‹ CorrespondenceChapitre 28 sur 35 · MARIE LAFARGE · texte numérisé non relu

MARIE LAFARGE

Je n'ai bien lu et relu cette lettre qu'aujourd'hui que je la transcris. La première fois,je n'y vis d'abord que ce qu'elle avait d'accablant pour moi ; car la dernière larme d'un accusé, si l'on m'appelle pour la recueillir, me brûle comme le feu.

Et puis, il était si tard, et le procès marchait si vite ! Je suis si peu de chose, et l'accusée ainsi que son savant accusateur occupent dans la société un rang si élevé! Que pou vais-je dire contre le prince de la science, moi homme de rien dans la science et dans la société ? Quel appui pouvais-je prêter à la pauvre calomniée, elle que tout l'empire des grâces de son esprit et d'une amabilité qui fascine n'avait pu défendre contre les inculpations de témoins d'une éducation toute positive ; elle qui, née, pour ainsi dire, si près du berceau royal, était tombée tout à coup si bas, de si haut, comme frappée de cette foudre dont la fatalité semble se réserver tout exprés l'usage, quand elle s'attache après les grandeurs d'ici-bas.

Evidemment on s'était trompé en m'indiquant à M"^e Laffarge comme une planche de salut. Mon nom porte malheur, devant certains tribunaux : mes anciens débats avec l'expert dont le témoignage venait d'accabler M"^*^ Laffarge devaient porter ombrage à l'accusation. Tout indiquait d'avance que j'arriverais trop tard pour rendre hommage à la vérité, sur quelque siège que je l'eusse rencontrée, ou que la Cour ne me permettrait pas même de dire mon avis. Je refusai, en invitant le porteur de cette lettre à s'adresser à un chimiste aussi probe, mais moins en défaveur que moi.

'—Il est trop tard, me fut-il répondu; il faut que

MAniK CAFPELLK ET FRANÇOIS RASI'AII. 2I9

je reparte, avec ou sans vous, dans une ou deux heures.

— Je fis observer que, jusqu'à présent, je n'avais été invoqué que par la défense du pauvre.

— M™^' Laffarge me fut-il répondu, ne possède plus rien sur la terre que Taffection de ses nombreux amis.

— Mais peut-être il se trouvera que je n'aurai rien à objecter contre la valeur de la dernière expertise.

— En voici les résultats.

Je les lus à la hâte et je déclarai en terminant à M. Babault-Laribièreque, si le rapport était ainsi conçu, il était impossible que les experts de Limog-es n'en signalassent pas les vices exorbitants à la justice.

— MM. les experts de Limoges, pour des raisons à vous connues, préfèrent que vous vous chargiez de ce soin. Si vous ne venez pas, elle est condamnée; et si vous venez, il y a mille chances contre une qu'elle sera acquittée. Le jury semble n'attendre qu'une réfutation de ce rapport, qui resterait comme pièce juridique s'il n'était pas contredit. Votre refus vous rendrait donc coupable d'une erreur judiciaire. Voyez, Monsieur, s'il vous est permis de retarder notre mission ; un retard équivaut à un refus.

A deux heures du matin, vendredi,! 8 septembre, nous brûlions le pavé sur la route d'Orléans.

A quatre heures i/2, le samedi 19^ je demandai à mon compagnon de voyage, grâce, et en grâce. Nous traversions Limoges; le cerveau me bondissait dans le crâne; la fièvre me brûlait l'estomac. Nous descendîmes un instant.

Le soir, à 9, à 10 heures, nous arrêtions les conducteurs de diligence, qui nous répondaient: — Acquittée; on ne saurait s'imaginer, si ce n'est dans notre position, la puissance d'effet de cette nouvelle.

A 1 1 heures et demie tous les habitants de l'hôtel où nous venions de débarquer, à Tulle, se ruaient, les larmes aux yeux (c'est à la lettre), pour accabler mon triomphant compag-non de vojag-e de ce reproche qui le g-laçatout à coup d'épouvante et de désespoir: — Malheureux,vous V avez tuée!... Condamnée aux travaux forcés à perpétuité f... Elle a compté Jusqu'aux minutes, Jusqu'aux secondes; la dernière a sonné par cet arrêt, pire quun arrêt de mort. Ne vous en consolez Jamais, c'est votre faute.

Pauvre jeune homme! A-t-il souffert de ce reproche? Mais qu'y faire? Ses amis n'auraient pas compris la réponse. Nous venions de parcourir cent ving-t lieues en 44 heures, par une bonne moitié de chemins de montag-nes et par un temps affreux. Il nous a fallu bien des instants pour rendre cette difficulté intelligible à nos hôtes.

Reparti de Tulle le lundi à midi, je suis de retour à Paris aujourd'hui 24, à sept heures du matin. Je recueille mes souvenirs; il me semble recueillir un rêve, où tout ce que j'avais dans mon esprit avant mon départ de Paris se dérange et se déplace, où rien de ce que j'ai vu ne peut s'emboîter dans ce que j'avais entendu et lu avant de partir. Je ne crois pas sortir de la spécialité de votre Journal, en vous détaillant tout mon rêve; c'est de la science que je fais en narrant ces circonstances accessoires, car la science se trouve partout où il se présente une difficulté à éclaircir.

Marie Gappelle me fit demander, le lendemain matin. La permission ne m'en fut pas refusée ; chacun dans le Palais de Justice, portier et g-eôlier, paraissait franchement s'intéresser à son sort. Sa famille ne la quittait pas d'une minute; des visages bienveillants circulaient autour du Palais, pour en savoir des nouvelles. Je ne

manquai pas d'introducteurs. Je fus conduit, de mains en mains, jusqu'à la porte de son cabanon, sur le palier duquel je fis un instant antichambre; il se passait dans l'intérieur une de ces scènes attendrissantes, dont j'ai eu l'occasion d'être si souvent témoin dans ma vie de prisonnier. Marie Cappelle désirait me parler seule à seul, et, n'ayant là à sa disposition qu'une chambre, force était bien de congédier sa famille et même sa sœur chérie^ pour me servir de ses expressions. J'aurais désiré, moi, dire devant tous ce que j'avais à lui dire ; mais la volonté d'une condamnée est la volonté sacrée de l'article de mort : on s'y soumet sans émettre la moindre réflexion contraire.

Je la trouvai malade, dans son lit, derrière deux rideaux de toile à carreaux bleus et blancs, qui servent à couper sa chambre en deux pièces, dont la première est occupée par celle qui la servait dans le temps de sa prospérité, et qui n'a pas voulu la quitter prisonnière et sans res sources. L'exemple de fidélité au malheur, que donne à tout le pays cette bonne fille, semble avoir porté bonheur à Marie Cappelle; elle a perdu fort peu d'amis dans son infortune. Que Dieu lui conserve un brin de santé ! car elle a dans l'âme et dans l'esprit de quoi se réhabiliter, seule même et abandonnée, auprès de l'opinion publique qu'elle m'a paru jalousede reconquérir,encore plus vivement que sa liberté.

J'étais ému, (à monâg-e et ayant une petite fille à élever, mon émotion n'est pas suspecte). Je fis tous mes efforts pour rester froid, comme un chimiste, et je terminai mon entrevue par quelques mots relatifs au sentiment religieux que Marie Cappelle me semble posséder sans exagération et sans hypocrisie. Ses amis intimes m'ont confirmé dans cette opinion.

Les larmes suffoquaient la malade, je dus me reli-

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rcr. Elle m'a fait dire dans la joamée que ma risite lai avait reoda l'espoir qu'elle crojait aroirperda depuis la veille et avait ajouté une consolation de pins aax eooao-

lations que lui prodiguent ses amis.

En sortant du palais de justice, étourdi et ébloui, tel qu'on sort presque toujours de la visite d'un prisonnier, je me demandais si c était bien. M»* Laffarare à qui je venais de parler; et maintenant, à 120 lieues de distance, ce mot-là a de la peine à me revenir dans l'esprit, il me semble encore que je n'ai eu devant les veux que Marie Cappelle.

M™^ Laffarsre, telle que je l'ai vue sur son s-rabat de prison, est une femme que la douleur dévore, sans trop avoir altéré la régularité des formes qui durent en faire une belle jeune fille, lorsqu'elle jouissait de sa fortune et de sa santé. Sans l'animation de sa physionomie, on s'apercevrait que ses traits manquent un peu de régTilarité : on n'en a pas le temps, car l'expression ne tarde pas à venir efiFacer ce léger défaut d'harmonie; et son regard, tel qu'on le devine à travers ses larmes, n'a rien perdu de cette magie qui paraît avoir tant fasciné de fois ses amis, comme ses ennemis. On ne cite plus. dans toute la salle d'audience, que M. l'avocat srénéral qui soit resté durement sévère envers M^^ Laffarge. Il paraît pourtant que ce magistrat, qui vient de donner à celte épreuve des gages d'une aussi sauvage intégrité, se faisait en cela une grande violence; car, au prononcé de la peine, l'homme a chez lui repris la place du juge : on l'a vu attendri.

Le teint de M^^^ Laffarare n'est pas livide, il est pâle ; ses cheveux noirs en bandeau, et sa coiflPe de nuit, de calicot ordinaire,me rappelaient à la lettre la mise officielle des prisonnières de Versailles, qui venaient si souvent sous ma fenêtre me remercier de quelques bons services,

en chantant et en dansant, comme on chante et comme on danse sous les yeux des g-uichetiers.

M°^^ LafFarg-e, dans sa prison, n'est plus que la fille du peuple, abandonnée des hommes entre les mains de la loi. Je n'étais point dépaysé en sa présence. Ses amis m'ont assuré que, depuis sa captivité, elle est toujours de même, et qu'avant elle avait le même goût de la simplicité.

Sa conversation, douce et caressante, conserve dans le malheur et dans l'humiliation ce reflet de bouté et ce je ne sais quoi d'harmonieux et de sympathique qui rendait Marie Cappelle si intéressante à l'époque de sa prospérité. Il est difficile de rencontrer une femme du monde qui sache mieux se placer au niveau des personnes qui lui parlentetne mettre, dans ses réponses, que juste la somme d'esprit dont fait preuve son interlocuteur. Elle cherche à plaire à tous et jamais à effacer personne. Elle cause de toutes choses avec le même intérêt et le même avantag-e. Elle est d'une force supérieure sur le piano ; douée d'un beau timbre de voix, elle chante avec une rare méthode. Elle connaît plus d'une science, explique et traduit Gœtheà livre ouvert, possède plusieurs langues, improvise les vers italiens avec autant de grâce et de pureté de style que les vers français. Marie Cappelle était une plante exotique, au sein des bonnes et simples vertus de ménag-e de l'éducation Limousine: elle y a trouvé la mort.

J'ai reçu à Tulle des politesses, de la part de la classe riche comme de la classe pauvre; car, dans ce pays de montagnes de granit, il n'existe ni classe aisée ni mendiants. J'ai été invité à une table autour de laquelle se rang-eaientde riches propriétaires, des médecins, des jurés siég-eants, et mêmedes jurés récusés par la défense, des mag-istrats, des légitimistes d'un certain rang-, des

républicains d'une belle et bonne fortune, des justemilieux indépendants, enfin des vieillards et des jeunes gens. Je ne dissimulerai pas ma pensée; avant de connaître tous ces messieurs et d'après les bruits répandus dans les journaux, je me suis cru un instant au milieu d'bommes partiaux, tant à moi qui venais de si loin l'expression des sentiments que professait cette société pour M^^^ Laffarg-e était forte et prononcée, même après la condamnation. Dans trois repas consécutifs, et toujours avec de nouveaux visag-es, j'ai toujours été témoin de la même unanimité dans une sympathie qui, à la suite du rapport des experts de Limoges, avait fini par g-ag-ner toute la salle. Ceci est un fait constaté par les journaux.

Je ne vous parlerai pas des circonstances qui tiennent à la partie morale de cette cause, laquelle vient de se terminer devant la Cour d'Assises de la Corrèze ; je n'ai nullement mission ici d'en parler. Mais, que Marie Cappelle fût coupable ou non, après avoir lu le rapport chimique qui est reg'ardé comme la cause immédiate de sa condamnation, il ne m'était plus permis de ne pas me rendre à Tulle ; car il ne faut pas habituer les jurés à condamner, même un coupable, sur une fausse donnée., A la même donnée, un innocent peut tôt ou lard sej trouver pris.

J'arrive à la question chimique, qui fait le principal but des renseig"nements que je désire transmettre au public, par la voie de la presse scientifique.

J'avais lu les journaux : j'ai cherché à voir les choses et à consulter les personnes. Je possède à cet ég-ard des renseig^nements précieux, mais pénibles à révéler. Je ne les garderai pas pour moi seul, dans la crainte de me compromettre ; je vais vous en transmettre une partie, pour me consacrer ensuite au soin de les dévelop-

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per plus amplement, dans Tintérêt de la science et dans celui de la défense des innocents à venir. J'ai le droit de publier la déposition que i'aurais faite dans les mêmes termes ; l'arrêt n'est pas irrévocable, et, s'il est cassé, la vérité se fera peut-être jour par une autre voie.

Marie Cappelle avait confié, dès le principe, sa défense à M*^ Bac. Des raisons que je ne dois pas divulg-uer, mais qui font honneur à la générosité de ce jeune et éloquent avocat de province, le déterminèrent à céder la place tout entière à M" Paillet. M® Bac est en même temps un publiciste fort avancé dans les idées du prog-rès, un orateur d'une puissante élocution,un avocat d'une grande adresse et dont les ressources croissent avec la difficulté du sujet. Ce ne serait pas lui qui plaiderait une cause infamante avec les formes sèches et compassées de la cause du mur mitoyen. Une circonstance toute personnelle l'a ramené dans l'arène de ce procès ; la nécessité que lui imposait une allusion offensante de l'accusation aurait été un excellent tour d'adresse de sa part, si M® Bac l'avait provoquée. On ne saurait s'imag^iner tout ce que la réhabilitation de Marie Cappelle a g'ag-né au retour de ce brave jeune homme qui, pour ne pas étouffer d'émotion et de regrets dans la salle, avait pris le parti de s'absenter et d'aller respirer un autre air dans de plus lointaines montag-nes. Je le répète, crainte qu'on ne dénature ma pensée en cherchant à déchirer le voile que je n'ai pas mission de soulever ici, le dévouement de Me Bac à Marie Cappelle n'avait pas de plus intrépides défenseurs que les nombreux amis de l'accusée, et la détermination qu'il avait prise de s'éloigner a dû n'être vue avec plaisir que par les seuls accusateurs de cette dame.

A peine M. l'avocat général avait-il manifesté Tinten-

tien de faire venir M. Orfila à Tulle, que Marie Cappelle proposa à la défense de me faire appeler en même temps pour surveiller, en son nom, les opérations chimiques. Je tiens d'une source authentique que d'abord la Cour mit à Técart M. Orfila, comme ayant déjà donné un avis favorable à Marie Cappelle dans la première lettre qui ait été lue par M® Paillet. Cependant M. l'avocat g-énéral l'emporta, et M. Orfila fut mandé, ainsi que MM. Deverg-ie et Chevalier. On n'a pas su m'expliquer comment ces deux derniers experts ont été remplacés par M. Bussy et surtout par M. Oliivier (d'Ang-ers), qui, de sa profession, est totalement étrang^er à ces sortes d'expertises. Quant à moi, je dois le dire, je fus biffé de la liste, à l'unanimité.

Depuis ce moment. Me Bac et M""® Laffarg-e n'ont pas laissé passer un seul jour sans inviter M® Paillet à m'appeler et à me faire entendre. M® Paillet a toujours menacé de se retirer de la défense, si mon nom même était prononcé devant la Cour. On conçoit que la retraite de M® Paillet eût été l'arrêt de mort de Marie Cappelle; on n'eût pas manqué en effet de l'attribuer à toute autre conviction qu'à celle de mon inaptitude et du peu de sympathie que mon nom inspire aux tribunaux. Et puis enfin, M^ Paillet est l'avocat de M. Orfila en plus d'une affaire; sa position personnelle eût été difficile dans ces débats chimiques. Il ne faut pas exiger des hommes plus qu'ils ne peuvent accorder. Chacun chez soi, chacun pour soi. Les accusés sont chez les autres.

Ce ne fut que sur un mot surpris dans une conversation intime et extra-judiciaire de deux ou trois jurés, que Marie Cappelle et M* Bac prirent la résolution de me mander à la hâte et à l'insu de qui que ce fût, dans le but de me faire entendre, en vertu du pouvoir discrétionnaire de M. le président.

MARIE CAl'PELLE ET FRANÇOIS RASPAIL 227

Il leur était revenu, en effet, que MM. les jurés, hommes probes et de bonne réputation dans le pays, s'ima- «•inaient qu'on les accuserait de s'être laissé corrompre, s'ils acquittaient à la suite du rapport de M. Orfila, lequel n'était contesté par personne. « Qu'on nous prouve, disaient-ils, que cet homme se trompe, et dès ce moment l'acquittement est à peu près certain. » De tout ce que j'avance, je puis donner la preuve.

Le plus ei^rand secret fut gardé par M« Bac sur la résolution désespérée de Marie Gappelle ; et cependant trente-six heures après le départ de M^ Ba baud, le Parquet et la Cour étaientinstruits de mon départ de Paris, et M. Orfila demandait instamment son cong-é; et M. le Président, avant de se décider à l'accorder, adressait injonction sur injonction à la défense pour connaître à cet égard ses intentions. La défense intime de M"^® Laffarge, qui n'a pas le télégraphe à son service, gardait prudemment le silence et s'impatientait de mon retard ; elle avait compté sur un trajet de trente-six heures. La voiture avait cassé en route; nous arrivâmes huit heures trop tard; les débats avaient marché au pas de course, pendant la durée de cet achoppement.

Il est une révélation que je puis faire dans cette lettre; elle me vient de M°^^ Laffarge elle-même; elle m'a assuré que M. Orfila l'avait invitée, par un message, à ne pas permettre que je parle, sans quoi il ne répondait plus d'un acquittement; car, dans le cas où je parlerais, il se verrait, lui, forcé de dire son dernier mot.

Ce talent d'intimidation, M. l'expert assermenté près du Parquet en a donné plus d'une preuve, en remplissant la mission qui lui était confiée. Je le tiens d'un des experts lui-même et il ne me contredira pas. Pendant qu'on attendait avec anxiété le résultat de cette combustion en masse qui infectait la salle d'audience, ainsi que

pendant un repas de ving^t-cinq personnes, auquel assistaient les experts et M. le président de la Cour d'assises, M. Orfila revient, à plusieurs reprises, sur le mérite de ceux que le hasard ou une mission lég^ale avaient pu amener contradictoirement avec lui à la barre du même tribunal,

A ses yeux, M. Deverg-ie était un ignare dont les assertions induisaient journellement en erreur l'expertise.

M. Couerbe était un menteur, pour s'être attribué la découverte de l'arsenic dans les os; cette découverte revenait en propre et exclusivement à lui seul, M. Orfila.

M. Roguetta n'avait qu'à prendre g^arde : au premier mot qu'il apporterait encore, il se verrait impitoyablement chassé de Paris, en sa qualité d'étranger non réfug-ié.

Je ne manquai pas d'avoir ma part de ce g-âteau épicé de sel baléare. On n'a pas voulu m'y laisser g-oûter : on n'aime pas, en général, traduire en l'ace, même en bon français, les coups de boutoir d'un prince; on les laisse deviner. J'ai seulement compris que les moins dures des vérités qui échappaient à la verve du vainqueur de l'expertise étaient que j'apportais dans mes rapports autant de mauvaise foi que d'ig^norance : « Seulement, ajoutait M. Orfila, on ne saurait le lui contester, il s'exprime avec une certaine facilité, et c'est pourquoi il importe de ne jamais lui accorder la parole dans une discussion légale. »

Je vous fais confidence de tous ces faits, avec d'autant moins de crainte d'être démenti qu'ils vont être tous portés à la connaissance de la Cour de cassation.

Car évidemment tous ces propos étaient autant de moyens d'intimidation contre les experts de province; quoique cependant je pense qu'en cela M. Orfila péchait plus par inexpérience et par suite d'une fièvre d'amour-

propre, que par mauvaise intention. Pour ma part, je lui pardonne ainsi que je l'ai toujours fait; mais mon pardon serait un homicide, s'il allait jusqu'à compromettre, par un silence, l'honneur et la liberté d'un accusé.

Il s'est certainement passé d'autres choses plus étranges en chimie dans le cours de l'expertise de M. Orfila, à laquelle assistaient, sans mot dire, les premiers experts, les experts du pays.

J'ai vu au Greffe les trois assiettes obtenues par M. Orfila; j'en ai pris la description et même la mesure, et puis j'ai consulté quelques experts sur la manière dont on avait opéré.

Les deux premières assiettes obtenues l'ont été par l'acide nitrique; mais les tacJies qu'elles renferment sont si peu caractérisées et si petites, elles ont donné aux réactifs des indications si équivoques, que je me g-arderais bien de prononcer qu'elles soient des taches d'arsenic. Elles ne sont ni pondérables ni déterminables. Je dirai là-dessus ultérieurement mon dernier mot.

Une condamnation d'après ces deux assiettes seules serait une fatalité déplorable ; et tôt ou tard la justice ne manquerait pas d'éprouver des regrets bien amers, pour avoir prêté l'oreille à un aussi faux système.

Quant à la troisième assiette, à la vue et d'après les renseignements analytiques que j'ai puisés dans la conviction des experts du pays, je dois déclarer que l'on peut prononcer que les taches qui la couvrent sont de nature arsenicale. Mais ne préjugez pas trop vite ; j'ai de bien graves choses à révéler à ce sujet.

Les taches des deux premières assiettes sont petites, d'un jaune qui tient du gris ; chacune d'elles n'est qu'un souffle.

Les taches de la troisième sont larges et gorge-de-

pigeon, bleues et miroitantes sur le centre, jaune-violettes sur le bord. Mais écoutez bien elles n'ont été

ainsi obtenues que par l'emploi du nitrate de potasse que M. Or fila avait eu la précaution d'apporter de Paris. Sur l'observation que lui en firent les experts, notamment ceux de Limog'es, — à savoir que ce nitrate de potasse n'était peut-être pas pur, — M. Orfila répondit qu'il en avait constaté la pureté. Mais comme MM. les chimistes insistaient et demandaient à en opérer l'analyse, M. Orfila, poussé jusque dans ses derniers retranchements, avoua que, si cette expérience leur paraissait douteuse^ il était disposé à l'abandonner.

— Alors, répond M. Bussy, il faudrait aussi abandonner les deux premières assiettes ; car, à elles seules, elles ne sauraient constituer la base d'une accusation d'empoisonnement.

Dans le rapport de M. Orfila, vous ne trouverez rien de tout cela ; mais de tout cela, j'en ai la preuve orale. Qu'il ose me démentir lég'alement ! Ces aveux ont para aux auditeurs si g-raves et si extraordinaires que j'ai été autorisé à les publier.

Je disà MM. les chimistes, de qui je tiens ces révélations, qu'il fallait pousser plus loin notre enquête, et je demandai à ces messieurs où il me serait loisible d'éprouver les réactifs laissés à Tulle par M. Orfila, et d'en faire l'analyse, assisté d'un officier judiciaire.

Voici ce qui m'a été répondu : « Orfila a laissé entre les mains de M. Bories, pharmacien, tous ses réactifs, à l'exception de

(( sa potasse^

« son zinCy

« et le nitrate de potasse au moyen duquel il a obtenu les taches de la troisième assiette.

MARIE CAVPELLE ET FRANÇOIS RASPAIL jSl

« Ces trois réactifs ne valaient pas 5o centimes. Il a positivennent refusé de nous en faire cadeau !!! »

Quand l'accusation fulmine contre la défense, on Técoute. Pourquoi fermerait-on la bouche à la défense, quand elle sig-nale un vice de forme dans les procédés de l'accusation ?

Eh bien ! je veux et je prétends, au nom de la loi, qu'on m'écoute ; et la justice m'écoutera si l'arrêt est cas^é, et l'opinion publique m'approuvera en tout état de cause. J'aurai rempli mon devoir, au risque de toutes les tribulations dont on paie un devoir accompli dans nos Institutions actuelles. Que m'importe ! Mon sommeil, à moi, ne sera troublé par aucun fantôme charg-é de fers, ni stig-matisé à toujours par un nitrate de potasse suspect de mensonge.

Voulez-vous que je vous rende toute ma pensée ? Supposez que, dans l'intérêt de la défense, j'eusse suivi le procédé de M. Orfila, que, traitant la foule des réactifs provenant des pharmacies du pays, de ce joli mot de foule ignorante, qui lui est échappé dans une autre occasion, j'eusse apporté tout exprès de Paris le nitrate de potasse, seul habile à faire trouver du poison là où nul autre n'en aurait décelé un atome, qu'aurait dit Monsieur l'avocat général ! Le voici :

« Nous requérons delà Cour que l'expert de la défense dépose, séance tenante, le flacon de nitrate de potasse qu'il a rapporté de Paris, à l'effet de le soumettre au contrôle des experts entendus dans cette enceinte. »

Et, si j'avais refusé d'obtempérer aux conclusions, qu'aurait ajouté l'accusation?

Elle aurait demandé acte de mon refus d'insertion au procès-verbal, à l'effet de pouvoir exercer, s'il y avait lieu, des poursuites contre moi, en qualité de suspect de faux témoignag-e.

Personne ne contestera la justesse de ces suppositions.

Rien de semblable n'a été suivi à l'égard de M.Orfila; et sur cette opération, qu'on dirait suspecte de ma part, qu'on a acceptée sans observation de la part de M. Orfila, Marie Cappelle a dû être vouée à V infamie!

Le jury a cru que l'impondérable quantité d'arsenic qui s'étalait sur ces assiettes si^-nifiait nécessairement un empoisonnement par Tarsenic : une quantité que M. Orfila a évaluée à un demi-millig-ramme et que j'estime, moi, à moins d'un centième de millig-ramme.

Or, si le jury avait pu comprendre, d'abord, que cette quantité était trop minime pour sig-nifier un empoisonnement, ensuite que cette quantité pouvait provenir du réactif apporté tout exprès de Paris par l'expert de l'accusation elle-même, le jury n'aurait pu condamner Marie Cappelle comme coupable d'empoisonnement par l'arsenic : car toutes les probabilités morales disparaissent devant l'absence du corps du délit.

Je ne vous donne là que le résumé de ce que je suis chargé officiellement par la défense actuelle de M"ie Laffarg-e de présenter à la Cour suprême, dans la spécialité de ma mission.

Mais j'ai cru qu'il était convenable de répondre dans votre feuille, atout ce dont M. Orfila sait, avec tant de puissance d'influence, obtenir l'insertion dans les journaux politiques, condamnés par leur position à travestir les faits qui nous concernent et les paroles que nous émettons. Je leurlaisse toute latitude à cet égard, en ce moment ; mais ils ne me refuseront pas le droit de me défendre par avance ; et, s'ils me le refusent, ce droit, je le prends.

« Je ne veux pas, leur dirai-je, entendez-vous bien, que le hasard des causes inconnues reproduise désormais, en

dépit du zèle et de la prudence de tous les experts... y compris M. Orfila!... le tour de gobelet, qui vient d'escamoter l'acquittement de Marie Cappella, à Tulle. »

Voilà, mon cher Fabre, mon dernier mot, le seul que je puisse dire maintenant sans vous compromettre ; car, depuis que j'ai étudié le dénouement de cette inintellig-ible affaire, je vois, en toutes choses, matière à condamnation.Vous me délivrerez de mon idée fixe, en insérant cette lettre ; car il me sera démontré, je pense, qu'à l'aide certaines formes mon nom ne portera pas toujours malheur. Je ne répondrai aux démentis qui pourraient vous survenir que dans le Mémoire que je rédig-e.

Et je finis, en faisant des vœux pour que Dieu protège l'innocence contre certains tours... de force de la science invoquée devant la Cour.

Excusez mon griffonnag-e, le temps me presse; et ce voyag-e m'a fait voir tant de choses insolites que je ne sais plus comment les coordonner dans mes souvenirs.

Tout à vous,

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