SCÈNE VI COSIMA, puis LE DUC
COSIMA, évanouie, revient peu à peu à elle, et regarde autour d'elle d'abord avec étonuement, puis avec effroi. Seule? (Elle se lève.) Oh! Alvise!... (Secouant la porte du fond.) Fermée ! (Elle essaye d'ouvrir le panneau de boiserie par lequel elle est
entrée.) Je ne sais pas ouvrir ces portes mystérieuses ! Enfermée ici ! Mais c'est horrible! Et Alvise!... Au secours! Mon Dieu! Quelqu'un ici!... Personne ne viendra donc à
mon secours!... (On entend remuer le panneau de boiserie qui fait face à celui par lequel Cosima est entrée.) Ah! du bruit ici !... Voici quelqu'un ! (Elle court vers le panneau.) Délivrez-moi !... Ouvrezmoi ! . . .
In homme enveloppé d un manteau ouvre le panneau. COSIMA.
Ah ! qui que vous soyez,... merci !... Laissez-moi partir!
Qu'est-ce donc? Pourquoi ces cris? ce désordre? cette
beauté échevelée ? Ce n'est pas vous que je comptais trouver ici, madame; je ne vous connais pas.
COSIMA
Ni moi non plus ! je ne vous connais pas... Ne me retenez
pas... Je veux fuir cette maison!... (Regardant le duc, qui la retient en souriant.) Ah! si ! si !... je vous connais... je vous ai vu déjà!... (Passant la main sur son front et s'écriant.) Ah ! monseigneur le duc !
LE DUC
Qui êtes-vous donc, madame?
COSIMA, se met aux genoux du duc, qui veut en vain l'en empêcher.
Monseigneur, je m'appelle Cosima Valentini, et je suis la femme d'Alvise Petruccio, un des plus estimables bourgeois de la ville de Florence.
LE DUC
Je connais votre mari, c'est un digne citoyen. Relevezvous, madame !
COSIMA
Non, monseigneur! je ne me relèverai pas que vous ne m'ayez promis assistance et protection. Vous êtes le maître ici, et vous aimez la justice; vous me protégerez, n'est-ce pas, monseigneur ?
Mais contre qui donc, madame ?
COSIMA
Contre un homme qui m'outrage.
LE DUC
Est-il un homme capable d'outrager une femme telle que vous?
COSIMA
Vous savez bien, monseigneur, qu'il est des hommes qui nous implorent sans nous aimer, des hommes qui ne voient en nous, si nous sommes belles, que le plaisir de nous égarer, et, si nous sommes sages, que la gloire de nous vaincre; des hommes qui nous méprisent si nous leur cédons, et qui nous
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haïssent si nous ne leur cédons pas ! Il n'y a pas longtemps que je sais que de tels hommes existent !
LE DUC, avec gravité.
J'ai rencontré de ces hommes-là, et je les méprise ! Je les ai toujours traités avec rigueur. Si je croyais en avoir un seul auprès de moi...
COSIMA
Eh bien, monseigneur, que feriez-vous ?
LE DUC
Je lui retirerais mon estime et je l'éloignerais de ma personne.
COSIMA
Et si un tel homme, forcé d'accepter le défi d'un époux généreux qui veut sauver et non punir sa femme; si cet homme, brave sans doute, et faisant parade en public de la plus exquise loyauté, venait dire à la femme consternée, lorsqu'à genoux et toute en larmes, elle le supplie , lui, exercé aux nobles arts de la guerre, d'éviter une rencontre avec ce mari voué aux travaux paisibles, et qui de sa vie n'a manié une épée... Ma bouche se refuse à répéter ce qu'il est venu lui dire !
LE DUC, la relevant.
Dites-le, madame, je veux savoir la vérité.
COSIMA
Eh bien, s'il avait voulu vendre à cette femme la vie de son mari au prix de son honneur, à elle; s'il lui avait dit . « Ce que mes prières n'ont pas obtenu, il faut que vous l'accordiez à mes menaces; soyez à moi, ou je tue votre ami, votre protecteur, votre époux... »
LE DUC, se levant.
Ce serait le fait d'un infâme et d'un lâche.
COSIMA, se levant aussi.
Et <pie feriez-vous de lui, monseigneur?
LE DUC
Si j'étais son souverain, j'appellerais sur sa tète la sévérité
des lois; si j'étais son ami, je l'arracherais de mon cœur; si j'étais son hôte, je le chasserais de ma maison.
COSIMA
Eh bien, monseigneur, bannissez-le de vos États à l'instant même. Voilà ce que je réclame de votre pitié comme de votre justice. Sauvez la vie de mon époux en prévenant ce duel. Sauvez la mienne aussi; car, si, pour l'empêcher, je dois appartenir à celui qui me hait et me méprise, j'en fais le serment devant vous, monseigneur, je ne survivrai pas à la honte !
Mais quel est donc ce misérable ? (a. part.) Ce ne peut être Ordonio !
COSIMA
C'est votre ami, votre confident, monseigneur : c'est le noble Ordonio Éliséi.
LE DUC
Ordonio ! lui? Je ne puis le croire ! Ii m'a dit qu'il vous aimait !
COSIMA
11 n'a pour moi que de la haine.
LE DUC
C'est impossible ! Quelle en serait donc la cause?
COSIMA
Ma sagesse qu'il appelle orgueil, ma religion qu'il appelle hypocrisie, mon amour conjugal qu'il appelle lâcheté, ma chasteté qu'il appelle égoïsme.
LE DUC
Pour un homme qui aime, ce sont là des causes de désespoir, et non de haine. Si tout ce que vous m'avez dit est vrai, devant Dieu, madame, je fais le serment de vous défendre, non de vous venger ! Ordonio est Vénitien, et je n'ai pas de droits sur lui.
COSIMA
Me venger ? Eh ! monseigneur, croyez-vous que j'eusse été me prosterner à Venise devant le grand inquisiteur pour lui
demander la tête d'Ordonio ? Mais, ici (elle se remet à genoux), je suis aux genoux d'un prince dont la main est ouverte à la justice, et le cœur à la clémence.
le duc, ému.
Gosima, vos paroles ont été au fond de ce cœur un peu jeune, un peu léger même, mais incapable d'outrager la faiblesse et d'avilir la beauté. Je ne me sens que trop porté à vous plaindre,... à vous admirer peut-être!... Cependant j'ai eu longtemps de l'affection et de l'estime pour Ordonio, et il m'est impossible de le condamner sur votre simple accusation. Il faut donc que je m'éclaire avant d'agir. — Levezvous!
COSIMA
Encore une fois, je ne me relèverai pas que Votre Altesse ne m'ait promis de prendre des mesures à l'instant même contre ce duel... Le duel, monseigneur! Ils sont sortis ensemble pour se concerter... Ce soir peut-être... Ah 1 qui sait !... Je n'ai pu courir, me jeter entre eux... Il m'a repoussée avec violence, il m'a enfermée ici...
LE DUC, la relevant.
Ces portes s'ouvrent devant moi, et devant une personne dont Ordonio seul connaît le nom. Mais croyez bien qu'aucune considération ne m'empêchera de vous faire justice. — Allons! La nuit est venue; je vais vous reconduire chez vous.
COSIMA
Moi, monseigneur?
LE DUC
Je ne souffrirai pas qu'une femme comme vous aille seule la nuit par les rues, quand je puis lui servir de cavalier. Ce manteau cache mon visage... Baissez votre voile, madame.
Il s'enveloppe, lui offre la main, et sort avec elle par le passage secret.