‹ CorrespondenceChapitre 27 sur 35 · MARIE CAPPEI.LE A ORFILA · texte numérisé non relu

MARIE CAPPEI.LE A ORFILA

consultée lorsqu'ils ont fait près de vous celte démarche. Ma lettre du i5 août vous demandait d'examiner plus attentivement la question de chimie légale de mon procès. Je provoquais de nouvelles lumières pour une cause restée obscure, je ne mendiais pas votre pitié.

Je suis innocente!... Je demande Justice et Vérité.

Veuillez recevoir, Monsieur, Tassurance de ma considération distinguée.

MARIK CAPPELLE.

MARIE CAPPELLE A M.PAILLET (i)

Samedi 26 septembre i84o.

Je ne veux pas venir mêler une larme à votre douce réunion de famille ; mais la pauvre Marie a besoin d'apporter à son noble défenseur un souvenir, une bénédiction. Oh ! je vous en prie, pensez au bien que vous m'avez fait, ne regrettez pas celui que vous auriez dû me faire. Si votre loyale et sublime éloquence n'a point détruit de haineuses préventions, elle a trouvé des échos parmi de hautes intelligences^ parmi de bons et simples cœurs; et, si je suis condamnée, ne vous dois-je pas d'être aimée, pleurée par quelques-uns ?

Je ne vous dirai pas ce que j'ai souffert, le désespoir de ma pensée, le doute de mon âme ; je n'avais pas d'espoir pour la douleur à venir, pas de prière pour la douleur présente ; les hommes m'accablaient, et j'étais oubliée de Dieu... Je ne suis pas morle

(i) Bâtonnier des avocats de Paris, défenseur de Marie Cappella, assisté de maîtrfs Bac et Lachaud. v

MARIE CARPELLE A M. PAILLET 2O9

et, puisqu'il me faut reprendre ma croix, je veux la porter dignement, me faire forte de mes amis, de mon innocence, porter la tête et le cœur haut, quoique sous le joug* de l'iniquité.

Alors que je faiblis, on me parle d'un pourvoi. Je ne vous demande pas de venir à mon aide pour son obtention ; mais, je vous en prie, guidez ici les démarches que l'on pourrait aussi faire. M. Raspail a eu d'assez longues conférences avec les chimistes de Limoges; sa conviction s'est centuplée, à l'expression de la leur. Il doit m'envoyer un Mémoire que je vous adresserai aussitôt, afin que vous l'approuviez.

Adieu, Monsieur. Le succès n'aurait pas ajouté à mon intime reconnaissance; votre noble et sainte défense restera l'ange gardien de mon honneur.

Je dois vous paraître bien ingrate, mon généreux défenseur ! Vous êtes venu à moi comme un bon ange, et je suis restée muette. Pardon!..,

J'ai été bien souffrante, mais je n'ai pas été oublieuse. Je n'ai pas reçu votre première lettre et, lundi, lorsque M. Lachaud, en revenant d'un petit voyage, m'a remis la seconde, j'avais une fièvre violente. Aujourd'hui, je suis encore malade; mais mon cœur est plus fort que ma tête, et je viens à vous avec des actions de grâce.

Je ne comprends pas comment a été perdue ou

o cô

en

dérobée votre lettre du i8. Je la regrette, je la pleurerais si je n'espérais une lettre bien long-ue qui vienne me faire oublier celle que j'ai perdue. I Noble ami ! venez souvent à moi. Votre amitié est un bienfait pour la pauvre recluse; peut-être la î sienne, jpeut-être sa reconnaissance seront quelque- • fois les bienvenues près de votre foyer. Je ne sais, mais j'ai compris que vous étiez seul, que votre vie s avait des combats, des tristesses ? Homme de Dieu, ; vous êtes esclave de préjugés, vous combattez sous ^ la bannière d'un grand homme que l'on doit persécuter jusque dans ses disciples. Si vous êtes mal- ^ heureux, si vous souffrez, s'il vous faut un cœur ^ pour appuyer votre cœur, v^ous trouverez sous des "" verrous une pauvre sœur d'infortune, une pauvre '^ calomniée qui vous comprendra, comme elle comprend tous ceux qui combattent, qui pleurent, qui aiment.

J'avais espéré recevoir les brochures que vous m'aviez annoncées, en partant. C'était vous apprendre... Ne pourriez-vous me les envoyer ? Tout, à l'adresse de mon avocat, m'arrive fidèlement. Si je suis indiscrète, pardonnez-moi I... Je ne puis vous voir, je voudrais vous lire et, s'il se peut, augmenter encore tout le respect et l'estime que je vous ai voués.

Adieu, Monsieur. Je me sens faible, je ne puis écrire; mais ma pensée ne vous quitte pas aussi vite. Je vous laisse avec l'assurance de ma profonde considération. '>^

Prison de Tulle.

MVKIK CAPPELLE A M. PAILLET 2 1 O

Tulle, i«r octobre i84o.

Lorsque j'écrivis à M.Raspail sans me faire forte de votre approbation, je voulais, Monsieur, ne pas mêler votre nom dans une démarche qui pouvait blesser M. Orfila de votre part. La science m'avait froidement jeté un verdict de mort, la science pouvait me sauver, et le cœur qui avait connu les angoisses de la prison devait venir en aide à une pauvre opprimée.

Je vous sais trop noble, Monsieur, pour que vous ayez pu vous croire blessé de quelques mots publiés dans une lettre de M. Raspail. En les lisant, j'ai compris que vous lui étiez étranger, qu'il n'avait jamais entendu vos belles et touchantes paroles ; mais j'ai souffert que l'on doutât de ma providence et je veux vous dire bien haut ma foi et ma gratitude.

Croyez-le, le succcès ne pouvait rien ajouter à tout ce que je vous dois. Quand vous avez, à la face du monde, appuyé mon innocence sur votre honneur, j'ai senti que vous m'aviez rendu l'estime des hommes de cœur et je vous ai béni, au nom de mon pauvre père.

Votre lettre à M. Lachaud m'a remplie de reconnaissance; ce n'est que sous votre égide que j'espère ma réhabilitation, et je mets ma force bien plus en votre conviction que dans mon pourvoi.

sieur. Soignez bien le mal que j'ai uvre santé : j'en suis rPsnnncQKi«

Adieu, MonsK fait à votre pauvre santé ; j'en suis responsable, près de tous les cœurs calomniés et souffrants. Croyez à mon profond respect.

Avec ses yeux perçants de Lynx et sa haute carrure de Gyclope, les membres athlétiques et la maxillaire proéminente dénonçant Tatavisme de quelque colosse antique qui lui faisait porter en plein visaj»"e la marque d'un combat fabuleux dont la générosité fut l'enjeu et la grâce le prix, il paraissait descendre, ainsi taillé en g-éant de force musculaire et de bonté morale, de quelque Polyphème luttant pour Galatée, de quelque infatigable Hercule aux prises avec l'hydre de Lerne. Plus directement né, le 2[\ janvier 1794, des géants de la Révolution, il en avait pris l'âme invaincue dans un corps invincible. Son humble berceau fut Garpentras, qui ne retint que jusqu'à vingt-deux ans cet athlète fait pour d'autres arènes que celles de sa natale et trop pastorale Provence. Le temps de jeter sa barrette de jeune clerc d'église et de professeur de philosophie à la tête de son auditoire scandalisé par une défroque si franchement publique. Et le voici à Paris, cherchant sa place dans la mêlée des libéraux humanitaires, entre un Victor Hugo et un Blanqui pour partager avec l'un sa part de gloire littéraire et avec l'autre l'honneur d'un emprisonnement semblable, au donjon de Doullens,en récompense de leurs luttes communes contre un Napoléon qui ne leur rappelait pas le premier.

2lO CORRESPONDANCE

— Ce jeune homme est à surveiller. Il ira loin ! avait écrit, de sa main, l'Empereur annotant en 1810 une conférence du professeur imberbe sur la bataille d'Austerlitz.

Comment Marie Cappelle, cette Galatée du voile noir, sans autre fortune que celle de ses malheurs naissants, se trouva-t-elle sur le chemin de ce Polyphème sans prétention? Ou mieux, comment cet Hercule, coupeur des têtes de l'injuste Justice qui renaissent de ses exécutions monstrueuses ailleursque dans le marais de Lerneetque dans le maquis des Lois, rencontra-t-il, en i84o, l'accusée de la Cour d'Assises de Tulle, pour lui apporter trop tard l'inutile secours de ses cornues scientifiques et de sa meilleure volonté. Gomment celles-ci vinrent se briser contre les alambics d'une toxicolog"ie officielle, gagnée à une cause juridiquement entendue d'avance et perdue à la fois pour la science et l'équité ? C'est ce qu'expliquera la lettre qu'on va lire, mieux que to*t autre commentaire.

François Raspail au D^ Favre

Paris, le 24 septembre i84o.

Mon cher Docteur, Vous medemandez, par votre lettre du 22 septembre, s'il est vrai que je sois parti pour Tulle, ainsi que la plupart des journaux l'ont annoncé ; ensuite ce que je pense de la partie chimique d'un procès compliqué de tant d'incidents, et qui vient de fixer l'attention de la France etmêmede l'Europe, encore plusque la question d'Orient, que celle des forts détachés et de la réforme électorale.

MARIE CAPPELLE ET FI\AN(;OIS UASPAfL 2I7

La meilleure preuve à vos yeux que j'étais parti, c'est que je ne vous ai pas répondu,

Ma pensée, vous la devinerez à la suite de l'historique de mon voyag-e ; je suis charg-é de la formuler plus explicitement ailleurs.

Quant à l'attention que le public a accordée de préférence à ces forts tristes débats, elle est bien justifiée par l'intérêt des questions morales que cette affaire a soulevées : institutions sociales, jurisprudence, procédure, expertise en g-énéral, tout venait à l'envi proclamer en pleine audience la nécessité d'une de ces réformes dont la réforme électorale n'est qu'un cas particulier et un détail impondérable, au milieu de la masse immense de nos travers sociaux. Je reviens au fait.

Le jeudi 17 septembre, à onze heures du soir, je fus éveillé par le roulement d'une chaise de poste qui s'arrêtait à ma porte : cet événement est si peu ordinaire, dans notre solitude, qu'il était fort présumable que quelque chose d'extraordinaire amenait les voyag'eurs.

En effet, un jeune avocat de Limog-es, dont je n'ai appris le nom qu'à Tulle (tant la rapidité de notre course nous laissait peu le temps de causer), Me Babault- Laribière, était arrivé, de Tulle à Paris, en 36 heures de temps, pour me remettre avec une invitation formelle de M*^ Bac, l'un des défenseurs de M"^« Laffarge (sic), la lettre suivante que je transcris littéralement, au risque de voir mon amour-propre accusé d'un excès de ponctualité à copier.

Je suis innocente et bien malheureuse. Monsieur! Je souffre et f appelle à mon aide votre science, votre cœur.

Des expériences chimiques ni'avaient rendu une partie de cette opinion qui me torture ^ depuis huit mois.

Monsieur Orjlla est arrivé et je suis retombée dans l'abîme» Il 14

J'espère en vous. Monsieur. Prêtez à la pauvre calomniée l'appui de votre science ; venec me sauver ^alors que tout m'abandonne.

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