‹ Cosima, ou, La haine dans l'amourChapitre 10 sur 55 · SCÈNE IV ORDONIO, puis TOSINO · texte numérisé non relu

SCÈNE IV ORDONIO, puis TOSINO

ORDONIO.

Il paraît qu'on ne veut pas la mort du pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive, puisqu'on ne trahit pas mon crime. Femme, femme! tu es à moi!... (Tosino rentre par la porte de droite.) C'est beaucoup trop tôt! Tu as dû jouer pitoyablement ton rôle, puisque te voilà déjà revenu.

TOSIKO.

Vous ne m'aviez pas dit que l'écuyer de votre belle en était éperdûment amoureux. Je comptais sur un religieux silence de sa part, et je marchais d'un air recueilli, lui faisant signe de ne pas interrompre mes pieuses méditations ; mais, à peine étions-nous sous le porche, qu'il s'est mis à me faire questions sur questions. « Oh! Cosima, que vous êtes triste aujourd'hui! Eh bien, madame, vous ne me parlez donc pas? Hélas!... ô ciel!... » Que sais-je? Quand j'ai vu qu'il fallait répondre ou courir, j'ai pris ce dernier parti comme le plus sûr. J'espérais qu'il allait me suivre, et je l'aurais mené jusque dans l'Arno; mais, soit qu'il ait la vue basse, soit qu'au contraire la lueur de la première lanterne m'ait fait paraître un peu trop grand pour une femme, il est revenu sur ses pas, et, moi, le voyant rentrer dans l'église, je n'ai eu que le temps d'en faire le tour pour vous avertir.

Quoi! cet innocent est amoureux d'elle?... Je suis bien aise de l'apprendre... Et, dis-moi, semblait-il habitué à être écouté ?

COSIMA. 17

TOSINO.

Il me semble parfaitement habitué à ennuyer... Et, maintenant, maître, que faisons-nous? Irai-je quitter ces habits?

ORDONIO.

Tu vas rentrer. Tu prendras des habits à moi, et tu t'essayeras à jouer mon rôle. Tu imiteras devant une glace mes gestes et ma démarche. Le pourras-tu?

TOSINO.

Oh ! nous autres pages, nous sommes toujours habiles à singer nos maîtres. D'ailleurs, je ne suis pas beaucoup plus petit que vous, et je n'ai pas la main trop mal, ni le pied non plus...

ORDONIO.

Écoute. J'ai reçu ce soir la nouvelle de la mort de mon oncle; il faut que j'aille recueillir sa succession !...

TOSINO.

Ah ! mon Dieu I et Votre Seigneurie conte cela avec un sang-froid!... Si ce n'était le respect dû au lieu où nous sommes, je danserais!... car nous voilà riches, mais riches!... Et que deviendront nos amours pendant cette absence?

ORDONIO.

J'y ai songé; je ne suis pas si fou que de laisser refroidir l'impression que j'ai produite. Il ne faut pas que la dame de mes pensées, femme romanesque s'il en fut, me croie assez bourgeois pour aller compter des écus, au lieu de faire l'amant espagnol sous son balcon. Écoute-moi donc!... Je pars cette nuit même pour Venise. Je te laisse ici. Je serai peutêtre absent quelques semaines, pendant lesquelles tu auras soin de te promener autour de ma belle, mais avec autant de timidité apparente que je l'ai fait jusqu'ici avec audace. Il faudra qu'elle te voie et qu'elle te prenne pour moi. Mais, dès que tu te verras remarqué, il faudra fuir comme une ombre, en affectant le respect et la crainte. Tu feras ainsi tous les soirs. Le jour, tu te montreras sous ta véritable forme, et tu diras à tous ceux qui te demanderont de mes nouvelles

que je me tiens enfermé, parce que je suis devenu fou par amour, misanthrope, ce que tu voudras! Je suis encore peu connu ici. Pourtant, si quelqu'un s'obstinait à me voir, dis que je suis furieux, et qu'il y a danger de mort à forcer ma porte. Je t'écrirai souvent de Venise, et je t'enverrai, pour Cosima, des lettres que tu lui feras parvenir adroitement comme tu as déjà fait. — Et de tout cela tu ne seras pas mesquinement récompensé. Tu m'entends? Va m'attendre. Dis à Laurent de préparer tout pour mon départ. Je l'emmène. Dans une heure., je te rejoins, et je te donnerai des instructions plus détaillées.

TOSINO.

Vous serez content de votre page.

Il sort par la droite.

ORDONIO.

Et moi, je ne suis pas mécontent de ma soirée.

Il s'éloigne par le fond de l'église.

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