‹ CorrespondenceChapitre 7 sur 35 · MARIE CAPPELLE A LA FAMILLE PONTIER · texte numérisé non relu

MARIE CAPPELLE A LA FAMILLE PONTIER

A M, Pontier (i), receveur à La Châtre.

Le Glandier, (le i«r janvier i84o).

Permettez-moi, mon cher oncle, de venir commencer près de vous cette année qui, la première, me voit votre nièce, et veuillez me donner votre main, que je la serre avec une bien tendre affection qui puisse vous faire comprendre mes vœux et la très grande place que je vous réserve en mon cœur. Votre passage à Uzerche ne m'a laissé que des regrets, puisqu'il m'a fait vous aimer davantage, sans me donner le bonheur de vous voir plus longtemps. Mais ce printemps, je veux que Charles récompense la solitude de mon hiver, par un

(i) INI. Pontier, receveur à La Châtre, un des deux frères de M'"« Lafarge, belle-mère de la nouvelle mariée. Marie Cappelle, qui le vit dans cette ville qu'elle traversa en descendant de Paris au Glandier, pendant son voyage de noces, en fait, au chap, XXXVIII de ses Mémoires, le portrait suivant, où figure aussi avec avantage jyjme Pontier, son épouse.

« M. Pontier était un homme de cinquante ans, qui avait une phy-

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petit voyage à La Châtre et j'espère qu'alors vous apprendrez à m'aimer un peu, comme je sais déjà vous aimer beaucoup.

sionomie franche, ouverte, des paroles chaudes et expausives. Il parut charmé de me voir, fit sur moi mille et mille compliments à son neveu et rn'appela son enfant avec une si grosse voix qui; je me sentis toute disposée a l'aimer. Sa femme devait nous accom[)agner au Glandier. Elle n'était plus jeune, commençait cette épo(jue de la vie où, sans renoncer aux prétentions de la jeunesse, on prend les manies d'un autre â;^e ; avait un esprit caustique, impérieux, méchant, et l'oubliait malheureusement dans ses yeux, lors même qu'elle mettait du miel sur ses lèvres. Près d'elle on ne souffrait pas de l'ennui, mais la pensée y vivait aux dépens du cœur, et, après une petite promenade que je fis au bras de M. Pontier, je corupris qu'il nous abandonnait sa femme sans trop de regret. On nous donna un bon déjeuner, puis il fallut songer au départ. J'eus alors quelques moments de franche gaieté. Etant allée, je ne sais pourquoi, dans la chambre de ma nouvelle tante, je la trouvai lisant le journal, pendant que son mari lui mettait gravement un essaim de blanches papillotes.

M — Suivez mon exemple, me dit-elle sérieusement ; il n'y a rien de plus commode que de faire de son mari une femme de chambre. M. Pontier coiffe divinement, lace à ravir, et nul ne sait mieux que lui donner de la grâce à ua nœud, faire valoir la taille et draper les plis d'un châle.

« En cet instant, le mari modèle voulut attacher au cou de sa femme une collerette légèrement chiffonnée. M"'« Pontier. remarquant ces faux plis, dit aigrement à M, Pontier que, « depuis le malin, il aurait bien eu le temps de donner un coup de fer à son fichu ; que, du reste, ce n'était pas la première fois qu'elle s'apercevait de sou indifférence, qu'elle était bien malheureuse depuis la mort de son père, car il ne lui restait plus qu'un chien qu'elle pût aimer et qui l'aimât. »

« Ce chien favori était une petite levrette, qui fut installée avec nous dans la voiture. Elle me prit traîtreusement en amitié, et comme je comprenais qu'elle était ma cousine, dans le cœur de M'"" Pontier, je me sacrifiai généreusement à la parenté, et je devins le fauteuil de cette sale et remuante petite bête. M'"" Pontier me parla beaucoup de littérature, du mauvais goût de Victor Hugo qui se permettait de ne pas calquer Racine, de la démence d'Alexandre Dumas, de la sublime grandeur des poètes del'Empire et, par-dessus tout, de l'immoralité de M""' Sand qui écrivait comme une cmsjn/ère et pensait comme une poissarde. JNIa chère tante m'assura qu'on ne recevait cette dame dans aucun salon honnête de La Châtre, que les femmes qui se respectaient ne savaient même pas son nom, et qu'elle

Charles comptait aller vous embrasser, à son passage. Je crains maintenant qu'une malheureuse banqueroute, arrivée à Limoges, ne lui permette pas de perdre un des instants qui doivent le ramener à ses affaires. Son voyage de Paris a été assez satisfaisant et a ouvert un débouché plus sûr et plus lucratif à ses fers et obtenu, à peu près, un brevet qui lui permettrait de jouir seul d'une bienheureuse idée qui lui fait économiser la moitié de son temps et de son combustible.

Je suis encore toute attristée du départ si subit de mon oncle Raymond. Je ne sais si cette mesure est sage, si on peut abandonner le présent pour se confier à un avenir souvent incertain ; mais moi qui ai partagé son affreux découragement après les élections, qui ai vu le noir et Texagération de ses pensées, je suis presque partisante de cette situation qui donnera peut-être du calme à son imagination. Henri compte aller rejoindre son père, Emma rester à Uzerche ou à Lascau, auprès de sa mère. Quant au petit Franc, je crois, mon oncle, que vous lui rendriez un grand service pour l'avenir, si vous usiez de votre influence pour le faire mettre

venait de se brouiller, je crois, avec un sous-préfet qui avait voulu perdre M. Pontier en lui prêtant une œuvre infâme qui s'appelait Lélia ! J'osai lui avouer que j'avais lu Indiana et que j'admirais au moins la magie et l'entraînement de cette belle prose, splendide et l^racieuse, comme un diamant caché dans les feuilles d'une rose. Elle leva les yeux au ciel el, s'élonnant de tant de perversité dans un âge si tendre, se mit à exercer sa verve et son esprit aux dépens de sa famille qu'elle me fit connaître charitablement, en plaçant auprès de chacun des grands parents un péché mortel, en donnant une auréole de petits péchés véniels aux cousins, neveux, petits cousins, etc., etc. »

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tout à fait au collège. Il est plein de dispositions et d'amour du travail, et je crains que le gouvernement féminin, avec son indulgence, ne lui donne cette apathie et cette mollesse de pensées et de volonté qui neutralisent les bonnes qualités de son frère. J'espère que vous avez trouvé ma tante moins occupée de tristes regrets et avec sa santé bien remise par le bon air et les bourrantes châtaignes de notre Limousin. Je compte bien sur sa visite avant son retour près de vous, et j'aime doublement cet espoir qui vous mène parmi nous, pour rechercher votre bien. Pourvu que je vous retrouve toujours aussi bon, toujours aussi plein de cœur et d'amitié dévouée, je pardonnerai au sort quelques mois. Il faut bien faire la part du voleur.

J'ai écrit à Emma, ce matin. J'aurais voulu aller moi-même la consoler ; j'ai craint de ne plus la trouver à Uzerche et j'attends sa réponse pour l'enlever. Je voudrais qu'elle passât avec moi le temps de votre absence. Je m'occuperai de vous, en m'occupant d'elle. Je ne sais ce que fait Henri. J'espère que son idée est d'aller vous rejoindre en Afrique, il est dans un moment de crise morale qui lui rend le séjour d'Uzerche détestable. Il faut qu'il trouve hors de lui la force de secouer son apathie. Sa raison est encore trop jeune, pour y pouvoir quelque chose. Le changement de lieu, de vie, la discipline militaire, en feraient un homme. Il faut des soldats en Afrique. Il y fera ses premières armes, appuyé sur l'honneur de son père. Son

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devoir, son penchant, le poussentà Alger ; je désire que ma pensée soit Técho de la sienne, et je prierai Dieu de nous le ramener avec un avenir.

Quant à Franc, j'écris à Emma pour Teng^ager à le faire entrer tout à fait au collège. C'est moi qui veillerai à ses besoins, mon affection m'en donne le droit; reposez-vous sur mon cœur pour tranquilliser votre cœur craintif et malheureux, loin de ses enfants. Croyez en moi, comme je crois en vous. S'il fallait, pour me sauver du malheur, vous demander presque votre vie, je le ferais sans hésiter. Laissez-moi commencer; vous aurez le droit de finir.

Adieu, mon bon oncle. Votre sœur vous embrasse tristement ; moi, j'ai bien du cœur pour mes chers absents, et je ne connais pas l'oubli.

BIARIE.

A Raymond Pont ier, médecin à Uzerche (i).

Le Glandier, ce vendredi minuit.

Je suis triste à la mort, de votre départ. J'en

(i) M. Raymond Pontier, frère du précédent et de M""' Lafarge mère, née Pontier. Médecin militaire pendant les campagnes de Napoléon I, il s'était retiré à la chute de TEmpire dans sa ville natale d'Uzerche oîi il exerça la médecine jusqu'à son nouvel enrôlement miiiiaire dans les troupes françaises de l'Algérie, en i84o. Marie Gappelle,au chap. XXXIX de ses Mémoires, écrit sur ce parent, le plus sympathique de sa nouvelle famille:

« Je fus présentée à M. Poutier, médecin à Uzerche et oncle de M. Lafarge. C'était un homme de quarante ans, au front noble,

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pleure seule, ce soir, et je veux vous apporter ces quelques larmes de regret et d'affection. Mon cher oncle, pourquoi nous quitter? Hélas ! La vie vous était lourde. Si j'avais pu prendre la moitié de votre fardeau, (trois mots illisibles) de tout mon

intelligent, et dont le regard ardent et passionné semblait exilé et mal à l'aise sous le rideau des cheveux blancs qui l'encadrait. Dès qu'il m'eut serré la mailn, avant que nos paroles se fussent échangées, j'avais compris qu'il était un ami, et mon cœur l'avait adopté. Il me fit visiter les ruines (du Glandier), me raconta poétiquement leui. origine, leur histoire, leurs légendes, me fit un touchant tableau de "amour qui m'attendait dans ma nouvelle famille et me parla beaucoup du bonheur que je ne trouverais pas peut-être, mais que j'étais destinée à répandre radieux autour de moi. J'iiiterrog»-ai naïvement M. Pontier sur le caractère de son neveu ; il me répondit avec une entière franchise que M. Lafarge était inculte, sauvage, rude, comme ses montagnes ; que toutes ses études avaient été dirigées dans un but d'utilité et de travail ; qu'il n'avait f)as d'esprit, mais beaucoup de bon sens, et qu'il serait très facile de dompter par le cœur ses habitudes positives et matérielles. M. Pontier m'assura aussi que RI. Lafarge m'aimait déjà par-dessus tout, et que rien ne lui serait impossible pour gagner mon affection. Quelques-unes des tristesses de mon âme étant venues involontairement sur mes lèvres, M. Pontier sut les résigner. Il me montra ma vie à venir, entourée de ses devoirs, avec son activité, sa poésie assez triste, mais assez douce enfin. En revenant à la maison, je lui avais promis mon amitié et je me sentais plus forte en m'appuyant sur la protection et la tendresse qu'il m'avait jurée et que j'avais acceptée... »

Quelques mois après, M. Pontier, candidat malheureux aux élections du Conseil général de la Corrèze, quitta précipitamment la France pour aller s'inscrire à Oran, comme médecin militaire. Au chap. XLIX, Marie Cappelle écrit encore :

« Mon oncle Pontier venait souvent me voir et se montrait heureux de l'amitié que je témoignais à sa fille (Emma) ; mais à ses conversations douces, aimables, enthousiastes, avaient succédé chez lui une préoccupation, un découragement, une tristesse profonde, ardente, continue qui m'affligeait et m'effrayait. Un soir, il me parut plus malheureux que de coutume ; il me fit chanter tous les airs qu'il aimait, me parla de l'absence, des absents, de la sainteté du souvenir, puis, après m'avoir embrassée, me quitta en me recommandant ses enfants, et, le lendemain, j'appris qu'il était parti pour Alger. Je pleurai amèrement ce seul homme qui m'ait comprise, aimée, adoptée dans ma nouvelle famille ; et je lui écrivis pour lui jurer d'aimer, de protéger ses enfants, pour lui dire toutes les pensées, tous les regrets que je lui garderais jusqu'au retour. »

cœur. Mais j'ai senti que vous souffriez, sans savoir où était la blessure et, -si je ne sais pas vous dire des paroles de résignation, j'en saurai vous dire de bien affectueuses pour peupler l'isolement que vous allez chercher loin de nous. Vous m'écrirez, j'y compte. Moi, je vousrépondrai exactement ; je veux que l'espace ne nous éloig-ne pas. Je vous dirai des nouvelles de vos enfants, qui sont frères pour moi ; des nouvelles de Charles, de vos amis. Ce ne sera pas toujours pour vous apprendre quelque chose, que je vous écrirai; mais pour que vous ne désappreniez rien de moi. Quelle dispersion, que celte vie ! Comme il est triste de se voir, de se lier, de se comprendre pour ne plus se revoir peut-être jamais. Je prie Dieu de nous réunir encore à Glandier, comme autrefois, ou du moins à peu près ; car le bien ne revient jamais, tout entier.

Adieu, mon bon et cher oncle. Je me permets de vous embrasser fort tendrement, et je vous dirai tout bas que je vous aime le double de vos autres nièces, afin de réparer le temps perdu.

Veuillez croire à ma respectueuse et tendre affection.

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