SCÈNE 111 COSIMA, ORDONIO
ORDONIO.
Vous m'attendiez! et pourtant vous ne m'aviez pas permis do venir aujourd'hui, madame.
COSIMA
Je vous l'avais même défendu ; ces trop fréquentes visites mettent ma réputation en danger, Ordonio.
ORDONIO.
Ah! sans doute, c'est là tout le danger qu'elles peuvent vous faire courir; mais je ne vous serai pas longtemps fâcheux, madame, car je suis venu exprès aujourd'hui pour vous faire mes adieux.
COSIMA, effrayée.
Vos adieux!...
ORDONIO.
Oui, madame, je quitte Florence.
Pas pour longtemps, j'espère ?
ORDONIO.
Pour toujours.
COSIMA
Quel est ce jeu cruel, Ordonio? quel plaisir trouvez-vous donc à me faire souffrir ?
ORDONIO, amèrement.
Vous faire souffrir! Quittez ce jeu, vous-même! Personne ne vous a jamais fait souffrir, Cosima, et,... j'en suis sûr, vous ne souffrirez jamais !
COSIMA
Personne ne m'a jugée ainsi !
ORDONIO.
Eh bien, moi, je vous juge.
COSIMA, avec des larmes.
Oh! pourtant, je souffre!...
ORDONIO.
Elle souffre !... Écoutez, je ne vous demande qu'un mot, et ce mot, il est temps de me le dire, s'il est vrai que vous m'aimiez.
COSIMA
Vous en doutez !
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ORDONIO.
Oh! je ne puis plus me payer de mots à double sens ! Comment m'aimez-vous ? Comme je vous aime ou comme votre confesseur vous a permis de m'aimer ?
COSIMA
Comme votre conscience et la mienne nous le prescrivent, Ordonio.
ORDONIO.
En ce cas, vous ne m'aimez pas, et je ne vous demande plus rien !
COSIMA
Ah ! si vous m'aimiez, vous, mon affection si pure, si dévouée, suffirait pour vous rendre heureux !
OEDOXIO.
Si j'eusse pu croire que vous m'aimiez vivant comme vous m'avez aimé mort, et que votre amitié n'avait rien ôté à votre amour, j'aurais continué à subir le martyre que je m'étais imposé; mais je vois que cet amour, tout chaste et timide qu'il était, est jugé criminel et abjuré sans retour. La vertu l'a emporté dans votre âme sans trop de combat, il faut le dire. Peut-être l'amour de Néri a-t-il trouvé grâce auprès du chanoine de Sainte-Croix, et peut-être aussi la miséricorde vous a-t-elle semblé plus facile à exercer envers lui. Quoi qu'il en soit, je ne puis accepter plus longtemps la part que vous me faites, et ma loyauté répugne à tourmenter un rival qui me semble mieux traité que moi.
COSIMA
Néri! un rival!... Vous qui lui reprochiez si souvent d'injustes méfiances, n'ètes-vous pas plus injuste et plus méfiant que lui? Oh! mon ami, revenez à vous-même. Depuis quelque temps, il me semble que ce n'est pas vous qui me parlez ! Voudriez-vous détruire le bonheur que vous m'aviez donné? Autant vaudrait m'arracher la vie, car c'est depuis ce temps-là seulement que j'existe.
Dites-moi donc que vous m'aimez autrement que lui!
COSIMA
Je vous aime mille fois plus, vous le savez.
ORDONIO.
Mille fois plus I mais de la même manière?
COSIMA
Je ne vous comprends pas.
ORDONIO.
Vous m'aimez d'amitié ! dites! rien que d'amitié?
COSIMA
Ordonio ! quel sens ont donc ces vaines distinctions devant Dieu qui lit au fond des cœurs ?
ORDONIO.
Eh bien, donc, VOUS m'aimez d'amour ?( Se laissant tomber doucement ii ses genoux.) Oh 1 tu m'aimes d'amour! ne me le dis pas, puisque tu crains de prononcer ce mot terrible! mais laissemoi lire mon bonheur dans tes yeux... Ne détourne pas ton visage !...
COSIMA, voulant se lever.
Rentrons, mon ami. De telles émotions nous feraient oublier les promesses que nous avons faites à Dieu.
ORDONIO, la retenant et l'entourant de ses bras.
Un instant encore ainsi!... Est-ce donc trop demander après tant de souffrances et de sacrifices ?
COSIMA, essayant de se dégager.
Oui, c'est trop, c'est plus que nous ne devons.
ORDONIO.
Enfant! qui donc tracera d'une main rigoureuse la limite
où nos droits finissent et où nos devoirs commencent ? En
quoi donc fais-tu consister ta vertu? Un regard, un mot, un
aiser... (il l'attire vers lui) peuvent-ils l'entacher, si le don de
ton cœur l'a laissée pure ?
COSIMA, se dégageant de ses bras.
Oh! laissez-moi, laissez-moi, vous dis-je ! Est-ce que je n'ai pas déjà assez de remords dans L'âme ? Est-ce que je n'ai pas trompé mon mari, mon oncle? Est-ce que je ne sa-
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vais pas que vous mentiez, quand vous me disiez que vous m'aimiez comme une sœur !
Oh! toi, dis-moi que tu ne m'aimes pas comme un frère! (Apercevant Néri.) Néri ! damné sois-tu, surveillant incommode !
COSUIA.
C'est un ange prolecteur que le ciel m'envoie.
ORDONIO.
Soyez tranquille, madame; cet ange n'a rien vu qui puisse lui ôter l'espoir de trouver le ciel sur la terre.
COSIMA
Oh! taisez- vous!