ET BESTES MONSTRUEUSES DE CE PAÏS LA
aissant la Liuonie à l'ouest, et tirant au nort, vers le pais de Suetie et Finlandie, se trouue la prouince nommée Vvotzka : en
laquelle on tient pour asseuré, que toutes les bestes que on y meine, de quelque estrange couleur qu'elles soient, on les voit deuenir toutes blanches. Mais il est saison que nous
allions vn peu selon la marine, iusques aux terres de Suece. Et premièrement ayans passé le lac Ladoga et le chasteau d'Oreschack , on vient au fleuue Korilla, sur lequel est vne ville de mesme nom. Et sept ou huict lieues plus loin est la riuiere Polne, laquelle sépare les terres du Moscouite de la Finlandie, nommée par les Russiens Chaiuska Semla : et est ceste ville soubz l'obéissance du roy de Suece. Il y a vne autre Korilla, assise au nort, et loin de la ville de Nouogarde plus de soixante lieues, laquelle obéit aux deux seigneurs et de Suece et de Moscouie : non loin de laquelle est en pleine mer (en celle qui est dite Glaciale), l'isle nommée Solovuki, où l'on fait grande quantité de sel, et s'y trouue abondance de poissons, que les habitans appellent Szelgi que ie pense estre ceux que nous nommons Harencs, veu l'approche et similitude de l'vn à l'autre. Se trouve aussi en icelle vn monastère et église, où n'entrent iamais les femmes. C'est en ce lieu, que (durant le solstice d'esté, à cause de l'esloignement du soleil de ce tropique, et
cercle de l'arctique) on ne voit le iour bien clair que par l'espace de deux heures. Le tour de ce païs depuis la mer est plein de paluz, et grands boscages , dans lesquels est la ville de Belij-iesera, bastie sur le bord du lac , qu'ils nomment Blanc, duquel sort le fleuueSchosne, qui entre dans le Vvolga, près la ville de leroszlabf. Or le lac sus dit est nommé Belij-iesera, comme la ville, signifiant Blancheur : laquelle ville est inexpugnable à cause que de tous costez elle est ceincte de grands paluz et estangs : et c'est aussi en elle , que les princes Moscouiens tiennent leurs thresors et finances, et est loin de la ville de Moscouie quelques cent lieues. On y va par deux chemins, à sçauoir par Vglitz en temps d'hyuer et par leroszlabf durant lesté : et en l'vne et l'autre saison passant par les bois, il y fault auoir des ponts, à cause des paluz et riuieres qui s'y assemblent : qui est cause qu'il n'y a point villes ne villages à lentour. Et a ce lac douze lieuës de large, et autant de long : dans lequel (comme tiennent ceux du païs) se deschargent trois cens
soixante rivières, lesquelles se conuertissent en la seule Schosne, qui se descharge dans le Vvolga, comme dit est. A vn get d'arc près le lac de Belij-iesera y en a vn autre, qui produit le soulfre : si que vn fleuue qui en sort en iette l'escume, qui surnage sur l'eaue, la nature parfaisant ce que l'ignorance du peuple ne sçait faire : aussi n'en sçauent ils aucunement l'vsage. Puis regardant le midy, voyez Clopigorod, où iadis les esclaues de Nouogarde s'enfuyrent, ayans perdu la bataille contre leurs seigneurs, desquels ils auoient espousé les femmes, comme ie vous ay dit par cy deuant. En ce lieu n'y a rien à présent que vne église, en la quelle tous les ans y a vne foire générale de toute la Moscouie, où viennent ceux de Suece, de Liuonie, Moscouie, et mesmes des Tartares, et plusieurs autres nations , tant de l'orient que du septentrion, où ils vsent de change de marchandise en leur trafic, à cause que l'vsage de l'or et de l'argent est peu, ou nul, entre ces nations, lesquelles changent des peaux de martes, ermines, loups-cer-
uiers, et autres diuerses, auec des accoutremens, esguilles, cousteaux, haches, et autres telles menues rauauderies. Et ainsi vous voyez que encor ces Scythes n'ont point oublié ny laissé la simplicité du temps iadis , de laquelle les historiens anciens les ont tant recommandez. Après ce lieu de Clopigorod , tirant du nort à l'est , voyez sur vn lac la ville de Perealavu , où le terroir est bon et fertil, et où souuent le prince passe son temps à la chasse. Il y a vn lac, d'où ils tirent et font de fort bon sel ; et faut que passent par ceste ville ceux qui vont à Nouogarde inférieure, Ieroszlabf, Carane et Vglilz. Sur le Vvolga est Roslovu , ville et siège archiépiscopal, estimée entre les principales de toutes celles de Russie : et passe encor par icelle vn fleuue nommé Colora , et puis s'escoule dans le Vvolga. Le païs est fertil et les riuieres abondantes en poisson : et estoit cecy iadis l'apennage des aisnez de la maison du grand duc; mais à présent les enfans n'ont rien, tellement que de nostre temps vn frère du duc
H DESCRIPTION DE MOSCOVIË,
Moscouite vint en ambassade vers l'empereur Charles le quint, lequel estoit si pauure, qu'il n'avoit pas vn seul habillement à changer. Aussi ne leur laissent que peu de terres, à fin qu'ils n'attentent rien de nouueau contre le souuerain : et toutefois portent ils le nom et tiltre de Ruez, qui signifie ducs enuers nous. Bien est vray que quelquefois le grand duc \ ayant congneu la fidélité de longue main, de quelqu'vn de ses princes , lu y donne charge en guerre , mais comment ? Pour aller bien loin, ains qu'il a fait n'a pas long temps à Symeon Federouuitz, son proche parent , qu'il enuoya iusques aux monts Hyperborees , contre quelques nations non encor domtees. Et ainsi ceux là se trompent qui pensent que en Moscouie non plus que en Turquie, il y ayt aucun seigneur qui peust leuer armée, si ce n'est par le plaisir et exprès commandement de celuy qui est monarque et souuerain. Continuant ma course et tirant le plus au nort , on vient à la pro .uince de Vvolochda, portant le nom de sa ville t chef et principauté du pais , qui aussi
est le siège d'euesque, où le prélat n'a iurisdietion quelconque, comme il a ès autres lieux. Toute la région est marescageuse et pleine de boscages , qui est cause que les passans n'y sçauroient tenir voye ne sentier sans auoir quelque guide du païs, à cause que tant plus on va en auant, et plus s'espaississent les forests , et plus grand nombre de paluz et riuieres se présentent. Dans la ville , il passe vne riuiere de mesme nom du costé du nort , et par dessoubz la ville se ioinct à icelle vu autre fleuue nommé Suchane, sortant du lac Koinski , bien auant vers le nort : et en fin vireuoustant de l'est au nort , se vont rendre dans la mer Glaciale, non loin de Golmogor. En la ville de Vvolochda y a vn fort chasteau , et imprenable de son assiette et plant naturel , où aussi le prince tient ordinairement vne autre partie de son thresor, tant à cause de la forteresse que pource que ce lieu est loin de toute course, tant des Polonnois que autres ses ennemis. Bien est vray qu'au commencement du règne de Solyman, empereur des Turcs dernier decedé, furent enuoyez de-
50 DESCRIPTION DE MOSCOVlÈ,
uant ceste ville plusieurs Turcs avec cinquante mille Tartares : mais ils furent si bien receuz, qu'ils furent contraints leuer le siège à leur grande confusion. Vous voyez aussi le fleuue Vvaga, portant le nom d'vne ville bastie sur iceluy, abondant en poisson : lequel sortant des forests tresespesses, où il a source dans des paluz , vient se rendre dans le lac Onega, après avoir fait ceux de Vvî* gesero et Vvodla-lesera , dans lequel entre vne riuiere , sur laquelle est bastie vne basilique des Russiens, qu'ils nomment Diffine , où ils viennent en pèlerinage de plus de cinquante lieues. Et en ce pais là les habitans mangent fort peu de pain, en ayant default : au lieu duquel ils se sustantent de venaison, laquelle y est en abondance, et entre autres des renards tous noirs, et de couleur grisastre. Les plus grands ne boiuent que de la bière faicte d'auene, qu'ils nomment Brokmok, et les Caspiens Glich, et les Tartares Khecoui, et est ce bruuage le plus fade que l'on sçaùroit boire : toutefois il a quelque vertu astringente, par laquelle il pro-
fi te grandement au flux de ventre , et nourrit mieux que celle que l'on fait au Païs-Bas. Il fault puis après venir à la prouince d'Vsioch, et ville, chef d'icelle, qui est posée sur le fleuue Suchana. Premièrement ceste ville estoit assise près la riuiere Iuhri : mais depuis pour la commodité du lieu, fut reculée. C'est vn pauure païs, et où le pain est interdit, à cause qu'il n'y en a point : qui les contrainct à viure, et se passer de poisson, et de la sauuagine. Il n'y a point grande multititude de martes sublines , et encor celles qu'ils ont ne sont de guère grand pris : mais de toute autre sorte de peaux, il y en a suffisamment comme de renards noirs, que on appelle pardeça , chats d'Espaigne. S'ensuyt la province de Dfine , ainsi nommée pource qu'elle est posée entre les deuxriuieres Iuhri et Suchana. Car Dfina en russien, signifie le nombre de deux. Le fleuue Iuhri sort des grandes forests, tirans au su , qui sont au païs des Czeremisses : et ayant son cours de quelques cens lieues, s'en va enfin rendre en la mer Glaciale, du costé de Suece, et sépare
Tisle & Engraueland de la terre incongneuë* Toute ceste prouince n'a austre bastiment, que la ville Dfina , et les chasteaux de Pznego, et Kolmahori : l'vn sur le fleuue Cuhiyo, et l'autre sur l'embouchure, que fait le Suchana dans la mer Glaciale. Tout le reste, ce ne sont que grands marests , et boscages espais, et d'incroyable estendue. Es lieux maritimes de ceste région , on trouve des ours blancs, lesquels repairent en la mer (ie pense que c'est pour auoir pasture du poisson) et leurs peaux sont portées à Moscou ie : car les autres ours viuent , la plus part du temps, du miel qu'ils vont chercher dans les creux des arbres, où Ion le trouue en grand 'abondance. Et abonde encore ce païs en sel , duquel ils font trafic auec les Tartares. Or le prince moscouite estend sa iurisdiction , tantost vers le septentrion, et puis vers l'orient : qui fait que la Moscouie participe autant de l'Asie , que de l'Europe : et passe souuent les limites du Tanaïs, voire et les sources du Vvolga. Or ay-ie parlé du fleuue Iuhri et Dfina lesquels entrent dans la mer Oceane, que on ditGla-
$dale, par six bouches. De Vvolochda iusques à Kolmahori, on compte deux cens cinquante lieues : et puis tire Ion à Pinego, demie iournee par delà Colmogor vers le nort : et est aussi fleuue portant le nom du chasteau, lequel aussi bien que le Vvitze-chda, se va rendre dans laDfine, et puis en la mer : selon laquelle sont ces païs et villes. Stanuvuische , Calunczscho et Abnu. Puis ayant passé le promontoire Corogoskînosz , voyez le fleuue Mezen: le long duquel il va, iusques à ce qu'il s'engoulfe en mer auec la riuiere, à quelque octante degrez de longitude, et septante de latitude. Par là vous voyez, que le moscovite estend ses terres depuis la mer Liuonique suyuant le sein de Finlandie, iusques aux isles incongneuës, et extremitez de ce qui est découuert vers le pôle Arctique, non loin duquel il a ses terres K Laissant à gauche Pinego, on court quelques vingt journées , iusques à ce que on arriue sur l'em-
i Ruthenia est quasi alter orbis , écrivoit déjix en 1550 Matthieu de Cracovie à saint Bernard.
bouchure du fleuue Piescoye. Et à sixiournees de là, est la riuiere Czilme, laquelle entre dans le grand fleuue Petzora, qui sort des haults monts nommez Poias-Semnoy , que autres nomment la ceinture de la terre. Ceste riuiere entre en la grand'mer Oceane , vers le nort et Arctique, près le bourg appellé Pustoosero, s'y embouchant par six canaux. Il n'y a pas long temps que les habitans de ce païs là sont devenus chrestiens, à sçavoir en l'an mil cinq cens dixhuict : et ?ont fort simples et de bonne composition, n'approchans en rien à la cautele et cruauté du reste des Moscouites. Pardelà Petzora et Stzuchogora, vers le mont Camenipoiaz, tant près la mer que isles voisines, il y a diuerses nations, lesquelles neantmoins les Russiens appellent toutes d'vn mesme nom, à savoir Sa?nogedr qui signifie se mangeant soymesme, à cause que ce peuple ne fréquente auec autre quelque soit : et neantmoins a il grande abondance de volaille de diuerses sortes et couleurs, et nombre de bestes ayans belles peaux, comme
zebellins, martes, castors, hermines, ours roussatres, loups, cheuaux sauuages, et grande quantité de lieures. Entre tant de sortes d'animaux s'entrouued'vn qu'ils nomment rossomaka, lequel est grand comme vn taureau de huict mois, aussi cruel que sont aux déserts d'Afrique les tigres ou lions 1 : et ad nient souuent, que ayant attaint quelque Cerf, ou autre sauuagine, il s'en remplit tellement le ventre, qu'il est contraint pour se purger et vuyder sa panse, se mettre entre deux arbres les plus proches l'vn de l'autre qu'il peult trouuer, et passant entre iceux, il soit tellement oppressé, qu'il iette par derrière la viande sans digérer, et telle qu'il l'aura engloutie et deuoree. Se trouue aussi des poissons amphibies, qui repairent
1 Ce Rossomaka, en russe le glouton, est l'aurochs, Yurus des anciens, dont Cuvier a dit : réfugié aujourd'hui dans quelques forêts de la Lithuanie ou du Caucase , c'est un grand bœuf à cornes rondes , à front bombé , haut sur jambes, couvert d'une sorte de laine grossière d'un brun foncé, plus longue et plus fournie sur le garot, où elle forme une apparence de bosse, surtout dans le vieux mâle.
'description de moscovie.
tant en terre, mer, lacs, que riuieres, qui sont monstrueux et dangereux au possible : et le plus craint de tous, c'est vn que ce peuple appelle colkeof, de la grandeur d'vn dogue d'Angleterre, et aussi bien dentelé. En ceste mesme mer y a si grande abondance d'autre poisson que merueille, et des plus difformes qu'en région du monde. Les païs plus bas sont plus froids, sçauoir vers l'Arctique, que tient et y commande ledit Moscouite. Aussi les hommes y sont de plus d'vn pied et demy, et quelques fois dauantage, plus hauts et plus gros, si qu'à les voir Ion iugeroit estre des géans, aussi bien que ceux de la riuiere de Plate, qui est vers l'autre pôle Antarctique. C'est chose merueilleuse que vn si grand païs obéisse au Moscouite : car depuis Suchogore, iusques au fleuue Poiazse (veu que on nomme les villes et prouinces du nom des riuieres) il y a plus de vingt iournees : et de là vous venez au mont Camen qui a trois iournees de chemin à y monter : et le descendant à l'est, on vient au fleuue Jrtavuischa, puis à Sibut, où est
assis le chasteau Lepin : et de là au fleuue Sosse, les gens qui habitent le long de ce fleuue, s'appellent Vuogolices. Mais laissant à part Sosse, on va au fleuue Oby, le quel sort de celuy de Kitaischo : et est l'Oby si grand qu'il a douze lieuës -de large, seulement en quelque contrée, non en toute son estendue : sur lequel est le chasteau Obea, et ceux de lerom et Tumen, les seigneurs desquels sont suiets et tributaires au Moscouite : et de ce païs iusques au Catdi> y a plus de soixante iournees. Entre les fleuues Oby , et luhri, est la prouince portant le nom de Iuhra, d'où Ion tient pour certain, que sortirent les premiers Huns, desquels sont descenduz les Hongres, et qui passèrent deçà en l'an de grâce trois cens soixante sept, et ont tant fait parler d'eux en nostre France : et est hors de doubte, qu'ils estoient Scythes, voire des plus septentrionaux et esloignez de nostre occident. Or à propos, voisins du fleuue Oby sont les Lucomories, peuples se tenans aux bois, et près de la mer : car Lucomorie signifie lieu maritime,
comme aussi les Russiens s'aydent d'autres noms, selon la qualité et assiette des lieux : comme le promontoire Nosz, qu'ils ont ainsi nommé, pource qu'il est eminent en la mer, et figuré comme le nez d'^n homme : et les haults monts surnommez, à cause qu'ils estiment que par iceux la terre soit enuironnee, ils les appellent Semnoï-Poiaz, pource que Poiaz en Moscouite signifie ceincture. Retournant vers la mer, trouuez infinité de peuples, les vns idolâtres, les autres mahometans, non si obstinez que ceux de la Barbarie et petite Asie, et quelques chrestiens assez grossiers, lesquels sont de l'obéissance du Moscouite, et luy payent tribut, quoy qu'ils ayent chacun son prince : mais eslongnez du tyran, sont hors de la peur, qu'il ne les chasse de leur terre, la quelle aussi n'est de guère grand profit pour luy en donner enuie. Sur vne croppe des monts Semnoï-Poiaz est vne statue que ceux du païs appellent Stata-Ba ba, qui signifie vieille dorée : et est cela en la prouince Obdora, qui est bien fort peuplée , et aboustit vers
septentrion , près des terres du duc russien. Ceste idole , que les rustiques adorent se prosternans, est faite comme vne femme, tenant son fils en son giron. À la contempler, vous diriez qu'elle a pitié da son enfant quelle tient, semblant plus à Faustine, représentée dans vne medalle antique, qui tient vn enfant entre ses iambes, là où il est escrit, Pietas, qu'autre chose , et près de laquelle est vn autre enfant, qu'ils disent estre son nepueu ; ou bien à ce qui est représenté par la monoye d'Antonin Pie, où sont effigiez deux enfans entre les bras de sa femme , et deux autres qui sont à son costé, voulant par là représenter la pieté et religion des anciens Romains. Mais de sçauoir déclarer l'histoire, ny la cause de l'érection de ceste statue, il n'en est point de nouuelle. Tant y a que ie pense que ce fut quelque enchanteresse qui ayt là fait des charmes et ensorcellemens sur ces figures : veu que ceux du païs tiennent et afferment qu'il y a certains instrumens , lesquels meinent pareil bruit que feroit vne trompette ; mais quant à moy, i'estime que ce son pro-
cède des vents qui s'entonnent et enferment dans ces instrumens , et estans en lieu hault , causent ce sifflement et son perpétuel : ainsi que voyez en vn tuyau d'orgues , tant qu'il est agité de vent , il ne cessera point de sonner et bruire , à cause que tout son est fait par la collision de l'air, et est lors plus aigu et pénétrant comme l'air qui y est poussé , passe par plusieurs conduits et lieux plus estroits. Ces peuples , i'entends ceux qui ne sont chrestiens, sont si bestiaux , qu'ils adorent ceste idole : mesmes plusieurs d'eux luy offrent des presens de ce qu'il leur vient en main, pensans que leurs voyages et entreprises ne prospereroient point bien , s'ils ne le faisoient : et tiennent cela de pere en fils 1 .
1 La Mythologie slavonne de Popof parle de cette idole en termes qui s'accordent avec ceux de Thevet. Il paroît que ses adorateurs la regardoient comme la mère des dieux. Elle tenoit dans ses bras , comme l'isis des Egyptiens , un enfant qu'on appeloit son petit-fils. Sa statue étoit dorée; c'est ce qui a donné lieu à son nom. Autour de l'idole étoit un grand nombre d'instrumens de musique qui faisoient dans le temple un bruit terrible. La déesse passoit pour rendre des oracles. Les peuples ont cru souvent leurs dieux
DESCRIPTION DE MOSCOVIE. 6l
On leur a quelquefois enuoyé des gens de bien pour les prescher, mais ils les ont occis, ne faisans que à leur propre fantaisie. Ils ont plusieurs autres statues dans les montaignes, et crotesques, qu'ils adorent pareillement. Un seigneur Polonnois m'a donné le pourtraict de celle ci , il m'asseura l'avoir veuë plusieurs fois, mesmes fut contraint par ceux du païs de se mettre à genoux deuant elle comme les autres : autrement eust esté en danger auec ceux de sa suyte. Non loin de Peczora, sont ces haultes montaignes par moy si souvent nommées, lesquelles vont iusques sur les riues du fleuue susdit. Et pource que le vent du nort hasle auec la siccité de sa froidure les sommets d'icelles montaignes , on n'y trouue herbe ny verdure quelconque. Sur ces montaignes se trouuent des cèdres, près desintéressés parce que leurs prêtres Vétoient: aussi h'osoit-on passer devant le temple de la Femme dorée sans y déposer quelque offrande. Ceux qui n'avoient rien , déchiroient un morceau de leur habit, en faisoient hommage à la déesse et, prosternés contre terre, ils lui adressoient leurs vœux.
quels on voit des zebellines fort belles , dont les peaux sont toutes noires. Là dessus aussi font leurs nids les gerfautz , d'où auant les gouverneurs en enuoyent au duc pour le plaisir de la vollerie , à quoy il s'addonne aussi bien que le grand cam de Tartarie. Or ces seules montaignes se trouuent , sans autres, dans toute la iurisdiction du Moscouite, et sont celles que les anciens ont appelé Riphees ou Hyperborees , à cause que la neige et la glace y sont perpétuelles , et que le passage y est presque impossible , et sont à soixante trois degrez de longitude , cinquante sept degrez trente minutes de latitude. Et pour estre ainsi difficiles à passer, ils nous rendent incongneuë la prouince (XEiigroneland, qui est des plus septentrionales. I'ay veu Moscouite qui me iuroit auoir demeuré sept iours à monter sur le mont , et que iamais il ne peut aller iusques au sommet, lequel ils appellent en leur barragouin Stolp, c'est à dire colomne, tant les glaces, neiges , vents et précipices auoient donné d'empeschement à son voyage. Visitons ce
qui reste des principautés de Moscouie. Et premièrement Susdaly^ nom de ville épiscopaie ayant chasteau , et de prouince , en laquelle y a vn fort beau monastère de dames, où fut confinée de nostre temps Solomee, espouse du grand duc : et en est la région fort fertile, approchant fort de celle de Rezan, qui est le meilleur païs de Moscouie. Apres y est vne autre grande prouince, nommée Vviathka tirant k l'est, et arrousee du fleuue Kaman. Elle est grandement affligée par les larrecins des Czeremisses , qui deualisent ordinairement les passans. Ceste région est toute marescageuse et stérile, et vne vraye retraite des esclaves fugitifs, se sauuans en ces marests, et puis s'enfuyans vers les voleurs Czeremisses; et que aussi ceste prouince est comme neutre, n'obéissant ny au Moscouite ny au Tartare, quoyque le Moscouite l'ayt d'autrefois tenue soubz sa main : aussi ne sont ils point chrestiens , non plus que ceux de Sibier et Czeremisses. Apres y est la grande et spacieuse région, nommée Permie, toute marescageuse aussi, et vers la-
quelle on ne peult aller qu'en hyuer sur les glaces, si ce n'est que en esté on suyue le cours des riuieres , qui est vn voyage par trop long, fascheux et difficile. Il y a peu de pain et peu de fruicts, et viuent de venaison et pescberie, payans pour tribut au grand duc de Russie, de lapeleterie et certaine quantité de cheuaux. Ils ont vn langage à eux propre, et des characteres de lettres que l'euesque de Permie, nomé Estiene, leur apprint, et les retira à la foy chrestiene, pource qu'ils s'escouloient au mahometisme, enuiron Tan de nostre salut mil quatre cens nonante sept1. Car auparauant cest euesque, ils en auoient escorcbé vn, qui les reprenoit de leurs façons de faire. Cest Estiene est veneré come sainct entre ce peuple. Encor par les bois se trouue grand nombre de ce peuple addonné au seruice des idoles , vers lesquels vont les bermites et moynes pour leur prescber, et les attirer à la congnoissance de Iésus Christ. Ces gens por-
* Etienne Khrap, premier évêque de Perm , dont l'Eglise russe célèbre la mémoire le 26 avril, est décédé en 1396.
tent des semelles de bois , longues de trois pieds, ainsi que on fait en plusieurs autres lieux de Russie et les appellent Artach, auec lesquelles ils vont d'vne extrême hastiueté et diligence et ont des chiens grands oultre mesure, ausquels ils font porter leur besace, et mesmes sur la mer Glaciale ils en font autant aux cerfs et raugiferes. Non loin de ceste prouince est celle de Iugarie que les Russiens nomment Iuhra , et c'est celle de qui ie vous ay dit que sortit le roy Attile, lequel affligea tant l'Europe, et enfin s'arresta en Hongrie. Et de ce se glorifient les Moscouites, et nommément le duc se dit prétendre droict en la Polongne et Lituanie , à cause qu'elles ont esté iadis soubz la domination de ceux qui luy estoient suiets et tributaires , et que par mesme moyen il espère vn iour quereller aussi Hongrie. Ce que ie vouldrois qu'il eust fait, à fin que le Turc et luy s'entr'attaquassent, et nous laissassent icy en paix. Les habitans de ce païs payent peleterie et chenaux pour tribut à leur duc russien et aussi des perles et pierreries : mais cela ne croist point
en leur région^ ne les perles en l'Océan deuers leur païs. Parainsi fault penser qu'ils trafiquent au Catay, ou à Cambalu, villes d'Orient et suiettes au grand cam. Entre Permie et Vviathka , gist la prouince dite Sibier, toute déserte à cause que les Tartares y sont touiours dedans et y font leurs courses. Apres sont les Czeremisses tous viuans de larrecin, à quoy ils sont adextres, et hommes et femmes adroits à tirer de l'arc et treslegers à la course, et sont mahometans, se reuoltans souuent contre le Moscouite , aimans mieux le Tartare pour seigneur, à cause qu'il est de pareille religion à leur fantaisie. Près de ce païs le Tartare auoit gasté les salines , lesquelles on a remises en leur premier estât. Et voila tout le cours en rond de la Moscouie, comprenant tout ce qui à présent soubz la la puissance du seigneur d'icelle. Car i' en ay forclos la Lituanie , à cause qu'elle obeist au roy Polonnois , de laquelle toutefois ie parleray au chapitre qui sensuyt.