinal et d'une portion du cerveau. Nepourrailon pas expliquer, dès lors, l'cipparition du poison dans la seule analyse de ces parties par la grande
quantité de colcothar administré au malade, quelques heures avant sa mort?
Le colcothar n'est-il pas quelquefois arsenical (i)? S'il est arsenical, ne peut-il communiquer quelques atomes d'arsenic au cadavre dans lequel il resterait neuf mois? Les minerais limousins contenant quelquefois de l'arsenic, ne pourrait-on pas soumettre à l'appareil de Marsh un peu de ces minerais, qui servent à alimenter les forges du Glandier? Ne pourrait-on pas analyser quelques morceaux des vêtements de travail des forgerons, et quelques chairs des animaux nourris dans le pays.
D'après \?iGazette des Hôpitaux du 10 janvier 1846, les scories et les suies 'des houilles recèlent en général de l'arsenic, à l'évaluation moyenne de [\ milligrammes par kilogramme. Ne serait-il pas possible que les taches par vous obtenues. Monsieur, provinssent de la fumée et des parcelles de suie qui se fixent à la peau des personnes qui fréquent les forges et les hauts fourneaux (2) ? Ces taches ne pourraient-elles pas aussi résulter de l'arsenic dans quelques maladies particulières? Le
(i) Le colcothar peut contenir du cuivre, du zinc, du manganèse, de l'étain, du plomb, du cobalt arsenical, dans des proportions aussi variables que dans les panabases. Le colcothar en question a-t-il été analysé par M. Orfila ? Oa sait que ce colcothar avait été préparé avec le proto-sulfate de fer du commerce — X.
(2) Toutes ces précautions paraîtraient des subtilités si on ne savait que l'appareil de Marsh peut signaler jusqu'à un deux millionièmes de srain d'arsenic ; ce qui a fait dire à M. Ortila que « désormais le crime n'aura pas de refuge ». On pourrait ajouter que « l'innocente sera confondue avec le coupable ». — X.
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temps de rélimination de celte substance dans le corps humain est-il fixé par la science ?
Efifin, Monsieur, c'est à peine si j'ose vous parler des résultats de Tautopsie, tant ils ont paru insignifiants et tant je crains d'abuser de votre attention. Je ne sais si on vous Va dit, le procèsverbal d'autopsie ne put même servir de base aux premiers soupçons. Il fallut attendre lés premières opérations chimiques pour motiver le mandat d'amener, lancé contre moi. La bouche, l'œsophage et le larynx ne présentaient aucune lésion, quoique, dans votre ouvrage de Toxicologie générale, il soit dit que, « lorsque l'acide arsénieux est introduit dans la bouche à assez fortes doses pour déterminer la mort, on trouve la bouche et l'œsophage phlogosés o.Or, vous le savez. Monsieur, ce serait a doses continues et capables de tuer trente personnes (\nQ M.Lafarge aurait été empoisonné.
Dans les cas d'empoisonnement, les toxicologistes prétendent que le cerveau et ses membranes sont fortement remplis de sang veineux très noir et les experts du Glandier ont consigné dans leur procès-verbal que «le cerveau ne présentait aucune lésion appréciable, soit extérieure, soit dans son parenchyme. »
Les mêmes experts disent que « le cœur contenait une petite quantité de sang fluide non décomposé », et l'autopsie a été faite par eux, deux jours après la mort. Vous, Monsieur, vous dites dans vos ouvrages que, « dans une multitude de circonstances, le fluide se trouve coagulé, une ou deux
heures après la mort » ; vous ajoutez que « presque constamment, il est dans cet état au bout de i5à i8 heures », et vous garantissez l'exactitude de ce fait d'anatomie.
Les experts du Glandier disent que « le poamon g-auche était plus léger que le droit, sans qu'il y eût de lésions notables dans ces deux organes ». Vous, Monsieur, vous reconnaissez que, « dans le cas d'empoisonnement par l'acide arsénieux, les poumons sont le siège d'une altération marquée, qu'ils sont enflammés, rouge foncé, d'un tissu serré, plus dense, moins crépitant que dans l'état ordinaire ; les grosses veines de la poitrine, comme le tissu des poumons, sont pleins d'un sang noir ou bleuâtre, etc. ».
Ainsi, vous le voyez, Monsieur, les symptômes de la maladie n'offraient rien qui pût faire conclure à un empoisonnement. Ainsi, vous le voyez, le rapport d'autopsie a des résultats à peu près nuls. Ainsi, après trois expertises(i)^dont l'uneestpres-
(i) On a passé sons silence le roman de M. Orfila sur l'arsenic normal, si bien défendu par lui devant la Cour dAssises de la Corrèze, et si bien nie peu de temps après. Dans le procès Lafarge, M Orfila donniHa quantité pondérable d'arsenic retrouvé, et la porte à un demi-milliecramme ! Dans l'affaire du Duc de Praslin, sur cette question importante posée par la Commission de la Chambre des Pairs, M. Orfila élude l'interrog^ation délicate en disant qu'il n'est pas nécessaire de déterminer le .poids de l'arsenic. Mais alors commeut allez-vous distinguer l'arsenic toxique d'un arsenic accidentel dont voici quelques cas :
Arsenic qui se trouve dans un assez g^rand nombre de préparations antimoniales et dans d'autres préparations pharmaceutiques, et pris à l'iosu d'un malade ;
Arsenic pris souvent clandestinement, comme agent thérapeutique et connu d'un malade;
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que nég-ative elles deux autres le sont tout à fait, il a fallu tout votre savoir pour faire apparaître une quantité infinitésimale de poison.
lime semble, Monsieur, que j'ai tout dit. Maintenant, que Dieu me protègeet vous donne la prescience de sa vérité. Je date ma lettre d'une prison. Je souffre. La vie est belle; je ne voudrais pas mourir sans avoir revu le soleil. Cependant, je ne vous demanderais pas la vie si, avec elle, vous ne deviez me rendre Thonneur.
■Recevez, Monsieur, Tassurance de ma respectueuse considération.
MARIE CAPPELLE.
En prison, i5 août 1846
Monsieur,
A l'époque où vous avez bien voulu envoyer à M. Leroy d'Etiolé votre réponse à ma lettre du i5 août, j'étais gravement malade et Ton n'a pas cru devoir me la communiquer. Aujourd'hui que je suis plus forte, on me la remet et je vais avoir le courage de revenir sur des souvenirs, pesants comme
Arsenic qui se renconire quelquefois dans les corps comburants et dans les réactifs;
Arsenic qui se trouve dans l'antidote par le tritoxyde de fer, etc.
Comment reconnaître de l'arsenic glissé furtivement ou par cas fortuit, au moment de la mort oy dans un cadavre, à la suite d'une maladie simulant un empoisonnement par l'acide arsénieux ? — X.
une injustice, douloureux comme lapremièreheure d'agonie.
Autant que je peux le comprendre, d'après ce que vous écrivez à M. Leroy, je vois, Monsieur, que vous avez eu pitié de moi, « pauvre femme, poursuivie avec un acharnement indigne w,je vois que vous avez fait tous vos efforts pour me ménager, soit par des réponses évasives, soit encore par des demi-résultats. Combien je suis désolée, Monsieur, d'avoir connu^trop tard ces généreux accommodements de votre charité d'homme avec votre conscience d'expert. Ne comptant que sur les bonnes raisons et sur mon bon droit, n'acceptant pur principe et par goût que les vrais amis et les ennemis vrais, je vous aurais prié. Monsieur, de ne pas donner à M. Paillet une lettre de nature à égarer' le jugement du tribunal de Tulle. Je vous aurais' supplié d'obtenir, puisque vous le pouviez, une quantité assez considérable de toxique pour éclairer ma défense [et garantir mes juges d'un tardif regret. Enfin je vous aurais demandé à genoux de ne pasj vous écarter, soit à mon détriment, soit en ma faveur même, de la rectitude et de la précision qui doivent présider aux déclarations et aux actes d'un expert appelé à dire son dernier mot dans une question de vie ou de mort.
Voyez, Monsieur, combien ces réticences calculées, de votre part, ont été fatales à ma cause et l'ont rendue désespérée. Vous me dites avoir refusé à M® Lachaud (T « écrire quoi que ce soit contre le i^'" rapport des experts de Brive, ne pouvant.
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sans être un malhonnête homme, combatlre des conclusions que vous croyez justes et dûment posées ». Cependant, la veille du départ de M. Paillet pour Tulle, vous lui donnez une lettre pour être lue aux débals, et, dans celte lettre, vous usez de Finfluence attachée à votre nom pour mettre ce rapport des premiers experts à néant.
Qu'est-il résulté de cette condescendance, tardive, de voire conscience, en ma faveur ? Il en est résulté, Monsieur, que M. Lachaud se rappelant vos paroles : u j'eusse été un malhonnête homme si, avec une pareille conviction, j'écrivais quoi que ce soit pour dire le contraire de ce que je pensais », M. Lachaud a dû vous croire revenu de votre précédente manière de voir, sur la question d'empoisonnement. îl en est résulté que, ni lui, ni M. Bac, ne se sont opposés à ce que vous fussiez choisi par la Cour pour venir à Tulle jug-er la question en dernier ressort; tandis qu'ils l'auraient fait, sans nul doute, si vous aviez été pour eux un homme aujuge ment prévenu et tout à jait contre moi.
Ce n'est pas le seul tort, Monsieur, que votre charitable compassion nous ait fait.
Lorsque M. Lachaud a fait le voyage de Paris pour vous soumettre les premiers rapports des médecins de Biive et vous consulter, ce n'était pas pour vous rendre favorable à la défense, c'était pour obtenir de votre expérience en ces matières la vérité, rien que la vérité.
Devant un jury, ce n'est pas assez de dire : Je
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suis innocente! Il faut faire ses preuves. Or donc, il était indispensable que nous sachions d'avance Texacte vérité, pour mettre la Justice sur la voie d'une simulation «d'empoisonnement, dans le cas où votre avis serait qu'il n'y avait pas de poison ; et, dans celui où vous auriez cru à un crime, pour chercher le coupable, le désigner à nos juges et le dénoncer même, s'il le fallait, pour me sauver.
Eh! bien, qu'est-il arrivé? C'est que M. Paillet, s'appuyant sur votre lettre, a cru pouvoir tourner les nécessités terribles de notre position; c'est que moi-même, victime des apparences, j'ai reculé, j'ai eu peur de racheter ma vie en fournissant à la loi une autre victime. Qu'est-il arrivé ? C'est que ma défense, jusque-là unie, s'est alors partagée; que M^ Bac s'est éloigné; que MM. Lachaud et Paillet, après avoir dirigé toute la première partie des débats dans le sens de la simulation du crime, ont été forcés de continuer à plaider les mêmes arguments, alors que leurs preuves devenaient insuffisantes ^ tronquées, inutiles, eti présence du procèsverbal de vous, qui affirmait l'empoisonnement.
Vous me dites, Monsieur, que vous êtes heureux de n'avoir jamais prononcé une parole dénature à aggraver ma position. Pourquoi alors avoir né- \ gligé de prendre à Tulle les précautions dont on se sert pour garantir les accusés d'une erreur de la science ? Pourquoi ne pas avoir commencé votre procès-verbal de Tulle, comme votre procès-verbal de l'affaire Praslin, en rassurant l'accusation et la défense sur la pureté des réactifs dont vous vous
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étiez servi dans vos expériences ? Cependant, MM. Dupuytren et Dubois père et fils élevaient des doutes sur la pureté de votre nitrate de potasse non analysé. Ils vous demandaient la permission de réparer cet oubli. Pourquoi avoir refusé d'éclaircir leurs doutes? Pourquoi avoir négligé une précaution si simple et qui pouvait me. sauver? — Vous dites encore, Monsieur, que la loi s'inquiète fort peu de la quantité du poison retrouvé. Mon ignorance ne me permet pas une opinion à cet égard, — mais qu'a de commun la quantité avec la réalité ?
Je ne sais pas et ne prétends pas dire qu'un anneau d'arsenic pèse plus qu'une tache impondérable; mais je sais que cet anneau réunit les caractères irrécusables de l'arsenic; je sais que vous même prescrivez de l'obtenir dans tous les cas où il pourrait exister un doute et que c'était votre avis, dès 1889. Je sais que, si vous aviez tenu à obtenir cet anneau^YOus n'auriez pas pris, durant i8 mois, des taches données par des sulfites et phosphites d'ammoniaque pour de l'arsenic normal. Je sais enfin, Monsieur, qu'il n'est pas aujourd'hui un tribunal qui voulût se contenter de quelques taches arsenicales en apparence, pour conclure à un empoisonnement. Et je proteste de toutes mes faibles forces contre l'irrégularité et l'insuffisance des preuves sur lesquelles on m'a jugée.
Quant à ce que vous me dites, Monsieur, « de la « possibilité que vous auriez eue de retirer une plus (( grande quantité de toxique, en l'extrayant de la
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« partie même sur laquelle vous opériez », il m'est impossible de croire qu'étant appelé après trois expériences, pour ne pas laisser de doute dans la conscience des jurés, vous ayez cru pouvoir prendre sur vous la terrible responsabilité de vous en tenir sciemment à des demi-opérations, à des demi-résultats, à des demi-preuves. Est-ce dans mon intérêt, Monsieur, que vous déclariez, dans votre rapport oral, avoir trouvé une quantité très notable d'arsenic, tandis que vous avouez ici n'en avoir obtenu qu'une/or^ minime quantité ?
Est-ce dans mon intérêt que, dans ce même rapport oral, vous évaluiez une tache impondérable à une quantité douze fois plus forte que celle d une autre tache plus impondérable encore?...
La sensibilité de l'appareil de Marsh est si grande que M. Signoret a déterminé, par une série d'expériences, qu'w/ï deux cent millionième d'acide arsénieux donnait encore des taches sensibles. — Combien de précautions n'aurait-il donc pas fallu prendre dans une cause où le poison, ayant été semé partout, il était nécessaire de bien s'assurer si les résultats obtenus étaient assez notables pour affirmer l'empoisonnement, au lieu d'être l'effet de la simulation d'un crime !
Je crois, Monsieur, avoir à peu près répondu à la lettre adressée par vous à M. Leroy d'Etiolé, pour m'être transmise. Je ne sais pas si quelquesuns de mes amis ont sollicité pour moi votre participation à un rôle humanitaire : mais je puis vous affirmer, Monsieur, que je n'ai pas été