‹ Corvisart et la cardiologieChapitre 6 sur 26 · EE AE · texte numérisé non relu

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passé la mesure —— si l’anecdole est vraie qui le représente, au lendemain de la naissance du roi de Rome, rappelant à Napoléon la route parcourue de Brienne à l'Empire et le suppliant de ne pas forcer la fortune.

Là encore, d’ailleurs, on se trouve ‘peut-être devant une mentalité que les mœurs contemporaines avaient aidé à développer, à moins qu'on ne préfère penser que cet air d'indépendance, voir même de fronde, est bien un air de France. A dire vrai, Corvisart plus que tout autre, était désireux de pareille liberté. Peut-être tient-il ce goût de l'époque où son père l’envoyait, tout. enfant, amorcer quelques bribes d’études chez son oncle curé et où, à défaut de latin, il faisait acquisition d’une robustesse, d’une adresse et d'habitudes de vie sans contrainte qu’il devait toujours conserver.

Et voici encore la mème indépendance quand, délibérément, il fuit l’étude paternelle pour venir, sans pécune et sans aide, s’enfermer à l'Hôtel-Dieu et s'initier à l’art médical. es

Comment ne pas rappeler aussi l'un de ses plus beaux traits, lorsque Corvisart, en possession déjà de tous ses talents et pourtant en pleine misère, refuse le poste de médecin offert par Mme Necker dans lhôpital qu'elle vient de créer. Il fallait se soumettre, au gré de la dame, à porter perruque à marteau. Corvisart se passera de | situation, mais il refuse de porter perruque sur commande. LRU L'homme qui avait pareille trempe, quand il avait quelque chose à dire, pouvait exprimer sa pensée sans

faire aucune concession aux opinions ni aux personnes

régnantes. Mème quand son avis était formellement opposé aux doctrines médicales alors en vigueur, il ne craignait pas d'innover, dût-il mème s'attaquer à des personnalités comme Portal.

D'ailleurs, il faut noter qu'il ne fut pas agressif et sut concilier celte indépendance d’allure et de langage avec une modestie louable ; chaque fois qu'il avance quelque idée ou quelque fait nouveaux, ïl prend la peine de discuter et, en derniér ressort, tente toujours de prouver quil a raison en se fondant sur des observaiions soit “cliniques, soit anatomiques. Aussi n'eut-il pas à soutenir de polémiques vives comme un Laënnec ou comme un Bichat. 1] ne se dresse pas en face de lui un Broussais prèt à prendre le contre-pied de toutes ses hypothèses ou de toutes ses assertions.

Indépendant, il va être quasi universellement admiré et imité. Corvisart domine son temps, n'est guère discuté et, maître incontesté, il va compter parmi ses élèyes fous ceux qui laisseront un nom, et souvent un grand nom, dans la médecine française du XIX® siècle commençant. .

De sorte que, s’il doit beaucoup à ceux qui l'ont formé. et surtout à Desbois de Rochefort, il reste avant tout un indépendant, un isolé, un novateur, tandis que chef d'école, il est l'animateur de la pléiade de jeunes médecins qui vont à sd suite bâtir. les moules dans lesquels notre médecine clinique est encore coulée.

Le don d'observation. — Mais pour que le sens cri-

tique et l'indépendance d’un Corvisart lui aient permis

de transformer la médecine doctrinale et traditionnelle en médecine clinique, il a fallu que cet homme fût servi par un don d'observation exceptionnel. C’est ici le lieu, par anticipation, d'insister sur ce que Corvisart est. vraiment le premier qui ait demandé à. ce que les sens fussent employés dans l'examen et le maniement des nelades. [1 n’est pas loin le temps où Fagon rendait des oracles du fond de sa chaise à porteurs, et où la Faculté ne jugeait que sur les seuls troubles fonctionnels accusés par les malades. Re

Sénac, précurseur de Corvisart, ne connaissait guère qu'un signe physique en matière de maladie du cœur : à savoir l’état du pouls.

C'est vraiment Corvisart qui, le premier, dressa ses élèves à ces méthodes d'examen devenues banales au- Jourd’hui et où l’inspection guettait la moindre altération dans le visage, la marche, la respiration, la parole, tandis que la main palpait et percutait.

Voilà une innovation dont nous ne pouvons sentir le prix qu’en réfléchissant à ce que pouvaient être les moyens d'exploration avant Corvisart ; ils étaient nuls, et Sénac, quand il décrit peu d'années avant lui les signes des maladies du cœur, énonce bien des symptômes fonctionnels, mais faute de connaître un seul signe physique, avoue son impuissance diagnostique, et ne débrouille pas les CAPAIOPRIRTES organiques des autres affections thoraciques.

. Tous les panégyristes de Corvisart, et ceux de son temps qui le virent à l’œuvre, ont été frappés de ces habitudes nouvelles d'observation qu’il exigeait. Pariset,

Ferrus, Bourdois de Lamothe, Cuvier l'ont noté ; et dans son excellente thèse, Hechemann a bien résumé leurs jugements... (1) « Quand il examine un malade, rien ne lui échappe. Il ne s'altache pas seulement. aux douleurs éprouvées, aux varialions du pouls el de la respiration : la moindre altération du teint, de la couleur des yeux, de celle des lèvres, les diverses intonations de la voix, la plus légère différence dans les muscles du visage, la transpiralion et même les caractères de l’haleine fixent son attention... » |

Il est le médecin physionomiste par excellence. A plusieurs mètres d’un malade, en entrant dans la salle, il reconnaît l'affection. |

Un jour, en voyant un portrait, il alla même jusqu'à dire : « Si le peintre a été exact, l'original de ce portrail est mort d’une maladie du cœur ». Et c'était vrai, ajoute Pariset.

Nous avons appris à nous défier souvent de ces « diagnostics du pied du lit », mais comme le disait notre Maître Ribierre, il n’est pas un vrai clinicien celui qui ne les porte pas d’abord dans un mouvement irréfléchi, pour ensuite les corriger au besoin après un examen plus attentif. 5

Nous verrons, en suivant pas à pas son ouvrage, que Corvisart s’est flatté avant tout d’être un observateur ; il y a réussi merveilleusement, et nous savons bien que c’est le bon observateur qui fait le bon clinicien.

C'est parce qu'il avait le don d'observer qu'il récla-

(1) Th. d'Héchemann, p. 26.

mail des signes nets et propres à chaque aflection, bref, qu'il éprouvait le besoin d'une séméiologie.

Nous nous garderons d’épiloguer sur ces dons d'obser- “ation, pour en rechercher l'origine. On pourrait aisément les faire remonter aussi à son enfance campagnarde, pendant ses courses avec les petits villageois qui durent lui enseigner à observer mille petits détails qui échappent au citadin. On pourrait également les attribuer à son enfance studieuse quand, cloîtré au collège Sainte-Barbe, replié sur lui-même, taciturne, il surveillait minutieusement les faits et les gens autour de lui.

Il n'importe l’origine de ces talents, de cette vocation d'observation. L'essentiel est, qu'une fois étudiant en médecine, il la met en pratique pour l'examen de ses malades et que, désormais, il en fera la qualité maîtresse du médecin.

Îl écrira lui-même, nous le verrons, que la médecine clinique repose tout entière sur l'observation et il ne se fera gloire que d’avoir rappelé cette vérité, connue $ans doute des anciens, mais oubliée par la suite. f

Rappelons qu’en forçant ses élèves à se servir de tous les moyens d'investigation offerts par leur sens pour épier les moindres signes chez leurs malades, Corvisart préparait la voie à ceux qui allaient inventer des modes plus perfectionnés d'exploration.

Le scepticisme. — Cette belle figure serait gâtée, aux dires de certains par un scepticisme foncié.

Cuvier l’en accusait au lendemain de sa mort : mais

Cuvier, dans cet éloge de Corvisart, distille sournoise-

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ment les perfides reproches. Il commence par lui faire griei : « Après avoir assez vivement désiré d'être admis a l'Académie des Sciences, de n'avoir presque jamais assisté à ses séances ». Inde ira.

,H l'accuse aussi explicitement de s’abandonner trop souvent aux dissipations et aux emportements de la joie : «il devenait le soir un homme de plaisir el ne voulait plus ‘entendre parler ni de son art, ni de ses malades : disposition malheureusement trop commune parmi les hommes d'un génie ardent et qui a beaucoup diminué les services que M. Corvisart aurait pu rendre à la science ».

Voilà l'argument essentiel de cet éloge double face Corvisart aurait pu rendre des services infiniment plus précieux que ceux qu’il a rendus, et Cuvier d’incriminer aussi son scepticisme et de déplorer jusqu’à l’épigraphe désabusée de son ouvrage « hæret lateri lethalis arundo ». . Mais tous les commentateurs de notre auteur ont fait justice des insinuations de Guvier, et tout au contraire montré ce qu'avait de fécond ce scepticisme.

D'ailleurs, diverses anecdotes souvent citées et qu'on retrouve dans Cabanès, donnent la note juste : elles mettent aux prises un Napoléon d’un scepticisme radical en matière de médecine et un Corvisart dont le scepticisme sait pourtant défendre l’art médical devant les coups de boutoir de l'Empereur, en le comparant au besoin à l’art stratégique.

Son renom de sceptique vient surtout des boutades

dont il était coutumier et qui, sous une forme imagée,

crie

devaient à l'auditeur dépourvu de finesse — tel Cuvier — paraître d’une désinvolture suprêèmement cynique.

Cuvier n'était pas fait pour apprécier l'esprit de fronde de ce Corvisart nourri aux moelles de Molière et de Voltaire. AR CAN #)

Nous ne saurions mieux faire que reproduire ici la conclusion de Cabanès à ce sujet. « (r) Est-ce à dire, comme d’aucuns l’ont prétendu, qu’il ne croyait pas à la médecine, et que ce brillant desservant de noire chapelle apportait un zèle peu empressé dans la pratique de son sacerdoce ? Ce scepticisme n'était en réalité, que de surface, et lorsqu'il avait l'occasion de s'expliquer làdessus, il le faisait sans détours ».

En effet, écoutons Corvisart nous affirmer lui-même, dans son « Traité sur le Cœur » qu’il croit en une médecine dont mille causes étrangères viennent sans cesse rendre l'exercice plus pénible. « C’est ainsi qu’ajoutant aux difficultés réelles de la médecine, la société vient encore y mêler tout ce que ses passions, ses intérêts peuvent y apporter de complicalions, et répète ensuite cette inculpalion surannée que la « Médecine est un arf conjectural. Je pousserais trop loin cetle digression si par récrimination je cherchais ce degré comparable d’incertitude, et même de charlatanisme dans la: RFO des autres sciences et même des arts ».

Et d’ailleurs, un enthousiasme béat serait-il nécessai-

re au grand médecin ? Ferrus écrivait déjà en manière

(1) Dans l'intimité de l'Empereur, p. 129,

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de louange à Corvisart que « son esprit juste et supérieur savait douier ».

Savoir douter, voilà qui fait en quelque sorte partie des qualités de tous ceux qui ont brillé dans quelque science que ce soit, en particulier dans la science médicale. |

Admirerons-nous celui qui croit tout savoir, accepte tout comme définitivement démontré, ou celui qui, tel Corvisart répète souvent cette vérité trop négligée. :

« Ce que nous savons est bien peu de chose en com-

paraison de ce qui nous reste à apprendre ! » (x)

Rien n'est peut-être plus fécond en médecine qu'un certain scepticisme, car il incite à chercher sans fin de quoi satisfaire mieux l'esprit, comme disait notre maitre ‘Ribierre, dont la pointe de scepticisme caustique s’apparentait de près à l’esprit d’un Corvisart.

Au demeurant, il est un point où l’on ne reprochera pas à Corvisart d’avoir pêché par excès de pessimisme : c’est à propos de la thérapeutique cardiaque.

De son temps, l’on était quasiment désarmé : munis de préparations de digitale ou d’ouabaïne, pouvons-nous faire mieux que de retarder le terme fatal plus loin que Corvisart ?

Voilà en quoi se résoud en définitive le scepticisme de Corvisart : il se désolait, la maladie reconnue, de ne la point guérir.

Et l’on sait qu'il eut le triste privilège de reconnaître

(1) FerrRus. — Notice historique, p. 22.

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Res de ainsi l'affection qui le terrassait : un premier ictus lui en fit présager d’autres, sans les pouvoir empêcher.

Ce sceptique, à tout le moins, attendit l apoplexie terminale avec stoïcisme, et elle vint en effet.

Mais, désabusé, incroÿant, il allait être après sa mort l'objet d’une controverse de. journalistes que nous croyons être le premier à noter.

« Le Constitutionnel » du 22 septembre r82r relate les obsèques de Corvisart, le transport de la dépouille mor-

telle dans sa terre d’Athis, et ajoute que « le corps n’a

point été présenté à l’église conformément aux volon- :

lés expresses que le défunt avait exprimées dans son tes-,

tament ». F Or, le journal « Les Débats », le 0 et 22 septembre,

prévenait, de son côté, que les cérémonies religieuses.

auraient lieu à Athis.

Enfin, le 23 septembre 1821, une lettre parvenait au Constitutionnel, par laquelle, maître Louis, avocat à la

Cour, royale, exécuteur testamentaire et ami de Corvisart

remettait les choses au point : le sceptique Corvisart n'avait aucunement pris parti ; il déclarait, dans son testament « s’en rapporter à la «conscience de son ami Louis pour l'exécution de toutes ses dispositions sans eæcepler celles relatives à sa sépulture ». Et l'avocat Louis, avait, en sa conscience, pris la décision de rendre au sceptique Corvisart les derniers devoirs religieux ; si bien que ce doux scepticisme qui, mal interprété, fit du PRE de vue médical quelque tort à Corvisart, ne manqua pas d'activer aussi quelques petites querelles autour de son cercueil.

Tels sont les grands traits de caractère de Corvisart qu'on lui ait fait grief de son scepticisme, que son indépendance aït parfois confiné à la brusquerie, peu importe. C’est précisément à ses sentiments d’indépendan- £e, à ce scepticisme souriant, ainsi qu'à ses dons de critique et d'observation, que Corvisart, nous semble-t-il, doit d’avoir été un novateur en médecine, ou, pour * mieux dire, le rénovateur de la médecine au début du XIX° siècle,

Les Précurseurs

Si nous voulons réaliser l’importance des trayaux de Corvisart, peser à leur juste valeur les méthodes cliniques qu’il employa et les éclaircissements qu'il apporta dans l’étude des maladies du cœur, il n’est que de jeter un rapide coup d'œil sur les fondements mêmes de la Cardiologie avant Corvisart.

Certes, il n’entre aucunement dans notre plan de tracer, même à grands traits, une histoire de la Cardiologie. Ii n’est question que de mieux éclairer les conditions dans lesquelles un Corvisart a pu jeter la base méme de la Cardiologie.

En suivant, d'Hippocrate à Corvisart, le cours des siècles, l’on peut jalonner la route de « pierres blanches qui ont marqué les grandes étapes du progrès », suivant le mot de Lutembacher, et quatre époques vont de la sorte se différencier :

L. C'esr D'ABORD L'ÉPOQUE FABULEUSE : elle commence, dirons-nous dans la « nuit des temps » et s'achève à Galien, le grand clinicien : époque fabuleuse puisqu'elle consacrait et célébrait « la légende du cœur » suivant la pittoresque expression de Potain et Rendu. ‘

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