‹ CorrespondenceChapitre 8 sur 35 · MARIE LAFARGE · texte numérisé non relu

MARIE LAFARGE

Ma mère (i) se porte à merveille. Elle vous embrasse de tout son cœur. Amène (2) estg"rosse,

(i) M""" Lafarge/belle-mère de Marie Gappelle,sœur de Raymond Pontier.

(2) U^" Buffière, fille de M'"^ Lafarge, nièce de Raymond Pontier, et beile-sœur de Marie Cappeile.

MAFUK CAPPELLE A LA FAMILLE PONTIER "].}

qui la rend souffrante. Moi je suis aussi assez patraque,mais je n'ose aussi espérer un gentil petit résultat, dans la crainte d'avoir à pleurer une illusion déçue.

IJI

A son cousin Henri Pontier (i).

Le Glandier, i84o.

Mon cher Henri, Ecoutez-moi attentivement et ensuite dévouez quelques-unes de vos minutes à mon service. 11 s'a§"it du choix d'un chapeau. Voulez-vous donc m'en choisir un, en face de la maison Robert? Un petit chapeau, plutôt noir que gris ; mais cependant gris, s'il n'en existe pas de noir ; un chapeau républicain, tel que le porte le jeune Carrière ou Chastanet. je vous envoie la grosseur de ma tête ; il faut qu'il soit à peu près pareil. Enfin, mon cher Henri, que votre cousine soit, ainsi coiffée, le moins laide possible. Pauvre cousin ! voilà que je jouis de mes prérogatives féminines. Mais si elles donnent le droit de commander, elles donnent celui desavoir être dévouée et affectueuse, et je vous le suis de cœur.

MARIE

Je retiens de force mon excellent oncle et nous l'amenons jeudi à Saint-Martin. J'embrasse Emma.

(i) Fils de Raymond et cousin de Marie Cappella, à Uzerche.

yÔ CORRESPONDANCE

A sa cousine Emma Pontier (i).

Une âme noble et sans tâche *n'a pas d'échos pour la calomnie. C'est pourquoi, Mademoiselle, je

(i) En appelant « mademoiselle » sa petite cousine Emma, Marie Cappeiie donne ici toute la mesure de sa délicatesse de femme qui, frappée par la loi, ne voulait pas entraîner dans son déshonneur apparent l'intacte pureté d'une jeune fille à qui elle demandait pardon d'oser lui écrire encore. Elle l'avait tant aimée, et elle devait tant être payée de retour! On lira avec émotion la page des Mémoires (chap. XLVIII) où M'''^ Lafarge parle d'Emma Pontier, pour la première fois, qui ne devait pas être la dernière.

«< Cette belle petite âme, sortie toute sainte du couvent et qui n'avait pas encore restreint la poésie de ses pensées aumatérialisme de l'existence, venait chercher près de moi (au Glandier) de l'amitié et un refuge sacré pour toutes ses rêveries. Sans fortune, sachant que dans le monde elle serait destinée à devenir la première servante d'un mari quelconque, elle avait mis plus haut que la terre ses facultés aimantes. Comme moi, elle avait arrêté son avenir ; mais son cœur souffrait du vague de l'immensité qu'il avait embrassé, tandis que le mien se déchirait contre la chaîne qui le clouait sur terre.

« Celles de nos journées qui se passaient ensemble étaient douces et occupées. Nous faisions quelques promenades dans les ruines, nous lisions Chateaubriand et je lui faisais de la musique. L'eftet de l'harmonie était tout puissant sur l'organisation tendre et impressionnable d'Emma. Lorsque le crépuscule arrivait, lorsque les ténèbres jetaient un grand voile noir sur notre vaste salon, je lui chantais la romance de l'Abencerage, le Lac de Lamartine, quelques-unes de ces ballades de Schubert où les ombres sortent de leurs cercueils pour revenir sur la terre, aimer, prier, souffrir. Elle frissonnait, cachait sa tête sur mon épaule pour pleurer; quelquefois son émotion me gagnait, j'avais peur eu m'écoutant, et nous nous tenions ensemble, n'osant nous lever pour demander la lampe qui devait nous rendre le courage.

« Pendant nos soirées, nous aimions à entendre raconter les aventures surnaturelles que ma belle-mère disait avec tant de mystère et de croyance. Tantôt c'était le diable qui étouffait un de ses enfams, tantôt un vieux moine qui traversait les arcades du grand corridor en chantant les Psaumes de la Pénitence. Un soir, c'était un fantôme qui l'avait baisée sur le front, pour lui prédire la mort de son mari arrivée deux jours après. Une autre fois, pendant une des

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confie à voire âme la défense de mon innocence ;

nuits orajçeuses et placées de l'hiver, die avait vu les ombres légères et plaintives venir étendre leurs mains de squelette devant son foyer, la regarder avec leurs yeux vides qui pleuraient des larmes glacées.

« Un soir, des lettres pressantes m'étant demandées par M. Laf'arge (alors à Paris), je veillai jusqu'à deux heures du matin ; tandis qu'Emma, qui n'avait pas voulu se coucher .avant moi, se faisait monter par Clémentine (la femme de chambre) toutes les gracieuses toilettes de ma corbeille. Soudain, ma gentille petite amie voulut me faire mettre encore une fois ma toilette de mariée, mon voile, mes dentelles et ma blanche couronne. J'allais être triste et compter dans mon cœur toutes les illusions qui s'y étaient effeuillées, depuis que j'avais déposé, au sortir de l'église, cette parure de vierge, quand les compliments d'Emma et l'enthousiasme de Clémentine, toujours en admiration devant sa maîtresse, tournèrent mon esprit à la vanité et à la partie futile et superficielle de mes souvenirs. Voulant continuer plus longtemps notre conversation, nous fîmes porter le ht d'Emma auprès de mon lit. Tout à coup, notre lampe s'éteignit et les flammes de la cheminée vinrent se jouer? en mille reflets bizarres, sur les angles des meubles du salon. Toutes les légendes repassèrent dans notre esprit. « J'ai peur ! » me dit Emma en pressant ma main. J'avais bien un peu peur aussi : mais, me faisant incrédule et forte pour la calmer, je voulus lui prouver comment le merveilleux s'expliquait toujours facilement. Je lui parlai de magnétisme, de somnambulisme, etc. Cependant le vent se levait et gémissait, à travers les corridors délabrés : les cris des oiseaux de nuit faisaient faiblir mon courage, les hurlements des loups que nous entendions dans le lointain glaçaient nos mains, qui se serraient convulsivement Le feu. qui s'éteignait, n'éclaira plus que les angles du piano, qui semblait un immense cercueil... Emma frissonnait, ses dents claquaient ; j'étais un peu plus forte, mais mon cœur était serré de pressentiments. Ma pauvre petite cousine, ne pouvant plus raisonner son eft'roi, vint se réfugier près de moi et, nos deux têtes se cachant sous ma couverture, nous attendîmes le matin, toutes muettes et tremblantes. Enfin, quand le premier rayon du jour nous fut annoncé par la cloche de l'Angelus, nos deu.x tètes sortirent de leur blanche prison, nos deux regards encore effrayés se rencontrèrent et nous échangeâmes un long éclat de rire, au souvenir de nos terreurs mortelles.

« Au déjeuner, nous racontâmes à ma belle-mère tout c^^ que nos deux imaginations avaient vu et entendu, sous cette sombre nuit. Nous avions bien envie, pour embellir notre narration, de nous vanter de la visite de quelque moine-fantôme ; mais le mensonge nous sembla un peu gros, et nous nous fîmes un scrupule d';«jouter une superstition à toutes les superstitions qui troublaiest déjà la solitude du pauvre Glandier. »

c'est pourquoi je vous respecte, je vous aime ; c'est pourquoi, je vous demande une de vos larmes et une de vos prières.

MARIE CAPPELLE.

Prison de Tulle, i84i. [Ecrit quelques instaots après sa condamnation.]

A cette pap:e si pittoresque des souvenirs des deux amies que seule la prison de Tulle put séparer, nous aurions voulu ajouter les autres pages si nombreuses que, sous forme de lettres. Marie Cappelle ne cessa d'écrire à Emma Pontier, depuis le jour de leur éloignement jusqu'à celui de leur mort qui arriva, pour ces deux inséparables mémoires, la même année 1862 . Il paraît qu'un accident imprévu, disent les uns, une volonté posthume, disentles autres, aurait détruit le cher dépôt de cette touchante amitié. Peut-être le retrouvera-t-on, un jour, si les phénix renaissent de leurs cendres ou si une armoire secrète relient encore, sous clef, ces restes innocents d'une pauvre captive. Pour suppléer à ces feuillets perdus ou , simplement és:arés, qui nous auraient si affectueusement raconté la vie si courte de cette autre Antigone, fidèle jusqu'à la mort à la soeur que lui donna l'infortune, qu'on nous permette d'ajouter ici cette note posthume.

Emma Pontier avait 16 ans, quand le mariage de Marie Cappelle les fît cousines, en 1889. Elle se maria, à son heure, avec M. Auguste de Lamaze et habita Lascaux, une propriété de famille. C'est là quelle mourut, dans sa trentième année, vers 1862. De ce mariage, elle avait eu sept enfants dont trois vivent encore : M"'^ Vervy, M^'o ]\iarie de Lamaze et M. Henri de Lamaze. Après le départ de Marie Cappelle pour la prison de Montpellier, Emma Pontier, retenue à Lascaux par les soins de sa nouvelle et nombreuse famille, ae devait plus revoir ici bas celle qu'elle s'apprêtait à aller rejoindre, en i852, dans un autre monde plus compatissant aux âmes malheureuses.

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A la même.

(Prison de Montpellier).

Voici un siècle que je ne vous vois qu'avec mon cœur et mes pensées, chère Emma, ne pouvant traduire en paroles et en lettres ce que je sens si vivement. One de jours écoulés, depuis notre séparation ! Combien de souffrances que vous auriez comprises et partagées lorsque, seule, le soir, loin des calomnies, vous reveniez à moi. Aimezmoi toujours et ne doutez jamais de votre Marie ; elle n'a que le cœur de ses amis pour la résigner. Votre père m'a donné deux minutes de bonheur : j'espérais TOUS voir près de lui. J'espérais... J'avais tort. C'est beaucoup^ que ces deux minutes : c'est trop pour la haine et le monde; mais vous me connaissez, je ne sais pas calculer selon le monde, je rêve d'après ce que je sens, et il faut souvent pleurer au réveil.

Donnez à mon oncle les paroles qui iront le mieux, suivant son cœur, et qui le mieux lui diront que je l'aime et que je l'aimerai toujours.

Ma santé est assez passable. Je suis calme, patiente, résignée. Ma prison vous semblerait moins triste si vous la voyiez toute parfumée de mille fleurs, belle surtout avec les amis qui viennent partager leur temps ou m'apporter une espérance. Dieu est si bon, ses vues sont quelquefois un mys-

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tère ; mais toujours sa bonté adoucit la coupe amère. C'est le père qui essuie avec amour les larmes qu'il a fait couler. Des amis, quelle douce consolation! C'est au malheur que je dois les miens; grâce à lui, je les ai comptés tous sans méprise et sans confusion ; et ma joie a été profonde, car j'ai vu qu'ils étaient plusieurs, mes nobles et généreux amis. Vous qui ne trahissez pas, n'oubliez pas, ne délaissez pas; vous qui défendez, quoiqu'on soit absent, vous qui aimez tant et si bien, vous êtes ma plus chère pensée, ma résignation, ma prière. Comprenez le bien que vous m'avez apporté. Tout mon cœur est à vous, gardez-le. Adieu!

Adieu, mon Emma, je vous embrasse de toute mon âme.

MARIE

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