‹ Corvisart et la cardiologieChapitre 8 sur 26 · IT. C'EST ENSUITE L'ÉPOQUE DE LA TRADITION · texte numérisé non relu

IT. C'EST ENSUITE L'ÉPOQUE DE LA TRADITION

Les siècles passent et l’on se borne à répéter Hippocrate ou Galien, à les commenter, à les mettre en opposition.

« Hippocrate dit oui, Galien dil non », et la péricardite reste la seule affection cardiaque, expressément citée, d’Arétée à Cœlius Aurelianus.

ILE. L'ÉPOQUE HISTORIQUE commence avec les Arabes et les Arabistes qui furent, on le sait, les rénoyateurs de la médecine. Rhazès pensait que les maladies cardiaques étaient engendrées par le chaud et le froid, le sec et l’humide, et il signalait la purulence et les ulcérations du cœur.

Au XIT° siècle, Avenzoar consacrait un chapitre aux maladies du cœur : il étudiait les palpitations, la péricardite et discutait les effets salutaires de la saignée.

C’est trois siècles plus tard que le Florentin Antonio Benivieni fit connaître d'intéressantes observations sur

les lésions cardiaques ; mais il était avant tout anato-

— ho — miste, et il fut de ceux qui créèrent l'anatomie pathologique.

Aussi n’envisagera-t-il guère les affections cardiaques que sous l’angle de l’altération anatomique, voire de Îa malformation inusitée, et, à sa suite, on signalait les « curiosités » rencontrées au niveau du cœur lors de l'ouverture des cadavres, bien plus qu'on ne tentait de connaître sur le vivant le signe du dérèglement cardiaque. |

Notons, chemin faisant, que Nicolas Massa décrivit vers cette époque l'hypertrophie considérable du cœur, que Vésale se montra meilleur clinicien, en observant la coïncidence de la gangrène des extrémités avec les maladies du cœur.

Il nous faut également citer le nom de De Baillou ; ce fut, en effet, ce doyen de la Faculté de Médecine de Paris qui décrivit, sous le nom d’anévrysmes — désormais employé par tous — les dilatations du cœur.

Il n'y a là que des observations isolées : faute de notions anatomiques et physiologiques précises, faute d’une armature systématisée, la clinique cardiologique ne peut encore voir le jour.

Ce n’est que lorsque « les voies mystérieuses de la circulalion » auront été découvertes que des progrès rapides deviendront possibles.

Le temps de ces découvertes n’est pas loin.

C'est en 1553 que le moine espagnol Michel Servet a découvert et décrit la « petite circulation », découverte qui épouvanta si fort ses contemporains que, banni de France, il fut brûlé vif à Genève sur l’ordre de Calvin.

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Mais Vésale lui-même, puis Realdo Colombo reprenaient aussitôt à leur compte ses affirmations et Césalpin d’une part, Fabrice d'Acquapendente d'autre part, achèvent son œuvre, le premier en montrant que « le sang circule » — centripète dans les veines — centrifuge dans les artères, le second en découvrant les valvules des veines.

Il manque encore l’homme de génie qui, rassemblant ces notions nouvelles, les érigera en système et, codifiant la physiologie cardiaque, donnera la matière aux

médecins pour fonder la clinique cardiologique.

TV. L'ÉPOQUE SCIENTIFIQUE. William Harvey fut cet homme de génie et de sa découverte de la circulation du sang, en 1619, date le regain d'intérêt attaché aux maladies du cœur : l’ère scientifique est ouverte, |

Lancisi (1634-1720) va en effet écrire un ouvrage remarquable : « De motu cordis et anevrismatibus » où se trouve rassemblé l'essentiel de ce qu’on savait alors sur le cœur et ses dérèglements.

Mais nous voici venus aux prédécesseurs immédiats de Corvisart, à ceux qui lui ont frayé le chemin et permis d'instaurer la clinique cardiologique : ce furent Sénac et Morgani, ce fut Avenbrügger. Les deux premiers avaient fait la synthèse des faits d'observation clinique et anatomique — et pour la première fois méthodiquement étudié les maladies du cœur ; Avenbrügger allait mettre Corvisart en possession d’un nouveau mode d’ex-

ploration : la percussion.

— 2 = if V. LES PRÉDÉCESSEURS.

Sénac est fréquemment cité comme le fondateur de la Cardiologie. Certes, il est le premier à élaborer une étude d'ensemble dans son « Traité de la structure du cœur, de son action et de ses maladies » (1749).

Mais il reste bien plus anatomiste que clinicien ; et, sur ce lourd Traité de plus de 1.200 pages, il n'en est qu'à peine deux cents consacrées aux « maladies du

Cœur }».

Voyons d’ailleurs qu’elles étaient ses opinions,

« SI LES MALADIES DU COŒUR SONT FRÉQUENTES », tel est le titre du chapitre par quoi commence la partie clinique de son ouvrage (1) ; et Sénac d'écrire que « les maladies du cœur, quoiqu’elles ne soient pas aussi fréquentes que les autres, sont moins rares qu’on ne l’imagine ordinairement ».

Puis il donne un ordre de fréquence :

1°) D'abord les palpitations.

2°) Ensuite, les dilatations — surtout celles de oreillettes et avec prédilection de l'oreillette droite ; quant à la dilatation de l'aorte, elle est très fréquente, infiniment

plus que celle de l’artère pulmonaire.

3°) Les « ossifications » sont fréquentes également au niveau du ventricule gauche, fort rares dans la substance même du cœur. |

4°) Les tumeurs, les concrétions pierreuses, les poly-

pes sont de toutes les lésions cardiaques les plus excep-

(4) Tome Il, p. 318.

tionnelles, bien qu'on les ait, dit-il, décrites avec les plus grands détails.

5°) Quant aux maladies du péricarde, ce sont peut-être de toutes, les plus communes ; et Sénac déclare que « l'hydropisie dè ce sac est extrêmement fréquente ».

Mais le chapitre suivant a pour nous plus d’intérêt encore, puisqu'il démontre qu’ « on trouve beaucoup de difficullés quand il s'agit de connoître les maladies du cœur » (1). ÿ

.H montre fort bien le désaccord entre le cortège fonctionnel et la lésion réelle. « L'action des nerfs, dit-il, déguise surtout les maladies du cœur, car quoiqu'il n'y ait aucun vice dans cet orgäne, dans le poulmon, dans les vaisseaux, les palpitations sont quelquefois très violentes, les contractions de cet organe sont irrégulières ».

I y a mieux ! « On trouve, écrit-il, de grandes dilata- , tions dans les quatre cavités du cœur ; comment distinguer les dilatations des oreillettes et des deux ventricules ? Elles doivent certainement entraîner quelque accident différent, “inais comment saisir, avec précision les différences qui les caractérisent D» (2).

On voit, dans cette phrase, l’admirable prescience qui faisait véritablement soupçônner les insuffisances partielles du cœur au clinicien, incapable de les « saisir » privé qu’il était des moyens d'exploration. Lorsque Sé-

nac étudie les «.moyens de connoître les maladies du

(1) Tome Il, p. 321.

(2) Tome II, p. 322.

oui

cœur », il ne trouve en effet qu’un seul mode d’examen : l'état du pouls ; c’est en vérité le seul signe physique cardiaque alors connu. « La marche du pouls est certure ment la marche du cœur » (x).

Si lon vient à la thérapeutique de ces ‘affections cardiaques, le pessimisme de notre auteur s'avère :

« À mesure que l’on pénètre dans les maladies du cœur, la Médecine paraît plus stérile ; elles demandent peu de remèdes : .… l'ignorance crédule peut seule esperer de tels succès qu’elle n'a jamais vus » (2).

Et Sénac n'utilise que la saignée, le régime alimentaire, les drogues assurant « la liberté du ventre », les eaux minérales ferrugineuses et les sédatifs nervins, car «il ne faut pas négliger les nerfs ; le dérangement du cœur les met souvent en action, cette action retombe ensuite sur sa cause, qui à son tour devient plus active » (3). |

Suivent les chapitres consacrés à l’étude des différentes maladies du cœur. Le péricarde a une place de choix : les « épaississements » péricardiques, et il s’agit de nctre symphyse, les « abcès » du péricarde et il s’agit de péricardites purulentes, sont décrits.

Mais Sénac avoue qu’on ne les peut reconnaître sur le vivant et ce sont là « de ces maladies obscures qu'on ne découvre qu'après la mort, et qu’on connaît alors inutilement » (4). j

L'inflammation du péricarde est décrite : elle est caractérisée par « la violence de la fièvre, la soif brûlante,

(1) Tome Il, p. 325.

(2) Tome II, p. 328.

(3) Tome II, p. 331.

(4, Tome Il, p. 337.

ia durelé du pouls, la difficulté de respirer, la douleur vers le sternum, l'oppression, les défaillances » (x).

L'hydropisie du péricarde est donnée comme très fré- | quente. Elle a pour signes « la dureté du pouls, les palpi- {ations, l'oppression, un poids sur la région du cœur, les défaillances, la difficulté de respirer » et même de réelles « ondiulations de la paroi entre la 3°, la h° et la 5° côtes (2) ».

Une fois de plus, force est à Sénac de constater que de tels signes sont d'interprétation délicate pour être retrou- . vés dans bien d’autres affections en dehors de l'hydropisie du péricarde.

Nous verrons qu'avec la percussion, Corvisart fait faire à la sémiotique et au PR as un pas de géant en pareille matière.

Les blessures, les abcès du cœur arrêtent longuement notre’ cardiologue, et il semble bien que parmi ses observations « d’abcès » du cœur, il en est qui ressortissent à des endocardites ulcéro-végétantes et de clinique, toujours point. LEE = À propos des dilatations du cœur, les causes mêmes de cette dilatation sont envisagées et l’on voit ici figurer aussi bien les pleurésies et les fièvres violentes que Îes « mouvemens violents et les passions ».

En tous cas, il est fort bien exposé que de semblables dilatations il s'ensuit une gêne importante dans le pou-

mon. « Il n’est donc pas surprenant que l’orthopnée, le

(1) Tome II, p. 348. (2) Tome IT, p. 3].

{ De M

crachement de sang, l'asthme, la phtisie ayent été, si sou-

vent, les suites des dilatations (1) ».

Quant à reconnaître ces dilatations, c'est affaire purement à la violence et à la continuité des troubles fonctionnels parmi lesquels les palpitations occupent la grande place ; et d’autres lésions encore peuvent être trouvées « qu'on ne scaurait connoître par aucun signe » (2) de-

puis les tumeurs jusqu'aux concrétions osseuses,

N'oublions pas le chapitre suivant qui traite des « Polypes du Cœur » (3). À dire vrai, Kerthering en niait l'existence et Sénac lui-même écrit « les polypes ne sont que des concrétions qui se forment après la mort » ? mais il croit lui-même aux polypes ; il les étudie fort longuement, en décrit la matière qui est « lymphatique », la formation, les variétés, les causes premières,

IL est intéressant de voir que si ces polypes sont la plupart du temps de simples caïillots agoniques, ils semblent d’autres fois bien constitués par des caillots cruoriques véritables, générateurs d'embolies. Et l'on trouve bien décrite l’embolie suivie de mort subite, peut-être même la thrombose intra-cardiaque ; parmi les « effects de ces polypes », chercherons-nous la traduction clinique : une fois de plus c’est le rappel des palpitations, des Oppressions, des défaillances, du poids sur la poitrine.

On voit ainsi que les palpitations constituent le symptôme cardiaque majeur : aussi sont-elles étudiées dans

(1) Tome II, p. 414.

(2) Tome II, p. 420.

(3) Tome II, p. 442.

le détail. Les passions, les affections du poumon, de l'estomac les peuvent déclancher, et bien d’autres causes encore.

Ce signe séméiologique de premier ordre retient longuement l'attention de Sénac et il ne consacre pas moins d'attention à en fixer la valeur pronostique qu'à en proposer maint traitement.

Le dernier Chapitre de cette clinique cardiologique a trait à la syncope dont on apprend la multiplicité des causes, la gravité fréquente, tandis qu'on s’instruit des nombreux remèdes qui les peuvent juguler ; et.de tant de substance, si l’on enlève les parties consacrées à l’anatomie du cœur, à l’étude de sa circulation, il ne reste. que bien peu de chose. Là même où Sénae aborde la description des maladies du cœur, il ne le fait ‘qu’accessoirement. Il pressent qu'il faut séparer troubles fonctionnels purs et affections organiques ; il ne peut encore déméler parmi les différents symptômes subjectifs ceux qui appartiennent en propre à chacune des maladies qu'il décrit. Il faut justement retenir à son actif le fait d’avoir montré que les affections cardiaques possédaient en commun ce cortège fonctionnel et d’avoir insisté sur la latence clinique de nombre de ces affections ; mais nulle part on ne voit poindre le souci d’un examen systématique de l'appareil circulatoire.

Ce sera la gloire de Corvisart d'avoir posé les fondements mêmes, de cet exameri systématique.

L’aphorisme d’'Hippocrate, que Laënnec voulut inscrire au fronton de son « Traité de l’auscultation » reste éternellement vrai :

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