SCÈNE II ORDONIO, LE DUC
ORDONIO.
Me voici aux ordres de Votre Altesse.
LE DUC
Vous m'avez dit tout à l'heure, dans la salle du bal, lorsque je vous demandais où en étaient vos amours avec la femme d'Alvise Petruccio, que vous aviez cette nuit un rendez-vous avec elle.
ORDONIO, d'un air dégagé.
Cela est vrai, monseigneur. (Prenant un billet dans la poche de
son pourpoint.) Ce simple billet en fait foi !
LE DUC, lisant.
« J'irai. » Le style est laconique !
ORDONIO.
C'est une réponse aussi brève et aussi claire que la demande.
LE DUC
Et la demande devait sans doute être bien éloquente pour amener ce résultat. Pourriez-vous me redire ce qu'elle contenait ?
ORDONIO.
Ah ! monseigneur, je n'en ai pas gardé copie; mais je puis aisément me la rappeler, car elle ne renfermait que ces deux mots : A minuit ou jamais.
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Et à quoi faisait allusion ce jamais ? Cela ressemble à une menace.
ORDONIO.
C'est celle qu'on fait toujours en pareil casl C'était lui dire que j'allais me donner la mort si elle ne répondait à ma flamme.
LE DUC
C'est une menace fort peu effrayante, car on ne la réalise guère. Pour une personne aussi parfaite que vous l'avez dépeinte, votre belle Cosima fait peu d'honneur à son jugement, de se laisser prendre à une telle moquerie. Vous m'aviez dit qu'elle avait de l'esprit.
ORDONIO.
Ah ! monseigneur, elle est belle comme un ange ! (a part.) Qu'a-t-il donc ce soir? Il a la parole brève.
LE DUC, a part.
Aurait-il tant d'assurance si elle était restée pure ?
ORDOXIO.
Votre Altesse paraît soucieuse et préoccupée ; qu'imaginerai-je pour la distraire ?
LE DUC
Rien, Ordonio; je suis seulement un peu embarrassé pour vous dire ce qui m'arrive.
ORDONIO.
Le comte des Uberti aurait-il découvert que sa femme et Votre Altesse venaient un peu trop souvent chez moi? Fi le jaloux ! Mais Votre Altesse ne peut pas le faire taire, et cela me regarde. Je vais lui chercher querelle, et en débarrasser le plus tôt possible sa femme et Votre Altesse. Justement j'ai une affaire d'honneur cette nuit. Allons, j'en aurai deux!
Ah ! vous avez un duel cette nuit ?
ORDONIO, d'un ton leste.
Non pas moi, mais un mien ami à qui je sers de second.
LE DUC
Prenez garde, Ordonio ; les lois sont sévères à cet égard.
ORDONIO.
Plus sévères que Votre Altesse.
LE DUC, à part.
Son insolence me déplaît! (Haut.) Écoutez, Ordonio. Il ne s'agit point de duel avec le comte. Il s'agit de le tromper encore cette nuit, car j'ai un rendez-vous avec la comtesse, à la même heure que vous, et il faut que ce soit chez vous.
ORDONIO, à part.
Odieuse fantaisie ! (Haut.) Il faudra donc que je renonce à mon bonheur, car j'ai donné rendez- vous à ma belle chez moi, et, si je ne m'y trouve pas à l'heure dite, il est à craindre que le confesseur ne l'emporte sur l'amant avant la fin de la semaine. Cependant, je suis toujours l'humble sujet de Votre Altesse.
LE DUC
Oh! Dieu me garde de vous demander un pareil sacrifice... Non! j'ai tout arrangé. J'ai envoyé mon lidèle Jacopo, comme si c'était de votre part, chercher à son logis votre belle Cosima; il va l'amener ici bien voilée, bien furtive, bien tremblante. Toutes les mesures sont prises pour qu'on ne se doute pas qu'elle vient vous trouver dans mon propre palais. Allons! vous ne m'en voulez pas d'avoir dérangé un peu vos projets? Le comte est si bourgeoisement jaloux de sa femme, que je n'aurais pas été en sûreté ici avec elle... Et messire Alvise, est-il jaloux?
ORDONIO.
Oh! de ce côté-là, je ne risque rien. Cet homme est si aristocratiquement tranquille, qu'en aucun lieu du monde... Il avance l'aiguille de la pendule placée sur le socle. LE DUC, qui l'observe.
Que faites-vous là?
QRDONIO.
J'avance l'aiguille de cette pendule. Forcé d'être assistant
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dans un duel vers le milieu de la nuit, je ne veux pas qu'on me retienne ici plus qu'il ne faut.
LE DUC
Vous songez à tout!... Allons! accompagnez-moi jusqu'à
la sortie des jardins. (Lui montrant une porte à droite.) VOUS
savez qu'il y a ici un boudoir assez joli?
Ordonio s'incline en souriant. Ils sortent et ferment la porte en dehors.