‹ CorrespondenceChapitre 32 sur 35 · ADÈLE COLLARD · texte numérisé non relu

ADÈLE COLLARD

Udhbé Bounel à Maurice Collard^à Montpellier,

Ornolac, le 20 septembre i853.

Mon cher Monsieur,

La confusion que j'éprouve, du long* silence que j'ai gardé à votre égard, ne saurait être égalée que par la contrariété qu'il vous aura causée à vousmême. Vous devez m'avoir trouvé bien peu honnête de ne pas avoir répondu plus tôt à votre bonne lettre du 22 juillet. J'avoue quejamais accusation n'a été mieux fondée que celle-là. Cependant, quand vous aurez connu les raisons qui m'ont forcé à ce silence, vous conviendrez que je n'ai été que malheureux, mais pas coupable.

A peine eus-je connu vos intentions, — relativement aux objets que vous désirez placer sur le tombeau de la pauvre madame Marie, — que je m'empressai de traiter avec Blazj pour la confection et le prix de la grille. Il voulut absolument cent vingt francs : je consentis à les lui donner. 11 la fit pour le temps indiqué, et bien conformément au plan. Elle fut aussi mise en place, avant la fin de juillet.

Le travail de cet ouvrier m'aurait parfaitement convenu, s'il n'avait usé de ruse en refusant de peindre la grille, alléguant qu'il n'avait été tenu de faire que ce qui avait été convenu : et parce que j'avais oublié de faire la réserve que le fer serait

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peint, afin qu'il ne s'oxydât point, il n'a pas voulu! mettre cette dernière main à son œuvre. Mais que! cela ne vous tourmente pas; je la ferai peindre, et ce ne sera qu'une petite dépense de plus. Toujours est-il que je suis fâché contre Blazy, qui a manqué de délicatesse en ce point.

Quant à Ja croix, voilà l'objet qui a causé toute ma douleur et m'a empêché de vous donner plus tôt de mes nouvelles.

Pour qu'elle fût bien confectionnée, j'eus le malheur de m'adresser à un très habile ouvrier de Pamiers qui se trouvait à Ussat, vers la dernière quinzaine de juillet. Il fut convenu que je la lui payerais douze francs, à la condition qu'il la soignerait beaucoup, et qu'il me l'enverrait vers la fin de la semaine. Nous traitâmes, le mardi. Loin de la recevoir au temps indiqué, deux semaines après, elle ne m'était pas encore arrivée. Contrarié de ce retard, je lui écrivis par la poste pour la lui réclamer. Il me répondit qu'elle arriverait le mardi suivant, et que je la fisse prendre au bout du pont des Bains. Elle n'arriva pas plus, cette fois-là, que l'autre. Fâché fortement de ce nouveau délai, je lui écrivis une autre lettre, dans laquelle je lui exprimais toute mon indignation sur son manque de parole. Enfin, après m'avoir fait enrager plus d'un mois et demi, il a fini par me l'apporter luimême et, certes, celui-là n'a pas été comme Blazy; il a fini son travail en tout point, et je puis vous assurer qu'il a fait une jolie pièce. Elle est maintenant en place et produit un bel effet, par l'origi-

nalité de la pose et par la confection de l'objet.

A toutes ces contrariétés, je vais encore en ajouter une autre ou plusieurs autres, desquelles vous allez prendre part. Je vous avais annoncé que le saule, planté par moi sur la tombe, avait bien réussi et qu'il était très beau. Eh bien ! il a fallu qu'il entrât pour sa part dans le chagrin que j'ai éprouvé. Chaque étranger qui est venu visiter le tombeau, — et tout le monde y est venu, le chemin d'Ornolac en est constamment encombré, — chaque personne, dis-je, a voulu avoir un morceau du malheureux saule, et Ton a fini par le faire sécher. J'ai eu beau adresser des prières, j'ai eu beau me fâcher pour qu'on le respectât, menaces et prières, tout a été inutile. Les fleurs également ont été enlevées : chacun a voulu emporter une relique. Mais que ceci ne vous afflige pas; au contraire, vous devez être flatté de la vénération dont les dépouilles de la pauvre défunte sont honorées. Le mal fait à l'arbre et aux fleurs est facile à réparer.

Je planterai un nouveau saule et de nouvelles fleurs, et tout sera fini...

BOUNEL.

Clémentine X*** à Adèle Collard.

Le 27 septembre i853.

N'est-ce pas, qu'en voyant le long retard que j'apporte à vous écrire vous ne vous êtes pas dit une

seule fois qu'il pouvait y avoir de ma faute? Merci, chers amis! Si je vous connaissais moins, c'eût été pour moi une souffrance de plus. J'eus, mardi dernier, la visite de M. D... La sensation que sa vue me cause toujours, l'opération douloureuse qu'il m'a fait subir, tout cela a fait de moi une bien pauvre femme et, tous ces derniers jours, j'en étais à perdre à chaque instant connaissance. On trouve pourtant de l'amélioration dans la maladie principale. Dans trois mois, dit-on, il n'y aura plus à cautériser. Si grande que soit ma confiance en M. D... je vous avoue que j'ai peine à y croire.

Mais parlons d'elle. Jel'écoutais avec mon cœur, et ce souvenir sera pour moi ineffaçable. C'était vous sa seule douleur. Pour vous seule, elle re^^rettait la vie. « C'est là qu'est le sacrifice ! » disait-elle. « Pauvre Adèle, quand je songe qu'elle sera seule, demain, sa vue me fait mal. Encore, encore un peu de la vie, ô mon Dieu! pour que j'aille mourir au milieu des miens, pour que je rende la pauvre Adèle à sa famille. Pour moi, je ne regrette pas la vie. Je serai si bien, sous ma pierre! Comme on souffre pour vivre! Comme on souffre pour mourir! Je ne murmure pas, ô mon Dieu I je vous bénis ; mais je vous supplie, en m'envoyant le mal, envoyez-moi aussi le courage de le supporter. »

Puis, comme les douleurs redoublaient : « Mais c'est trop souffrir!... C'est trop! Et pourtant, mon Dieu! vous savez bien que je n'ai rien fait. Oh! mes ennemis, ils m'ont fait bien du mal; mais je leur pardonne, et je demande à Dieu qu'il leur

rende en bien toutes les douleurs qu'ils m'ont causées I »

Puis, c'était vous, Adèle, qu'elle appelait, qu'elle recommandait à tous. Puis, c'était une prière et toujours la résignation la plus g-rande.

Ai-je bien tout recueilli? Je n'oserais en répondre; je souffrais tant, de la voir souffrir! J'étais si malheureuse de mon impuissance à la soulager ! Et puis, je sentais si bien tout ce que je perdais ; j'étais si fière de cette affection qu'elle me témoignait; je lui étais si reconnaissante de ce qu'elle avait su lire en moi, ce qu'avec mon naturel timide je n'aurais jamais osé lui dire, à elle si supérieure.

Que vous êtes bonne de m'avoir envoyé ce précieux souvenir ! Vous m'écrirez quelquefois, n'estce pas ? Nous parlerons d'elle. Vous me parlerez aussi beaucoup de vous, comme à l'amie la plus vraie.

Je vous prie d'offrir à votre bonne famille mes sentiments les plus respectueux.

Ma sœur et ma mère me charge (sic) de vous dire combien vous leur êtes sympathique. C'est que je leur ai dit quel ange vous êtes.

A bientôt, n'est-ce pas, ma bonne amie ? Je vous embrasse de tout mon cœur.

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