MŒURS DU PEUPLE
ET CHOSE ESMERUE1LLABLES D'ICELLE.
a grand' estendve de la Moscouie m'a fait passer aussi bien en l'Asie, que m'arrester en l'Europe, à cause qu'il y a des enclaueures selon le cours des riuieres , par lesquelles elle s'estend iusques à bien près du Catay . Ce qui se peult iuger par le fleuue Oly, qui est fort auant en Orient, iaçoit qu'il sorte du septentrion , audit païs de Moscouie : lequel tournant à l'ouest , laisse la Taurique Cher-
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sonese et prend la route vers la Liuonie , laquelle auoisine le païs que à présent ie vais descrire. Lituanie donc est prochaine de la Moscouie de laquelle ie ne parle pas seulement , mais aussi des régions qui luy sont proches et conprinses soubz elle et soubz son nom, veu que son traict s'estend depuis la ville Circasse , assise sur le Dnieper ou Borysthene, iusques en Liuonie. Or, parlant icy des' Circasses , ie n'entens point parler de ceux qui habitent aux montaignes entré la mer Noire et la Caspie, qui sont chrestiens, suyuans la religion des Géorgiens : mais de ceux qui sont entre la Lituanie et Moldauie } près du lieu ou le Borysthene s'engoulfe en la mer et sont en l'Europe, là ou les autres sont asiatiques. Parmy ces Circasses Borystheniens il n'y a aucun lieu pour la retraicte des chrestiens , veu que le roy de la Taurique Chersonèse auoit osté ce païs à ceiuy de Polongne , et maintenant cela et le royaume Precop de qui est la Taurique , sont de l'obéissance du Turc , depuis que Mahemet second conquist l'empire de Constantinoplc et
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celuy de Trapezonde. Depuis lechasteaudonc d'Otzakhovu iusques à Moncusto qui est sur Je fleuue Thur , il y a six ou sept lieues et autant iusques à la ville de Precop , chef de ce royaume , qui iadis a tenu teste longuement au Moscouite , mais aydé du Polonnois et Tartare. Montant contremont le fleuue Dnieper, est la ville Caijnovu , à neuf lieues de laquelle estoit iadis Chiovuie , ville principale des Russiens, à présent ruinée, et voiton parmy les halliers , ronces et espines , les ruines et mémoires de ces bastimens, tant des maisons royales que princes et des saincts temples et monastères / desquels les ruines désolées se voyent encor près des montaignes. Encor y voit on grand nombre de crotesques et cauernes taillées dans le roch, où l'on apperçoit force tombeaux, et dans iceux des corps qui encor ne sont point consumez et pourris Me me suis laissé dire à gens dignes de foy (qui disoient le sçauoir par expérience)
l V. J. HerUnius , Religiosœ k'joviensis cryplœ, sive kijovia subterranea, Iena, 1675, petit in-12, cVnn grand intérêt et d'une insigne rareté'.
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que en ce quartier là de Russie , esgaree de nostre foy , les filles font vn grand coup de garder leur chasteté sans tache iusques à l'a âge de quinze ans, à cause que les pères en tirent pris , permettans aux estrangers , qu'ils en abusent, mais non point qu'ils les emmeinent, car si quelqu'un se hazardoit d'en enleuer \ne, ce seroit fait de ses biens et de sa vie, si le prince ne luy faisoit quelque grâce. le croy bien que le temps passé reste coustume y fut receuë , mais à présent non : car ils vous vendent tout à fait leurs enfans ; et masles et femelles , aussi bien que i'ay veu faire à ceux de Mingrelie. Le Turc tient à présent Chiovuie, et ce païs suiet, et y tasche à s'y aggrandir , mais les difficultez y sont grandes , à cause du Moscouite , qui est estrangement fort en sa terre, et qui s'il auoitesté irrité vne fois par le Turc ne seroit appaisé, qu'il n'eust raison de l'iniure, tant il est vindicatif. Et seroit besoin qu'il s'y fust attaqué , car les affaires du païs de Hongrie ne s'en porteroient que mieux. En ce païs qui fut du roy de Precop et suiet maintenant au
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Turc, si quelque marchand estranger y décède, son bien reuient à ce barbare , ainsi que par deçà on en fait en France des aubenes, et le Tartare en ses terres vse de mesme façon. Le Turc s'accommode en ceste contrée à la loy ancienne du païs, laquelle pour luy estre profitable , il n'a pas voulu que fust abolie. Bien près de Chiovuie , il y a vne petite montaigne où fault que les marchans passent nécessairement, et si est très difficile au passage et de grand danger, à cause des précipices , et neantmoins les cheuaux et chariots chargez y passent. Si quelqu'vn s'en rompt, ant s'en fault que l'on ayt compassion dut retardement du marchand ou quelquefois de l'affoleure de ses bestes , que tout ce qui est trouué dans le chariot est confisqué et cédé au profit du prince. Encore le Turc accepte ceste coustume comme chose digne de sa tyrannie. Apres qu'on a passé Chiovu , montant selon le Borysthene , on trouve Mosier sur le fleuue Prepctz , lequel entre dans le susdit Borysthene, quelques douze lieues pardessus Chiovu, et Thur entre dansPrepetz,
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lequel est fort abondant en poisson. Puis venez à Bobransko, et de là à Mogilevu, loin de six lieuës à'Orzarovu , et toutes ces villes sont sur le fleuue Dnieper, tirant à l'ouest, et suiettes au roy de Polongne. Car celles qui tirent à l'est sont de l'obéissance du Moscouite, sauf iïObrovuna et Mstislau, qui sont de la Lituanie. Borisovuo, est loin d'Orza, tirant à l'ouest, quelques vingtdeux lieuës, assise sur la riuiere Beresine , laquelle est plus large que le Borysthene vers Smolenzko qui a esté cause que plusieurs ont estimé qu'elle fust le vrai Borysthene des anciens , plustost que celle que les Barbares nomment auiourd'buy Dnieper. Et à dire vray , si nous regardons bien de près la source de ceste-cy et l'accommodons à ce que les anciens ont dit du Borysthene , nous n'y ferons aucune difficulté, si ce n'est que, comme plusieurs autres grandes riuieres , elles sortissent d'vn mesme lac, ainsi que i'ay monstré que font le Tanaïs et le Moschouue, quoy qu'ils ayent bien fortdiuers cours. Au reste, le peuple de Lituanie , voire icy la noblesse
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n'est de grand effect à la guerre, et est chose peu à craindre : car s'ils y vont , c'est plus par parade que de désir qu'ils ayent de bien faire. Aussi quand les roolles sont faits , vn capitaine se pensera estre bien accompaigné, mais il ne se donnera de garde, qu'il se verra tout seul : et ceux que on retient par force, renuoyent leurs cheuaux et hardes les meilleures à leurs maisons, et suyuent leurs chefs en despit qu'ils en ayent. Quant aux princes et grands seigneurs , lesquels sont tenus de fournir certain nombre de soldats à la guerre, ils rachètent à deniers comptans leur présence, et n'ont point honte d 'estre estimez poultrons et casaniers : de sorte que lors que on veult marcher en bataille , les chefs des bandes font crier à son de trompe , que si quelqu'vn veut estre cassé pour s'en aller, qu'il porte argent à fin d'auoir son congé. Et ainsi, pouuez penser combien il est facile d'assuiettir ce peuple, estant ainsi fay-neant et addonné à ses plaisirs et ou chacun vit en sa liberté et fantasie. Au reste , le duc auoit iadis si peu de patrimoine, que si il y
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alloit pour y demourer quelque temps , son reuenu ne suffisoit point pour le nourrir, s'il n'estoit soulagé par le secours des prouinces. Mais à présent le roy de Polongne, qui en est seigneur, leur serre vn peu la bride et les détient mieux en deuoir que le passé , à cause du péril qu'il y a de deux costez , à sçauoir le Turc de l'vn et le Moscouite de l'autre , qui marchisent et eniambent sur la Lituanie : le # peuple de laquelle porte l'habillement long, et l'arc à la façon des Tartares, la lance et l'escu comme les Hongres , mais n'ont garde destre si vaillans. Leurs cheuaux sont bons et plus grands que ceux des Moscouites, et sont tous chastrez, lesquels ils cheuaucbent auec vn mords léger, et fortdoux, et les ferrent tout au contraire de leurs voisins. L'arrogance seule les fait aller à la guerre , s'estimans inuincibles : mais des qu'ils sentent la furie et gaillardise d'vn braue ennemy , ils font tout ainsi que les Moscouites , et se fient plus à la légèreté de leurs cheuaux , que à la force de leurs bras et hardiesse. Vvilne est la ville métropolitaine et chef de tout le païs , assise
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sur vne colline près où se ioignent les deux riuieres Vvilne et Vvelie : et puis ce Vvelie va se mesler auec le fleuue Cronon, lequel sépare en fin les Prussiens d'auec les Samogethes. Vvilne à présent est ceincte de murailles et y a grand nombre d'églises et monastères, bastis de pierre, et est siège d'euesques, suiet à l'église romaine, car tout ce païs n'obeïst pas à l'église catholique , ains tient vne partie laifoy et opinion des Grecs. Or, la Lituanie qui est comme vn eschantillon et partie de Russie , s'estend vers le nort, iusques à la principauté de Smolenzko , le long du Borysthene et approche fort le terroir de Moscouie. Au su , elle a la Chersonese. A l'est , les Circasses européens et à l'ouest, la Moldauie et Prussie , quiluy commence estre septentrionale. Ce en quoy le païs abonde, est miel , et cire , et cendres, de quoy ils trafiquent auec les Allemans et Anglois , et ceux de Hollande. Il y a aussi abondance depoix pour calfeutrer nauires : et n'est pas stérile en bleds , ains en fait part à son voisinage. Ceste région a faulte de sel , mais
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les Anglois ou aultres y en portent. Car le Lituanien n'est point homme qui face grands voyages en païs lointain. Toutefois du temps que Christierne, roy de Dannemarch , fut chassé de son royaume (qui fut enuiron l'an mil cinq cens vingtdeux , à cause que la mer estoit chargée d'escumeurs corsaires ), les Lituaniens recouurerent du sel des Russiens leurs voisins auec lesquels ils trafiquent encor, quelque guerre que ayent eu leurs princes ensemble. le vous ay dit que la Lituanie s'estendoit iusques à Smolenzko , qui est bien auant en Russie, mais ie ne vous ay pas dit comme le Moscouite en est venu à estre seigneur. Pour ce vous fault entendre que enuiron Tan de grâce mil cinq cens neuf , comme Sigismond, le grand roy dePolongne, eut succédé à Alexandre son frère , il y eut deux grands seigneurs , l'vn nommé Kuez Michel Linski , homme expérimenté aux armes et congneu pour cela par tout le septentrion, et vn comte palatin de Trokce , nommé Iean Savuerinski, lesquels du viuant d'Alexandre auoient eu quelque castille ensemble :
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mais le roy appaisa la querelle, et non le désir que chacun auoit de se venger de son ennemy , et surtout le comte qui pour ceste cause auoit perdu son droict de palatin. Ainsi Alexandre estant mort , et Sigismond venu à la couronne, ce comte auec autres ses complices , accusent Kuez Michel , c'est à dire le duc Michel , qu'il auoit conspiré contre Sa Maiesté, et que auec ses forces et intelligences qu'il auoit d'vne part et d'autre , il prétendoitde s'emparer du royaume. Le Roy, qui aimoit et craignoit Michel , s'enfeit pas grand compte, quoy qu'il lui monstrastmauuais visage. Lequel impatient et non accoustumé d'estre braué, supplie le Roy , que la cause fust vuydée, à fin qu'il ne demeurast point en opinion de traistre. Le Roy n'y voulut iamais entendre comme s'il eust adiousté foy au dire des calomniateurs. Kuez Michel se desfiant du roy, lu y dist, que puisqu'il ne luy auoit voulu faire iustice, il luy dresseroit vn tel mesnage, duquel luy ne les siens ne se despestereroient point à leur plaisir. Et se retirant à sa maison , tout soudain escriuit au grand-
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duc de Russie , que s'il y vouloit entendre , iî lui mettroit en main les forteresses qu'il possedoit , auec vne bonne partie de la Lituanie. Le Moscouite qui sçauoit la vaillance , grand renom et sagesse au fait de la guerre de ce Lituanien , accorda sa requeste , et luy escrit, iure et promet toute ayde , assistance et faueur : et sur tout que si Michel luy faisoit iouyr de la principauté de Smolenzko , il luy donnerait la ville et le chasteau , s'en reseruant seulement l'hommage ^t droict de souueraineté. Michel s'accorde à ce et s'en alla auec main forte pour prendre les villes de Grodno , où estoit le comte son ennemy , lequel il feit tailler en pièces : etse voyant suyuy par le roy de Polongne, et n'ayant forces suffisantes pour l'attendre , passa en Moscouie et s'alla ioindre au grandduc Basile auec lequel il alla assiéger Smolenzko, assise sur le Borysthene, et y fut tant fait par ledit Michel, qu'elle fut rendue et plusieurs autres, que le Moscouite tient encore : lequel faisoit grand honneur à celuy qui estoit cause de ses conquestes : mais de luy tenir promesse sur le
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fait de ceste ville, il ne s'en paiioit point : et ne vouloitle Moscouite, infidèle etdesloyal de son naturel , se fier d'vn si bon morceau à celuy qui avoit trahy sonmaistre. Ce qui fut cause de la ruïne de Michel , lequel se desfiant du Barbare et congnoissant quelle faute il auoit commise , laissant son roy et luy faisant perdre ses terres, luy escriuit pour estre remis en grâce , auec promesse de recompenser si bien et satisfaire à ceste faute qu'il en seroit content. A quoy le roy Sigismond presta l'oreille. Mais comme les choses alloient en déloyant, ce fugitif n'osant se fier en son prince , le Moscouite en sent la fumée et surprend les lettres tant du roy que de ce capitaine, auquel il feit faire son procez et le décapiter à cause de son infidélité , trahison et inconstance. Et ce qui fut le plus accusé en ce capitaine Kuez Michel Linski , c'est que estant de la religion grecque et Moscouite, se rendit soubz l'obéissance de l'église romaine1 : et puis se voyant en ce péril, pensant adoucir leMos-
i II paroît que ce crime a toujours été le plus irrémiscible.
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couite j reprint derechef inconstamment les -opinions des Russiens , quittant les catholiques. Aucuns disent qu'il fut déliuré de mort . par les prières de l'espouse du duc qui estoit niepce du prisonnier , et par le moyen des lettres de Maximilien > grand pere de Charles le quint , empereur , et que après la mort de Basile , duc russien , comme il veist que sa niepce se gouuernast plus mal que son estât ne requeroit , il la tança et reprint : qui fut cause qu'elle le feit mourir cruellement , comme traistre et desloyal. Ce qui peult estre ; aduenu , veu que tousiours l'histoire est en son entier à sçauoir qu'il fut iusticié en Moscouie. Et en prens l'argument de ce que ceste dame du depuis fut accusée et conuaincue d'adultère, et faite mourir par venin, et son paillard, nommé Ovutzine, mis et detrenché en mille pièces : ce qui fut fait l'an mil cinq cens vingt-huict. Et cecy soit dit en passant, et presque hors de propos , n'estoit pour vous : rnonstrer que i'ay troussé la meilleure part de Lituanie dans la description de la Mosco- ; uie. Qu'il soit ainsi r voyez si ie n'ay pas des-
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chiffré , tout ce qui est de la Lituanie vers lest, le long des riuieres Bog, Prepetz , Thur et Beresine lesquelles se deschargent dans le Dnieper ou Borysthene : les autres , tels que sont Boh, Cronou et Narhvu courent vers le nort et tombent en la mer Ruthenique. Le reste est païs boscageux et mal plaisant , plein de marests , lacs , estangs et paluz. Et comme le peuple est poltron , aussi est il misérablement traicté de ses seigneurs : et neantmoins aime il mieux viure en ceste misère , que se secouer le ioug de seruitude , en faisant son deuoir à la guerre : tellement que ceux qui sont les plus libres , sont les Volmiens, proches delà Polongne, à cause qu'ils sont gens farouches , vaillans , et qui ne se laissent testonner que à bonnes enseignes. L'air est rude et mal plaisant en Lituanie : tous les animaux y sont petits contre le naturel des païs septentrionaux. Il y a grande abondance de fromens, mais ils meurissent à grand' difficulté. Et ne pense qu'il y ayt païsan plus misérable au monde, encor que le Grec y fust , qu'ils sont. Car vous verrez telle
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fois, que les seruiteurs d'vn seigneur entreront dans quelque ferme , sans qu'ils y laissent rien qui ne soit pillé , et les viures qui y sont f emportez : et le plus souuent battent les pauures villageois , iusques à mourir et nul ne luy fait raison. Au reste, en Lituanie vn suiet n'oseroit se présenter deuant son seigneur sans luy porter quelque présent. Que si le seigneur ne s'en soucie , encore fault il que les officiers en ayent , qui ne feront rien de bon sans auoir les mains oinctes de presens. Ils sont fort chargez de subsides , à cause que le roy a peu de patrimoine en ce païs : et encor plus pressez des coruees qu'ils donnent à leurs seigneurs , tellement que la plus part du temps est là employée sans que pour cela ils laissent de payer les cens et rentes. Encore vous diray ie vne cruelle façon de faire usée en celle région des le temps que Vuitolde , le plus cruel des hommes , y regnoit , lequel estoit si terrible en ses façons de faire que s'il eut commandé à quelqu'vn de se pendre , il aimoit mieux estre le bourreau de sa vie , que tomber ès mains de
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ce prince sanguinaire. Il est difficile de passer en esté en Lituanie, à cause des grands lacs , gouffres et marescages : mais en hyuer si, pource que tout est caillé de glace , sur laquelle on meine les chariots et cheuaux sans aucun péril , et y fait on le trafic, et ne sçauroit-on y tenir sente nevoye, à cause de leur grandeur : qui fait qu'on y prend esgard aux astres , tout ainsi que si vous estiez sur la mer. Entre les Lituaniens vous trouuez fort peu de villes , qui est cause que ie ne me suis guère rompu la teste à en faire la description. Leurs richesses sont le miel , et cyre , et des peaux précieuses , comme martes zebellines , genettes et hermines , lesquelles ils baillent pour des lingots d'or (qui n'est pas si fin que pourroit estre celuy de noz escuz et ducats de pardeça ) et d'argent : car ils n'vsent que bien peu de monnoye. Et celles peaux qui ne sont si rares et exquises , ils les donnent pour du cuyure ou autre espèce de metail. Ils ont peu l'vsage de vin , et le pain très noir et de mauuais goust , et viuent plus de laict et fromages que d'autre chose ,
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abondans en ce leurs vaches et bestes à lame, qu'ils nourrissent en grande quantité. Des bestes sauuages , ils ont des asnes que on nomme alces , et en leur langue less, et F Alternant l'appelle ellend. Ils ont aussi vne espèce de bestes de la forme d'vn bœuf , qu'ils appellent thur, ayant les cornes longues et sont tous noirs comme beuffles : et fait on des vases à boire de ces cornes , pour ce que on tient qu'elles profitent contre le venin. Et ainsi la licorne , que les Allemans nomment einhorn , se pourroit bien transformer en vn thur, et le septentrion nous departiroit ces cornes en l'Europe mesme , lesquelles on nous veult faire croire estre apportées de ne sçay quelles parties de l'Afrique et Asie , et de bestes qui ne furent oncques. Il s'y trouue aussi des cheuaux sauuages i et de toute autre espèce de sauuagine qu'on voit en Allemaigne et pardeça. Il n'y a pas trop longtemps que la Lituanie est venue à la congnoissance de Iésus-Christ , à sçauoir en l'an mil trois cens octante six , lorsque Iagello \
i Jagellon , qui a pris le nom de Vlaclislas V en ceignar.t
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prince de celle région , espousa Hednide \ fille de Loys , roy de Polongne , et auec laquelle il eut le royaume polonnois , se faisant baptiser , auec promesse d'en faire autant faire à ses suiets. Ce qu'il garda et tint, iaçoit qu'ils fussent veautrez dans Ta ueuglement d'idolâtrie, car les vns adoroient le feu , les autres les forests , autres les serpens, autres le soleil, et vn marteau de grandeur et grosseur monstrueuse. Et comme l'on s'enquist pourquoy ils faisoient tel honneur à ce marteau , ils repondoient : que iadis le soleil fut vn long temps sans leur monstrer sa clarté : mais en fin comme il esclairast, leroy du païs le print et mit en prison dans
1 a couronne polonoise , est une des plus poétiques figures qui se rencontre dans les annales chevaleresques du Nord. Capable de former de grands desseins et de les suivre , habile a pénétrer ceux des autres, heureux a profiter des conjonctures , ses moindres qualités furent d'être prudent et intrépide dans les combats. V. son article dans la Biographie Didot.
i V. sur Hedvige la ravissante notice que lui a consacré le comte de Montalembert dans son Histoire de sainte Elisabeth , appendice.
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vne tour tresforte : mais les signes du Zodiaque venans au secours du prisonnier, brisèrent celle tour auec vn tel marteau, et mirent le soleil en liberté : et pour ce bienfait ils honoroient le marteau , qui tant auoit obligé les hommes, leur rendant la clarté du soleil. Voilà vn aussi beau compte, que celuy de noz sauuages de l'Antarctique , qui me vouloient faire croire que trois estoilles du ciel , s'estoient, par le commandement de Monan, conuerties en trois haultes montaignes , qui sont en leur païs : histoire d'ignorance de ce peuple. Des serpens, chacun pere de famille en tenoit en sa maison en vn coing, couché sur du foin , auquel il donnoit à manger tous les iours et luy faisoit sacrifice. Le feu leur estoit aussi vn Dieu : et ce à cause que les prestres qui les tenoient en ceste abusion , estaient tous enchanteurs, et usoient de sorcelleries de pyromance , et disoient puis après , que ce grand Dieu les aduertissoit sur la mort ou guerison de quelque malade , car à ce estoit institué ce sacrifice. Les forests toutes n'estoient point ordonnées pour l'adora-
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tion, comme aussi n'estoient le temps passé entre les Grecs et Romains. Ainsi voyez que ce pauure peuple ne faisoit rien que premièrement les plus sages d'entre les mondains n'eussent deia exécuté. Cent mille fois ie me suis esbahi, pourquoy les anciens, en tout ce qu'ils faisoient , soit en bastimens , colomnes , pyramides et monumens , voire en leurs medalles d'or , d'argent , de bronze , corniol , onyce et médaillons, y engrauoient des serpens et lézards , comme l'on voit dans les medalles de Esculapius , de Vitellius , Commode , et dans la monnoye de Nero , Epidaure , de M. Aurele, Antonin Pie , M. Atillius , Memmius , M. Volteius , Cleopatra et autres , de toutes les quelles et de plusieurs autres espèces i'en ay apporté en France. Cela pour certain signifioit quelque grande prudence et vigilance que doit auoir vn prince, aussi bien que la teste d'vn taureau , d'vn mouton ou du coutelas , mises entre les enseignes des anciens Romains : ou bien que les anciens receuoient quelque grand remède du naturel du serpent. Ils ad or oient aussi le
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plus vieux chesne de toute vne forest , y faisans leurs vœuz, deuotions et sacrifices. Et pour ce que cecy a esté fait de nostre temps , et que ceste superstition a esté abolie en ce païs , si ne fault il point ester l'honneur à celuy qui a causé vn si grand bien , que de deliurer ce peuple de tel aueuglement. Il fut du temps du.roy Vuitolde , grand duc de Lituanie , vn bon et sainct hermite , fort sçauant et éloquent, natif de Prague en Boësme , qui s'appelloife Hierome , non celuy qui suiuoit l'erreur de Vviclef et fut compaignon de Iean Huz en ses reueries , et qui aussi fut bruslé auec luy au concile de Constance *. Car cestuicy vint au concile de Basle après qu'il eut conuerty ces Lituaniens à la foy ebrestienne. Ce bon homme voyant le venin espandu par son païs , s'en vint en Polongne où il eut lettres du roy , adressantes à Vvitolde, duc et seigneur du païs , pour auoir licence de prescher Iesus-Cbrist en sa terre :
i Ce Jérôme, religieux camaldule, florissoit vers 1430; Tie II en fait amplement mention dans sa Description de l'Europe, Bâle, 1571.
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ce qu'il luy accorda. Et par le moyen et faueur du prince le plus cruel qui régna onc , il feit tuer tous les serpens que on adoroit et leur monstra l'abuz de leurs prestres sur la pyromance : et alla si bien son affaire, que en brief temps il en amena la plus part à la congoissance de l'Euangile. A la fin , quand il voulut coupper les arbres et forests ou se faisoit leur idolâtrie i le peuple vint crier au prince et surtout les femmes : qu'ils aimoient mieux mourir que permettre que on abbatist ainsi la maison de Dieu ( ainsi appelloient ils les bois consacrez) et que de là ils auoient la clarté du soleil et le bon air : et que si on continuoit de les abbatre , ils ne sçauoient ou aller quérir Dieu , après qu'il auroit perdu sa maison. Vvitolde iaçoit qu'il se moquast de la rudesse et sottise de ce peuple , si est-ce que craignant quelque esmeute, et de perdre sa terre , il feit cesser Hierome. Neantmoins depuis enç&Iagello, successeur deVvitolde* ,
i Vitold a gouverné la Lithuanie de 1392 à 1430 et a eu pour successeur son frère Jagellon Svitrigailo.
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et plus ferme en lafoy, y a si bien besongné , que le païs est vuide de telles superstitions , et le peuple autant chrestien que autre qui obéisse à l'Eglise latine 1 : hors mis quelques sectaires trinitaires , luthériens et quelques autres desuoyez de la vérité de l'Euangile.
l Des historiens russes se sont donné beaucoup de peine pour faire accroire que la religion grecque s'étoit établie en Lithuanie quelques années avant sa conversion au catholicisme, voulant démontrer à l'appui de ce fait frauduleusement estropié que , lorsqu'on a obligé sous nos yeux ce pays à renoncer à sa foi séculaire, on n'a simplement travaillé qu'à le ramener à son premier culte. D'après ce système des missions bottées, les protestant pourroient être forcés de devenir catholiques et ceux-ci idolâtres I
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