MARIE CAPPELLE ET CHARLES LAFARGE
Charles Lafarge à Marie Cappelle.
Samedi soir, 19 décembre 1889.
Oh! Marie I ma bien-aimée,quetu me comprends agréablement ! Quoi ! tu m'es rendue tout entière! Gomme je t'aime! Je te retrouve dans ce doux portrait que je ne cesse d'appuyer sur mes lèvres et sur mon cœur, ressemblante au jour où, pour la première fois, je te vis si belle ! Tu caches encore quelque chose sous un voile de modestie ; mais mes yeux y pénètrent, entrevoient tout ce qui ne peut se voir...
Je te dirai, bonne et chère petite femme, que les affaires du brevet vont grand train; la Commission a déjà examiné et n'a pas soufflé le mot, ce qui prouve que je suis le seul inventeur. Maintenant on va soumettre les pièces à la signature, et j'espère être bientôt quitte de cet embarras. Il en est encore un autre, l'ouverture d'un crédit qui fait l'objet de ma sollicitude. Je suis à même d'entrer en négociations avec un des trois banquiers dontje t'ai parlé. Prie Dieu que je réussisse ; puis après je serai bien vite près de toi ; mais avant j'ai peur qu'il ne faille encore des procurations, ce qui sera long pour aller et venir. Je compte sur l'activité que tu feras déployer pour me retourner le tout. Attendons d'abord que j'aie la peine d'envoyer, car je doute jusqu'à la fin.
66 CORnESPONDANCE.
En fait de plaisir je n'en ai pas d'autre ici que celui de m'entretenir avec toi, mais aussi celui-là était-il bien doux, et il remplaçait pourmoi tous les autres. J'ai donc dû renoncer à tous spectacles et opéras. Avec moi, les affaires avant tout; et le peu de temps qui me restait, j'aimais mieux l'employer à te dire et à te répéter que je t'aimais par-dessus tout, sans excepter le procédé; car c'est pour toi, et à cause de toi, que je veux en garder le privilège, parce que ton âme a passé dans la mienne, que ton cœur est venu se confondre avec mon cœur ; tes pensées ont exprimé la même chose que moi ; enfin ta vie a fait et fera la mienne dans ce monde comme dans l'autre : tu sais que je tè l'ai promis ; Je te le jure, écrit de mon sang (i). Je n'ai trouvé rien dans mon imagination qui pût mieux te le confirmer ; et je me suis fait une petite blessure et je m'en ferais une bien plus grande par amour pour toi, s'il le fallait. Ne doute donc jamais, pas plus de la force de caractère d'une résolution bien prise par ton mari, que de l'amour et de l'inviolable amitié qu'il a conçus pour toi, et qu'il gardera toujours, comptant sur ta félicité à venir, que lui seul veut te procurer ; gardant pour otages ton amour et cette fidélité si belle, à toute épreuve, que tu m'as promise devant Dieu et devant les hommes. Tiens, tes cheveux sont |" ] (2) ; je les couvre de mes
(i) Ces mots étaient effectivement écrits avec du sang.
(2) Là se trouvait, dans un carré, un petit bouquet de cheveux fi:x:és au papier avec de la cire rouge. Ces carrés faits avec quatre traits de plume, qui se rencontrent souvent dans la correspondance des époux, sont sympathiques ; celui qui écrit y appose ses lèvres, et le destinataire doit également y appliquer un baiser.