‹ Cosmographie moscoviteChapitre 5 sur 15 · SARMATIE D EUROPE · texte numérisé non relu

SARMATIE D EUROPE

tourdions elle retarde fort les marchans , allai] s de l'vne ville à l'autre. Elle est peu fertile en poisson et n'en porte presque aucun de qui Ion doiue faire compte. Quant à la prouince , elle n'est pas si large que longue , et non guère fertile comme celle qui est sablonneuse : tellement que le terroir gaste les fruicts , ou par trop grande abondance d'humeur, ou surmonté de seicheresse. Au reste, quelquefois les rigeurs froides de l'Hyuer y sont si violentes et insupportables que le froid , surmontant les chaleurs du soleil, empesche que les semences ne viennent à leur perfection et maturité; et y est aucunefois l'Hyuer si fascheux que tout ainsi que pardeçà nous voyons que la terre se creuasse de la force des chaleurs véhémentes de l'Esté, ainsi en aduient il là pour le grand hasle et seiches froidures qui assaillent celle terre. Voire y est le froid si aigu et pénétrant que leurs pauures Gonecz (car ainsi appellent ils les chartiers) sont trouuez souuent tous transis et morts de froid sur leurs chariots. Mais, grand' merveille , il aduient aussi telle fois

MOSCOVIjè.

que l'ardeur du chault brusle tellement les fruicts et semences qu'on ne peult rien recueillir : et qui plus est , plusieurs bourgs , forests et champs cultivez , sont bruslez^de telle ardeur et rebat du soleil, ainsi qu'il y aduint l'an mil cinq cens trente cinq, et comme de nostre temps aussi en est aduenu en Angleterre , païs assez froid. Si c'estoit sur vne montaigne bitumeuse ou sulfurée que cela fust aduenu , comme à Puzzol ou Mongibel , la raison en seroit aisée r mais en vne grand' planure, en vn païs tresfroid, cela est à considérer de plus près. le sçay bien que la seule expérience m'oste du danger de n'estre point creu en cecy : veu que telles exhalations ardentes aduiennent souvent , mais ès païs qui sont secz de leur naturel , ce qui sert fort à la raison de mon histoire. Car estant le païs moscouite sablonneux et areneux, et l'arène de nature fort seiche, tout aussi tost que l'humeur luy default, n'est inconuenient , que y estant le chault d'esté plus violent que de coustume , il ne seiche bien tost l'humeur estant en ce terroir, le-

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quel , eschaufîé et bruslant , agit en la matière seiche qui luy est proche. Et ainsi l'vn sec approchant de l'autre , et aydez de l'ardeur du soleil , facilement le feu s'y prend et y fait le degast que dessus : veu que Ion sçait que le feu a son origine aussi bien de la siccité que de la chaleur, car il participe de l'vn et de l'autre. Iaçoit que ie pense que cecy procedast plus de quelque punition diuine que des causes naturelles, quelque apparence qu'il y ayt en elles. Or, auant que venir à la description, fault sçauoir quelle est l'eleuation de la ville de Moscouie , laquelle gist à cinquante huict degrez de longitude et quarante six de latitude , ayant son plus long cour de douze heures et vn quart. Et d'autant que ceste ville est celle qui approche le plus l'Orient de toutes celles du païs qui est vers le septentrion , posée sur l'extrémité de l'Europe, et non trop esloignes du fleuue Tanaïs, non toutefois si orientale que d'autres que ie nommer ay cy après , lesquelles toutes sont attournees et ceinctes de bocages : car tout le païs est reuestu de forest de haulte

fustaye, tellement que ès champs mesmes qui sont cultivez, vous voyez de gros troncs d'arbres, qui seruent d'indice que c'estoient des forests continuées , et abonde assez en viures , à cause du grand travail et peine que y prennent les paures laboureurs ; mais le reste fault qu'ils le recouurent de leurs voisins , à cause que l'buyle , l'espice» et les fruicts ne s'y trouuent point, pource que leurs arbres fruictiers portent bien , mais ce sont des fruicts sans goust ne saueur, et mesmes ne se nourrissent aucunes cerises , noix , auelines , et telles autres espèces de fruicts, comme Ion fait ès autres contrées, le vous laisse à penser s'il seroit possible que la vigne y peust profiter. Retournant donc à nostre ville et description d'icelle, et autres chefs des prouinces de Moscouie : elle est fort grande , et toute bastie de bois, et semble plus grande de loin qu'elle n'est point , pource que en chacune maison il y a des iardins et courts, qui font l'espace delà ville plus grande qu'elle n'est : et y ayde encore plus ce que les artisans qui vsent de feu sont

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loin séparez des autres : voire entre eux mesmes il y a des prez et champs , qui font parade de la grandeur de leur ville, aussi bien qu'au grand Caire* Non loin de là on voit quelques maisonnettes delà le fleuue, où n'a pas longtemps estoit vne ville nommée Naly, qui signifie autant que, Verse à boire : d'autant que, comme il ne soit permis, sinon quelques iours de l'an , aux Russiens et Moscouites de s'enyurer, le prince nommé Basile donna licence à ses gardes de boire à leur fantaisie en ce lieu : car toute puissance dépend du duc, tant en l'Estat Ecclesiatic, que ès choses de la police : et feit cecy, à fin que par l'exemple des siens , le reste de ses suiets ne se dispensast de rompre la loy de longtemps ordonnée. La cause pourquoy ceste ville apparoist si grande , c'est qu'elle n'est point limitée par aucune forte muraille, fossé, rempart ou autre espèce de munition. Bien est vray, que les places sont closes auec des trefs et poultres, où le guet est assis de nuict : lequel s'il trouue aucun y passant, il le bat, ou deualise.

ou meine en prison, sinon que ce soit quelque riche ou puissant bourgeois, ou gentilhomme, lesquels ils sont tenus conduire en leurs maisons : et est assis vn tel guet ès lieux, par lesquels on peult entrer. La ville est enclose (du Nort) du fleuue Iausa, lequel entre dans la Mosquua , qui aussi arrouse la dite ville de la part de l'Est : et ces riuieres seruent de forteresse et de garde à la ville. Sur le Iausa y a force moulins, qui sont pour la publique vtilité des citoyens. Et ce qui est du corps de la ville, est basty la plus grande part de bois , sauf quelque temple , comme celui qui est dédié à la Vierge Marie , et celuy de sainct Michel. Au premier est le siège des archeuesques , et y sont inhumez les deux prélats qui furent cause que le grand duc de Russie feit ceste ville le siège de sa seigneurie, à sçavoir sainct Alex et sainct Pierre le miraculeux : mais à sainct Michel, sont enterrez les seigneurs et princes souverains de Moscouie, depuis le duc Iean, qui fut fils du prince Daniel. Au milieu de la ville, est le chasteau du duc, tout basty de brique et

SARMATIE d'eTTROPE.

est fortifié, pour auoir d'vne part le fleuue Mosquua , qui ceint ses murailles , et de l'autre vneriuiere, nommée Neglima, laquelle sort de quelques paluz voisins de la .ville , et puis approchant . icelle fait la forme d'vn estang , puis courant, remplit les fossez da chasteau , soubz lequel enfin se va ioindre auec le Mosquua. Ce chasteau est si grand que , oultre que le prince et son train y logent, encore y a il espace pour les frères du dit Seigneur et pour l'archeuesque et autres seigneurs du païs, lesquels neantmoins habitent en des maisons de bois. Il y a aussi assez bon nombre d'églises, tellement que on iugeroit que ce fust quelque belle ville : mais n'y a rien qui soit fait de muraille toute entière de pierre, que le corps d'hostel du duc , et les rempars et murailles. Et ne pensez pas que tel édifice, ne sa description ou modelle , soit sorty de la teste de ces barbares1, ains ce

1 L'architecture , dit Karamzin , n'est pas ce dont nous pouvons nous vanter le plus. Entièrement adonnés à l'activité qu'exige la guerre , vivant au milieu des alarmes ,

MOSCOYIE.

furent des ouuriers d'Italie, que le duc feit venir avec prières et promesses de grande recompense : à quoy il ne leur faillit point. Aussi le bastiment en ses lineatures , compartimens et mesures , ne doit guère aux palais superbes que on fait pardeçà : au moins entant que on peult obseruer d'architecture en vne chose qui est pressée , et où vous n'auez point les matériaux à plaisir. Il est vray que à présent ils s'y addonnent, et bâtissent de brique, le moins grossement qu'il leur est possible. Le païs y est si sain, que de là iusques pardel à la source du Tanaïs, il n'est homme qui ayt ouy dire que aucun y ayt esté touché ou infecté de peste : mais bien y règne vne sorte de maladie de teste, qu'ils appellent en leur langue Vvretze, c'est à dire chaleur, à cause que ceux qui en sont atteints meurent en peu de iours. Eux estans en païs si sain, si quelqu'vn y vient de Nouo-

exposant leur vie à de continuels dangers, nos ancêtres firent peu de progrès dans l'architecture , qui demande du temps, du repos et de la patience ( Hist. de Russ., I, c. 3).

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gardie, Smolentzko ou Plescouie, qui sont Prouinces suiettes au duc Russien , et que la peste soit en quelqu'vne de ces régions, quelque loin qu'il y ayt, si ne vous laisseront ils point approcher de leur ville. Au reste, les habitans de Moscouie sont les plus cauteleux et trompeurs de tout le païs septentrional l, et de mauuois affaire au trafic, à cause que iamais, ou peu souuent, ils ne vous gardent foy ; et sçachant bien que on se desfie d'eux , à cause de telle desloyauté, vous n'auez garde, s'ils ont afîaire aux marchans lointains, qu'ils se disent estre natifs de la ville de Moscouie, ains de quelque autre lieu qu'ils sçauront estre mieux renommé. Or voila la ville principale descripte. Il fault suyvre par rang les autres , desquelles chacune est chef de prouince. Mais ces departemens sont petits

1 Si l'auteur veut dire qu'ils sont rusés, on me permettra de remarquer avec M. de Custine, (let. x) , — chez lequel on peut trouver a redire beaucoup de choses mais assurément pas celle de nous avoir flattés, — que personne n'a le droit de leur reprocher cette conséquence trop naturelle de leur situation.

ret égaux à plusieurs petits bailliages de France, selon que les villes sont près Fvne de l'autre : car de leurs iurisdictions depen dent le nom des prouinces. La première que on rencontre est Vvoldimerie , qui est vne grande ville, ayant vn chasteau fait de bois, tout ainsi aussi que la ville est bastie : laquelle fut iadis le chef et métropolitaine de toute la Russie, depuis Vvoldemir duc , qui fut le premier chrestien, et qui épousa Anne, sœur des empereurs de Constantinople, Constantin et Basile, en Tan de grâce neuf cens nonante, régnant Hue Capet en France, Suene en Danemarc, Olaus en Noruege, Sigismond en Bourgongne, et Baienus en Bulgarie. Depuis ce duc Vvoldemir (qui donna le nom à ceste ville) elle fut chef, iusques à Iean, fils de Daniel, qui transporta le siège à Moscouie, et regnoit en Tan de nostre salut mil trois cens nonante 1 . Or est ceste ville bastie entre les

i Cette date est inexacte. Ivan I est mort le 31 mars 1341, après un règne de vingt- deux ans. C'est le premier souverain russe qui ait pris le titre de grand prince de toutes les Russies et conçu le projet de fondre en sa faveur tous

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deux riuieres de Volga et Occa, lesquelles se vont rendre dans la mer Caspie, et est esloignee de la ville de Moscouie quelques trente six lieuës d'Allemaigne, en lieu si fertil, que vne mesure de bled semée en rapporte vingt cinq et trente par fois. Par icelle passe la riuiere nommée Clesme , venant de l'ouest , d'vn lac près d'vn bourg, nommé Lenovu, et puis entre dans Occa, près de Nouogardie , à vne ville appelée Muron. De tous autres costez elle est enclose de grandes et profondes forests. La ville de Muron est à vingtquatre lieuës de Vvoldimerie , et fut iadis vne prin-

les apanages en une vaste monarchie. Pour la réaliser, il alla solliciter la protection et le secours d'Usbek contre le prince de Tver, que ce khan tatar fit lâchement égorger dans sa horde; il obligea le chef de l'Église russe de transporter sa résidence de Vladimir à Moscou et d'abaisser son autorité spirituelle au service de sa politique. Il est surnommé kalita , qui signifie bourse , parce qu'il en portoit toujours une a sa ceinture afin de ne jamais refuser à un pauvre. Les princes, quand ils ne périssoient pas sur le champ de bataille ou par le fer des assassins , revêtoient l'habit monastique aux approches de la mort ; Ivan ne manqua pas à cet usage et finit ses jours dans un couvent de Moscou,

cipauté, les habitans de laquelle s'appelloient Muromanes, qui abondent en miel, poisson, et diuerses peaux d'animaux de plusieurs sortes. Sur l'assemblée que font les deux grands fleuues Occa et Volga est assise la ville de Nouogardie , que autres nomment Novigorod, et quelques autres Novigrod, en laquelle Basile, duc de Moscouie, dernier decedé , a fait bastir vn chasteau en forme de forteresse , sur vn escueil et rocher : et est loin de Moscouie près de cens lieues, esgalant en fertilité le terroir de Vvoldimerie : et est cette ville la dernière des chrestiens do ce costé, tout le reste tenant la loy mahometique. Car iaçoit que le duc Russien ayt encore vn chasteau pardelà, nommé Zura, et passe plus auant, et ayt soubz sa puissance les Czeremisses, peuples tendant au Nort, pardelà le fleuue Volga, ou Delgel, et vne autre nation dite Mordivua, si est-ce que ces Czeremisses jie sont point chrestiens : aussi ontils esté conquis sur le grand ïartare. Or y a il deux sortes de Czeremisses : ceux qui sont delà le fleuue Volga, et ceux qui sont voisins

SARMATIE D'EUROPE

de Nouogardie , que on appelle le hault pais , non qu'il soit montaigneux , non plus que le reste de la Moscouie, mais pource qu'il y a quelques collines où ce peuple mahometain habite. Du costé du su vient vne riuiere nommée Sore, laquelle, tournant à l'est, se va ioindre au Volga, par dessoubz Nouogardie , quelque vingthuict lieues , et sur l'entrée de laquelle est bastie la ville de Vvassilgrod. Et c'est elle qui sépare les terres dudit Tartare d'auec celles du duc Moscouien. Et ainsi vous voyez comme ce duc entre bien auant dans l'Asie. Le dit Basile feit bastir sur ce fleuue Sore vn fort chasteau nommé de son nom Balisouugorod, mais oultre la riuiere, qui a esté cause de grandes guerres entre les Moscovites et Tartares. Et non loin de là se voit le fleuue Moscha, lequel aussi vient du su et va tomber dans l'Occa, près d' vne ville nommée Cassimovugorod , que le prince moscouite a donné aux Tartares pour y habiter : les femmes desquels nourrissent leurs ongles pour ornement et tousiours marchent nue teste et les cheveux estendus.

MOSCOVIB.

estans dans leurs maisons, et souuentefois ailleurs* Depuis ce fleuue , tant vers l'ouest que vers le su , s'offrent de grandes et profondes forests, où se tiennent les peuples nommez Mordvues, lesquels sont differens et en religion et en langage au reste des Moscoùites, quoy qu'ils obéissent à mesme seigneur. Ils sont si sauiiages qu'on ne sçauroit dire s'ils sont mahometans ou idolâtres, car chrestiens ne sont-ils point : gens toutefois vaillans, et qui sont en guerre perpétuelle auec les voleurs de Tartarie et vsent d'arcs fort longs , en quoy ils sont tresexperts : bons laboureurs et qui viuent de venaison et de miel , n'ayant autre richesse que les peaux des animaux qu'ils occient à la façon des autres. Passé ce peuple, vous venez à la principauté de Rezan , prouince posée entre Occa et le Tanaïs , ayant vne ville de mesme nom , non loin du fleuve Occa : et y auoit iadis vn cbasteau , nommé Iaroslavv , mais à présent on ne voit que les marques des seuls ruines. Non loin de Rezan , la riuiere fait vne belle isle, nommée Sirub, iadis principauté, le

SARMATIE D'EUROPE

duc de laquelle n'estoit suiet ny bommageable à personne. Mais enuiron Tan mil cinq cens quarante huict, comme trois frères, seigneurs dudit païs, eussent discorde et que le troisième eust suruescu à ses frères morts en la bataille (car c'est vn peuple des plus furieux de toute la contrée) il requist au prince moscouite qu'il luy permit tenir en mesme souveraineté que ses prédécesseurs : ce qu'il eust fait, mais il entendit qu'il s'allioit auec quelque prince tartare , qui fut cause que le Russien se saisit de la terre et distribua les habitans en diuers lieux , à fin qu'ils ne feissent point reuolte. Et ce pendant le seigneur de Rezan s'enfuyt en Lituanie, craignant qu'on ne le feist mourir, pour se rendre en la cour du roy de Polongne, perpétuel ennemy du Moscouite. Le terroir de Rezan est le plus fertil et le plus abondant de toute la Moscouie, là où les espies de bled croissent si epaissement que on n'y peult passer que à grand malaise , voire que les cailles , nommées des païsans vbechel , et des Allemans vvatchel , et qui y font leurs petits , n'en peu-

uent presque sortir en volant. La volaille et venaison de toutes sortes n'y manque point et y sont les fruicts meilleurs que en la contrée proprement dite Moscouie. C'est près de là qu'aucuns ont voulu dire que sort le Tanaïs , à vn lieu nommé Donco , qui fait que les Russiens l'appellent Don. Autres disent qu'il vient de plus loin , à sçauoir des monts voisins de Finlandie, que plusieurs nient n'estre point. Or dit-on que le Don a prins sa source là parce que c'est en cest endroit qu'il commence à porter et estre nauigable et que les marchans d'Asoph, Caphe et Constantinople prennent là leur marchandise et la chargent durant l'automne , veu que le reste de l'an ce fleuue, ou il gele, ou bien n'a point assez d'eauë pour porter les vaisseaux chargez. Ce fleuue donc tant fameux , qui sépare l'Asie d'auec l'Europe , sort d'vn lac , nommé en langue russienne Iuuano vuosero, qui signifie le lac de Iean , lequel est tresgrand et spacieux, enuironné d'vne forest de grandeur incroyable, qu'aucuns appellent Oconiez-Kilies , et les Scythes Yeriphanovv :

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de laquelle prend aussi sa source vne autrë riuiere , nommée en la mesme langue Schat, qui a son cours à l'occident. Mais puis que le lac est si grand , qu'il tient trois cens lieues de circuit , qui empesche que le Tanaïs ne sorte des monts , et passe par ce lac , comme faist le Rhosne par celuy de Geneue , et le Rhin par celuy de Constance 1 Au reste plusieurs tiennent , que sa source vient de la forest nommée Iepiphanovuliez , laquelle est encore par delà le lac susdit : et prend le Don ou Tanaïs son cours tout droict à l'est , et , entre les royaumes de Cazan et Astrachan , s'esloigne du fleuue Eldel, ou Volga : puis, tournant son cours vers le midy, fait les Paluz, que on dit Meotides. Près du lieu Donco, où Don commence à estre nauigable , est la ville Tulla , quarante lieuës loin de Rezan , et trente-sept de Moscouie , qui luy est au su , tirant aux champestres déserts et solitaires , et y passe vn fleuue ayant mesme nom : et du costé de l'est , passe et arrouse ceste ville de Tulla , vn autre fleuue nommé Vppa , et puis se ioint à la riuiere Tulla , et toutes deux se

vont rendre dans l'Occa , près d'vn chasteau nommé Odoyovv : et fut ceste ville aussi n'a pas long temps tenue en souueraineté par ces seigneurs. Mais Basile en feit autant que de Rezan, et autres païs voisins. En ces lieux on ne mesure pas le chemin par lieues , ains par iournees ; et peult la iournee reuenir à six lieuës allemandes , de façon que depuis la source du fleuue Tanaïs iusques àsonengoulfement, y a près de quatre vingts lieuës d'Allemaigne. Mais qui vouldroit suyure le cours de l'eauë, à peine viendroit-on en vingt iours de Donco à Asopb ; en laquelle se fait grande pratique de marchandise de toutes sortes de peuples , et est franche à acheter et trafiquer, et en tout temps Ion peult librement aller et venir en icelle : mais il fault que chacun se pouruoye deuant la ville. A trois iournees d'Asoph (anciennement nommée Tana) se va ioindre au vray Tanaïs vne eauë dite le petit Tanaïs , sur lequel est bastie vne forteresse au pied d'vne haulte montaigne , nommée en leur langue Pirkassy-Pieiihorski , où iadis y auoit vne

S ARMAT IE d' EUROPE.

colonie de chrestiens grecs. Près delà, en vn lieu nommé Velikiprevuos , i'ai sçeu des mesmes Moscouites qui y au oient esté en garnison pour la garde du païs, à cause des Tartares, qu'ils auoient veu sur vn mont, que on appelle Sainct, certaines statues et images sur des colomnes, le tout de marbre : qui me fait penser que c'est le lieu que les anciens ont nommé les autels d'Alexandre. Et est ce lieu à soixante huict degrez 0. de longitude , cinquante sept degrés 0. de latitude, car les trophées d'Alexandre ne furent onc si loin posez , ny la mémoire d'Achille. Passé que vous auez Tulla , vous arriuez à J\fisceneck, lieu tout marescageux ; et y a de Tulla iusques à ce lieu , trente lieuës , et de Moscouie tirant au su , soixante. Et à dixhuict lieuës de là , sourd et commence le fleuue Occa , lequel , en vireuoustant , tantost au nort , puis au su , enclost ledit Nisceneck en forme d'vn cercle , comme aussi il fait les villes Vuorotin, Coluga, Cirpach, Çorsire , Colonne , Rezan, Casnnovugorod et Mur on, et en fin entre dans le Volga ou Eldel ; près

de Nouogardie inférieure. C'est la riuiere de Moscouie qui porte le meilleur poisson et en plus grande abondance : entre autres vn , qu'ils appellent Béluga , fort grand , et qui n'a nulle espine ou areste, ayant la teste large, et sa bouche spacieuse et fort ouuerte. En outre , ont trois sortes d'esturgeons, qu'ils appellent Sterlet , Schevuriga et Osseter. S'y trouue aussi du petit poisson blanc à mesnues escailles argentines , fort bon , et vne espèce de beste semblable au Taisson, que l'Espaignol nomme Tassugo , l'Allemant Tachs oderdax , l'Anglois Bager, l'Arabe Meiper et le Tartare Zameth, qui ne vit que de proye et sur tout de poisson. Quant aux autres espèces de poisson , elles viennent de la mer au Volga , et de là$en l'Occa. Des sources d'Occa sortent deux autres fleuuçs , Sem et Schosna : le premier desquels passe par Sevuere , ville et principauté , puis entre dans la riuiere Desne, laquelle passe à Szerniho, et puis passant par la prouince Chiovuie, entre dans Borysthene, qui sépare les terres moscouites d'auec celles du roy de

SARMATIE D'EUROPE

Polongne , et le Schosna s'en va tout droict se lancer dans le Tanaïs. En Corsira , ville et principauté, y a eu vn prince souuerain, mais le Russien l'a fait mourir par poison , il y peult auoir quelques vingt ans , et s'est saisy de Corsira et Czirpach , où il y a de bonnes mines de fer. En Colnga on fait de beaux vaisseaux de bois et autres vtensiles pour le mesnage , et c'est là où le Moscouite tient grand' garnison contre les courses des Tartares. Vuorotin est aussi principauté, qui fut courue par les Tartares l'an mil cinq cens vingt vn , qui fut cause que le Turc en despouilla celuy qui en estoit prince. Sevuera est vne grande prouince, le siège de laquelle fut Novuogrodech, duquel lieu iusques à la ville de Moscouie , on compte cent cinquante lieues ; et s'estend ce païs iusques au fleuue Borysthene, ayant de grandes solitudes, et près de Branski, vne longue et spacieuse forest, peuplée de bestes sauuages, entre autres de Buffes, que les Allemans nomment Bvffel et Meneega en langue de Tartare, et de Renards, des peaux desquels ils vsent communément,

qu'ils nomment Puzech, et quelques Aile-

mans Fuchl, et en langue illyrique Liska, et

l'Anglois Foxe. Ses villes principales sont

Starodub, Potivulo et Czeruigovu , toutes

sur le fleuue Occa. Ceste prouince ayant esté

ostee par Basile , grand duc de Russie, Tan

mil cinq cens vingt trois , à Semetzitz, grand

capitaine, fut conquise par Iean Basile, duc

de Lituanie , qui en feit possesseur les ducs

moscouites sortis de sa race. Et sont ces pais

et villes pardelà la forest qui dure vingt quatre

lieues de large. Apres vous trouuez le fleuue

Vgra , qui fut iadis la diuision de Moscouie

et Lituanie. Ayant passé ladite forest, tirant

au nort, venez à Smolentzko, ville episcopale,

assise sur le Borysthene, ayant vn chasteau

vers le Leuant, à Tentour duquel y a vn fossé

de deux toises et demie de profond ou enui-

ron : dans lequel y a des bastions assez gros

plantez, comme Ion voit ès vignes d'Autriche,

à fin de se garder des irruptions et courses

de leurs ennemis. Et print le Moscou ite ceste

ville, n'a pas long temps , sur le Polonnois ,

par la trahison d'vn capitaine natif de Boësme,

SARMATIE D EÎJKOPE.

qui y estoit commis pour la garder : ce qui fut Tan mil cinq cens quatorze, le trentième iour de juillet. De là on vient à Mosaistzo1, beau chasteau assis sur le fleuue Moschou : et là se tient souuent le duc, à cause du plaisir de la chasse , pource qu'il y a des Heures de diverses couleurs. C'est aussi là qu'il oyt les ambassadeurs des roys et princes qui enuoyent vers luy. Vers l'ouest , sur le fleuue Opscha, quelques soixantes lieuës loin de la ville de Moscouie , est Bièlski , ou Biela , ville et principauté, que le Moscouite a usurpé sur les seigneurs légitimes et en porte le tiltre* Apres voyez Rsovua2, près laquelle est la forest Vuolkonzki , dans laquelle y a vn grand paluz nommé Fronouu , lequel entre dans vn lac dit Vnolgo , qui fait vne riuiere , prenant le nom du dit lac : laquelle ayant engrossy son cours par l'entrée de plusieurs autres lacs et fleuues en elle , se va rendre en la mer Caspie par vingt cinq bouches : et l'appellent les Russiens du païs , Chvualiuzko , et les

1 Mojaisk.

2 Rjéf.

Tarfcares, Edileu, et autres encor le nomment Vuolga. Non loin du lac Fronouu, dans la mesme forest , près vn village dit Dniepesko, sourd le Borysthene, nommé des ha~ bitans du païs Dnieper du nom du village joignant lequel est sa source. Près de ce lieu y a vn monastère appellé la Trinité, d'où sort vn ruisseau nommé Niepretz , comme s'ils vouloient dire Petit Nieper, encor qu'il soit plus gros que l'autre : lesquels se ioignans bien tost ensemble, deuiennent nauigables. Et c'est sur ce fleuue que on met les marchandises pour porter en Lituanie , car il arrousela plus part de ce païs là. Quelques ont voulu dire que le Borysthene ou Nieper et le Vvolga sortoient d'vne mesme source : mais ils se sont trompez en leurs opinions, d'autant que Borysthene court premièrement vers le midy vers la ville d'Vuisma l, puis se tourne un peu en Orient la part de Drohobusch, Smolensco, Orsa et Mogilevuo, et de rechef retourne au midy ès lieux de Chiovuo,

i Viazma.

SARMAT1E D'EUROPE.

Circassen et Otzacovuo, et de là se va rendre en la mer Noire, et comme il approche la mer, il s'eslargit de sorte que plusieurs ont estimé que ce fust vn lac. le confesse bien qu'à dix lieuës de son commencement ou source y a vn lac nommé Dvuina t duquel sort une riuiere portant mesme nom : laquelle tirant au nort , à vingt lieuës de là se retourne au midy, et près de Riga, ville métropolitaine de Leyfland, se va rendre en la mer Germanique, que les Russiens appellent Vvarok-Koye. Le quatrième fleuue fameux est Lovuaty beaucoup moindre que les trois autres, posé entre les lacs de Fronouu et Dvuine : et c'est par là (comme ils disent) que passa l'apostre sainct André, leur allant annoncer l'Évangile, car ils se vantent de tenir la religion par la prédication dudit sainct Apres on vient à Vuelok ,

i « Saint André, frère de saint Pierre, rapporte Nestor, après avoir prêché la parole de Dieu à Sinope, vint en Khersonèse, on il apprit que le cours du Dniéper n'étoit pas loin de Kherson. Il résolut de se rendre à Rome; il gagna donc l'embouchure du fleuve , s'embarqua et prit terre une première fois au pied d'une montagne. C'est de la qu'il dit aux disciples qui l'accompagnoient : « Regardez

ville et chasteau , où le duc se va tous les ans recréer : et est distante de Mosca de vingt quatre lieues ou enuiron. Vous auez aussi Tuuer, ou Otvuer, vne des plus belles villes des Russsiens , assise sur le Volga, près le chasteau de laquelle passe aussi vn fleuue , nomme Tuuertza, lequel entre dans le Volga : puis allez àTersack1, et de là à la grand' ville

cette montagne, car c'est ici qu'éclatera la grâce de Dieu; ici brillera bientôt urne immense cité où le Seigneur aura de nombreux autels »» Puis, étant monté au sommet de la montagne, il fit le signe de la croix et pria. C'est, en effet , au même endroit que fut fondée et bâtie la ville de Kief. » Mais cette pieuse tradition ne s'appuie pas uniquement sur la chronique si intéressante de Nestor. Un Père du commencement du me siècle , saint Hippolyte , certifie dans son Livre des douze apôtres (Oper. S. Hip., 1716, p. 31), que l'apôtre de la croix a évangelisé ces Scythes que Strabon(Geog.,II, 114) et Tacite (Hist., T, 79) ont appelés Roxolans : la science ne s'oppose donc pas à ce que nous vénérions saint André comme notre apôtre. On peut consulter sur cette question historique le savant Mamacbi , Origines et antiquitates christianœ , Romse , 1845 , II , et surtout la substantielle dissertation sur les origines de l'Eglise russe qui vient de paroître dans le tome II des Etudes de théologie , de philosophie et d'histoire, J Tarjok.

SAEMATIE D?EUROPE.

de Nevuagart, différente de l'autre qui tire au su , vers les Czeremisses. Et est ceste cy le chef et siège principal de tout le païs de Russie , et se nomme en leur langue Novuigorod , c'est à dire , ville nouuelle : et est fort grande , et arrousee du fleuue Vuolchouu , qui est nauigable , et sort d'vn lac nommé Ilmen, et de là s'escoule dans le grand lac de Neoa, à présent dit Ladoga, et puis se va rendre dans la mer Germanique, que les Russiens appellent Vuareczkoie morie. Ceste ville est beaucoup diminuée depuis que le grand euesque ne s'y tient plus , soubz la puissance duquel elle viuoit en toute liberté. exerçant marchandise avec les Allemans, Suetiens , Lituaniens , Polonnois t et ceux de Danemarch : mais le Moscouite les a assuiettis, pillez et saccagez, soubz prétexte qu'ils vouloient suyure la religion romaine et quitter l'ancienne institution des Russiens. 11 y a mis nouueaux habitans, auxquels il a donné vn euesque à sa poste, tirant le reuenu à soy , qui estoit de l'ancien archeuesque. Et quoique ce païs ne soit guère fertil , à cause que

tout est plein de lacs , paluz et riuieres , si est-ce que le trafic des peaux , du miel et de la cire qu'ils font, rend ceste ville encor assez riche. Le païs est le plus froid de toute la Moscouie , et le peuple le plus honneste et courtois , iaçoit que par fréquentation ils commencent à vestir la nature farouche de ceux qui leur commandent. Ceste ville comme elle estoit encore libre , auoit grand domaine, et principalement en orient et septentrion , lequel estoit diuisé en cinq parties , chacune partie ayant son spécial magistrat dedans la ville , à fin de bien pouruoir aux choses publiques : et oultre ce ils auoient encor des autres duchez suiets à la ville, comme Dvuina, Vuolochda et Tersaks. Iadis au lieu où à présent est le monastère , y auoit vne idole nommée Peryth , laquelle ils jetterent en la rivière de Vuolchouu , lorsqu'ils se feirent baptiser : et disent que ladite eauë monta contrement, et que auprès du pont on ouyt vne voix disant ces mots : Vous Neugartois, ayez mémoire de moy. Ce que oyans les habitans, plantèrent vne gaule ou perche sur le

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pont: de sorte que chacun an à tel iour on oyt vne voix esclatante, disant: Peryth, Peryth ; et lors le peuple se mutine et se bat à coups de perche et de poing , tellement que le magistrat ne les peult appaiser qu'auec grande peine. Il se trouue en leurs histoires que les habitans d'icelle furent iadis en Grèce assiéger la ville de Corsun, où ils demeurèrent l'espace de sept ans : ce que voyans leurs femmes , qui ne receuoient aucun plaisir d'eux , se marièrent avec leurs seruiteurs. Or ayans en fin obtenu victoire et prins la ville, ils rapportèrent en signe de ce , vne cloche et vne porte de cuyure , qui sont encore auiourd'huy en leur église. Les serfs sçachans la venue de leurs maistres vainqueurs, vont au deuant d'eux , leur liurent bataille et les surmontent. Quoy voyans l'vn desdits maistres , conseilla que chacun eust à se pouruoir de fouets , et que auec telles armes on les assaillist, à fin de leur remonstrer la seruitude en laquelle ils estoient lors de leur départ , et que par tel moyen ils s'acouardissent et désespérassent de leur victoire. Ce qui advint :

d'autant que lesdits serfs, perdanscœur, s'enfuyrent en vne ville, encor à présent non fermée, laquelle ils appellent Clopigorod, c'est à dire , ville ou chasteau de serfs , et là ils furent tous tuez et vaincus : en indignation de quoy la plus part des femmes se pendirent elles-mesmes. Au reste, le lac Ilmen, produisant le fleuue Vuolcouu , et iceluy entrant dans celuy de Ladoga , se vont rendre (comme i'ay dit) dans la mer. Et sur leur bouche est assis le chasteau à'Oreschark^ que les Allemans appellent Nutembourg , que le Turc iadis a fait bastir, pour tenir en bride le Moscouite. Du costé plus occidental , est l'ancienne ville Russ , d'où les Russiens ont prins leur nom, suiette à Nouogarde , où il y a vn fleuue d'eauë salée, qui leur est de grand profit pour la quantité de sel qu'ils en tirent. De là vous venez à luvanovugorod, qui signifie chasteau de Iean, à cause que Iean Basile le feit bastir : et est tout de pierre, sur le fleuue Neruue. Et de l'autre part de la riuiere, est la forteresse Leyfland, nommée du nom dudit fleuue Neruue, qui sépare ces deux

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