COSIMA, LE CHANOINE, NÉRI, MALAYOLTI
FARGANACCIO.
FARGANACClO, baisant la main de Cosima.
Salut à la belle campagnarde! Eh bien, quand revient donc ce cher mari?
COSIJIA.
La semaine prochaine.
MALAYOLTI .
Elle est bien longue à venir, cette semaine-là, car il y a longtemps qu'on nous la promet ! Il s'amuse donc bien en Sicile, votre mari? Si c'était un pays intéressant,... commerçant...
FARGANACCIO.
Comme la Flandre, par exemple !
MALAYOLTI.
C'est ce que j'allais dire.
Ahçà! qu'est devenu votre beau chevalier Ordonio Éliséi? Gonelle nous avait dit qu'il était ici.
COSIMA, s'efforçant de répondre avec indifférence.
Mais il y est en effet... Sans doute, il se promène dans le parc.
MALAVOLTI.
Ah! (a Néri.) Eh bien, qu'est-ce que je vous disais? Jetais bien sûr de l'avoir aperçu au travers de la grille ! Et vous me souteniez qu'il n'était pas ici !
LE CHANOINE
Qu'a donc sa présence de si remarquable ici, messire Malavolti?
MALAYOLTI, à Farganaccio.
Bon ! voilà le chanoine qui le protège, à présent ! Ah ! ils sont tous fous dans cette famille-là, c'est un parti pris!
FARGANACCIO, haut.
Moi, je trouve cela tout simple. Madame est assez belle pour qu'on fasse souvent le chemin de Florence pour la voir.
COSIMA
Souvent, monsieur?
FARGANACCIO.
Pardon ! Je manque à la galanterie. Je voulais dire tous les jours.
COSIMA, avec fierté.
Messire Ordonio ne m'honore pas tous les jours de sa visite.
NÉ RI, avec indignation.
Ceux qui le disent en ont menti, et ceux qui le répètent...
LE CHANOINE, l'interrompant.
Se trompent.
COSIMA
Vos Seigneuries me feront-elles l'honneur d'entrer dans la maison ?
MALAVOLTI.
Nous sommes venus, en courant, vous rendre nos devoirs et vous demander des nouvelles d'Alvise. Nous allons passer quelques jours chez le prieur de Cafaggiolo, et nous repartons à l'instant même. Déjà le jour baisse, et les sentiers de la montagne sont peu gracieux.
NÉRI
Et, moi, je m'en retournée Florence dès ce soir; j'ai quitté mon travail (s'adressant à Cosima) pour vous apporter la lettre d'Alvise.
MALAVOLTI.
Et le seigneur Ordonio, avec qui s'en retourne- t-il?
ORDONIO, sortant des bosquets.
Vous paraissez en peine de moi, messire !
MALAVOLTI.
Nous étions surpris de ne pas vous voir, seigneur Ordonio.
COSIMA 01
Nous aurions été marris de passer ici sans avoir l'avantage de vous y saluer.
ORDONIO, avec hauteur.
Je suis votre esclave.
FARGANACCIO, d'un air dégagé et se dandinant.
Eh bien, mon jeune maître, comment gouvernons-nous les plaisirs?
ORDOXIO.
Comme vous gouvernez vos affaires, messieurs, le moins mal que nous pouvons.
MALAVOLTI.
Vous faites, assure-t-on, les délices delà cour!
LE CHANOINE, d'un ton ferme.
Ma nièce m'a dit que vous nous quittiez, seigneur Ordonio. ORDONIO regarde Cosima d'un air de surprise, puis reprend avec assurance.
Oui, mon révérend. J'emporterai le vif regret de n'avoir pu prendre congé d'Alvise; mais madame, à laquelle je suis venu aujourd'hui offrir mes adieux, voudra bien m'excuser auprès de lui.
COSIMA, à paft.
Malheureuse que je suis, je me sens mourir!
FARGANACCIO.
Ah! que vous allez faire couler de larmes! Tout le beau sexe de Florence prendra le deuil.
ORDONIO, haut, avec intention.
Je ne crois pas, car ce sont justement ses rigueurs qui me chassent.
C'est trop de modestie! Et la dame voilée que je rencontre tous les soirs (oh ! c'est un singulier hasard !) au coin de votre rue, et qui disparaît juste devant cette petite porte... vous savez bien? une petite porte qui se trouve je ne sais comment au bas de votre maison?... Eh! eh! on sait vos secrets.
COSIMA tressaille, et dit tout bas avec agitation au chanoine qui l'observe attentivement.
Ce n'est pas moi, mon oncle !
LE CHANOINE, bas, à Cosima.
J'en suis bien sûr, mon enfant!
ORDONIO, bas, à Cosima.
Ne feignez pas cette tristesse, madame; Néri a l'œil sur vous.
COSIMA
Encore! Ah! ciel! nous quitterons-nous ainsi?
ORDONIO.
Il n'eût tenu qu'à vous de me retenir, ce me semble!
COSIMA
C'est vous qui me forcez...
FARGANACCIO, s'approchant d'eux.
Vous m'en voulez d'avoir trahi cette bonne fortune? Ah! signora, il en a bien d'autres! Allons, mon cher, vous êtes l'homme le plus galant de la cour. On dit que notre duc vous a pris en une telle considération, qu'il ne porte plus que des pourpoints taillés sur le modèle des vôtres.
C'est vrai. Il lui a pris la fantaisie de s'habiller à la vénitienne, et nos modes lui plaisent tant, qu'il m'a chargé de lui envoyer nos plus belles étoffes. Il les trouve très-supérieures à celles qu'on fabrique dans ses États.
MALAVOLTI.
Merci Dieu! c'est nous qui les fabriquons, et le duc ne nous retirera pas, j'espère, la fourniture de sa maison! nous l'avons de père en fils!
FARGANACCIO.
Mais je suis associé dans l'entreprise, moi! Diable! n'allez pas mettre dans l'esprit du duc une pareille sottise!...
ORDONIO.
Comment me faites-vous l'honneur de dire?
COSIMA 63
MALAVOLTI, se radoucissant.
Vous n'êtes pas compétent sur ces matières-là, seigneur Ordonio!
ORDONIO.
Je vous demande pardon. J'en parle au duc ex professo, car nous sommes tous négociants à Venise. Plèbe et seigneurie, tout le monde travaille et fabrique. Vous ètes'des hommes trop supérieurs, vous autres, pour soigner vous-même votre industrie. Vous êtes doués de haute observation et de fine critique; oh! sans contredit, vous avez plus d'esprit que nous ! mais nos étoffes valent mieux que les vôtres, et le duc l'a reconnu.
Pascalina et Gonelle entrent arec des flambeaux. NÉRI.
La nuit est venue, messieurs; partons-nous?
MALAVOLTI.
Nous ne suivons pas la même route.
Il veut s'approcher d'Ordonio.
ORDONIO, lui tournant le dos.
Néri, je pars avec vous, (a Cosima..) Ètes-vous contente de moi, madame? Dois-je vous baiser la main? Ne le trouverat-il pas mauvais ?
COSIMA, de même.
Votre dernière parole sera donc une parole amère ?
ORDONIO, lui baisant la main d'un air cérémonieux, lui dit tout bas.
Dois-je rester encore un jour?... (cosima hésite.) Vous ne voulez pas?
FARGANACCIO, bas, à Malavolti.
Je ne sais ce qu'ils se disent; la Cosima est pâle comme une morte.
COSIMA
Bonsoir, Néri !
NÉRI
Vous paraissez souffrante !
LE CHANOINE, à Néri.
Tais-toi! (a Cosima.) Allons, ma fille, Dieu te regarde ! (Haut, à
6ï THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND
Ordonio, avec intention.) Je vous salue, messire, car vous nous quiltez?
ORDONIO, d'un air dégagé.
Mon révérend, je vous baise les mains.
LE CHANOINE, haut, à Cosima.
Ne vous dérangez pas, ma nièce, restez ! Je reconduirai ces messieurs.
COSIMA, hors d elle-même et se traînant à peine.
Je veux vous voir monter à cheval, messieurs.
FARGANACCIO.
Vous verrez que je n'y ai pas mauvaise façon.
MALAVOLTI.
Non ! pour un homme de son âge !
COSIMA s"approche d'Ordonio avec une sorte de désespoir et près de s'oublier; Ordonio recule.
ORDONIO, à Néri.
Néri, donnez le bras à ma*dame, puisqu'elle veut absolument prendre la peine de nous reconduire.
COSIMA, à part, tout près de tomber.
Mon Dieu!
Tous sortent. — Pascalina, portant un flambeau et suivant les personnages précédents, est arrêtée par Alvise au moment où elle va sortir.