F.-V. RASPAIL
Ainsi vaincu avant d'avoir rien essayé pour sa nouvelle héroïne, — car Raspail, loin de s'être fait fort d'extraire de l'arsenic (c du fauteuil même du Président», ne comparut pas même devant les Assises de Tujle, — l'ami de cette malheureuse, condamnée sans preuve, la laissa au désespoir inexorable de sa prison perpétuelle, pour écrire aussitôt la lettre qu'on vient de lire et dont la page de leurs adieux sans espoir restera comme une des plus poignantes qu'ait pu jamais signer un homme impuissamment généreux devant une femme impitoyablement sacrifiée. Ni Homère chantant les malheurs des cent filles d'Hécube et de Priam, ni Euripide tragifiant le sort d'Iphigénie,ni aucun des poètes antiques pleurant
sur Niobé les larmes du Sipyle ou l'abandon d'Ariane dans les solitudes inabordables de Naxos, n'en composèrent de plus impressionnantes.
La reconnaissance est le prix que savent payer les malheureux, qui n'ont plus d'autre richesse en ce monde. Celle que la prisonnière de Montpellier sut contracter envers son inutile défenseur se traduisit, au cours de cette longue détention, par des lettres où l'âme de Marie Gappelle vibra. Mais quel est le cristal qui gémit sans fin, ou l'airain qui se plaint sans cesse? Ces lettres, d'abord fréquentes, finirent par s'arrêter, impuissantes à consoler, de part et d'autre, une irrémédiable douleur. Le souvenir silencieux prit la place des inutiles paroles et, dans les luttes de l'injustice humaine dont Raspail continuait à se faire l'infatigable partenaire, l'image de M™^ Lafarge resta au prisonnier des forteresses de Vincennes et de Doullens, comme celle de la Douleur que les Anciens conservaient voilée aux lares familiers qu'elle ne quitterait plus : Dolori sacrum!
Ces chères reliques posthumes de la retraite que Raspail s'était faite dans son Ermitage d'Arcueil, après un demi-siècle de luttes incessantes, trahirent, un jour, la vigilance du maître qui s'en était fait un trésor. Pendant l'invasion de 1870, des officiers allemands firent de cette maison leur campement, et leur curiosité de ses archives dont il ne resta plus rien, après eux. Quelques fragments de ces reliques perdues, nous les avons recueillis à la Bibliothèque de Versailles, et nous les déposons respectueusement dans ce livre pour que les héritiers du généreux Raspail y trouvent, de la part de Marie Gappelle, les restes d'une affection que la reconnaissance consacra et d'un souvenir qui saurait survivre à la tombe.
Tulle, i«i" octobre i84o.
J'ai lu avec une grande reconnaissance , Monsieur, les pages éloquentes que vous avez consacrées à la réhabililalion de la pauvre prisonnière ; et il m'est bien précieux de joindre à la conviction de votre science celle si touchante de votre cœur. Quelques lignes seulement m'Ont fait souffrir ; je veux vous le dire franchement, afin d'ôter à votre pensée d'injustes préventions.
Vous n'avez pas vu M.Paillet et j'en suis désolée; car vous auriez compris qu'à côté des opinions qui pouvaient vous faire étrangers l'un à l'autre, il y avait un caractère, une loyauté, qui devaient vous rendre frères. Je n'ai pas seulement trouvé en lui une belle éloquence, mais bien aussi un noble dévouement ; et je lui dois de sages conseils pour ma défense, de tristes larmes pour mon malheur. Oh ! je vous en prie. Monsieur, ne vous séparez pas de ce puissant appui démon innocence. Laissez-moi m'appuyer sur deux vaillants champions, sur deux nobles cœurs. Dieu vous le rendra, et votre jeune fille sera la joie et l'org-ueil de votre avenir.
Adieu, Monsieur. J'attends avec bien de l'impatience votre Mémoire. Forte de mon innocence et de votre participation, j'ose espérer encore.
Recevez l'assurance de ma parfaite considération.
MARIE GAPPELLE.
ir
Requête présentée^ le ^4 juillel iS^iy à Messieurs les Président et Juges près le tribunal civil de Tulle. (Rédaction de François Raspail et du D"" Manceau.)
Madame Marie Cappella, veuve LafTarge {sic)^ détenue à la maison de justice de Tulle, a l'honneur de vous exposer ce qui suit :
Un arrêt de la Cour d'assises de la Corrèze, à la date du 19 septembre dernier, l'a condamnée à la peine des travaux forcés à perpétuité, comme coupable d'empoisonnement sur la personne de son mari.
Aux débats et durant l'instruction, de nombreux témoins ont été entendus, et les efforts de l'accusation ont voulu surtout établir : que Marie Cappelle avait eu en sa possession une quantité énorme d'arsenic, dont elle ne pouvait justifier l'emploi et qu'on trouvait répandu, à profusion, dans les vases destinés au service de M. Laffarge.
Le témoin principal de l'accusation était assurément celui qui venait déposer de la remise d'un énorme paquet d'arsenic à l'accusée; or, on trouve dans la déposition du sieur Denis Barbier, commis de forges au Glandier, une déclaration qui peut être résumée ainsi :
« J'achetai, par les ordres de Marie Cappelle,
quelques jours avant le décès de M. Lafïar^e, de Tarsenic à Brives (environ 63 grammes), et je remis à elle-même, à mon retour au Glandier, le paquet qui reîifermait cet arsenic. »
Qu'était devenue cette masse énorme de poison ? L'accusation interrogeait Marie Cappelle sur l'emploi qu'elle en avait fait ; elle répondait qu'elle avait confié le paquet à son valet de chambre, pour faire de la mort-aux-rats. Celui-ci, interpellé à son tour, fut forcé de convenir : qu'il n'avait pas préparé la mort-aux-rats ordonnée par sa maîtresse et que, effrayé des conséquences graves que pouvait avoir la découverte de ce paquet, il l'avait enfoui dans le jardin. On rechercha au lieu indiqué par le valet de chambre, et on découvrit alors un paquet de poudre blanche, qu'on reconnut être non plus de l'arsenic, mais du bicarbonate de soude.
Alors l'accusation formula contre Marie Cappelle ses deux plus puissants arguments :
1. Marie Cappelle a eu en sa possession une quantité considérable d'arsenic, suffisante pour être répandue dans plusieurs vases ;
2. Marie Cappelle n'a pas remis à son valet de chambre, comme elle le prétendait, le paquet d'arsenic ; et la substitution qu'elle en a faite indique suffisamment une intention criminelle.
On ne saurait nier que ce furent là les points importants de l'accusation. La défense de Marie Cappelle ne put en triompher, et une condamnation fut prononcée.
Mais, durant les débats, il s'était révélé des faits
bien étranges, et la haine qu'avaient témoignée les plus importants témoins rendait leur déposition suspecte et laissait entrevoir un intérêt à la perte de l'accusée.
Marie Gappelle subissait sa peine avec une courageuse résignation, attendant de l'avenir la vérité de son innocence, lorsque des révélations inattendues lui ont porté une espérance.
Elle a appris que le sieur Denis Barbier ne lui avait pas remis le paquet d'arsenic acheté par ses ordres et que c'était lui, et lui seul, qui s'était rendu coupable de la substitution dont on accusait Marie Gappelle.
Une telle allégation a dû éveiller toute la sollicitude de la défense de Marie Gappelle. Sa plus éclatante justification est évidemment dans ce fait ; car, si ce n'est pas elle qui a versé dans les vases du Glandier l'arsenic qu'on y a découvert, elle est innocente du crime qu'on lui reproche ; et la seule main criminelle doit être celle qui a semé ainsi^ dans le mystère, un poison qui devait infailliblement être pris par le malade.
Aussi tous les renseignements ont-ils été recueillis dans l'intérêt de Marie Gappelle. Des dépositions affirmatives ne laissent plus aucun doute sur le mensonge criminel de Denis Barbier ; et on a su que ses aveux eux-mêmes venaient confirmer l'accusation qu'on porte contre lui. En effet :
Denis, s'étant trouvé à Lubersac, petite ville voisine du Glandier, avait avoué, en présence de M. et M*"*^ La Victoire, de Lubersac, et de M. Bellet,
d'AIlevac, des faits d'une immense gravité. II avait dit, au milieu d'invectives proférées contre Marie Cappelle : « Qu'il s'était bien gardé de lui remettre le paquet d'arsenic acheté par ses ordres ; qu'il avait la conviction qu'elle voulait empoisonner son mari. »
Les témoins qui ont entendu ces propos les oni rapportés à différentes personnes très honorables ; entre autres : MM. More! fils, Martinié, Deylac, avocat, Devaine^ de Lasleyrie (percepteur), etc., qui en déposeront.
Le faux témoig-nag-e de Denis Barbier paraissait constant, lorsqu'une circonstance particulière est venue lui donner plus de certitude encore. Le sieur Maynaux,ami de Denis, associé de la famille Lafarg-e, fut rencontré dans un hôtel de la ville de Brives par MM. Pastérieux, docteur en médecine, et Angelby, propriétaire. La conversation s'engagea sur le procès Lafarge, et ce fut alors qu'interrogé le sieur Maynaux répondit : « Oui, Denis n'a pas remis V arsenic à Marie Cappelle, et nous sommes bienheureux qu'on ne l'ait pas appris plus tôt, car elle aurait été certainement acquittée, »
Ces diverses circonstances et révélations ne permettent donc plus de douter du faux témoignage de Denis Barbier. Son intérêt à cet infâme mensonge pourra s'expliquer facilement. Constatons seulement ici que les débats ont fait connaître le cynisme effrayant et l'immoralité profonde de cet homme et qu'il nous suffise, aujourd'hui, de placer, à côté du faux témoignage qui a perdu Marie
24o CORRESPONDANCE
Gappelle, les révélations faites devant la Cour d'assises.
N'est-ce pas Denis qui, deux mois avant la maladie de Lafarg-e, allait annonçant partout qu'il mourrait empoisonné, victime de sa jeune femme?... Qui lui avait donné cette prescience ?
N'est-ce pas encore Denis qui, le premier, durant la maladie, résistait à l'opinion des médecins, parlait d'empoisonnement, accusait Marie Cappelle?... Gomment était-il si bien informé ?
Et, enfin, n'est-ce pas encore lui qui, durant l'absence de Lafarge, a fait des vojag-es mystérieux qu'il n'a pu expliquer ? Par une fatalité inouïe, ne s'est-il pas trouvé à Paris, à l'époque où les gâteaux de Marie Gappelley sont parvenus; et cette présence ne paraît-elle pas expliquer la substitution de ces gâteaux, inexplicable jusqu'ici ?
Denis Barbier avait voulu la condamnation de Marie Cappelle ; ses mensonges et ses accusations anticipées l'ont obtenue ; et Marie Gappelle a le droit de le poursuivre à son tour, pour obtenir réparation de l'éternelc bâtiment qui lui a été infligé. Elle va demander à faire preuve des faux témoignages de Denis, ce n'est qu'ainsi qu'elle peut se justifier de l'épouvantable forfait que la loi lui reproche.
La peine qu'elle a encourue emportant la mort civile, Marie Gappelle ne peut, aux termes de l'article 25, I 6, du Gode civil, procéder en justice sans l'assistance d'un curateur spécial, et elle s'adresse
vous, Messieurs, afin d'obtenir la nomination de
j MARIE C APPELLE ET FRANÇOIS RASPAIL 2^1
! ce curateur et d'intenter devant votre tribunal, contre le sieur Denis Barbier, une action en dommages-intérêts pour le faux témoignage qu'il a porté contre elle. Et vous ferez justice.
1^ Signé : marie g appelle.
Tulle, le 24 juin i84i.
Marie C appelle à F. V. Rasuail.
En prison, 28 janvier i848.
Les juges avaient prononcé ! Innocente,
j'étais déclarée coupable. Déjà, je ne vivais plus que pour me survivre et souffrir : déjà, je me sentais morte dans mes espérances, dans ma jeunesse, dans ma liberté, dans mon bonheur. Quelles tortures !... Tout croulait dans mon cœur comme dans ma maison. Le vide... la nuit se faisant autour de moi, je ne retrouvais plus Dieu ! Soudain la porte de ma prison s'ouvre, un nom est prononcé... Votre calme et profond regard venait de se fixer sur le mien, vous me parliez, et je comprenais qu'il me restait deux consciences. Vous me tendiez la main et je comprenais que, pour les âmes d'élite, mon malheur pourrait, un jour, m'élever à la dignité de martyre. Vous me disiez enfin que mes souffrances rachèteraient d'autres souffrances imméritées ; que ma cause, perdue
2^42 CORnESPONDANCE
pour moi, servirait les intérêts de la justice et du malheur. Vous m'expliquiez comment Terreur et l'injustice même pourraient entrer dans les desseins de la Providence. En une heure, vous me fîtes retrouver Dieu, la prière et les larmes. Soyez béni, Monsieur, et laissez-moi espérer que de pareils souvenirs sont aussi doux à la mémoire du bienfaiteur qu'ils sont sacrés à celle de l'obligée. Je suis une de vos bonnes actions. A ce titre, j'ose, aujour- j d'hui encore, me recommander à la double protection de votre grand savoir et de votre grand cœur. Un de mes bons et bien chers amis, le docteur Manceau, n'a pas craint d'affronter l'omnipotence de M. Orfila, et il veut solliciter votre concours •pour l'attaquer encore avec des armes nouvelles. Prêtez-nous, Monsieur, le glaive de votre science. A Tulle, je vous avais promis de souffrir en chrétienne et de mourir debout ; j'ai tenu ma parole. J'ai compris qu'il fallait des titres sérieux à la sympathie de Topinion : j'ai fait mes preuves de courage, je demande à faire mes preuves d'innocence, — je réclame le jugement de Dieu: sa grande voix ne répondra-t-elle pas? Ce n'est pas une grâce qu'on lui mendie ; c'est justice qu'on attend d'elle; éclairez-la pour moi !
Depuis mon procès, la science a marché bien des fois; la lumière s'est faite. Les victimes mortes ont parlé pour la victime vivante. Qu'on examine tous les procès d'empoisonnement. L'équivoque n'est plus admise,... les juges veulent la preuve palpable.
MARIE CAPPELLE ET FKANÇOIS RASPAIL 243
On dit que M. Lafar^e a été g"orgé, huit jours, de poison. Ou'est-il devenu? Le duc de Prasiin en prend une seule dose et le foie livre Tarsenic aux premiers souffles de l'appareil de Marsh. A Lille, les experts ont les mêmes résultats. Partout la nature crie vengeance quand, au Glandier, les doses se seraient renouvelées plusieurs fois parjour et énormes, durant tout le cours de la maladie. C'est l'avant-veille de la mort que l'on a trouvé le lait de poule dont le résidu contenait, au dire des experts, assez d'arsenic pour tuer trente personnes ! C'est l'avant-veille qu'on prétend que l'eau panée et le vin roug"i ont été donnés empoisonnés par moi au malade; et l'autopsie ne révèle pas une parcelle de poison attachée aux parois de l'estomac ! Il n'y a pas de lésions, pas d'escarres ! — Les vomissements ne donnent pas trace d'arsenic aux chimistes de Limoî^es ! L*arsenic n'est pas davantag-e dans le foie 1 Pour obtenir la fameuse tache, il faut des réactifs particuliers ; il faut mélanger dans la cornue et analyser ainsi les parties d'intestin saturés de contre-poison ; contre-poison qui peut receler de r acide arsénieux quand le colcothar provient des minerais limousins.
Ah ! par pitié, Monsieur, éloignez de moi Popprobre et l'infamie. Je suis innocente ! — Le temps, qui confond les coupables, sert ma cause; le jour se fait. Par pitié, achevez ce que votre puissante voix a si généreusement commencé. Je suis orpheline, Monsieur, vous êtes père. Faites pour moi ce que
VOUS auriez voulu qu'on fît pour vos prisonniers et orphelins.
Je n'ai que mon cœur pour vous payer les dettes de ma reconnaissance ; mais au-dessus de moi» il y a Dieu pour m'aider à les acquitter.
En prisoD, le 4 noai 1848.
J'espère et je crois en vous, Monsieur, comme j'espère et je crois en la Providence. Vous représentez pour moi la science, la justice, la vérité. Ayez pitié de mon malheur I Confiez ma cause à la confiance des hommes de savoir et aux sympathies militantes des hommes de cœur... Je suis innocente ! et je demande la vie, après une agonie de huit ans, soufferte debout... Je suis innocente ! et je demande l'honneur, après huit ans de flétrissure, d'opprobre et de misère... Ayez pitié de mon malheur.
Je regarde votre touchant plaidoyer de la Revue élémentaire^ comme la manifestation visible de la Providence ; je l'ai lu à genoux !... Des journaux démocrates de Montpellier, de Dole, etc., l'ont reproduit en entier. Je lui dois de nouveaux amis; et mes amis de toujours m'envoient leur part de reconnaissance pour l'unir à la mienne, et vous en faire la respectueuse offrande.
J'ai écrit au ministre pour lui demander justice.
MARIE GAPPBLLE ET FRAMÇOIS RASPAIL 245
J'ai écrit à MM. Bac, Babaud-Laribière, etc., pour leur demander aide el protection. — Le ministre n'a pas répondu (i). Mes vieux croyants sont prêts à partir pour Paris et à unir leurs forces, pour obtenir la révision du procès. Si le peuple français est vraiment libre, il n'oubliera pas les opprimés. Je prie Dieu pour la France et, je vous le demande en grâce, Monsieur, priez la France pour moi.
Ma lettre vous sera remise par l'un de vos Jrères selon Vesprit ; il est Tapôtre des mêmes principes dont vous êtes le martyr... Comme vous il s'est dévoué, comme vous il a souffert, comme vous il porte son génie dans son cœur, comme vous il a choisi cette devise : Sacrifice et abnégation. Il y a longtemps que j'ai l'honneur d'être l'obligée de M. Brives, longtemps que je le connais par cœur^ longtemps que je le respecte et que je suis de sa famille, comme tous les malheureux. Il m'a promis de s'occuper de moi à Paris et je lui ai donné votre nom, pour qu'il s'inspire de vos conseils. Ne les lui refusez pas, Monsieur, et daignez prendre dans sa main la poignée de main que ma reconnaissance vous envoie.
MARIE CAPPELLE.
Cher Martyr, Mon cœur vous suit, peine à peine, dans la voie
(i) M. Crémieux, ministre à cette tpoque, était dans de trop bons termes avec Orfîla. (Note de Raspail.)
douloureuse. Libre, je vous vénérais ; captif, je vous aime. Il semble que le malheur vous ait donné à moi et que, de bienfaiteur, vous me soyez devenu frère. Depuis que vous souffrez, je n'ai plus pleuré sur moi. Ce sont vos chaînes qui me pèsent, ce sont vos verrous que je compte, c'est le néant de votre isolement qui m'attriste, c'est de l'injustice de votre détention que je parle à la Providence et à Dieu.
En effet, si je suis innocente du crime dont on m'accuse, u'avais-je pas besoin, moi faible femme, de lutter et souffrir pour voir balayer des replis de mon âme ces idées fausses, ces faux principes, ces vanités petites et ces ég"oïsmes cruels dont le monde se sert pour pétrir, selon ses vues, l'esprit et le cœur des enfants de sa prédilection. La douleur seule pouvait me mènera la vérité. Le baptême des larmes pouvait seul m'initier aux dévouements, aux devoirs d'une vie nouvelle. Il fallait que je souffre, pour guérir; il fallait que je pleure, pour savoir ce que peuvent peser les injustices et les larmes.
Mais vous, si grand par l'intelligence, vous si fort par le cœur, vous dont toutes les bonnes pensées sont devenues de bonnes actions, vous dont toutes les journées ont été remplies par la charité et le travail, vous dont la science appelait à elle les faibles etles infirmes, les opprimés et les indigents ; vous. Monsieur, pourquoi Dieu vous interrompt-il si souvent dans vos œuvres d'amour et de miséricorde, pour vous faire lutter, pour vous faire souf-
frir ? Cette pensée me fait mal. A certaines époques historiques, serait-il possible qu'il y ait des écli[)se^ de Providence, comme des éclipses de soleil ?
De Vincennes, j'ai été à Bourges avec vous. J'ai pleuré de honte en pensant que moi, victime, on m'avait épargné le supplice d'un transfert en voiture cellulaire ; et que ce même supplice, à vous martyr, on ne l'épargnait pas ! J'étais parmi vous quand on vous interrogeait. Je suis là, chaque jour, quand, devant ce tribunal d'exception, vous sembliez juger vos juges. Confiance, cher martyr! L'ombre de la main de Dieu doit s'étendre sur vous. Les consciences qu'on espérait muettes peuvent crier, les cœurs qu'on espérait scellés peuvent s'ouvrir. Confiance ! L'amour fait des miracles et, de toute part, l'on vous aime pour prier Dieu de vous rendre à la France et à la liberté.
MARIE GAPPELLE A M. RENÉ(i)
Prison de Tulle 20 juillet, i84i.
C'est moi, Monsieur, qui viens répondre à votre lettre et ma première parole sera pour vous remercier de n'avoir pas craint de compromettre votre probité, en publiant la justification d'une pauvre femme bien malheureuse et bien calomniée. Croyezle bien, Monsieur, je n'ai pas appelé le scandale au secours de la vérité, je n'ai pas cru qu'il fût permis de défendre même une bonne cause avec des armes méprisables. Des pensées de haine n'ont point envenimé ma plume ; je n'écris pas contre des ennemis, j'écris pour sauver mon innocence de la calomnie, j'écrispour mon honneur, j'écris pour mes amis.
... Je vous avouerai. Monsieur, que je crains par-dessus tout le charlatanisme des prospectus, réclames, etc., et tous les autres moyens de succès aussi contraires à la simple et modeste vérité. Je suis tout à fait de votre avis, à ce sujet; je vous
(i) Editeur des Mémoires de M^e Lafarge, publiés en i84i.
MARIE CAPPBLLE A M. RENE 2^9
remercie et je sais heureuse, lorsque vous m'écrivez « que vous redoutez tout ce qui sent le charlatanisme ». Mon estime et ma reconnaissance vous sont assurées, pour cette phrase. Cependant, la plus grande publicité étant nécessaire pour l'effet moral qui est le but et Tambition de mes efforts, je me confie à votre expérience pour annoncer la publication de cet ouvrage.
Faites des prospectus sérieux, appuyez-les sur votre position, sur vos antécédents : mettez-y ma petite préface, si vous le jugez convenable... La saison des châteaux sera favorable, et je devrai peut-être quelques lecteurs à l'ennui et à l'isolement. Dieu veuille que je leur doive aussi quelques amis !
Quant aux épreuves, je m'en rapporte complètement à vous pour la correction des détails. Seulement, comme une phrase mal copiée pourrait être d'une importance extrême dans la partie sérieuse et justificative, je désire voir la dernière épreuve, pour m'assurer que le manuscrit a été bien textuellement imprimé et compris.
Souvent aussi j'ai quelques fautes de français, des phrases commencées au présent et finies au futur, etc., etc. Veuillez, Monsieur, les corriger et vous rappeler que je suis une pauvre femme, triste de cœur, humble de pensées, qui sait souffrir plus qu'elle ne sait écrire, qui n'a pas la prétention d'être une femme auteur, mais la volonté inébranlable de se justifier et d'obtenir sa réhabilitation.
Je trouve le titre à^ Mémoires un peu ambitieux,
celui de Justification trop avocat; je vous demande votre avis. Je suis aussi très embarrassée pour la division des chapitres et je vous demande, Monsieur, de vous en charger.
J'espère, Monsieur, que vous croyez en moi el que vous n'auriez pas accepté la responsabilité de mettre votre nom auprès de ma défense, si vous n'étiez intimement convaincu de mon innocence et de la vérité de mes paroles.
Veuillez donc recevoir l'assurance, etc.
P. S, — Veuillez ne mettre que les initiales des noms de famille qui ont été effacés par un trait de plume.
Ce jeudi, 5 août i84i.
Je vous écris. Monsieur, bien fatiguée et de corps et d'esprit. Il m'a fallu supporter toute cette matinée une avide curiosité, des injustices inqualifiables, une accusation odieuse !... La main de Dieu n'abandonne pas l'innocent; j'espère, je crois eu lui; c'est là ma force, de même que j'ai mis mon refuge, toute ma résignation, toutes mes espérances en mes amis sur cette terre, en l'immortalité dans le ciel.
Je vous remercie. Monsieur, de votre croyance ; je vous remercie de combattre et de vaincre pour moi; je vous remercie par-dessus tout, de m'aider de vos lumières. J'ai lu attentivement les conseils
MARIE CAPPELLE A M. RENÉ 25 1
que vous m'envoyez; j'en suivrai quelques-uns avec reconnaissance; j'en discuterai quelques autres, avant de les accepter aussi entièrement.
Je vous avoue que je n'ai pas mis de malice à la phrase de ma bonne Ursule, que j'aime de toutmon cœur; veuillez donc TefFacer si elle peut donner lieu à une ridicule interprétation. J'ôte aussi très volontiers le tablier de cuisine de M. N***,que j'aime affectueusement dans mes souvenirs de douze ans. Il en est de même de l'œil de M***. Quant à quelques petites phrases que vous avez dû remarquer sur IVI^^^ E***, je vous prie de les laisser; elle s'est montrée si froidement égoïste et même ennemie, dans mon malheur, que je ne veux ni ne dois ménager sa vanité.
Effacez ma phrasesurM.deMartens... Mais c'est lui qui a eu la fatale idée de s'adresser à l'Agence de M. Foy, pour mon mariage. Celte idée^ qu'il avait cachée à mes tantes et à toute la famille, a fait le malheur de ma vie; je désirerais que l'on comprît qu'elle n'a pas été un calcul de raisonnement.
Quant aux phrases qui concernent ma tante Garât, je consens, Monsieur, à les modifier, si vous le jugez encore convenable après ces quelques considérations.
Je n'admets point dans la nature, encore moins dans la société, de caractère parfait. Je crois qu'il est quelques ombres nécessaires dans les portraits, pour qu'ils soient acceptés pour vrais et pour qu'ils ne tombent pas dans cette catégorie de bas panégyriques que je déteste par-dessus tout. Ensuite,
je crois difficile de faire comprendre mon caractère, rimprudence, la légèreté, l'indépendance de quelques-unesde mes actions, sans expliquer les caractères qui m'entouraient et me gouvernaient. Me pardonnerait-on de ne pas avoir mis toute ma confiance dans une tante parfaitement bonne, jeune, et qui pourrait être mon amie, si nos goûts et nos sentiments faisaient un bonheur du devoir ? Comprendrait-on que ma tante, qui m'aime, qui me plaint, qui croit en mon innocence^ me laisse toute une année seule et abandonnée dans cette profonde douleur de la prison, si on ne la savait un peu oublieuse, un peulégère, ayant une tête selon le monde et un cœur d'or ? Il faut que tous les volumes de mes Mémoires puissent se concilier; il faut expliquer un abandon apparent qui étonne mes amis et réjouit mes ennemis, et qui est cependantune conséquence d'habitudes et de sentiments mondains, en opposition avec les affections et les pensées de
1J A ame.
Voilà, Monsieur, toute ma plus intime pensée.
En vous l'exprimant ainsi su-r des personnes de
ma famille, je vous adopte pour ami et je vous
demande de ipe permettre ce titre : je le crois
indispensable entre nous. Vous vous êtes fait le
répondant de mes paroles, vous m'avez appuyé
sur votre honneur ; permettez-moi de croire que
votre amitié est la première récompense de mon
travail. J'en serai fière et toute encouragée.
MARIE CAPPELLE A M. RENÉ 253
Septembre 184 1.
Pardonnez-moi, Monsieur, quelques injustes paroles exprimées dans un moment d'angoisse et de douleur ; pardonnez-moi I Le malheur nous apporte le doute, avec les larmes ; et peut-être m'estil permis d'être injuste : j'ai tant souffert!...
Vous le savez. Monsieur, s'il est encore pour moi des espérances en ce monde, elles sont toutes entre vos mains. C'est vous qui devez porter à mes amis tous les secrets, toutes les fautes de ma vie ; c'est vous qui devez me garder leurs croyances, leur aifection. Je vous avais confié mon trésor ; dans mon cœur je vous bénissais, et tout àcoup on me dit que vous me retirez la main que vous m'avez tendue, que vous refusez à cette heure de mon salut votre participation d'honnête homme ! Comprenez combien j'ai dû souffrir ; comprenez combien, lorsque' je vous retrouve dévoué et croyant, ma reconnaissance doit être forte, intime, inélDranlable. Une lettre de M. de T... m'apprend que les Mémoires ne seront pas saisis, que nous n'avons à craindre qu'un procès. — Ce procès m'a toujours semblé inévitable. Il faut, dans le système de mes ennemis, qu'ils appellent diffamation la vérité ; il faut qu'ils étouffent ma voix, ne pouvant la combattre ; il faut qu'ils appellent de nouvelles persécutions pour courber ma pauvre tête, qui a osé lever le front devant leurs têtes orgueilleuses.
Il 16
Que la volonté de Dieu soit faite ! L'injustice des hommes peut être longue; des jours, des mois, des années, peuvent s'écouler sans que la grande voix de la vérité sépare le coupable de l'innocent ; mais cette voix se fait toujours entendre... Mais le monde qui vous a accusé, honorera votre courage^Monsieur; dans l'attente de cette tardive justice, vous avez les remerciements d'une pauvre femme bien réprouvée, mais aussi bien innocente.
Adieu, Monsieur. Croyez que, dans mon cœur, la reconnaissance est un culte.
20 octobre i84i
Pardonnez-moi, Monsieur, d'avoir été muette dans ma reconnaissance. Les paroles sont impuissantes, pour traduire les pensées du cœur. En lisant la ferme croyance et le dévouement exprimés par vous, en tête de la seconde édition de mes Mémoires,y^iï pleuré, et j'aurais voulu vous envoyer ces larmes d'actions de grâce, qui seules auraient pu vous faire comprendre tout ce que j'éprouvais.
Je ne vous cacherai pas. Monsieur, que j'ai été profondément affectée des attaques si cruelles qui ont accueilli les Mémoires. Je ne demandais pas des louanges, mais une censure sévère etraisonnée. J'aurais combattu des attaques loyales, dictées par
MAHIE CAPPELLB A M, RENE 2.55
la conviction... Je n'ai pu que soufïrir, puis donner Toubli et le mépris à ces déchaînements de commande. Que dire à ces interprèles achetés de vieilles haines, qui s'élancent contre le faible, parce qu'ils le savent garrotté et sans défense? Les ramemener est impossible : ce n'est pas leur intelligence qui rend leurs oracles, c'est leur intérêt. Les convaincre est plus impossible encore : il leur manque le sens de la conviction, qui est la conscience.
Je viens à vous un peu en femme forte, mais j'ai été bien faible, bien déraisonnable, bien souffrante. Il a fallu toute l'affection de mes amis, pour que je revienne sur la brèche, pour que je combatte encore pour letriomphe delà vérité peut-être exilée de la terre, mais qui sera toujours l'idole et l'espérance de mon cœur.
Vous désirez que je travaille à mon troisième volume. — Dois-je vous l'avouer? Je ne l'ai pas fait et je ne puis pas le faire encore. Les déchaînements de mes ennemis, les injustices de lajustice, la cruauté des organes de l'opinion, des espérances brisées, tout, depuis quelques mois, ajoute à l'amertume, à rindig"nation,à la colère de mon âme. Ma plume écrirait des vérités trop mordantes, des appréciations peut-être exagérées, des paroles de vengeance et de haine. Ma conscience a été mon premier guide, je veux m'y soumettre encore; et j'attends que mon imagination soit assez calme, pour faire éclore et accepter le jour que je veux et dois leur donner.
Je m'occupe, en ce moment, d'un pauvre inno-
cent qui est mort sur Péchafaud pour sauver son beau-père, d'un pauvre innocent jugé et condamné par le jury de la Corrèze, Tan IX de la République. La calomnie, qui déshonorait ce noble et digne homme, a été accueillie avec transport. La vérité, venue plus tard, a glissé sur les consciences des accusateurs; elle n'a pas trouvé d'écho; et moi, qui ai voué mon respect et mon admiration à la sainte victime, je veux essayer de la faire partager à mes amis (i).
Adieu, Monsieur. Je vous souhaite la santé, la paix de l'âme et les joies du cœur, ces saintes joies qui sont aux joies du monde ce que la terre est au ciel. Recevez mille assurances d'estime et de considération.
(i)Nous avons entre les mains le travail annoncé parM^ie Lafarçe et bien d'autres ébauches, qui prouvent la liberté d'esprit avec laquelle elle pouvait aborder toute sorte de sujets d'étude. même au milieu des souffrances physiques et morales delà prison. Peut-être, UQ jour, si nous parvenons à déchiffrer ces feuilles qui recevaient le premier jet de sa pensée, les livrerons-nous à la publicité. (Note de M. René). Cet innocent exécuté s'appelait André Gapel.
MARIE CAPPELLE A M. HUGUES SENTENAG (i)
Prison de Tulle.
Je dois vous paraître bien ingrate, mon généreux défenseur! Vous êtes venu à moi, comme un bon ange, et je suis restée muette. Pardon !... j'ai été bien souffrante, mais je n'ai pas été oublieuse. Je n'ai pas reçu votre première lettre; et lundi, lorsque M. Lachaud, en revenant d'un petit voyage, m'a remis la seconde, j'avais une fièvre violente. Aujourd'hui, je suis encore malade, mais mon cœur est plus fort que ma tête, et je viens à vous avec des actions de grâce.
Je ne comprends pas comment a été perdue ou dérobée votre lettre du i8; je la regrette, je la pleurerais, si je n'espérais une lettre bien longue qui vienne me faire oublier celle que j'ai perdue. Noble ami! venez souvent à moi : votre amitié est un bienfait pour la pauvre recluse. Peut-être la
(i) Auteur d'une brochure qu'il publia pour répondre au venimeux article de Jules Janin, insère au Journal des Débats, après la publication des Mémoires de M^^ Lafarge.
sienne, peut-être sa reconnaissance, seront quelquefois les bienvenues près de votre foyer. Je ne sais, mais j'ai compris que vous étiez seul ; que votre vie avait des combats, des tristesses? Homme de Dieu! vous êtes esclave des préjugés, vous combattez sous la bannière d'un grand homme que l'on doit persécuter jusque dans ses disciples. Si vous êtes malheureux, si vous souffrez, s'il vous faut un cœur pour appuyer votre cœur, vous trouverez sous des verrous une pauvre sœur d'infortune, une pauvre calomniée qui vous comprendra, comme elle comprend tous ceux qui combattent, qui pleurent, qui aiment.
J'avais espéré recevoir les brochures que vous m'avez annoncées en partant. C'était vous apprendre...Ne pourriez-vous mêles envoyer? Tout^ à l'adresse de mon avocat, m'arrive fidèlement. Si je suis indiscrète, pardonnez-moi!... Je ne puis vous voir, je voudrais vous lire et, s'il se peut, augmenter encore tout le respect et l'estime que je vous ai voués.
Adieu, Monsieur. Je me sens faible; je ne puis écrire; mais ma pensée ne vous quitte pas aussi vite. Je vous laisse avec l'assurance de ma profonde considération.
Septembre.
Que Dieu vous bénisse, Monsieur, et que la pensée du bien que vous avez apporté reste dans votre
MARIE GAPPRLLE A M. HUGUES SENTENAC 20g
cœur, comme le souvenir d'une bonne action. Si les événements de notre vie sont entre les mains des hommes, les sentiments de notre âme sont entre les mains de Dieu, et la paix de la conscience vaut mieux que la paix du monde.
11 est des déserts inaccessibles aux clameurs des méchants, il n'en est pas où Thomme soit à Tabri des clameurs de ses remords. Je préfère ma prison dans laquelle je suis martyre aux yeux de Dieu, aux joies de ce monde achetées au prix d'un parjure, d'une calomnie, au prix des larmes et de la condamnation d'une amie.
Les paroles de votre grand maître sont les consolations de ma solitude. Combien j'ai versé de larmes avec son exilé! Combien j'ai admiré sa magnifique parabole de l'oppresseur et de l'opprimé! Avec quel profond respect j'ai lu les paroles qu'il jette à ses frères, à travers les verrous ! Souvent, en voyant l'amour ardent que son cœur déverse sur les pauvres et les affligés, j'ai cru vivre dans ses pensées et sentir ses larmes se mêler à mes larmes.
Au revoir. Monsieur! Nos cœurs se sont cherchés et connus. Un jour, je l'espère, nos regards s'échangeront ; mais jusqu'à ce jour, nous ne serons pas des étrangers l'un pour l'autre, et c'est ma pensée qui dit à votre pensée : Au revoir !
Recevez l'assurance de ma respectueuse reconnaissance.
Monsieur,
De bien douces larmes et de bien intimes bénédictions ont salué votre généreuse lettre; et mon cœur, qui depuis long-temps a désappris l'espérance, espère encore alors que votre noble intelligence vient en aide à son malheur et à son innocence.
Noble champion du faible et de l'affligé, que Dieu bénisse votre croisade, que les hommes en comprennent la justice! Pauvre calomniée, je ne puis vous offrir qu'une profonde reconnaissance ; elle sera sans bornes, comme mes douleurs.
Vos lettres. Monsieur, me seraient bien précieuses. Si elles veulent sonder les tristesses de ma vie et de mon cœur, ma conscience leur répondra ; et si je dois vous confesser des fautes, laissez-moi espérer. Monsieur, que votre indulgence me préservera de votre oubli et de votre abandon...
Je ne puis continuer ma lettre. Toute cette nuit, ma tête a été brisée par la fièvre et, ce matin, elle souffre bien encore. Veuillez donc recevoir, Monsieur, mes regrets de vous quitter si tôt et les respectueuses actions de grâce de la pauvre prisonnière.
i5 octobre i84i.
Monsieur, Il est des attaques trop brutales, pour que celui
MARIE G APPELLE A M. HUGUES SENTENAG sG I
qu'elles veulent flétrir les combatte avec d'autres armes que le mépris et la pitié... J'aurais courbé la tête devant une censure sévère, mais juste, de M. Janin; j'ai détourné ma pensée de ses cruelles injures. J'ai eu Toubli et le pardon pour ces furieuses déclamations, qu'il n'a pas été chercher dans sa conscience, mais qui ont visiblement été inspirées par l'or de mes ennemis.
Si vous voulez me défendre. Monsieur, si vous fie craig^nez pas de prêter à une pauvre calomniée le généreux appui de votre plume et de votre conviction, ma reconnaissance sera bien grande et je Vous confie mon innocence, comme mon plus cher trésor.
Ne défendez pas ma plume ; il importe peu qu'elle soit trouvée éloquente. Défendez ma vie, mes actions, mes pensées; celles-là sont dignes de votre protection, et je puis sans rougir les avouer à Dieu et aux hommes.
Veuillez recevoir, Monsieur, l'assurance de ma considération distinguée et toutes mes actions de grâce.
MARIE CAPPELLE A DIVERS
A M, Elmore.
Je veux vous écrire une grande nouvelle, mon cher monsieur Elmore, une nouvelle que je ne crois guère, qui m'étonne plus qu'elle ne vous étonnera. Enfin, moi. si difficile, si réfléchissante aux mauvais côtés de toute chose, je me marie en poste.
Mercredi, je vois un monsieur, chez Musard. Je lui plais et il ne me plaît pas beaucoup. Jeudi, il se fait présenter chez ma tante ; il se montre si soigneux, si bon, que je le trouve mieux. Vendredi, il me demande officiellement. Samedi, je ne dis pas oui, mais je ne dis pas non; et, dimanche, aujourd'hui, les bans sont publiés!...
J'étouffe de mille sentiments divers. C'est fini... Voici les détails que je puis vous donner : M. Lafarge a vingt-huit ans, une assez laide figure, une tournure et des manières très sauvages, mais de belles dents, un air de bonhomie, une réputation excellente. Il est maître de forges, a ses propriétés
MARIE C.VPPELLE A DIVERS
dans le Limousin à cent trente lieues de Paris, une belle fortune, un joli château, autant que j'en puis juger par un plan qu'il m'a donné. Il revient, tous les ans, à Paris pour ses affaires. Du reste, il m'adore, ce qui me semble assez doux. Il aime les chevaux. Le haras de Pompadour est à une demilieue du Glandier, et c'est à cause des belles courses qui ont lieu, le 17 août, qu'il désire cette excessive presse qui me fera marier avant cette époque.
Si cela ne vous est pas impossible, je vous attends sur-le-champ, car je veux aussi votre prière en cette circonstance. Sinon, répondez-moi sur-le-champ, et promettez-moi qu'après avoir été ouvrir la chasse à Villers-Hellon vous viendrez la fermer chez nous. Je suis ravie de cette possibilité de vous recevoir bientôt, suivant mes goûts. Vous vous trouverez très chez vous, c\\ez moi, ']& l'espère.
Adieu, mon cher monsieur Elmore. Ma vieille amitié vous est bien assurée.
MARIE
J'ai été, hier, annoncer mon mariage à M™* Elmore. Je l'ai trouvée charmante, comme toujours.
A APi^ Ursule, à Villers-Hellon.
Ma bonne Ursule, je viens t'embrasser ainsi que ma mie, et je suis sûre que vous êtes bien heu-
reuses toutes deux de mon bonheur. Mon mari n'est pas très beau, mais parfaitement bon; il m'adore et me comble déjà de soins et d'attentions délicates. Gomme il y a de grandes fêtes près de chez lui, des courses dechevaux, desbals, etc., etc., il m'a demandé en grâce de me marier le 12, ce que j'ai promis. Tu peux t'imaginer dans quelle presse nous sommes pour le trousseau ! Le mien sera raisonnable^ mais très beau de linge. C'est Mme Dulauloy qui l'a commandé avec moi. Je te charge de faire tout au monde pour que mon oncle et ma tante viennent, je le désire de tout mon âme, et je l'espère un peu alors que je me rappelle leur bonté pour moi. Veux-tu me faire plusieurs commissions, avec l'autorisation de ma chère petite tante?
J'ai le dessin de mon petit château, qui est charmant. Il y a de belles mines dans le jardin, une rivière qui passe sous les fenêtres. C'est, à peu près, comme Villers-Hellon.
M. Lafarge aime à recevoir du monde chez lui, il en a très souvent. Vous viendrez me voir, je l'espère bien. Ce sera un voyage très sain pour la santé de Valenline,et rien ne me rendra plus heureuse que cette possibilité de recevoir ceux qui m'ont si bien reçue. Ma bonne Marie aura de l'excellent café qui l'attendra; je me brouille avec elle, si elle ne vient pas bientôt.
On m'a déjà donné un délicieux piano de Pleyel, qui est dans le salon de ma tante, et qui va partir pour le Glandier, afin de me recevoir. N'est-ce pas
MARIE CAPPELLE A DIVERS 205
une aimable attention ? Sachant que j'aime les bains, il a écrit sur-le-champ, pour que je trouve une salle de bains toute prête, qui fasse mon cabinet de toilette. Il en est de tout ainsi ; je ne puis former un désir qui ne soit accompli ou promis. C'est le contraire de tous les mariag^es ; chaque jour nous découvre quelque chose de mieux en caractère, etc. Je n'ai pas perdu pour attendre. Cette lettre, qui est pour ma Marie ainsi que pour toi, vous fera plaisir, j'en suis sûre. Ma bonne Colot est pleine de joie; je l'ai présentée à M. Lafarge, qui a été charmant pour elle. J'ai vu Anatole, ces jours-ci ; mais il ne sait pas encore la grande nouvelle. Gomprenez-vousque j'ai euun ban de publié, dimanche ?
Ecris-moi donc une idée, pour mon présent à Valentine. Je donne à Antonine les petites choses de sa layette: chemises, brassières, bonnets, langes garnis, etc. Ne m'envoie que ce que j'ai de presque neuf en souliers qui sont à Gorsy : donne le reste à qui tu voudras.
Adieu, mes deux bonnes ! Je vous aime de tout mon cœur et je voudrais bien que vous fussiez ici, en ce moment. Mille tendres choses à mes chers oncle et tante. Dis à mon oncle que M. Lafarge aime beaucoup Jean-Jacques Rousseau. Il y a à Corsy un grand panier tout emballé à Lolo ; veuxtu l'envoyer à la maison, avec ce qui est dans son armoire du cabinet ?...
A M^^ Garât, sa tante, à Paris.
(Le Glandier) 22 août iSSg.
Ta as voulu que j'attendisse pour t'écrire, chère petite tante. J'ai attendu, et je suis heureuse. Car la première impression avait été aussi défavorable que possible; et toi, qui aurais partagé avec moi ma tristesse, tu aurais vraiment souffert de mon découragement.
Figure-toi un voyage étouffant, un accès de fièvre qui Ime fait rester cinq heures à Orléans et manquer notre arrivée, partout où nous étions attendus ; enfin un orage affreux, des chemins devenus torrents, et une arrivée au milieu de la nuit dans une maison limousine,... ce qui se traduit en français par sale, déserte, atrocement froide, sans meubles ni portes ni fenêtres fermantes. Je me crus la plus malheureuse des créatures, et je me mis à fondre en larmes en entrant dans le beau salon, qui est une vaste chambre à alcôve, avec cinq chaises parsemées le long d'un papier qui réunit toutes les nuances jaunes existantes ; une commode couverte d'un tapis de pied, rehaussé par cinq belles oranges monstres ; une cheminée avec deux flambeaux, contenant une belle chandelle luxueusement intacte et une lampe de nuit où Adam et Eve s'entrelacent orgueilleusement, sans péché, mais aussi sans feuilles.
Mon désespoir désespéra mon mari ; il n'était
MARIE CAPPELLE A DIVERS 267
pas gracieux, mais naturel. Enfin, je demeurai bouleversée, pendant vinj^t-quatre heures. Alors je me secouai, je regardai autour de moi : j'étais mariée. J'avais adopté cette position ; elle se trouvait extérieurement fort déplaisante, mais avec de la force, de la patience etTamour de mon mari, je pouvais en sortir. Aussi, je pris mon parti de bonne grâce, et, aujourd'hui, je suis déjà avec les maçons, les charpentiers : je bouscule, je fais tout ce qui peut me convenir, et Charles devine mes idées, à croire qu'elles deviennent siennes aussitôt que je les ai pensées.
Je ne veux pas essayer de faire l'impossible, et ce serait vouloir cela, que rêver l'exécution d'une maison qui rappelle une de celles de Picardie ; mais je serai proprement, agréablement, et chaque année me donnera une jouissance nouvelle que je me serai créée.
Charles m'adore, et moi je suis profondément touchée de cette vénération affectueuse qui me suit. Il m'a proposé, de lui-même, de me donner le frère d'André pour domestique, afin de me rendre plus faciles mes arrangements.
Veux-tu donc, chère petite tante, le faire venir, convenir avec lui des gages que tu croiras convenable de lui donner et me l'expédier sur-le-champ, par la rotonde de la diligence de Paris à Bordeaux ?
Ton neveu t'assure que tout ce que tu feras sera la perfection pour lui, et il t'aime de tout son cœur...
[Ici la lettre contient des détails de ménage qui attestent le désir de demeurer au Glandier et de s'y accommoder le mieux possible. J/w'e Lafarge demande des lampes, de la bougie, du thé, divers objets d'office, etc.)
Pardon, chère petite tante; je sais combien tu es bonne, combien lu seras heureuse de t'ennuyer pour m'envoyer ces petites ressources. Nous sommes ici dans un pays perdu et je commence avec courage mon rôle de Robinson Grusoé.
Ma belle-mère est une excellente femme, rien moins que brillante, mais nullement sotte et me comblant de caresses et d'attentions; ma belle-sœur est une g-entille et aimable petite femme ; mon beau-frère est un jeune homme très bien ; toute ma nouvelle famille est délicieusement bonne pour moi ; on m'admire, on m'adore ; j'ai toujours parfaitement raison. J'ai déjà vu un peu de monde, et mes toilettes font l'admiration de chacun. Charles est comme un enfant, il voudrait que je misse toutes mes jolies choses à la fois; il est fier de mes succès et, quand mon piano attire l'étonnement de nos bons voisins, qu'on m'écoute avec l'attention et le plaisir qu'on prêterait à Listz et à Chopin, il se trouve le plus heureux des hommes. Le pays est admirable : des eaux superbes, les plus belles prairies, des bois, les plus délicieux mouvements de terrain. La forge est ravissante et semble considérable. Autour de nous, tous ces jolis sites nous appartiennent.
Je n'ai pas été à Pompadour, étant mortellement
MARIE CARPELLE A DIVERS 269
fatiguée. La cuisine est (ici) la seule chose civilisée ; on mange d'excellentes choses en abondance. Le poisson est exquis ; la volaille et legibier abondants et excellents. Ma cuisinière est vraiment bonne et, quand elle mettra du goût dans son érudition, je pourrai dignement te recevoir. C'est horrible ; mais enfin, quand ce sera propre, je ne renonce pas pour cela à l'espoir de te voir bien près de nous. Je suis bien la femme la plus maîtresse, la plus obéie de France et de Navarre.
Imagine-toi que tout est arriéré de deux cents ans. On est bon, hospitalier avant tout. A mon arrivée, tous les paysans nos voisins sont venus en procession me souhaiter la bienvenue. Les hommes m'apportaient des gerbes, des volailles, du poisson; les femmes, des fruits, du lait, des fromages. On a élevé ensuite un mai immense, couronné de fleurs, de drapeaux ; on a dansé une bourrée, etc.
A M'^^ de Montbreton,sœur de Marie deLéautaud
(Le Glandier), 25 août iSSg.
Chère Madame, Ne plaignez que moi de mon silence et, sans ra'accuser d'un oubli impossible, dites-vous que j'ai si doublement vécu depuis quelques jours qu'il m'a fallu donner tout mon temps au présent, et ne laisser au passé que mon souvenir et mon
cœur. Je suis au Glandier, c'est-à-dire dans le lieu le plus sauvage, le mieux partag-é par la nature, le plus oublié par la civilisation. Imaginez-vous quelque chose qui n'a ni portes, ni fenêtres, ni fauteuils, rien, en un mot, et cependant étant un des plus commodes séjours du Limousin.
Le malheur de cette vie est qu'on y rêve avant de vivre, et que rien n'est triste comme la déception. Enfin, si l'arrivée me serra fortement le cœur, je suis plus forte maintenant et je m'institue gaiement le Robinson de mon petit domaine. Lorsque je sens une larme qui coule froide sur mes joues alors que, seule dans une grande chambre déserte, je pense à ceux que j'aime, je mets vite un chapeau et je vais admirer les plus belles prairies, les sites les plus délicieux qui m'entourent, qui sont à moi, avec leur verdure et leurs torrents. J'ai de petites montagnes, des vallées, une rivière, et pas une bonne chaise, pas une table, rien de ce que les hommes ont fait. Tout me vient directement de la main de Dieu.
Charles est l'homme le plus correspondant à ce qui m'entoure, cachant sous une enveloppe sauvage et inculte un noble cœur,m'aimantpar-dessus tout, et mettant toutes ses pensées à me rendre heureuse. Il m'adore et me révère. Sa mère est une excellente femme, qui se mettrait au feu pour son fils, qui m'accable de caresses, qui a de l'esprit et de l'éducation étouffée par les soins minutieux du ménage. Tout cela doit me donner joies et peines. Vous me comprenez, n'est-ce pas ?
MAniE CAPPELLE A DIVERS 27 1
En fait de voisinage, j'en ai vu fort peu et tous sont à voir le plus rarement possible, excepté quelques personnes fort bien de la famille, et un jeune homme, ami de Charles, qui est aussi bien qu'on le désirerait en Picardie. On me traite en reine, ce qui me semble inouï, et ce qui rend mon mari d'une fierté amusante. Je vais, demain, à un bal que m'offrent les jeunes gens d'Uzerche, et, de là, passer trois jours en dîners et en fêtes. Mon estomac va étonnamment bien, ce qui est fort heureux pour ces ennuyeux repas de cérémonie où on ne m'aurait pas pardonné une complète abstinence.
J'ai des maçons, des charpentiers, non pour faire de jolies choses, ni même de commodes choses, mais pour me fermer dans mon grand trou. Fort heureusement, je fais ce que je veux. Ma belle-mère ne comprend pas que je ne trouve pas tout parfaitement admirable ; mais elle me laisse faire sans prendre trop de soucis ou de regrets. La forge, par exception, est tout entière ravissante et dans un bon état de rapport.
Adieu, chère Madame ! Tout cela pour vous, pour vousseule. Laissez-moi toujours vous envoyer mes impressions. La vie est une sérieuse épreuve, et je prends pour devise: Fais ce que dois, advienne que pourra,
[Une partie delà lettre est ici déchirée.)
Nous avons ici des légendes charmantes, les mœurs les plus primitives et les plus originales. Les hommes se marient à dix-huit ans, et les femmes
de quinze à seize. On a des enfants annuellement, comme un revenu ; on boit beaucoup, on mange immensément, et Ton va droit au ciel par un chemin aussi long- qu'ennuyeux.
Adieu, je vous embrasse et je vous aime autant que je vous regrette.
.4 M^^^ Garât.
2 septembre 1889.
Tu es mille fois bonne, et nous sommes pardessus tout reconnaissants de la peine que nous te donnons. Chère petite tante, tout ce que tu as fait est parfait, et c'est bien avec le pouvoir illimité de changer, arranger à ton goût nos commissions, que nous te les donnons. Elles sont seulement possibles de cette manière ; et, dans le cas présent, comptant plus sur ton goût que sur le nôtre, nous trouvons toutà gagner à cet arrangement.Charles voulait t'écrire, ce matin; une ondée d'affaires vient de le surprendre au réveil et, à son grand regret, il me donne sa procuration pour t'embrasser. Il fera payer, le 8 de ce mois, un billet chez mon oncle pour Targent que tu mets à sa disposition; il a fait un billet de 2600 francs, laissant l'excédent pour les commissions. J'attends l'arrivée du petit André avec une véritable impatience. S'il le fallait, nous irions de suite jusqu'à 260 fr. Nous sommes si
MARIE CAPPELLE A DIVERS U'jS
ennuyés de la bêtise de nos Limousins ! Je dis nous, car Charles voit par mes yeux, sent ce que je sens, enfin n*est plus guère lui-même, ce qu^il avoue très gentiment vingt fois par jour. Je ne puis l'exprimer combien il m'aime. Rien n'est doux, comme de pouvoir s'appuyer ainsi sur l'amour d'un être plus fort que soi, qui vous protège sans vous dominer.
J'ai été horriblement vagabonde, cette semaine que j'ai entièrement passée hors de chez moi, faisant des visites de noces dans les environs. Beaucoup m'ont paru ennuyeuses, mais j'ai cependant trouvé des personnes fort bien et aimables, que je compte voir souvent. Nous avons été à Tulle, pour deux jours ; la préfelte, sœur d'Odilon Barrot, a été charmante pour moi. Je ne puis te dire combien on m'a témoigné d'indulgence; on me choie, on me fête; je fais des frais de mon côté, et j'ai réussi au delà de mes vœux. Mon mari est ravi de cela, sa famille toute fière et heureuse; enfin ils m'appellent leur bénédiction, et je ne saurais assez les aimer pour tout ce qu'ils me témoignent d'affection, de soins, de bonheur.
On m'a donné un bal à Uzerche. C'était fort laid; mais l'attention suppléa aux lumières, les compliments me firent oublier la fausseté des artistes raclants, enfin je ne m'ennuyai pas. J'étais bien mise et en beauté, ce qui m'arrive assez depuis mon mariage. Je retourne aujourd'hui au Glandier, ce qui m'enchante; car la fatigue n'était plus supportable. Mon estomac va presque bien.
mais j^ai pris une douleur de côté excessivement pénible. On me prescrit une saignée, je recule et, provisoirement, je souffre dans mon indécision.
Je suis ravie des bonnes nouvelles de Caroline. Je vais lui écrire et je compte bien sur elle. Elle trouvera toutes les incommodités de la vie au Glandier, mais des cœurs qui seront trop heureux de lui témoigner leur aff'ection, et je ferai tout mon possible pour attirer les personnes qui pourraient lui plaire ou l'apprécier.
Mille choses tendres à mon oncle qui, j'en suis sûre, ne trouvera pas notre pays trop aff'reux... Ce sera propre, très propre quand vous viendrez : et, pour quelque temps, il n'est pas trop ennuyeux de reculer de deux cents ans et de vivre primitivement.
Adieu, ma chère petite tante; je t'embrasse^ du fond de l'âme. Souvenirs à tous ceux qui ne m'oublient pas.
A M, Elmore.
Vendredi.
Bonjour, mon cher monsieur Elmore. Comment vous portez- vous ?... Jadis nous faisions des châteaux en Espagne ; maintenant que j'en ai un en Limousin, vous y êtes attendu et désiré.
Je suis très habituée dans notre sauvage pays. Vous ne vous figurez guère cette enfance de civili-
MAHIE CAPPELLE A DIVKUS 276
sation, et vous Tétudierez à loisir dans mon pauvre Glandier, qui jouit de la plus belle nature et qui est, du reste, affreux. Je ne doute pas que vous vous y trouviez bien, quoique fort mal en réalité ; mais vous y serez reçu avec plaisir, vous y serez entièrement libre, — chez vous enfin. Je monte à cheval souvent, sans avoir de chevaux à moi. Je vous attends pour m'éclairer de vos lumières, dans mon choix. La race limousine est élégante et surtout adroite et solide des jambes ; ce qui est nécessaire dans ce pays, où les chemins sont inconnus, et où on ne peut aller en voiture, même muni de la ferme volonté de dévouer son cou.
Toute ma nouvelle famille est parfaite pour moi ; on m'accable de prévenances et de soins. Je suis aussi fort bien reçue partout et très à la mode dans nos déserts. Les femmes ne se voient pas entre elles, mais les hommes voisinent assez; quelques-uns sont bien et raisonnables. Ma santé est excellente : je me porte aussi bien au moral qu'au physique. Enfin je suis, grâce à Dieu ! chez moi, aimée, tranquille, heureuse. Adieu ! Répondez-moi vite, n'oubliez pas que je vous attends avec impatience.
A i/^« Garât,
Octobre iSSg — Ce mercredi.
Je suis toujours une heureuse et gâtée personne*
Charles me fait la cour assidue d'un prétendant, m'accable de tendresse, de soin, d'adoration. Ma belle-mère, idem. Je suis allée au bal, celte semaine. J'avais une robe de mousseline, faite à double jupe dont la dernière était toute garnie de marguerites ; dans les manches, sur ma tête,*les mêmes fleurs. C'était charmant et, comme on m'a trouvée fort bien, j'ai trouvé ce bal fort amusant. Charles m'a fait, en même temps, la surprise d'une jolie jument gris-pommelé, mon rêve de dix ans! C'est ma possession, seule je la monte, et cet empire unique m'enchante. Je suis allée faire beaucoup de visites dans le voisinage et de jolies parties de cheval; on me reçoit avec une grâce et un empressement fort agréables, et dont Charles est surtout bien heureux. Vraiment Je i^emercie Dien du fond de mon âme, et de Charles qu!il m'a donné et de la vie qu'il a ouverte devant moi. Seule vous me manquez, et encore je sens que je vous reverrai souvent et que j'aurai plus besoin de raison pour refuser ce bonheur que de prières pour l'obtenir.
Je suis toujours dans les maçons ; ils n'avancent guère, sont odieux, comme tous les ouvriers existants. Du reste, mon ménage va très bien, je suis toujours approuvée par ma belle-mère, toujours devancée et devinée par mon mari. Mes domestiques sont, sinon parfaits, du moins empressés, gais et contents. Clémentine est une excellente fille qui travaille bien, oublie presque tout, mais répare sans rognerie et se laisse bourrer, sans allonger la
mine.
MARIE CAPPELLE A DIVERS 277
Adieu, ma chère petite tante ! Je t'écris comme un chat, et je t'aimo comme un chien.
A M"^^ de Violaine y sa sœur.
Ce mardi 3i décembre iSSg.
Je veux finir et commencer mon année près de toi, ma bien chère petite sœur. Dieu te comble de ses bénédictions, ma chérie! Qu'il te donne un beau garçon; qu'il arrive sans trop déchirer tes pauvres entrailles ; qu'il soit loyal comme son père, bon comme toi. Enfin, si tu me permets de lui donner quelque chose parmi ce que j'ai de moins mauvais, je veux lui inoculer un peu de cette ambition qui sèche mesquinement dans mon cœur de femme, mais qui serait un puissant mobile chez un homme qui pourrait donner vie à ses pensées.
Ta lettre m'a rendue doublement heureuse en me disant, d'abord, que tu te portais bien, puis en me faisant part de cette lettre perdue pour laquelle mon cœur ne pouvait s'empêcher de te bouder un peu. Tu sais si bien que je prends la moitié de ce qui t'arrive, qu'il doit m'être permis de me plaindre quand tu ne m'apportes pas ma part.
J'espère que cette fatig-ue d'un déménagement aura été plus salutaire que nuisible à ta santé. On dit que l'exercice facilite les couches : promène-toi donc chaque jour, baigne-toi quelquefois.
J'ai tant de désir d'être aussi un peu ronde que j'espère un peu en ce moment : j'ai des maux de cœur affreux, un dégoût universel. Déjà je ne vois, jenerêve que ma petite /acç^we/iVze. Quand je ne dors pas, la nuitsje la voisd'abord tétant, puis marchant, puis plus g-rande^ puis plus belle; enfin je la marie et je me préoccupe excessivement de son bonheur intérieur. Tu dois comprendre et connaître cette espèce de folie maternelle, et je suis sûre que ton fils ne te donne pas moins de sollicitude. Dis-moi donc son nom. J'aime à aimer jusqu'aux saints qui président à la vie de mes chers amis.
J'attends fort impatiemment mon mari ; le mal du pays me gagne et, comme je n'ai pas reçu de lettres ce matin, j'espère qu'il me surprendra demain...
J'ai été assez souffrante, ces jours-ci, et j'ai gardé le lit avec de violents maux de tête. Aujourd'hui, je suis presque bien. Clémentine me soigne à la Lolo; c'est une bonne, excellente fille un peu oublieuse, mais toujours contente et qui sait vous aimer, si elle oublie quelquefois de bien vous servir.
Parle-moi donc de Victorine. Crois-tu qu'on veuille la marier ou qu'il y ait quelque chose en train? J'avais trouvé ici un jeune homme, bien, noble, riche, marquis; et on m'a répondu d'une manière si diplomatique que je ne sais que penser et que je crois vraiment qu'elle veut garder sa main jusqu'à la majorité du comte de Paris, peutêtre jugé digne d'elle î
MARIE CAPPELLE A DIVERS
J'ai reçu de bonnes lettres de Sophie; elle va bien, toujours virginalemenl isolée et ennuyée.
Le pauvre Eugène est bien résigné et bien fort, vis-à-vis le nouveau malheur qui l'accable.
Adieu, mon Tonin chéri, je t'ajme et t'embrass(î de toute mon âme. Les plus tendres choses à Félix.
A yi/'^e de Valence, fille de M^^ deGenlis.
3i décembre 1889.
Je ne veux pas commencer cette année sans aller vous demander un souvenir, Madame, et sans vous porter mes vœux intimes. Je prie Dieu de vous garder bien longtemps l'affection de ceux qui sont fiers et heureux d'avoir une petite place dans votre pensée ; je le prie de tout mon cœur de bénir vos enfants, de rendre moins profond le vide qu'un de ces petits anges a laissé dans votre âme. J'ai été bien heureuse et reconnaissante de la bonne réception que vous avez bien voulu faire à mon mari, et rien ne pouvait m'être aussi doux que de le voir apprécié par vous. Je sens vivement le bonheur d'être aimée et, après être restée orpheline, en dehors des premières affections de tout ce qui m'entourait, j'éprouve une grande jouissance; a être le but et le mobile des actions et des pensées d'un bon et noble cœur. L'absence de M. Lafarge. en me laissant un grand vide, m'apportait cepen-
28o CORRESPONDANCE
dantles plus tendres lettres; et ce réveil de chaque matin, les soins de ma maison, des livres^, mon piano, ne laissèrent pas pénétrer Tennui dans ma solitude.
Ma santé |est assez mauvaise; mais, quoique j'aie mille raisons pour ne pas espérer une gentille petite cause, je veux cependant ne fonder mes calculs que sur mon dégoût de nourriture et mes maux de cœurs continuels. Je ne rêve que ma petite fille que je vois déjà grande, presque mariée. Oh ! je vous en prie, chère Madame, rêvez un peu avec moi à cette chère petite illusion et accordez-lui un peu de l'affection qui rend votre Marie si reconnaissante...
Lili serait bien gentille de m'écrira quelques bons et longs détails sur tout ce qui vous entoure. Veuillez l'embrasser de ma part et me rappeler au bon souvenir de mesdames vos filles.
Adieu, chère Madame. J'embrasse vos mains de tout mon cœur, et je vous demande un souvenir pour ma respectueuse et tendre aff^ection.
MARIE
A Mme de Montesquiou,
3i décembre.
Permettez-moi, chère Madame, de venir vous demander un souvenir au commencement de cette
MARIE CARPELLE A DIVKRS 281
année, et aussi vous porter les vœux intimes que mon cœur forme pour votre bonheur.
Loin des miens et de mes premières affections, j'éprouve le besoin de combler avec la pensée toute la distance qui m'en sépare, et, ne pouvant donner aux chers absents la première journée de i84o, je veux au moins prier Dieu de leur envoyer toutes ses bénédictions et de me garder une petite place parmi eux.
Je vis bien solitairement depuis six semaines, et l'absence de M. Lafarg-e me prouve chaque jour combien je m'étais habituée à cette douce vie d'intérieur et d'affection, et combien je souffrirais s'il fallait encore [)orter cette vie sans en partager les peines et les joies. J'espère bien oublier, demain, la tristesse de l'absence dans le bonheur du retour et j'éprouve déjà ce sentiment d'attente que l'on ne s'avoue pas tout haut, mais qui fait tressaillir au bruit de pas plus précipités ou d'une porte qui s'ouvre, comme il l'ouvrait !
Le résultat de celte séparation a été aussi fort heureux. Le brevet est obtenu, et nous allons commencer cette nouvelle méthode de fabrication qui, économisant la moitié du combustible et du temps, doit nécessairement amener de grandes améliorations dans nos forges.
J'ai été bien reconnaissante de la bonne recommandation de M. de Mornay. Veuillez la lui exprimer, Madame, et lui dire combien je suis fièrc et heureuse de pouvoir compter ainsi sur l'intérêt
et la participation des meilleurs et des plus chers amis de ma pauvre mère...
Le temps est si beau, si doux, que je vais vous chercher à Long--Pont, bien occupée de vos plantations et peu désireuse de changer cette active et utile vie de châtelaine contre les plaisirs vides et brillants de Paris.
Je vous assure que je ne m'aperçois nullement de ma solitjude. J'écris beaucoup, je lis, je fais de la musique sur mon excellent piano, je sors un peu, je m'occupe de la forge avec un intérêt toujours plus vif.
Adieu, chère Madame. Daignez me garder toujours rindulgent intérêt dont je sens si vivement le prix, me permettre d'embrasser votre main de tout mon cœur et recevoir l'assurance de ma respectueuse affection.
A M"^^ Bufjière, sa belle-sœur.
Le Glandier, 1889.
Merci de votre bon petit mot, chère sœur, et doublement merci pour le petit filleul que vous me donnez si gracieusement. J'ai déjà une affection de cœur pour cet imperceptible petit être, et je lui promets d'être une tendre et dévouée marraine. Léon vous a-t-il parlé du nom de Max, que nous trouvons si joli et si distingué? Je serais fort heu-
MAniK RAPPELLE A DIVERS 283
reuse que ce cher enfant, que vous me permettez d'adopter et d'aimer doublement, puisse le porter un jour avec bonheur.
Je suis triste de vos souffrances, pauvre amie ! Je souffre aussi de mon estomac : mais je n'espère pas, comme vous, en tirer dans Tavenir un cher petit être. Je crois que ma petite Jacqueline est encore loin de nous; notre mère seule la met pour quelque chose dans mes ennuyeux vomissements. Je ne crois pas encore à son existence, mais je l'aime déjà de toutes mes pensées.
Adieu, chère petite sœur. Croyez que je sais bien vous aimer et qu'il me tarde d'aller vous embrasser, de toute mon âme.
MARIE
« Pas de nouvelles de Charles, ces jours-ci.
Juin i84o.
Mon dimanche m'a semblé vide et je veux, du moins, vous écrire durant les heures que vous auriezdû passer sous mes verrous. Je n'ai pas dormi, cette nuit; j'étais mécontente de moi. Votre lettre est venue ensuite me consoler, et j'ai remercié Dieu de m'avoir laissé une parole qui vous fût douce.
Je ne puis croire à la Providence sans croire en
VOUS, qu'elle a mis près de ma douleur pour la résigner. Vous m'avez dit:(( Je me dévoue à votre cause». Je vous ai tendu la main et j'ai accepté. Je voulais douter de tout, pour m'isoler de tout : je crois et je me confie. Les desseins de Dieu sont infinis, il est trop bon pour vouloir réunir ce qu'il faudrait séparer avec d'amers regrets. Espérons, mais ne craignons pas quelques épreuves indispensables.
Vous comprendrez que, toute la journée, je me sois fait donner des détails de Smyrne par M. de T***. Après la Rue des Roses, après l'allée parfumée que vous savez, il est un grand bois avec des ravins, des rochers, des cascades; c'est là que l'on va chercher la promenade et l'ombre. Pendant que les chevaux qui vous ont amené broutent les lauriers-roses, on suspend ses hamacs au dessus de la source et on se balance en causant, durant les heures brûlantes de la journée. Vers la nuit, quelque esclave vous dit un chant triste, doux, monotone. Nous ne voulons pas d'esclaves, mais si ma voix vous est douce, ô mes amis, elle essaiera de bercer vos songes. Puis, il y a dans chaque maison de jolies salles de bains, toutes parfumées, toutes tièdes de vapeurs, c'est un plaisir plus égoïste, mais cet isolement dans de l'eau et des parfums est encore bien doux. On reçoit facilement les lettres et les livres d'Europe ; souvent des voyageurs français viennent y passer plusieurs jours, et reportent quelques souvenirs de votre bonheur dans le cœur d'un ami qui se souvient.
MARIE CARPELLE A DIVERS 285
Rêvez avec moil... Aimons-nous moins les brillantes petites étoiles de notre ciel, parce qu'elles sont plus éloignées de nous?
24 octobre iS^o.
Je vous envoie iine lettre d'A***. Répondez- lui. EUem'accuse d'une ineptie complète pour les affaires. Je m'avoue coupable d'une sainte absurdité sur ce vilain chapitre.
Je souffre, tout ce jour, de mille sortes. Mon estomac ne veut pas se remettre sous le joug de son Esculape, et mon cœur ne veut pas vivre sans la présence de ses chers aimés. A côté de ces rebelles volontés,j'ai eu la calamité d'une visite de M. R***. Il m'a assuré de son dévouement, de son unique dessein de m'être agréable. Les visites sont supprimées pour le bien de ma santé si chère à l'administration. Clémentine est confinée près de moi, afin de remédier à des absences fréquentes qui me laissaient seule. Enfin, M. R*** serait trop heureux de m'accorder tout ce qui pourrait m'être agréable. J'ai écouté toutes ces paroles avec une hypocrisie acceptante, aussi merveilleuse que l'hypocrisie offrante et, si je n'ai pas hurlé avec les loups, j'ai menti avec un jésuite.
Adieu, mon ami.
A M, B**% à Meulan {Seine-et-Oise).
Tulle, 3o cet. i84o.
Merci, Monsieur, pour la savante page que vous avez daigné apporter à ma défense; merci aussi pour la généreuse croyance que vous me donnez. C'est la pieuse et double aumône d'une grande intelligence et d'un noble cœur. Soyez-en béni et quand vous donnerez une pensée à la pauvre prisonnière, croyez au rayon d'espoir et de reconnaissance que vous avez laissé dans mon âme. Mon ignorance a compris toute l'importance de vos réflexions, car elles sont simples, comme ce qui est grand et vrai.
J'ai la triste expérience de l'insuffisance des jurés et de la défense, pour s'éclairer de questions médicales d'autant plus graves aux yeux du vulgaire qu'elles sont rendues plus obscures par des adeptes jaloux de rester dignement incompréhensibles. Une réponse, telle que celle que vous proposez, serait un bienfait pour l'humanité qui vous devra sa gratitude, et si vous n'avez pas les joies du succès, vous aurez du moins, Monsieur, celles de la conscience.
Croyez, Monsieur, à ma profonde estime.
MARIE CAPPELLE.
MAKIE GAPl'ELLK A DIVEHS 287
Ne serait-il pas bien indiscret de désirer quelques-unes de vos brochures?
La maladie nerveuse de M. Lafarge est une triste vérité très facile à constater. Toutes vos observations, Monsieur, ont unie savante et judicieuse portée, qui seront une bienfaisante lumière pour la grande œuvre de la réhabilitation.
A M. Ch**"
20 novembre i84o.
Merci pour tout le bien que m'a fait votre lettre. J'étais bien malade, hier, en la recevant; et vos douces paroles ont consolé, guéri votre pauvre amie.
Mes douleurs de tête étant insupportables, M. Ventéjoux me fit une saignée dont le premier résultat fut un évanouissement complet, qui me fit mourir un quart d'heure. Cette secousse violente me donna la fièvre, et je passai une heure bien souffrante, vous regrettant, ne pouvant lire votre lettre, mais appuyant ma mauvaise tête contre cet écho de votre cœur, que mon cœur traduisait. Ce matin, je ne vais pas bien, mais je vais mieux.
J'ai reçu, hier, et je viens de lire une charmante lettre de M. T***. Ce ne sont pas des phrases, mais de bons détails. M. T*** travaille sans relâche et avec un dévouement qui ne se ralentit pas ; il espère beaucoup la cassation du jugement. Les L***
intriguent horriblement; ils déclarent les lettres d'Alg^er fausses, en accusent mes amis, et un ordre est parti de la Chancellerie pour ordonner au Procureur général d'Alger de faire subir un sévère interrogatoire à M. G***.
Que Dieu confonde les hypocrites ! S'il est donné à l'homme d'effacer une faute, c'est en sachant Texpier et l'accepter noblement. Au-dessus de l'estime du monde, est placée l'estime de soi-même.
Je ne saurais continuer. Ma têle se fatigue. Adieu, mon cher absent ; que Dieu bénisse votre noble affection, et qu'il me laisse vivre assez pour mettre quelques rayons de bonheur dans votre vie.
P. S. — N'oubliez pas votre promesse : j'attends les pièces de votre pieux ami. Il croît en moi ; je veux encore qu'il m'aime. Il me faut une place dans vos cœurs.
Au même.
3o novembre i84o.
... Mon amitié n'est pas parfaite peut-être; elle est injuste et craintive, mais elle est profonde comme les profonds abîmes de l'Océan. Si la piété élève au ciel l'âme du juste, le ciel lui-même descend dans nos âmes avec l'affliction. C'est un sentiment qui vient de Dieu pour détruire nos grossières pensées; c'est une auréole qui illumine jusqu'aux misères de cette vie.
MARIE GAPPELLE A DIVERS 289
J'ai eu la visite de M. R***, bon, aimable, ayant autant d'amitié que de peur ; beaucoup d'un quelque chose qui n'est pas de l'âme, encore moins de l'esprit, presque pas du cœur ; ce quelque chose qui se met sous une bonne et fraîche fig'ure et qui n'a pas de nom, ni dans le dictionnaire, ni dans la pensée.
J'ai vu aussi M. V***, et nous avons parlé sentiment avec une grande humeur discutante. Enfin nous avons décidé que la femme faible, incomprise, dominée, devenait toute belle et toute puissante en devenant aimée. Le soleil qui roug"it et parfume la rose est moins puissant que l'amour, radieux soleil de la femme, qui lui dore le front de gloire et de beauté. Nous devonsà votre passion le sceptre qui vous maîtrise, et si quelquefois nous tournons contre vous les riches armes que vous nous donnez, plus souvent nos chaînes sont des fleurs et notre empire vaut un ciel.
Vous allez rire de mon éloquence. Ce n'est pas que je parle : je me souviens.
Adieu.
Prison de Tulle, i84i.
Vous VOUS êtes montré si parfaitement bon, si pieusement croyant pour la pauvre Marie, qu'elle
ne saurait attribuer votre silence à l'oubli et qu'elle se préoccupe, s'inquiète excellemment de votre santé et de celles qui vous sont chères. Une lueur de vérité s'est montrée sur mon horizon, j'ai besoin de vous en faire part. Puissé-je vous montrer bientôt que je suis digne de votre noble sollicitude.
Denis a déclaré a plusieurs reprises, devant des témoins dignes de foi, qu'il ne m'avait jamais remis d'arsenic, qu'il avait substitué au paquet acheté à Brive une poudre blanche inoffensive, qu'enfin, maintenant il pouvait le dire, car tout était fini pour moi, on ne pouvait revenir sur le jugement. Gela fut dit devant un des jurés qui m'avait acquittée et devant beaucoup d'autres personnes, à table d'hôte. Sur le champ, on l'écrivit à M® Paillet. Celui-ci, frappé de l'immense portée de ces propos qui, selon lui, pouvaient faire crouler toute l'accusation^ fit porter une accusation de faux témoignage contre Denis, devant le parquet de Tulle. Le procureur du roi de cette ville, celui de Brive, firent une instruction secrète; les faits que nous avancions leur furent confirmés et ils allaient lancer un mandat d'amener contre Denis, quand la cour royale de Limoges a voulu se décharger de cette affaire.
De mon côté, je suis arrivée à tout souffrir plutôt que de perdre ce rayon de vérité. Nous nous adressons directement au Ministre de la Justice et, s'il est sourd également à nos demandes, la Presse nous prêtera sa grande voix contre cette nouvelle illégalité. Elle dira l'injustice de cette justice hu-
MARIE CAPPELLE A OIVEUS 29 1
lïiaine qui veut sceller son erreur sur ma tombe, qui accepte ce qui m'accuse, éteint ce qui me sauvegarde, pour paraître équitable dans sa rig-ueur. Peut-être me fera-t-on payer par de nouvelles rig-ueurs, par de nouvelles tortures, le scandale de cette publicité. Qu'importe! La vie, c'est l'homme, l'innocence, le cœur de ses amis. Toutes les puissances de ce monde ne peuvent empc^cher ces trois ang-es consolateurs et gardiens de ma prison de bercer, de résigner mes longs jours sans repos, les insomnies plus pénibles encore de mes nuits. Je suis encore à Tulle, pour quelque temps. Loin de craindre de nouvelles souffrances, je remercie l'acharnement de mes ennemis, qui me permet de sortir de ma tombe pour dire au monde mon innocence et leurs basses calomnies. Je comprends les angoisses du combat, l'agonie de servir de pâture à d'avides et insultantes curiosités. Je les comprends et je les accepte. Il faudra que le mensonç^e et la vérité parlent, en face l'un de l'autre. C'est au monde tout entier que je tendrai les bras en criant mon innocence ; c'est le monde qui me rendra justice, absolution et honneur. Vous voyez, mon noble ami, que mon épreuve n'est pas achevée. Il faut du courage, de la force, des amis à mon âme pour supporter cette dernière épreuve. Ne m'abandonnez pas.
Mars, 1841.
«»Laissez-moi VOUS remercier, Monsieur, des amis que vous aviez envoyés sous mes verrous, pour y abréger les heures. Je vous dois de douces et intimes émotions. J'ai pleuré sur Geneviève, j'ai tendu lesmains vers Adolphe, ^diSsé bien des jours, bien des nuits avec cette grande et belle Lélia, que la société a mise à l'index, que les femmes renient et ne veulent pas comprendre dans leur vertueuse simplicité. Pauvre Lélia, à laquelle on reproche un premier amour, et à laquelle on veut en imposer un second ! Pauvre femme, qui a souffert toutes les douleurs, tous les doutes, tous les découragements ; qui était clouée sur la terre par de mauvaises passions, soulevée vers le ciel par des instincts sublimes ; qui possédait également la puissance du bien et la puissance du mal ; qui ne voulut pas être une faible femme, et qui ne put pas devenir un ange !...
J'ai été bien indiscrète; j'ai gardé mes amis bien longtemps. Pardonnez-raoi, Monsieur, et, si vous m'avez gardé une ferme croyance, gardez-moi un souvenir.
MAIUE CARPELLE A DIVEUS 2[)S
A M. de C***
3o juin.
M. X*** m'envoie la lettre qu'il vous écrit, me demandant de Tappuyer de mon influence. Faites, aujourd'hui, ainsi que toujours, ce que vous trouverez convenable ; je vous attends impatiemment. Je m'épouvante et je souffre cruellement de l'infamie qui, sous vos yeux, couvrira la pauvre Marie.
J'ai passé une triste journée, enfoncée dans l'odieuse lecture de l'instruction, m'indignant, me trouvant bien malheureuse, quoique bien au-dessus de ces viles calomnies. L'impression que j'en ai reçue est très favorable; j'y vois une trame bien savante, ourdie par je ne sais qui ; mais ensuite les rôles ont été distribués à chacun et appris pour ainsi dire par cœur. M°^^ de L*** me confond; je voulais d'abord, d'après l'avis de M. X***, souligner chaque mensonge et mettreà côté la réplique ; mais tout cela s'enchaîne si parfaitement, les calomnies sont si également répandues et insaisissables que, fatiguée, découragée, je me suis mise à prier Dieu qui sonde les cœurs et fortifie les faibles.
Loin de moi la pensée de mes ennemis, bien près celle de mes amis ! Je me repose en eux, en vous surtout. Si vous me voyez trop abîmée d'angoisses, ne me tendrez-vous pas la main ? Oh ! je ne pleure que les jours perdus, car il me semble
2g4 CORRESPONDANCE
qu'il en reste peu, et je voudrais au moins vous les donner tous, ornes amis !
A M"^^ Oudot.
Août i84i.
Pardonnez-moi, chère Madame, d'être restée aussi longtemps silencieuse et croyez que mon cœur, qui vous aime, vous honore et vous bénit, ne saurait être accusé d'un oubli impossible et qui serait bien ingrat.
Les souffrances, les déceptions, les larmes s'emparent d'une grande partie de ma vie. J'ai voué au travail, à la grande œuvre de ma réparation, mes quelques moments de repos et de calme ; et il m'est impossible d'écrire souvent, même à ceux que j'aime autant que je vous aime.
Comme vous, chère Madame, j'avais prévu une ^fl nouvelle injustice, une nouvelle condamnation ; mais le cœur ne se résigne jamais à de semblables agonies, et j'ai encore plus souffert que je ne pourrais vous l'exprimer. La douleur qui vous frappe par une main indifférente est supportable ; celle qui vous est apportée par une main amie vous laisse sans force, sans énergie. On apprend vite à aimer; mais, pour arracher de ses souvenirs d'enfance une amie, pour chasser cette amie du sanctuaire de son âme, il faut d'amères douleurs, il
MARIE CAPPELLE A DIVERS 2g5
faut bien des jours, bien des nuits, bien des nuits, bien des larmes.
Je charge un de mes plus dévoués amis, M. le comte de X***, de vous remettre cette lettre, de vous parler de ma reconnaissance, de mon affection. Veuillez, Madame, recevoir un ami bien cher à la pauvre Marie. Le premier, M. de X*** a soulevé ma croix ; c'est à lui que je dois la force d'avoir suf)porté mes épreuves, c'est à lui que je dois d'être restée digne de mes croyants et de ne pas avoir faibli, au milieu du chemin.
Adieu, Madame. Vous êtes bien souvent dans mes pensées et dans mon cœur.
XXÏ
A M. de X***
Septembre i84t.
Maintenant, mon ami, allez chez M. René. S'il se peut, qu'il vous donne le prix qu'il a reçu pour les deux premiers exemplaires vendus, changezles en un louis bien neuf, bien brillant, adressezle à la directrice des postes de Villers-Cotterets,en la priant de le remettre à M^^^ Félicité Bertaud, rue de Paris; et que Dieu bénisse la pauvre vieille fille et la pauvre jeune femme !
Que l'oeuvre de mes larmes et de mes souffrances serve du moins à sécher une larme, à prévenir une douleur ! Que la bénédiction du pauvre vienne
effacer de ma pensée les malédictions que les heureux du siècle ont jetées sur mon pauvre livre !
La calomnie est une douleur de la terre ; l'affection est une joie du ciel. Que Dieu me garde la profonde amitié de mes amis, et je saurai braver la profonde inimitié de mes ennemis.
Dieu, qui donne la pâture aux petits oiseaux, la goutte de rosée aux lis de la vallée, envoie aux cœurs souffrants de nobles sympathies qui les fortifient, au jour de Tépreuve.
Croyez, Madame, que je ne faiblirai pas dans le grand œuvre de réhabilitation. Je me dois à ma famille, je me dois aux généreuses croyances qui viennent calmer ma douleur. Je pourrai mourir sous ma croix, mais je mourrai en combattant le mensonge et la calomnie.
J'accepte avec reconnaissance Toffre touchante que vous m'exprimez, et si mes prières peuvent être exaucées, elles vous garderont de toute adversité.
Recevez, Madame, l'assurance, etc.
MARIE CAPPELLE A DIVERS 297
A la même.
Octobre i84o.
Que Dieu vous bénisse. Madame! J'ai pleuré de reconnaissance en recevant votre touchant envoi. C'est que mon cœur y comprenait votre noble cœur, c'est que tous ces gracieux objets semblaient me dire de douces pensées amies. Ils sont là, près de mon lit, sur une petite table. Ils sont ma consolation dans ces jours de malheur et, si le ciel devenait bleu, si j'osais aimer tout haut mes nobles croyants, j'irais presser la main qui me les envoie, vous demander d'accepter l'amitié de la pauvre Marie, comme vous daignez, je l'espère, accepter ses prières et sa gratitude intime.
Vous êtes bien bonne, chère Madame, de vous occuper du grand œuvre de ma réhabilitation. L'idée que vous donnez pour V*** a été et est encore employée, à ce que m'a dit mon avocat de Tulle, auquel j'avais communiqué votre remarque. M. Paillet a publié ce mémoire, M. Raspail un autre pour la partie chimique, enfin M. Brétigny un troisième pour la partie médico-légale.
Croyez que je sens la nécessité d'une éclatante réparation, et si la Cour suprême casse un jugement que je ne veux croire qu'imprudemment précipité, je serai forte de mes amis, de mon innocence et tous les secours humains viendront en aide aux secours que j'espère de plus haut.
Ce samedi.
Ma santé est assez mauvaise; les inquiétudes et (je l'avoue) quelquefois le désespoir bouleversent mon pauvre estomac et s'opposent aux bienfaits de la médecine. Je quitte mon lit pour mon fauteuil. Je m'occupe un peu, pour m'exiler de mes idées fixes, mais je ne trouve un peu d'oubli que par celte vie du cœur que je dois à mes nobles amis. Votre souvenir sera souvent sous mes verrous. Dieu est grand; il relève l'âme qu'il a courbée sous la calomnie, en l'aidant de sympathiques dévouements.
Adieu, Madame ! Semez autour de vous ma reconnaissance, et croyez au bienfait que vous avez donné à la triste réprouvée.
J'ai mis la petite faveur verte, comme l'espérance, dans mon Evangile et mon Imitation de Jésus-Christ. Elle marquera les paroles qui consolent et fortifient les longs jours d'angoisses de cette vallée de larmes.
A la même.
Mardi.
Chère et noble dame, seulement aujourd'hui je reçois votre excellente lettre et la jolie bourse que vous y avez jointe. Combien je vous en rends
MARIE CAPPELLE A DIVERS 299
grâces ! Chacune de ses mailles a été une pensée pour moi, chacune de ses mailles est un petit trésor pour la pauvre Marie. Je voudrais vous écrire de long-s détails, mais de violentes douleurs névralgiques me rendent très difficile et très douloureuse la plus petite tension d'esprit. Il faut, me dit mon médecin, être bien paresseuse et bien bête pour guérir, et voici près de deux mois que je suis à ce régime.
On a recommencé Taffaire des diamants. C'est une persécution, c'est une injustice, mais je suis heureuse de voir se soulever ma tombe. J'ai la force de ma conscience et de la vérité. Je puis être victime d'une iniquité nouvelle, mais je sens que je ferai comprendre mon innocence à mes amis et à ceux qui ont le cœur droit et sans prévention ; cela me suffit. Ce n'est pas le mépris du monde, qui est insupportable; c'est le mépris qu'on sent au fond de sa propre conscience qui doit être mortel.
Adieu, Madame. Je vous écrirai une plus longue lettre après le jugement. Cette séance n'est qu'une formalité, elle ne servira qu'à fixer les débats et à examiner nos témoins. Cependant il faut que je garde toutes mes forces pour donner, encore une fois, mon front en spectacle aux curieux regards de la foule.
Acceptez toute ma reconnaissance, chère et généreuse amie que je ne connais pas, mais que j'aime de cœur.
Mai i84i .
Que les bénédictions d'une pauvre femme vous protègent, ma noble enfant 1 La nuit, lorsque vos yeux ont été fermés par un baiser de votre mère, lorsque votre bon ange sourit à vos rêves et veille à votre chevet, du fond d'une prison une prière s'élève à Dieu pour vous. Devant celui qui sonde les consciences, devant celui qui sait tout et qui est la vérité éternelle, devant notre Père qui est aux cieux, j'ose vous aimer et vous appeler ma sœur.
Soyez heureuse ! Je demande pour vous la beauté de Tâme, un ciel toujours serein, des jours sans déception, des amis qui vous fassent belle la vie du cœur. Restez toujours la joie et l'orgueil de votre mère; qu'elle soit sur cette terre votre espoir, votre amour, votre religion. N'oubliez pas les malheureux, et revenez quelquefois près de la pauvre Marie qui vous garde en son cœur.
Adieu, ma noble et jeune croyante. Baisez pour moi les deux mains de M™« votre mère, et penchez vers elle votre front..., son baiser est le mien.
P. S. — Votre bague ne quitte plus mon doigt. Je vous en rends grâces, ma bonne petite amie.
MARIE CAPPELLE A HIVERS 3oi
Ce 1 1 juin i84i.
Je suis bien ingrate, Madame, du moins en apparence. Mais veuillez me pardonner; ma pauvre tète est faible; si j'use le peu de forces qui me restent pour arriver à me justifier aux yeux du monde, mon cœur est gardé tout entier pour mes nobles et chers croyants.
Je suis entourée de vos bienfaits. Vos pantoufles sont à mes pieds, dans les grands jours; votre bourse est la seule dont je me serve pour les petites charités que je puis faire, parmi les malheureux qui m'entourent. S'il me faut prendre de bien exécrables pilules, je les mets dans votre délicieuse petite boîte, et j'ai plus de courage pour les avaler. Vous voyez donc, Madame, que vous êtes toujours près de moi, et toujours pour me consoler.
M. Lachaud, un de mes avocats, va, pour mes affaires, à Paris. Je lui donne votre adresse, chère dame. Lui permettrez-vous d'aller vous parler de mon affection et de toute ma reconnaissance. C'est un ami dévoué qui sait tout ce que j'ai souffert. Faites-lui les questions qui pourront vous intéresser sur votre pauvre Marie. Il vous apprendra à me connaître ; puisse-t-il vous apprendre aussi à m'aimer!
Adieu, chère, bien chère Madame. Que Dieu
bénisse ceux que vous aimez, qu'il mette mon innocence dans votre cœur, et qu'il me garde votre précieuse affection.
A M"^^ Oudot.
Juin i84i.
Oh! pardonnez-moi, Madame. Je ne connais pas l'oubli, et je garde en mon cœur, comme mon trésor de résignation et d'espérance, les amis que je dois au malheur. De toutes vos lettres je n'ai reçu que la dernière et, si je n'y ai pas répondu plus tôt, il faut en accuser ma mauvaise et pauvre santé, qui me rend impossible une correspondance nombreuse et suivie. Oh ! croyez-le, Madame^, je pense à vous et je vous aime, car votre âme a été bien généreuse dans la croyance qu'elle a donnée à mon âme.
Je ne puis vous écrire que ces quelques lignes; mon temps de repos physique est entièrement consacré à cette réhabilitation qui est, sur la terre, ma force, mon espérance et ma religion. Si vous désiriez avoir de plus grands détails sur votre pauvre amie, si vous aviez quelques renseignements à lui donner, M. Lachaud, mon avocat, est à Paris où rappellent mes affaires ; il vous dirait aussi, Madame, toute ma reconnaissance.
Adieu, chère et bonne Madame; je vous demande
M AUIE CAPPELLE A DIVERS 3o3
la permission de bien vous aimer et de garder toujours le souvenir de votre noble affection.
A M, de G'**
... Merci à mes ennemis qui me permettent de sortir de la tombe, pour dire au monde mon innocence et leur infamie. Je comprends leur but, ils espèrent que je ferai plaider par un avocat l'absurdilé d'un jugement rendu contre une personne tuée civilement ; ils croient qu'abîmée de souffrances morales et physiques je ne voudrai pas être une fois encore la proie d'une curiositéavide, insultante, que je reculerai découragée devant cette nouvelle agonie. Ils se sont trompés. Je comprends les angoisses et je les accepte. Je veux demander comme une grâce cette nouvelle illégalité qu'ils ont provoquée; je veux que mon front soit opposé à celui de M"^^ L***>je veux qu'elle rougisse de son infâme trahison. Ce ne seront plus des dépositions écrites débitées de mémoire, qu'elle dira à ses juges. Il faudra que ce soit devant moi, sa victime, qu'elle soutienne ses calomnies; il faudra qu'elle réponde à mes accusations, que le mensonge et la vérité parlent, en présence l'un de l'autre!
Je ne crois plus aux juges de cette Société. Ce n'est pas à un tribunal de six hommes que je
3o4 CORRESPONDANCE
demanderai justice; c'est au monde que je tendrai les bras, en criant mon innocence : c'est lui qui me rendra, en échange de la vérité, justice, absolution, honneur!
Vous le voyez, mon noble ami, mon épreuve n'est pas achevée; il me faut du courage et, si mon âme est forte, mon pauvre corps ne l'est guère. Depuis un mois j'ai un redoublement de mauvaise santé, et je ne quitte guère mon lit que pour passer des journées dans des bains qui peuvent seuls calmer mes douleurs névralgiques.
Gardez-moi donc, par pitié, votre généreux intérêt et croyez que je serai toujours digne de vous et fîère de votre amitié.
A M. Peyredieu,à Bagnères,
Juin i84i.
Moucher et bon absent,je vous remercie de votre lettre. Je l'ai reçue au coin de mon feu, malade d'une fièvre de tristesse et de découragement, et d'une migraine morale. Je viens vous dire qu'elle m'a fait du bien, et j'ai causé très intimement avec elle pendant une heure. Je me suis exilée de ma cruelle réalité pour vous suivre au milieu de vos montagnes. J'ai rêvé un moment que j'étais libre aussi, que je n'avais que la voûte du ciel sur la tête, autour de moi que l'espace, les grands arbres
MARIE CAPPELLE A DIVERS 3o5
et la belle et sauvage nature des Pyrénées. J'ai rêvé que je vivais encore. Hélas ! le réveil a été prompt.
Pour moi il n'est plus de repos et de liberté que dans la tombe; la mort seule ouvrira les portes de ma prison... Dites-moi souvent que je suis restée, dans quelques nobles cœurs, à l'abri des attaques de la calomnie : il m'est si doux de penser aux croyants qui vous entourent! Je vous en prie rendez-leur des actions de grâce, au nom de la pauvre Marie; parlez-leur souvent de mon innocence, si vous le pouvez, faites qu'on l'aime un peu. Gardez-lui, par-dessus tout, la touchante sympathie de deux nobles femmes assez grandes pour se pencher vers le malheur, assez bonnes pour préférer aux joies de ce monde quelques heures consacrées à plaindre une pauvre réprouvée.
Vous me demandez ce que je ferai, le 5 août. Hélas! que puis-je faire? La prévention de mes juges ne peut se contenir. L'un d'eux, M. L***, me donne le pas sur Lacenaire, et prétend que j'ai une physionomie Jéroce qui lui fait horreur.
Ma défense sera toute morale : on ne demande pas de reçu, quand on se dévoue pour ses amis. Puis-je la faire entendre devant un semblable tribunal ?... L'avis de MM. Paillet et Lachaud est d'adresser une requête aux juges pour demander le temps nécessaire, pour faire venir M. Glavé du Mexique, un monsieur d'Alger qui a donné des renseignements importants, un autre témoin qui s'est annoncé dans une lettre et qui serait d'une importance si grande que jen'ose l'espérer : ilprétend
3o6 CORRESPONDANCE
avoir payé une somme de 6.000 francs, donnée au mois de janvier 1860 à M. Clavé, pour le faire disparaître de France à tout jamais. C'est le caissier d'un banquier. Puis, ne faudrait-il pas attendre Teffel des Mémoires? Je leur ai confié la vérité avec ses mille petits détails.Nous verrons siM^^^« de Léautaud peut trouver un seul fait, une seule parole qu'elle puisse prouver fausse ou calomnieuse.
Plaig-nez-moi : il est affreux de combattre ceux qu'on a aimés, il est affreux d'éviter un jugement quand la conscience est pure.
Adieu. J'envoie une grande partie démon cœur à cette chère trinité croyante de Barèges.
P. S. — Je ne sais ce que je vous écris, tant j'ai suivi consciencieusement le régime de diète qui m'a été imposé par mon docteur pour combattre les douleurs nerveuses de ma vilaine tête.
A M. Brindel, juré.
(Tulle), 19 septembre i84i.
Monsieur, Lorsque le sort remit entre vos mains une partie de ma vie et de mon honneur, il me semble que c'était Dieu qui envoyait à mon aide la haute intelligence et la loyale impartialité qui se lisaient sur votre front. J'espérais qu'il mettrait mon innocence dans votre cœur. Hélas! on me dit que vous
MARIE CAPPELLE A DIVERS 307
me croyez coupable. Permeltez-moi d'essayer de me réhabiliter dans votre esprit, d'oser vous demander quelques conseils.
Je vous en supplie, Monsieur, dites-moi les faits qui me rendent indig"ne de votre puissante participation; mes avocats essaieront de les éclaircir. Si vous daignez m'interroger, je mettrai toutes mes forces à vous les expliquer.
Je vous le jure, je suis innocente ; donnez-moi le moyen de vous le prouver. Après la cruelle réaction produite par le rapport de M. Orfila, je sais qu'une voix serait impuissante pour me sauver ; mais, si le suffrage d'un homme d'honneur et d'intelligence ne suffit pas pour conserver une vie, il résigne le cœur et réhabilite la mémoire.
J'ai encore une grâce à vous demander, Monsieur. Par votre influence, épargnez-moi l'honneur des circonstances atténuantes : j'ai si peu de jours à vivre qu'on peut me donner le martyre.
Veuillez recevoir, etc.
A. M. Pey redieu.
Ce 8 octobre.
Merci de votre lettre. Monsieur, merci de cette noble amitiéque vous avez donnéeàmon uîalheur. Je n'ai de force que dans la croyance de ceux que j'aime et quand, courbée sous la calomnie, mon
3o8 CORRESPONDANCE
cœur se torture et se brise, quand il doute presque d'une Providence, je pense à eux et mon pauvre cœur retrouve des prières pour les bénir, du courage pour les mériter.
J'ai reçu, ce matin, une lettre de M. G***, qui espère beaucoup et qui a fait toutes les démarches nécessaires. Tous mes amis d'enfance se rapprochent de mon malheur et agissent; l'opinion de Paris est excellente. Dieu veuille que notre pourvoi soit acceptéet que la lutte recommence. ..Oh ! jemesens forte contre de nouvelles tortures, de nouvelles humiliations, qui me rendraient digne de mes chers croyants.
M. Raspail a vu MM. Dubois et Dupuytren ; ils lui ont donné de graves renseignements qui ont porté son indignation à son comble.
Adieu, mon bon, mon noble ami ! Je serre la main à M^^^ Peyredieu, qui croit à ceux qui souffrent et pardonne le malheur. Devant le monde, je serais indigne de l'aimer, devant ma conscience je l'ose bien intimement et le lui dis tout bas.
9 octobre.
Merci, mon noble ami, du beau rayon d'affection que votre lettre a porté sous mes verrous. D'abord, je vous ai lu bien vite ; puis,m'étant trouvée seule,
MARIE CAPPELLE A DIVERS SoQ
mon esprit et mon cœur se sont partagé chacune de vos paroles; mes yeux se sont fermés et je vous ai rêvé près de moi, me donnant vos saçi'es conseils, retrempant sous vos espérances mon courag^e et ma force.
Si je n'ai pas faibli sur le rude chemin de mon calvaire, c'est qu'auprès de la vie qu'ils m'ont flétrie il y avait la vie que je puisais dans ma conscience et dans le cœur de mes amis; c'est que des mains se sont tendues vers les miennes ; c'est que des hommes d'honneur m'ont donné leur foi; c'est que j'ai pu garder autant d'amour que de souffrances dans mon âme.
Oh I je vous le jure, je ne faiblirai jamais. Ce n'est pas avec un remerciement que je puis payer ma dette à mes amis, c'est ma réhabilitation que je veux leur donner. Je veux le suffrage d'un monde que je méprise, pour l'offrir à ceux que j'aime ; je veux que l'on me rende le nom de mon père, aussi pur que sa vieille épée. Et puis, je veux mourir, mourir quand ma tâche sera accomplie. Car je suis fatiguée, je suis brisée, et je ne demanderai pas à la terre un bonheur qu'elle ne peut plus me donner, mais ce repos de la tombe qui mène à la vie du ciel.
J'ai bien des actions de grâce à vous rendre. Non seulement vous avez voulu m'aimer, mais encore vous avez semé quelque peu de votre affection dans des esprits droits et impartiaux, comme le vôtre. Vous n'êtes plus près de moi, mais vous m'avez laissé quelques parties de vous-même dans
M. G***. Quand il vient, quand je vous regrette, il console, il encourage la pauvre prisonnière.
Novembre i84i.
Je vous offre, mon noble ami, ces cheveux déteints par les larmes. Le malheur qui les a blanchis n'est pas de ceux qui impriment des rides sur le cœur, des remords dans la conscience. Aussi, j'aime mes cheveux blancs, comme le vieux soldat aime ses blessures. Il combat pour la gloire et la patrie; je combats pour mon innocence et pour l'amour de mes amis.
A Monsieur Achille Kanholtz, rédacteur en chef du Babillard, à Montpellier.
Jeudi, minuit.
Notre ami a disposé de ma volonté. Je Ten remercie et je voudrais, Monsieur, n'avoir pas oublié de sourire pour m'enrôler dignement dans les rangs de la petite armée que vous conduisez avec tant d'esprit et de vaillance à la poursuite du ridicule,
MARIE CAPPELLE A DIVERS 3ll
des prétentions et des vices, dont est affublée notre vieille humanité.
Peut-être, en m'appelant sous votre bannière, me croyez-vous une femnse forte, une femme d'esprit, voire même une femme savante, un bas-bleu! Hélas, Monsieur, avant de répondre à votre gracieux appel, il faut avouer que je suis seulement une faible femme dont la cellule est bien étroite, les larmes bien amères, dont les jours se passent tantôt à souffrir de cette cruelle maladie qu'on appelle le désespoir, tantôt à souffrir plus encore d'une étincelle de vie qui me rend odieuse la tombe où je suis condamnée à une perpétuité d'angoisse et de douleurs.
Si, de ma pensée et de mon mépris, je repousse ce monde qui m'a injustement sacrifiée, je ne puis détester la vie qui fait battre le cœur de ceux que j'aime. Je ne sais m'arracher à mes rêves, à mes larmes, que pour rêver et pleurer auprès de mes amis. Et, sans doute, je n'aurais pas trouvé une heure d'oubli pour causer avec votre petit spirituel Babillard si je n'étais arrachée à ma tristesse par un motif tout-puissant, celui d'être agréable à un ancien, me permettez-vous d'ajouter à un nouvel ami? A ce titre, Monsieur, disposez de moi. J'aurai toujours une goutte d'encre et une mauvaise plume pour babiller tout bas.
Je charge mon ambassadeur de vous initier quelque peu aux torturantes exigences de ma position. J'ai un geôlier, sur le modèle des plus mythologiques Argus. D'abord, il a peur pour sa position:
3l2 CORRESPONDANCE
grand mot qui excuse tout... Puis, je le soupçonne fort d'être atteint de la manie d'inventer des projets d'évasion, de Fausses clefs, etc., pour faire ensuite acte de zèle et pour gagner, en les découvrant, le ruban rouge... le même que mon père avait acheté de son sang ! Mais pourquoi m'indigner ? C'est l'honneur qui baptise la croix, et non la croix qui honore.
Ces quelques mots vous diront que j'ai, contre moi, une position à conserver et une décoration à obtenir. C'est beaucoup trop !... Aussi, suis-je forcée de vous demander une parole d'absolu secret pour mes lettres et mes articles. Si, en choisissant trois étoiles et, peut-être mieux, un nom qui ait un certain reflet de personnalité vivante, vous pouvez. Monsieur, me promettre de ne jamais révéler même aux protes, imprimeurs, rédacteurs du journal, ma pauvre petite collaboration, croyez, Monsieur, que je serai heureuse de vous l'offrir ; sinon, je vous en prie, ne me demandez pas d'écrire. Je ne me sens plus la force de supporter de nouvelles persécutions î — et les secrets les mieux gardés ne le sont jamais, quand ils se trouvent sous la sauvegarde de nos amis et des amis de nos amis.
N'est-ce pas aussi, votre famille, pas plus que la mienne, ne sera dans la confidence. Parmi tous mes défauts, j'ai celui de ne pouvoir me courber sous le joug du sermon, et j'ai encore celui d'être affligée d'une impertinence passée à l'état chronique... qui pourrait me rendre coupable, alors que mon bon oncle viendrait me prêcher, peut-être
MAIVIE CAPPELLIÎ A DIVEIIS 3l3
môme m'exorciser, pour la diabolique idée qui me fait chercher la paille dans l'œil de mon prochain.
M. Chareire vous dira si mes craintes sont fondées et si les sermons sont longs.
Je vous demande pardon, Monsieur, de cette immense lettre. Elle me fait peur et, cependant, il faut que j'y ajoute quelques mots. Lorsque vous aurez besoin d'un article, veuillez m'en indiquer, en peu de paroles, le sens et le sujet. Si ce sont des critiques littéraires, m'envoyer les livres. Si (ce qui me semblerait large pour la critique) c'était une revue de la presse et chronique parisienne, m'envoyer, l'avant-veille, plusieurs journaux de la semaine et de diverses nuances. Je suis morte au monde... et aucun de ses échos n'arrive jusqu'à moi.
La critique m'est facile. C'est un défaut et une nécessité de ma position. Ils m'ont tant fait souffrir !... Mais j'espère, Monsieur, que vous jugez assez favorablement mon caractère pour comprendre que jamais je ne poursuivrai le vice et le ridicule en m'attaquant à des individualités.
Pour juger l'homme, il faut plus que la raison et le jugement d'une femme. Pour peser la valeur de ceux qui nous gouvernent et qui nous jugent, mes souvenirs et mon martyre pourraient trop souvent, hélas ! me faire oublier la loi si belle du pardon chrétien. Mais, de toutes mes forces, de toute ma conscience, sans peur, sans relâche, toujours, ma voix saura s'élever pour dire à la Société ce qu'elle est et ce qu'elle vaut ? Et lorsqu'elle ne Il 19
3l4 COURESPONDANCE
sera pas assez puissante pour faire vibrer l'indignation contre ses vices, elle l'attaquera dans tous ses travers..., elle s'armera contre elle de sourires. Le mépris suit de bien près la dérision.
Je serai sans pitié pour l'ambitieux qui abdique ce qu'il est, pour paraître ce qu'il ne sera jamais; pour l'hypocrite, ce lâche qui se renie sans cesse, cet homme dont les actions sont les mensonges de ses pensées. J'aurai toujours un peu d'encre contre les femmes vouées ostensiblement au culte de la vertu, contre celles qui vont faire de la charité au bal des pauvres, contre les coquettes qui crient au feu avant l'incendie, contre leurs sœurs qui se parent de leurs victimes en tout bien tout honneur. Notre pauvre Société s'est faite prude et vertueuse, par genre ; elle parle, elle écrit contre les passions ; mais, sauf l'égoïsme des amours-propres frénétiques, où sont-elles ces passions si redoutables? Sans doute, mille petits sentiments lilliputiens se nouent, se dénouent, s'allument, s'éteignent dans une ombre d'hypocrisie à travers laquelle les convenances ne sauraient se blesser les yeux. Mais des passions, où s'en trouve-t-il ? Quelle est la femme qui s'oublie pour son amour, quel est l'homme qui sacrifie son plaisir à une passion ? Je n'en connais pas. Aussi, je méprise notre époque et je plains plutôt que je n'envie les vivants.
Adieu, Monsieur. Je vous demande pour ma lettre la flamme de votre bougie, pour mon innocence votre croyance, pour mon nom votre souvenir.
MARIE CAPPELLE A DIVERS 3l5
A M^i' de V"
Ma pauvre et bien chère malade, j'envoie un baiser à votre front pour le guérir. C'est un peu moi qui vous fais souffrir ; aussi je souffre avec vous et je comprends si bien que vous m'aimez, que vous n'auriez plus un reproche à faire à votre amie, que vous ne la gronderiez jamais plus si mon cœur pouvait se traduire tout à vous.
Hier, j'ai été toute triste de ne point vous voir. Si vous étiez remplacée par une aimable autre, ce n'était plus une sœur et mon cœur se prenait à avoir de l'humeur, quand il la voyait là où vous deviez être. Soignez-vous bien, amie, car je vous veux, dimanche. Quel mauvais procédé a votre indisposition, de choisir mon pauvre petit jour entre tous les jours ! Chassez cette mauvaise visiteuse, oubliez les tristesses qui vous accablent. La haine occupe le cœur, et le cœur doit être tout à ceux qu'on aime. Faites comme moi. Je pardonne ou, du moins, j'oublie mes ennemis pour laisser ma pensée, mon cœur, mon âme tout entière aux chers bien-aimés qui sont toute ma consolation et toute ma vie.
Je vous embrasse bien affectueusement.
3l6 CORRESPONDANCE
A la même.
Chère petite amie, je veux bien vite vous dire une espérance qui me fait oublier mal de lête et maux d'estomac... // se pourrait que le mois commençât pour votre amie par deux jours de fête ! qu'en vous embrassant samedi je pusse vous dire : « A demain. » Je suis superstitieuse. Il me semble que vos baisers seront une bénédiction pour bien des jours. Quand vient la nuit, le ciel est sombre jusqu'au lever de la première étoile... A pein^ a-t-elle brillé que ses sœurs la suivent et que les mondes allumés dans le firmament dissipent les ténèbres et rendent à la terre, non pas le jour, mais une lueur douce, tendre et mélancolique. Puissé-je voir dissiper ainsi la nuit de mes douleurs! Puissé-je vivre bien cachée, bien-aimée, tout oubliée de ce monde, toute riche, toute puissante par le cœur.
Elle est bien jolie, la poupée que vous m'avez envoyée. Le burnous me semble une heureuse idée. L'arche est charmante; je vis, depuis hier, très intimement avec ses habitants. Je les ai rang^és sur ma table ; ils sont si gentils que c'est à se faire bête. Ne vaudrait-il pas mieux mille fois un prochain animal, qu'un prochain méchant?...
Adieu, bien-aimée 1
MARIE GAPFELLE A DIVERS Ô17
A At**
Je suis bien faible... La douleur élreint ma vie,
mais il est une force qui vient du cœur, et c'est
elle qui me permettra, Monsieur, de vous exprimer
ma profonde reconnaissance. Soyez béni pour la
noble conviction que vous donnez à mon innocence.
Soyez béni ! car, sous les généreuses expressions
de votre sympathie, mon front s'est relevé, mes
larmes se sont séchées, l'agonie de mes pensées s'est
arrêtée, et je me suis oubliée pour vous rendre
d'intimes actions de grâce.
Etranger à mes yeux, vous êtes un ami pour mon cœur, et votre nom est parmi les noms bien chers dont je me suis fait un trésor, parmi les noms qui se retrouvent chaque jour dans mes souvenirs, dans mes affections, dans mes prières.
Adieu, Monsieur! Mes forces sont épuisées- Adieu ! Il m'eût été bien doux d'entendre vos paroles, de mettre ma main dans votre main amie ; mais, hélas ! un mur d'airain sépare la pauvre Marie de tout ce qui fait vivre, de tout ce qu'elle aime. Pour elle, plus de liberté, plus d'honneur! Pour elle, un seul refuge : la tombe!... Une seule espérance : la mort !
3j8 corresponda:nce
Chère amie, je suis un peu moins souffrante,, ce matin, et je viens à vous, car mon cœur est plein de reconnaissance. Comment pourrai-je assez vous aimer? Vous êtes la providence de chacun de mes jours, vousveillezsurmoi comme sur votre enfant. Pour vous exprimer tout ce que je sens, il me faut vous envoyer mes baisers et mes larmes. Larmes et baisers sont le langage que comprennent toutes les mères. El n'ai-je pas le droit de me croire .votre fille, alors que je vous vois si bonne, si tendre, si maternelle pour la pauvre Marie !
Hier soir, j'étais bien malade, j'étouffais et je ne trouvais pas une larme dans mes yeux; elles étaient toutes sur mon cœur. Je souffrais horriblement des tristes pensées du passé, des pensées désespérées de l'avenir, lorsque M*** m'apporta vos paroles et les mille petites preuves de votre affection qui prévoit, prévient tout, depuis le froid qui, la nuit, doit glacer mes épaules, jusqu'à la soif qui Brûle ma poitrine à l'iieure de la fièvre... Alors j'ai pu pleurer de reconnaissance; alors j'ai enseveli bien au fond de mon âme les pensées qui me tuent et je vous ai dû quelques heures de sommeil tranquille.
Ne vous inquiétez pas. Je ne veux pas mourir, car je ne vous ai pas aimée assez longtemps encore, Ék car il faut que je vous offre cette heure suprême
MARIE CAPPELLE A DIVERS SlQ
de vérité qui me rendra dij^ne de vous, car il faut que je vous soigne à mon tour. Oh ! si j'étais libre enfin...
Je vous dis adieu, et je vous arme de toute la force de votre bonté.
Que Dieu vous bénisse, Monsieur ! et que la pensée du bien que vous m'avez apportée reste douce à votre cœur, comme le souvenir d'une bonne action. Si les événements de notre vie sont entre les mains des hommes, les sentiments de nos âmes sont entre les mains de Dieu, et la paix de la conscience vaut mieux que la paix du monde. Il est des déserts inaccessibles aux clameurs des méchants, il n'en est pas où l'homme soit à l'abri des clameurs de ses remords l... J'aime mieux ma prison, dans laquelle je suis martyre aux yeux de Dieu, que la joie de ce monde achetée au prix d'un parjure et de la condamnation d'une amie.
Les paroles de votre grand maître sont les consolations de ma solitude. Combien j'ai versé de larmes avec son exilé! Combien j'ai admiré sa magnifique parabole de Yoppresseur et de Vopprimé, avec quel profond respect j'ai lu les paroles qu'il jette à ses frères, à travers ses verrous ! Souvent, en voyant tout l'amour ardent que son cœur dé-
verse sur les pauvres et les affligés, j'ai cru lire dans ses pensées et sentir une de ses larmes se mêler à mes larmes.
Au revoir, Monsieur! Nos cœurs se sont cherchés et connus. Un jour, je l'espère, nos regards s'échangeront; mais, jusqu'à ce jour, nous ne serons pas des étrangers l'un pour l'autre. Il est une pensée qui dit à votre pensée : au revoir!
Recevez l'assurance de ma respectueuse reconnaissance.
De bien douces larmes et de bien intimes bénédictions ont salué votre généreuse lettre; et mon cœur, qui depuis si longtemps a désappris l'espérance, espère encore alors que votre noble intelligence vient en aide à mon malheur et à mon innocence. Noble champion du faible et de l'affligé, que Dieu bénisse votre croisade, que les hommes en comprennent sa justice!... Et, pauvre calomniée, si je ne puis vous off'rir qu'une profonde reconnaissance, elle sera sans bornes comme mes douleurs.
Vos lettres. Monsieur, me seraient bien précieuses. Si elles veulent sonder les tristesses de ma vie et de mon cœur, ma conscience leur répondra, et, si je dois vous confesser des fautes, laissez-moi espérer. Monsieur, que votre indulgence me préservera de votre oubli ou de votre abandon.
MARIE CAPPELLE A DIVERS 3>I
Je ne puis continuer ma lellre. Toute cette nuit, ma tête a été brisée par la fièvre, et ce matin elle souffre bien encore. Veuillez donc recevoir. Monsieur, mes reg-rets de vous quitter si tôt et les respectueuses actions de grâce de la pauvre prisonnière.
P. 5'. — J'aurais vouluvous envoyer, Monsieur, les deux volumes de mes Mémoires ; malheureusement je n'en ai qu'un seul exemplaire qui a déjà été lu et coupé, et je n'ai pas osé vous l'offrir.
A M, Donardy de la Prison de Montpellier.
Oh ! je vous en prie, accordez-moi une grâce- Il y a, à l'hôpital, une pauvre femme qui se meurt d'une fièvre maligne. Je lui ai rendu des services. Elle m'adore. Peut-être que la révolution que lui causerait ma présence la rendraitàlavie.Sasœur est morte, il y a six mois, laissant de pauvres petits orphelins auxquels (Ouaillard ?) devait servir de mère. Les cuisinières et (illisible) me porteront, pour monter l'escalier. Permettez-le-moi, s'il vous plaît! On ne fait jamais de mal, en faisant une bonne œuvre. Je vous le demande à mains jointes, permettez-le-moi. Je connais cette pauvre créature, le bonheur de me voir lui fera un grand et salutaire effet.
Adieu et à toujours, de toute mon âme.
MARIE
 M, Cavel, Inspecteur de la Prison Centrale.
Merci, Monsieur, merci! Voire lettre, c'est vous. C'est votre chère brutalité, votre loyale franchise, voire esprit, votre tête. Votre lettre, c'est l'ombre de vous-même; et voilà pourquoi elle m'a fait rêver, pleurer, sourire, voilà pourquoi je veux avoir le courage d'y répondre, delà seule manière digne dp vous et de moi. Si j'étais une femme heureuse, j'userais de mes prérogatives de fille d'Eye, je vous laisserais apprendre au jour le jour, par cœur, lentement, capricieusement mon secret. Ici, je ne le puis. Je ne le dois. Ecoutez-moi et que votre honneur protège ma conscience. Je vous aime ; mais, de toute ma volonté, de toute ma conscience, de toutes mes forces, de tout mon courage, je suis décidée à ne pas vous aimer. Je ne vous demande pas de respecter cet aveu. Je ne vous le demande pas, car en me lisant vous me sentez souffrir. Dieu ne donne jamais à un seul cœur le baptême de ses saintes amours. Dans un monde selon ses lois, nous pouvions être bien heureux; — dans cette Société, je ferais pesersur vous la moitié de cette malédiction injuste qui m'a atteinte. Ne revenez pas à Montpellier. Oubliez-moi ! Gela vous sera facile, à vous pour qui mon amitié eût été, tout au plus,
MARIE CAPPELLK A DIVERS 32^
l'étoile qui brille, la nuit, en l'absence du soleil, — mais qui s'éteint, à son retour.
Dans l'esprit de notre Gode civilisé, ce que je vous dis est une faute. Selon ma conscience, c'est un devoir pénible que j'accomplis. Vous êtes plus fort que moi. Pour la première fois de ma vie, je subis le charme d'une attraction indéfinissable^ mais je le subis en me révoltant. Je veux pouvoir parler de votre souvenir avec Dieu, sansroug-ir. Je veux, sans rougir, mériter l'estime de mes ijmis, surtout, je ne veux plus m'exposer aux coups du soleil. On dit qu'il en est d'assez puissants pour rendre folle. Je le crois.
Ne vous irritez pas... Je souffre. Souffrons ensemble. La souffrance à deux est quasi dubonheur. Par-dessus tout, comprenez le sentiment qui dicte cette lettre. Jeune fille, j'ai beaucoup rêvé d'adorables rêves. J'ai été trompée plus tard, dans la première afïection sérieuse de ma vie, avant que cette affection soit devenue passion. Ramenée alors par mes tantes au sens commun de la vie, voyant autour de moi ma sœur, mes cousines, mes amies, épouser le premier mari d'apparat venu et se montrer satisfaites, j'ai cru qu'il m'en arriverait comme à elles, je me suis laissé marier en m'étourdissant le plus possible ; mais, en face du monde qui me lierait, mon cœur s'est révolté. J'abandonnai ma dot, ma volonté, ma vie à celui qui m'a-, vait épousée pour relever ses affaires avec ma forlune, meubler son salon avec ma personne, compléter sa vie avec ma pauvre vie. Mais je déclarai
3a4 C01\RliSH0NDANGE
ne donner mon amour que contre de Tamour, et vous savez quelle fut la récompense de ma franchise. La mort, — le déshonneur, — une agonie à perpétuité! En prison, de nobles dévouerpents se pressèrent autour de moi. Ils adoraient la martyre. La femme resta calme. Un seul paraissait ra'aimer un peu, pour moi ; il éprouvait la vanité de Tamour et non sa sainte relig'ion. Il m'oublia, et comme c'était moins lui qui m'avait trompée, que moi qui avais voulu me tromper, je lui avais pardonné. Je me consolais en étant or;^ueilleuse de mes forces, je me sentais invulnérable, invincible. J'ai eu tort. Dieu m'a punie. J'ai peur, aujourd'hui.
Ecoutez-moi encore. Si vous aimez une noble femme qui vous aime, — je le crois, me rappelant V Imitation que vous lisez chaque soir, — ne l'oubliez pas même un jour. Ecoutez-moi. Je n'ai gardé en ce monde que la consolation de vivre face à face avec moi-même, sans avoir jamais à rougir d'un sQuvenir. Ne m'enviez pas cette consolation.
Ce n'estpas que je croie l'amour un déshonneur, devant Dieu. Femme heureuse et libre, j'oserais aimer de tout l'abandon de mon âme, de mon cœur, démon être. Dans ma position, c'est impossible ! Dans ma position vis-à-vis de vous, c'est plus impossible. Un Inspecteur général!... Ah! pourquoi ra'avez-vous regardée, comme jamais on ne m'avait regardée? Pourquoi m'avez-vous comprise, devinée, dominée, comme jamais on ne m'avait devinée, dominée, comprise?
MAIVIE CAFFKLI.K A DIVEUS 325
Adieu, Monsieur, adieu! Si votre cœur li? dans le mien, il comprendra que c'est irrévocablement que je prc'fère le respect de votre cher, de votre aimé souvenir, au bonheur de vous dire : Au revoir f eu m'exposant peut-être à mériter votre mépris. Je soufîre, — soyez heureux, — et, dans la solitude de votre foyer vide, de votre foyer éteint par la mort, ne vous croyez pas seul. On ne Test jamais, alors qu'on est aimé.
On m'a remis votre lettre fermée. La sachant par cœur, je l'ai brûlée. Brûlez la mienne.
Depuis huit jours, j'ai la fièvre ; c'est la réaclion de mon courag-e, qui se fait sentir sur ma santé. Ce ne sera rien, malheureusement. Le génie de mon activité ne s'exerce que trois heures par soirée, Je suis encore sous le rég'ime de l'engouement. Vous, croyez que cela ne continuera pas ; c'est peu flatteur, mais c'est vrai, je le crains.
Ma pauvre demi-morte est tout à fait ressuscilée, Je me suis donné pour tâche de porter tous les malades dans mon cœur, pour écraser tous mes instincts de révolte. C'est lourd, mais moins lourd qu'une idée fixe. M. de Villars met une délicatesse charmante à me faire faire du bien. J'ai vu la Corse à laquelle vous vous intéressez. Nous parlons italien ensemble. Je regarde souvent avec plaisir le joli visage de saint Jean, parce que je sais qu'avec plaisir aussi vous le regardiez et le trouviez joli. Adieu, et si vous avez besoin d'une sœur, appelez Marie, elle répondra.
Je suis bravement entrée en fonctions, malgré la
toux et la fièvre. Voici ce qui a été arrangé. J'irai à quatre heureset demie surveiller les pansements, faire la visite du soir dans les infirmeries et faire les observations de la clinique pour g-uider M.Pourchet, le lendemain, sur l'état des malades. De plus le bon M... (illisible), que j'ai vu, me donne la charg-e de tout surveiller, afin que je puisse aller partout un peu consoler les prisonnières les plus intéressantes et leur être utile, en me chargeant de leurs réclamations vis à vis de ses commis. M. l'Inspecteur m'a guidée au milieu des ateliers et de l'hôpital. Son étonnement était prodigieux en voyant que je connaissais le tiers des détenues par leurs noms, en dépit des barrières et de la surveillance. Cette visite que je craignais a été une véritable ovation. Il y a surtout une jeune malade à l'agonie qui, ayant une maladie contagieuse, était enfermée à part et, dans son délire, avait le désespoir fixe de ne pas me voir comme ses compagnes. Lorsque j'y entrai, que la sœur lui dit mon nom, elle leva ses grands yeux mornes sur moi et dit : « Non, ce n'est pas elle. Gela se gagne mon mal. Il faut que je meure seule. »
Je lui parlai, je lui pris la main. « Ah ! s'écria-telle, je reconnais sa voix, n Et je ne la connaissais pas, — et l'effet de ma longue visite fut si bon que, ce soir, elle est mieux et que peut-être je la sauverai. Vous m'avez donné le conseil, je vous ofîre la moitié de la première joie qu'il me procure. Aimez-moi donc un peu ; vous voyez que je vais être forcée de vous aimer beaucoup.
MAUIE CAPPFXLE A DIVERS 827
M. Moreau et le préfet veulent me faire venir de Paris un piano-orgue, et, je Tespère^ nous vous chanterons une belle messe quand l'heure de votre retour sonnera. Cependant si vous priez pour moi, que ce soit pour que Dieu me rappelle dans ses autres mondes. Je souffre ! Les années sont si longues qu'en voyant votre retour à travers leur ombre je ne le désire pas.
Un mot de reproche, pour finir. Pourquoi m'avezvous demandé des conseils sur les plus difficiles pratiques de nos religions, quand vous auriez pu me donner des leçons ? Moi, pauvre femme, je n'ai jamais atteint les hauteurs de la confession en parties doubles. Depuis votre départ, quand je passe près de ma table, j'ai la réminiscence d'un petit coup de soleil sur la joue. N'allez pas, je vous en supplie, vousensouvenir dans un decesmomenls où vousgagnez des indulgences plénières, en dénonçant les poutres qui se trouvent dans le cœur de votre prochain... Il est vrai qu'un coup de soleil sur la joue n'est pas une poutre dans le cœur. Mais enfin, oubliez ! Je m'en souviendrai pour deux. Quel grand saint vous ferez ! Avouez que vous me deviez un compliment quand je vous ai dit qu'avec votre caractère vous trouverez, dans un grand malheur ou dans une immense joie, la force d'aller vous jeter dans un confessionnal. Celait faire de la prophétie, les yeux tournés en arrière (i).
Il) Cette lettre a été publiée par M. André Gayot, dans la Nouvelle Revue du i5 janvier 191 3.
A M. de S***
Vous me remerciez, Monsieur et moi je vous bénis, car vous avez un noble cœur, car il faut être au-dessus des préjugés et de l'égoïsme pour venir tendre la main au malheur.
Vous m'avez vue triste, découragée. Aujourd'hui, je suis plus forte. Mes sentiers sont bien rudes ; bien jeune, je puis compter bien des douleurs; mais Dieu a permis que je comptasse aussi bien des amis. Je vis par eux, pour eux ; ils sont ma force, mon espérance, mon seul trésor, ici-bas. Ne vous dois-je pas une bénédiction, pour le surcroît de richesses que vous avez mis dans mon souvenir et dans mon cœur? Vos beaux et poétiques tableaux de la Grèce m'ont exilée de ma prison, et j'ai rêvé à cette terre qui semble flotter, entre l'azur des mers et l'azur des cieux, à cette terre animée, vivifiée par les ombres de ses morts et où les lauriers croissent aussi grands que les gloires qu'ils ont dû couronner. Si Dieu m'envoyait la vérité, si j'étais libre un jour, si l'on me rendait le soleil, les fleurs !... Mais je ne veux plus rêver; le réveil a pour moi trop de larmes, la réalité trop de douleurs.
Adieu, Monsieur! Vous avez cru en mon innocence : protégez-la contre les calomnies des méchants. Si je ne puis jamais, aux jeux des hommes,
MAniE CAPPELLE A DIVERS 32g
être dig-ne de votre estime, je saurai l'être toujours aux yeux de Celui qui sonde les consciences. N'oubliez pas la pauvre réprouvée et permettez-lui de g-arder votre nom dans ses plus gracieux souvenirs.
A AL Laurent, ex-préfet de l'Hérault.
Prison de Montpellier, 2 janvier 1846 (i85o ?)
Monsieur,
Depuis long-temps déjà les généreuses expressions de votre intérêt sont parvenues sous mes verrous, et cependant je suis restée muette. Peutêtre m'avez-vous crue ingrate.
Veuillez me comprendre et me pardonner. Il y a quinze jours, vous étiez préfet de l'Hérault, je dépendais de vous ; mon bien-être était entre vos mains... et je ne sais point parler au Pouvoir ! Les mots qui s'adressent à lui ressemblent si fort à des prières ou à des flatteries que mes lèvres ne les prononcent jamais, que ma plume ne veut pas les écrire.
Aujourd'hui, Monsieur, ne refusezpas mes actions de grâce. Aujourd'hui, que la considération et l'estime qui sont dans votre caractère restent seules pour vous rendre noblement influent, je viens à vous : j'accepte la protection que vous m'avez oflerte. Venez en aide à mon innocence !
Je ne vous demande pas. Monsieur, d'obtenir.
COKHESPONUANCE
pour la prisonnière, des faveurs et des adoucissements ; je vous supplie de la protéger par vos paroles, par l'expression de votre croyance. La conviction d'un homme d'honneur est un bienfait immense ; la reconnaissance de toute une vie ne suffît pas pour le payer. C'est vous dire, Monsieur, toute celle que je vous dois, toute celle que je vous donne.
Veuillez recevoir, Monsieur, l'assurance de ma respectueuse considération.
A Tir**
Vos conseils ont pu quelquefois me paraître sévères. J'ai pu en souffrir et vous le laisser comprendre, mais pas une seule fois ma conscience n'en a contesté l'opportunité et la justice. Vous frappiez fort, mais vous frappiez juste. Merci, Monsieur ! J'espère que vous serez, un jour, ma reconnaissance dans mes actions. Merci ! Si Dieu avait placé votre haute raison près de moi, dès les premiers jours de mon infortune, j'aurais échappé à l'expiation de bien des imprudences. J'aurais évité bien des fautes et bien des regrets.
Je suis innocente des crimes dont on m'accuse ; je ne le suis pas des torts graves qui ont donné le change à la justice, en donnant des arrhes contre moi. Restée bien jeune encore orpheline, je puis
MAIUR C APPELLE A DIVERS 33 I
avouer tout le mal que m'a fait l'éducation détestable, alors en usage dans le monde d'argent et de vanité où le sort m'avait placée. Je sens tout ce qui me manquait, je sens le néant de ces instructions superficielles, vides de principes et bourrées d'idées fausses mal digérées et mal assises. Je le sens et j'en ai si cruellement souffert que je ne regrette pas les tortures mêmes de ma captivité, si elles me donnaient les moyens de préserver du mal celles qui y sont exposées en devenant orphelines, en se voyant privées des providences naturelles de leur destinée et de leur bonheur.
Vous vous êtes étonné que la femme étudiée par vous, depuis deux mois, soit la même qui ait écrit et signé ses Mémoires. Hélas ! je voudrais avoir le droit de les renier; mais je n'ai pas celui de m'en accuser, comme d'une faute, et de m'éloigner de plus en plus des sentiments et des idées qui me les ont inspirés. Les faits en sont strictement vrais. J'avais la fièvre au cerveau, ma douleur exaspérée s'éveillait sans trouver une larme. Plaignez-moi, car je le mérite; mais plaignez-moi aussi, car il y avait d'affreuses angoisses cachées sous l'inconvenantelégèreté de ces sarcasmes rétrospectifs. Je ne peux pas effacer ces pages, empreintes de tous mes défauts, de toutes mes faiblesses d'autrefois, mais je saurai les racheter dignement. Il y a dix ans que le sarcasme et la moquerie secrète restent peints sur mes lèvres. Je m'exerce au pardon etj'ai la ferme volonté de pratiquer, à l'égarc}
de tous ceux qui m'ont calomniée, méconnue et perdue, les enseignements sublimes du Christ, ce divin Maîtrci des persécutés et des opprimés. J'ai demandé à l'étude d'occuper mes heures mortes. J'ai demandé aux saintes affections de la famille de résigner mon cœur endolori et brisé. Vous savez ce que je dois aux fraternels conseils du bon, de l'excellent, du saint abbé Gourai... Vous me croyez donc, n'est-ce pas, quand je vous assure que toute ma vie sera consacrée à mériter l'aff'ection sans borne de ceux qui m'ont tant aimée et les conseils, sans restriction, de ceux qui n'ont pas désespéré de mon courage.
J'ai tout fait pour obtenir la révision de mon procès. Je ferais tout encore, mais dans les limites de ma conscience de chrétienne, mais sans récrimination contre personne, sans haine, sans bruit, me bornant à implorer justice auprès de la justice elle-même, laissant au temps, — cet avocat d'office des innocents, — le soin de plaider ma cause, d'en éclaircir les points restés obscurs; laissant à la science — cette servante mystérieuse de la vérité, — le soin de prouver l'insignifiance des preuves évoquées, contre moi.
Go n'est pas en revenant sans cesse sur mon procès que je regagnerai l'opinion publique ; c'est en faisant de mon avenir le répondant, le témoin irrécusable de mon passé. C'est en faisant le plus possible, dans l'humble mesure de mes humbles moyens ; c'est en faisant estimer et aimer même celles des institutions sociales qui m'ont fait le
marif: cappelle a divers 333
plus souffrir! Parce que j'ai cédé à des exemples pernicieux, parce que j'ai laissé faire de Tacle le plus saint de la vie d'une fenrjme une affaire de convenance et d'intérêt, est-ce à dire que le mariage soit dangereux et fatal pour toutes les femmes ? Parce qu'il m'a manqué les vertus qui rendent l'existence, sinon heureuse, du moins honorable et paisible, est-ce à dire que la vie de famille soit un enfer et qu'aucun charme ne s'attache aux devoirs accomplis près du foyer domestique? Non ! Parce que le monde a pu être injuste contre moi, je ne commettrai pas la petitesse d'esprit et la faute nouvelle de me montrer rancuneuse envers le monde. Le manque de respect et de principes ébranle la société. Si Dieu me prêle des forces, je les userai toutes à prouver que l'homme doit accepter des devoirs, avant de réclamer des droits, et que la religion est à l'humanité ce que le soleil est à la nature. J'aimerai les classes faibles, comme les mères aiment leurs enfants et comme vous, Monsieur, avez daigné aimer mon malheur. Je leur dirai la vérité* qui pourrait leur servir, avant la vérité qui ne pourrait que leur plaire. Je leur apprendrai comment on se corrige et comment on ennoblit l'adversité et l'infortune par-dessus tout. Je me laisserai guider par des hommes plus éclairés, plus forts, (dont) l'impression salutaire est ineffaçable.
Ne vous découragez pas de m'améliorer. Jene me découragerai pas de vous obéir, afin de m'élever jusqu'àvotre raison.
ao.
A M, Lordat, physiologiste de la Faculté de Montpellier,
Vous êtes rare comme Tesprit, Monsieur, et c'est votre droit. Mais si chaque jour diminue d'une chance l'espoir que M. Pourchet m'avait donné, si je n'ose plus attendre la petite visite promise, il y aura bientôt un grand mois, j'ai besoin d'envoyer jusqu'à vous mon souvenir et mon action de grâce.
Que ne vous dois-je pas, en effet ! Je souffre et avant même que j'aie osé vous demander de peser mes larmes, vous essayez d'en tarir la source et de les consoler: J'ai le mal de la liberté, mon cœur,ma tête, mes pensées ont la fièvre et avant que je vous aie confié mon mal, vous le contiez au Ministère qui a droit de vie et de mort sur les esclaves de la Loi. C'est beaucoup et ce n'est pas tout encore. Vous, la tête, la lumière, le doyen d'esprit de l'Ecole de Montpellier, vous qu'on écoute avec tant de charme et qu'on entend longtemps même après que vous ne parlez plus, vous. Monsieur, vous appuyez de votre signature quelques mots qui attestent que mon courage moral ne s'est pas affaibli, comme s'est affaiblie ma vue !...
Oh 1 soyez -en mille fois béni, Monsieur. Soyez béni, car ce n'est pas la pauvre malade seulement
MARIE CARPELLE A DIVERS 335
qui espère en votre influence, c'est surtout la désolée, c'est surtout la victime qui s'honore infiniment d'oser se signer votre obligée,