RD0NI
Votre voix est étouffée par la peur ou par la colère; n'essayez donc pas de crier. Néri est déjà loin, d'ailleurs.
Oh! mon oncle!... à mon secours!...
ORDONIO, tirant son épée.
Madame, je vous avertis qu'il en va coûter la vie au premier que vos cris appelleront ici, fût-ce votre mari, fût-ce le prêtre à qui vous venez de vous confesser.
COSIMA
Vous étiez là?...
ORDONIO.
Et j'ai entendu votre confession, madame. Voilà pourquoi je suis résolu à tout braver, à tout immoler à mon amour et au vôtre.
COSIMA
Au mien ? Vous n'avez que mon mépris !
ORDONIO.
Votre oncle le chanoine n'emporte pas cette pensée, madame!
COSIMA
Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! permettras-tu que je sois ainsi outragée ?
Elle veut encore s'échapper et se heurte contre des chaises. Ordonio la
retient dans ses bras.
ORDONIO.
Outragée? Vous me jugerez mieux, madame, quand vous
m'aurez entendu, et vous allez m'entendre pour la première, pour la dernière fois peut-être... Pourquoi cette frayeur insensée, et ces larmes, et cette colère d'enfant? Je sais maintenant que vous m'aimez; et, vous qui savez combien je vous aime, vous ne pouvez pas avoir peur de moi. Abjurons donc toute feinte. Je vais vous en donner l'exemple, et vous entendrez ma confession comme j'ai entendu la vôtre. Jusqu'ici, Cosima, je me suis trompé : j'ai pris votre résistance pour de la coquetterie, votre sagesse pour l'amour d'une vaine gloire;
mais tout à l'heure, ici (montrant le confessionnal), VOUS VOUS
êtes justifiée. Oh! je sais à présent que votre âme est aussi belle que vos traits, et, moi qui vous aimais comme on aime une femme, je suis à genoux devant vous comme devant un ange. Ne me craignez donc plus. Je serai calme, je serai patient. Je vous aimerai dans le silence, dans le mystère, dans la résignation. Je ne vous verrai plus qu'à votre insu. Je ne vous compromettrai plus... Je ne vous demande pas pardon de l'avoir fait. Ce n'est point par des paroles que je prétends vous prouver mon repentir et ma passion. Mais je mériterai mon pardon, et je l'obtiendrai peut-être!
COSIMA
Et vous me parlez ainsi, me meurtrissant le bras, et l'épée à la main ?
ORDONIO, mettant un genou en terre devant elle et lui présentant son épée.
Disposez de moi comme de votre esclave. Je vous donne mon cœur et ma vie.
Cosima profite de cet instant pour s'échapper. Elle fuit vers le fond de l'église. Au même instant, Néri parait en désordre. Cosima s'élance vers lui, et Ordonio, toujours l'épée à la main, se retire dans l'ombre des colonnes.
COSIMA
Est-ce donc vous enfin, Néri? Est-ce ainsi que vous restez près de moi?
Mais vous-même,... pourquoi venez-vous de me quitter?
COSIMA
De quoi parlez-vous donc? Je suis seule ici à vous attendre, depuis une heure, depuis un siècle!... Allons! c'est une négligence inouïe!... Rentrons!...
Elle l'entraîne hors de l'église.