‹ Cosmopolis (volume 4)Chapitre 4 sur 16 · PAUL BOURGET · texte numérisé non relu

PAUL BOURGET

SuoiQUE l'étroite boutiqu?, débordante de livres amoncelés et de papiers, laissât au 5^^^^ visiteur juste la place de bouger, et quoique ce visiteur fût un de ses clients habituels, le vieux libraire ne daigna pas se déranger de l'escabeau où il était assis, en train d'écrire sur un pupitre mobile. A peine sa tête bizarre, dont les longs cheveux blancs débordaient un chapeau de feutre jadis noir et à larges bords, s'était-elle relevée au bruit de la porte ouverte et refermée. Il avait montré au nouveau venu une face décharnée et

crispée de maniaque, où clignaient derrière des besicles rondes deux yeux bruns d'une malice sauvage. Puis le chapeau avait replongé sur le papier que les agiles doigts noueux aux ongles noirs couvraient de lignes raturées et inégales tracées avec une écriture digne d'un autre âge, et, du torse mince mais gigantesque que drapait une souqueniile aujourd'hui verdâtre, une voix éteinte, la voix d'un homme étranglé par une inguérissable laryngite, était sortie, prononçant pour toute excuse, avec un fort accent italien, cette phrase française :

— ce Un moment, monsieur le marquis, mais la Muse n'attend pas... »

— « Hé bien ! J'attendrai, moi, qui ne suis pas la Muse... Inspirez-vous, Ribalta, tout à votre aise... }i> répondit en riant celui que le vendeur de bouquins accueillait avec cet original sans-gêne. Il était visiblement accoutumé aux excentricités de cet étrange marchand. Mais à Rome, — car cette petite scène de mœurs avait pour théâtre un rez-de-chaussée au fond d'une des plus anciennes rues de la Ville Éternelle, à quelques pas de la place d'Espagne, si connue des voyageurs, — dans cette cité qui sert de confluent à tant de destinées venues de tous les points du monde, cette sensation de l'étrange ne s'abolit-elle point par la multiplicité même des types singuliers et anormaux, échoués ou abrités là? Vous y trouverez des révolutionnaires comme ce rustre de Ribalta qui achèvent dans un paisible décor de bricà-brac une existence plus accidentée que les plus

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accidentées du xvi^ siècle. Issu d'une bonne famille de Corse, le personnage est venu à Rome tout jeune vers iS^J', et il a d'abord été. séminariste. Sur le point d'être ordonné prêtre, il s'est enfui pour ne reparaître qu'en 1849, républicain si foitené qu'il fut condamné à mort par contumace lors du rétablissement du gouvernement pontifical. Il servit alors de secrétaire à Mazzini, avec lequel il se brouilla pour des raisons qui ne paraissent pas avoir été à son honneur. Une passion pour une femme, morte depuis, l'aurait-elle entraîné à quelque indélicatesse d'argent? Toujours est-il que, devenu de plus en plus radical et socialiste, il se retrouva parmi les Mille et dans les combattants de Mentana, sans que jamais Garibaldi ait pu vaincre à son égard une répugnance d'autant plus remarquée qu'elle était plus rare. Depuis 1870, Ribalta est rentré à Rome, où il a ouvert, si Ton peut appliquer un pareil terme à un pareil taudis, une boutique de libraire. Mais c'est un libraire amateur et qui vous refusera sa porte si vous lui déplaisez. Ayant hérité quelques petites rentes, il vend ou il ne vend pas, suivant sa fantaisie ou les besoins de ses propres achats, aujourd'hui vous demandant vingt francs d'une mauvaise gravure qu'il a payée dix sous, demain vous cédant à vil prix un livre précieux et dont il sait la valeur. Gallophobe enragé, U n'a pas plus pardonné à son ancien général la campagne de Dijon qu'U n'a pardonné à Victor-Emmanuel d'avoir laissé le Vatican à Pie IX. a La maison de Savoie et la papauté, » dit-il

quand il est en confiance et avec sa voix malade, (c sont deux œufs qu'il nous faudra manger dans le même plat... » Et il vous parle d'un certain pilier de Saint-Pierre évidé en escalier par le Bernin, où une cartouche de dynamite a sa place toute marquée. Si vous le poussez plus avant et si vous lui demandez pourquoi il s'est établi revendeur de livres, il vous priera de franchir une haie de papiers, de cartonnages et d'in-folios. Puis il vous montrera une chambre immense, un hangar plutôt, où des milliers de brochures s'empilent le long des murs et transversalement ; « Ce sont ici les règles de tous les couvents supprimés d'Italie. J'écrirai leur histoire... » Alors il vous dévisage. Il appréhende que vous ne soyez un espion dépêché par le roi, à seule fin de savoir les projets de son plus dangereux ennemi, — un de ces espions dont il a si peur que personne ne sait depuis vingt ans où il couche, où il mange, où il se cache, lorsque, pendant des huit jours, les volets de sa boutique de la rue Borgognona sont fermés. Il a dû à son passé de redoutable démocrate et à ses manières clandestines d'être arrêté lors de l'attentat de Passanante comme un des membres de ces Circoli 'Barsann, auxquels un caporal rebelle et fusillé en cette qualité a donné son nom. Mais en fouillant les poussiéreux cartons du farouche libraire, la police n'a rien découvert qu'une prodigieuse quantité de grotesques factums en vers dirigés contre les Piémontais tour à tour et les Français, contre les Allemands et la triple alliance, contre les républi-

cains italiens et les ministres, contre Cavour et contre M. Crispi, contre l'Université de Rome et rinquisition, contre les moines et contre les capitalistes! C'était sans doute une de ces pasquinades que son client, reçu d'une manière si brusque, le regardait achever en songeant, malgré l'habitude, combien Rome abonde en paradoxales rencontres. Car en 1867, ce même ancien garibaldien échangeait des coups de fusil à Mentana avec les zouaves du Pape, parmi lesquels le marquis de Montfanon — ainsi s'appelait le visiteur — se trouvait luimême. Vingt-trois ans avaient suffi pour faire des deux soldats passionnés d'alors deux maniaques inoffensifs et dont l'un vendait de vieux volumes à l'autre! Et voilà encore une figure comme vous n'en trouverez guère ailleurs, que celle de ce gentilhomme français, retiré ici pour y mourir plus près de Saint-Pierre. Croiriez-vous même, à le voir chaussé de grosses bottes, vêtu d'une jaquette toute simple, un peu râpée, un chapeau rond coiffant sa vieille tête grisonnante, que vous avez devant vous un des célèbres élégants du Paris de 1 864? Écoute? cette autre histoire. Des scrupules de dévotion survenus à la suite d'une maladie mortelle jetèrent tout d'un coup l'habitué du Café Anglais et des joyeux soupers d'alors dans les rangs de ces zouaves pontificaux. Uni premier séjour à Rome durant les quatre dernières années du gouvernement de Pie IX, dans cette ville incomparable à qui le pressentiment de la fin prochaine d'un Etat séculaire, l'approche du

concile et roccupation française donnaient encore un caractère plus particulier, fut un enchantement. Tous les germes de piété déposés dans le gentilhomme par l'éducation des Jésuites de Brugelette achevèrent de refleurir, pour une moisson de nobles vertus aux jours d'épreuve. Us vinrent trop vite. Montfanon fit la campagne de France avec les autres zouaves, et la manche vide qui se replie à la place de son bras gauche, atteste avec quel courage il se battit à Patay, lors de cette charge sublime où Théroïque général de Sonis fit déployer la bannière du Sacré-Cœur. Il fut duelliste, sportsman, joueur, amoureux, et, pour ceux de ses anciens camarades de plaisir que' le hasard amène à Rome, ce n'est plus qu'un dévot qui vit petitement, malgré qu'il garde les débris d'une grande fortune, entre des aumônes, des retraites, de la lecture et une collection, lui aussi. — Tout le monde prend plus ou moins ce vice dans cette Rome qui est par elle-même le plus étonnant des musées d'histoire et d'art. — Montfanon amasse des documents pour écrire l'histoire des rapports de la noblesse française et de l'Église. Ses maîtresses du temps où il était le rival des Gramont- Caderousse et des Demidoff ne le req^irtfaî traient certes pas plus qu'il ne les reconnaîtrait lui-même. Mais sont-elles aussi gaies qu'il semble l'être resté à travers son existence de renoncement? Il y a du rire dans ses yeux bleus, qui attestent sa pure origine germanique et qui éclairent son visage aux grands traits, un de ces visages de féodaux comme

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on en voit dans les portraits suspendus aux murs des prieurés de Malte, où la laideur a de la race. Une grosse moustache blanchissante, dans l'épaisseur de laquelle flotte un vague reflet d'or, cache à demi une cicatrice qui donnerait à cette face un peu rouge une physionomie terrible sans l'expression de ces yeux où il y a de la ferveur mêlée à cette gaieté. Car Montfanon est auçsi fanatique sur certains sujets qu'il est bonhomme et jovial sur d'autres. S'il avait le pouvoir, il ferait sans doute arrêter, juger et condamner Ribalta par exemple, pour crime de librepensée, dans les vingt-quatre heures. Ne l'ayant pas, il s'en divertit, d'autant plus que le catholique vaincu et le socialiste mécontent ont quelques haines communes. Et ce matin encore, on a vu avec quelle indulgence il avait supporté le coup de boutoir du vieux libraire qu'il demeura bien dix minutes à regarder sans se fâcher davantage. Enfin le farouche révolutionnaire parut avoir trouvé la pointe de son épigramme, car, avec un mauvais rire silencieux, il plia soigneusement la feuille en quatre, il l'enferma dans un coffret de bois dont il serra la clef, et redressant son long et maigre corps :

— a Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur le marquis?... 9 demanda-t-il sans plus s'excuser.

— a II y a d'abord que vous auriez pu me lire votre morceau, vieille chemise rouge, » dit Montfanon, « quand ce ne serait que pour me récompenser d'avoir attendu votre bon plaisir plus patiemment qu'un ambassadeur. Voyons, qui injuriez-vous dans

ces vers? Est-ce don Ciccio ou Sa Majesté?... Vous ne voulez pas répondre? Avez-vous peur que je ne vous dénonce au Quirinal?... »

— Ci In hocca chiusa, non c entra mosca*,y> répondit l'ancien conspirateur en justifiant ce proverbe par la manière dont il ferma sa bouche édentée où ne serait en effet entré en ce moment ni une mouche, ni même le plus petit grain de poussière.

— « Bon dicton, » répliqua le marquis en riant, ce et que je voudrais voir gravé sur la façade de tous les parlements modernes. Mais entre votre poésie et vos adages, avez-vous pris le temps d'écrire pour moi à ce bouquiniste de Vienne qui possède le dernier exemplaire de cette introuvable brochure sur le procès de ce bandit de Hafner?... »

— c( Patience, » répondit le marchand, ce j'écrirai... »-

— ce Et mes pièces sur le siège de Rome par Bourbon, ces trois actes notariés que vous m'avez promis, me les avez-vous dénichées?... »

— ce Patience, patience, » reprit le marchand, et il ajouta, montrant avec un comique mélange d'ironie et de désespoir le désordre effroyable de sa boutique: «Comment voulez-vous que je me reconnaisse dans tout cela?... »

— ce Patience, patience, » répéta Montfanon, ce il y a un mois que vous me serinez ce refrain... Si, au lieu de composer de méchants vers, vous vous

* Dans une bouche fermée il n'entre pas de mouche.

occupiez de votre correspondance, et si, au lieu d'acheter toujours, vous classiez un peu ce fatras?... D'ailleurs, » fit-il en cessant de rire, avec un geste de brusquerie, « j'ai tort de vous les reprocher, vos achats, puisque je suis venu pour vous parler d'un des derniers. Le cardinal Guérillot m'a dit que vous lui aviez montré, l'autre jour, un livre d'heures intéressant quoique en très mauvais état, que vous avez découvert en Toscane. Où est-il?... »

— a Le voici, » dit Ribalta qui, franchissant plusieurs piles de volumes et écartant du pied un tas énorme de cartons, avisa le tiroir poudreux d'une armoire branlante. Dans ce tiroir, il prit, parmi un amas indescriptible d'objets dépareillés : vieilles médailles et vieux clous, reliures vides et gravures décolorées, un assez gros étui de cuir, mangé aux vers, sur lequel se discernait un blason à demi effacé. Il ouvrit cet étui et il tendit à Montfanon un volume dont la reliure de bois, recouverte en cuir aussi et cloutée, s'en allait par morceaux. Un des fermoirs était brisé, et quand le marquis se mit à feuilleter le livre, il put constater que l'intérieur n'avait pas été plus ménagé que l'extérieur. Des enluminures avaient primitivement orné le précieux ouvrage; eUes étaient presque toutes effacées. Le parchemin jauni avait été lacéré par places. Enfin, c'était un débris informe que le curieux gentilhomme examina cependant avec le plus grand soin, tandis que Ribalta se décidait cette fois à parler :

— a C'est une veuve de Montalcino, en Toscane,

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lO COSMOPOL.IS

qui me Ta vendu... Elle m'en a demandé un prix énorme, et il le vaut, quoiqu'il soit un peu endommagé. Car ce sont des miniatures de Matteo da Siena, qui les avait faites pour le pape Pie 1 1 Piccolomini. Regardez celle où il y a le Saint Biagio* qui bénit les lions et les panthères. C'est la mieux conservée... Est-elle assez fine?... »

— « Pourquoi essayez-vous de me tromper, Ribalta?» interrompit Montfanon avec un nouveau geste d'impatience. « Vous savez mieux que moi que ces miniatures sont très médiocres et qu'elles ne rappellent ni de près ni de loin le faire si serré de Matteo, et une autre preuve, c'est que le livre d'heures est daté... if ^4. Tenez... » et de son unique main, très adroitement, il montrait les chiffres au marchand, a et comme j'ai quelque mémoire des dates et que je me suis occupé de Sienne, je n'ai pas oublié que Matteo est mort avant i j'oo... Moi, qui ne suis pas allé au collège chez Machiavel, » continua-t-il avec la même brusquerie, a je vous dirai ce que le cardinal vous aurait dit si vous n'aviez pas prétendu l'embricoler de vos finasseries, comme moi tout à l'heure... Regardez cette signature à moitié effacée et que vous n'avez pas su lire... Je vais vous la déchiffrer, moi. Biaise de Mo... et puis un c avec quelques lettres qui manquent, juste trois... Et cela fait Monluc, avec l'orthographe du temps, et le b tracé d'une écriture que vous auriez pu aller véri-

• Saint Biaise.

fier aux archiver de cette même Sienne, puisque vous en venez, un b minuscule mais si large et si haut... Et maintenant, au tour de ce blason, » et il referma le livre pour détailler à l'autre stupéfait les armoiries à peine visibles de cette couverture, « reconnaissez-vous un loup, qui primitivement a dû être d'or, et des tourteaux qui ont dû être de gueules? Ce sont les armes que Montluc a portées depuis cette année iff4, où il fut créé citoyen de Sienne pour l'avoir défendue si bravement contre le terrible marquis de Marignan... Quant à l'étui, » et il le prit à son tour pour l'étudier, a ce sont bien les demilunes des Piccolomini... Mais qu'est-ce que cela prouve? Qu'après le siège, et justement quand il fallut se retirer à Montalcino, Monduc donna son livre d'heures, par façon de souvenir, à quelqu'un de cette famille. Et puis le volume aura été égaré, volé presque tout de suite, et enfin réduit à l'état où il se trouve... C'est encore la preuve, ce livre-ci, qu'un peu de sang français a coulé au service de l'Italie. Mais ceux qui l'ont vendu ont oublié cela comme Magenta et Solferino... Ici, vous n'avez de mémoire que pour la haine... Maintenant que vous savez pourquoi j'en ai envie, moi, de votre livre d'heures, voulez-vous me le céder pour cinq cents francs?»

Le libraire avait écouté ce discours avec vingt passages d'idées contradictoires sur sa figure. Il éprouvait d'habitude pour Montfanon une sorte de respect mélangé d'animosité qui lui rendait visiblement très pénible d'avoir été surpris en flagrant délit

de mensonge. Il faut, pour être jusre, ajouter qu'en

parlant du grand peintre Matteo ec du grand pape l'occasion de ce malheureux volume, il is cru que le marquis, d'ordinaire très éco- |ui restreignait ses achats au strict domaine ire ecclésiastique, eût la moindre envie de l'heures. Il avait magnifié l'objet en vue ;nde à former et de quelque riche amateur à exploiter. D'autre pan, si le nom de le lui disait absolument rien, il n'en était ême de la directe et brutale allusion que .ocuteur avait faite à la guerre de iSj'ç. line toujours enfoncée dans le cœur de os voisins d'au delà des Alpes qui ne nous îs. La fierté du garibaldien ne voulut pas tard sur la générosité de l'ancien zouave. brusquerie égale à celle de Montfanon il 'otume, et il grommelait en le retournant doigts tachés d'encre:

ne le donnerais pas pour six cents francs... r six cents francs je ne le donnerais pas... » 'est une très grosse somme, » reprit Mention, s continua xe bonhomme, a je ne le pas... » Puis, le tendant au marquis et visible fureur : « Mais, à vous, je vous le our quatre cents francs... s ais puisque je vous en offre cinq cents,» :eur interloqué. « Et vous savez que c'est ix très faible pour une pareille curiosité?...

— ce Prenez-le pour quatre, » insista Ribalta, de plus en plus furieux, ce pas un sou de moins, pas un sou de plus. C'est ce qu'il m'a coûté. Et vous aurez vos documents dans deux jours, et le dossier Hafner cette semaine. Mais ce Bourbon qui a saccagé Rome, » continua-t-il, « était-ce un Français, celuilà ?... Et ce Charles d'Anjou qui nous est tombé dessus pour se faire roi des Deux-Siciles ? Et ce Charles VIII, qui est entré par la porte du Peuple? Étaient-ce des Français? Et Oudinot, était-ce un Français ? Pourquoi venaient-ils se mêler de nos affaires ?... Ah! si Ton comptait bien, et ce que vous nous devez?... Est-ce que nous ne vous avons pas donné Mazarin, Masséna et Bonaparte, et tant d'autres qui sont allés mourir dans votre armée en Russie, en Espagne et ailleurs? Et à Dijon? Est-ce que Garibaldi n'est pas venu se battre pour vous, stupidement, quoique vous lui eussiez pris sa patrie?... Nous sommes quittes pour les services, allez, allez... Mais emportez votre livre d'heures et bonsoir, bonsoir... Vous me le paierez plus tard... »

Et il poussa littéralement le marquis hors de la boutique, en gesticulant et jetant les livres par terre de tous les côtés. Montfanon se trouva sur la chaussée de la rue Borgognona avant d'avoir pu tirer de sa poche l'argent qu'il avait préparé :

— « Quel braque! Mon Dieu! quel braque! » se dit-il en riant. Il s'éloigna de la boutique d'un pied resté leste, et gaiement, avec le précieux livre sous son bras. Puis comme il connaissait, pour les avoir

beaucoup fréquentées, ces natures méridionales, dans lesquelles Tescroquerie et la chevalerie se coudoient sans se faire tort : — des Don Quichotte qui mettent leurs moulins en actions, — il se demanda : a Combien peut-il encore gagner après s'être payé les gants de faire le gentilhomme devant moi?...» (1 ne devait jamais savoir à quel point sa question était justifiée, ni que Ribalta avait eu le rare voluriie dans un lot de papiers, de gravures et de bouquins, payés vingt-cinq francs le tout. D'ailleurs deux rencontres qu'i] fit coup sur coup au sortir de cette boutique l'empêchèrent de méditer sur ce problème de psychologie commerciale. Il s'était arrêté une minute au débouché de la rue pour jeter un coup d'œil à cette place d'Espagne qu'il aimait en sa qualité de vieux Romain, comme un des coins demeurés pareils à eux-mêmes depuis ces derniers trente ans. Par cette matinée des premiers jours de mai, la longue place au bord sinueux était en effet charmante de mouvement et de lumière, avec la couleur brune des maisons irrégulières qui la contournaient, déjà tout éveillées, avec le double escalier d< la Trinité-des-Monts semé de paresseux, avec Teau qui jaillissait de la grande vasque en forme de barque placée au centre, — un des innombrables caprices auxquels s'est divertie la fantaisie du Bernin, ce décorateur prestigieux qui eut le génie de la fontaine vivante où la nappe d'eau continue le frisson du bronze et du marbre. Et, à cette heure-ci et sous cette clarté, cette fontaine était aussi vivante en

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UN DILETTANTE ET UN CROYANT If

effet que les lestes maraudeurs qui couraient, tendant au bout de leurs bras dressés des corbeilles remplies de pâles roses, de blonds narcisses, de rouges anémones, de fragiles cyclamens et de sombres pensées. Pieds nus, une flamme noire aux yeux, la supplique aux lèvres, ils se glissaient entre les voitures qui filaient prestement, moins nombreuses qu'en pleine saison, mais cependant bien nombreuses encore, car le printemps était venu très tard cette année, et il s'annonçait^ comme délicieux de fraîcheur. Ces fleuristes assiégeaient les passants pressés, comme ceux qui s'attardaient au réveil des étalages, et le catholique fervent qu'était Montfanon goûtait devant ce tableau pittoresque d'un joli matin sur la plus jolie place de sa ville préférée le plaisir d'achever cette impression d'une minute radieuse par une rêverie d'éternité. Il n'avait qu'à tourner son regard à droite vers le collège de la Propagande, séminaire de martyrs d'où partent toutes les missions du monde. Il était pourtant écrit que le passionné gentilhomme ne jouirait en paix ni du bibelot bibliographique obtenu à si bon compte et qu'il serrait sous son unique bras, ni de cette sensation si romaine : une soudaine échappée sur les choses d'en haut surprise au détour d'une rue, sur un angle de trottoir. Il suffit pour que ses prunelles claires perdissent leur sérénité qu'une voiture passât tout près de lui, admirablement attelée, malgré l'heure matinale, de deux chevaux noirs,^t dans laquelle causaient deux femmes. L'une étaif^sible-

ment une inférieure, quelque dame de compagnie chargée de servir de chaperon à l'autre, une jeune fille d'une beauté presque sublime, avec de grands yeux noirs qui brûlaient dans un teint pâle, d'une pâleur chaude et vivante. Son profil d'une pureté orientale réalisait trop complètement le type de la beauté juive pour laisser un doute sur l'origine hébraïque de cette créature, véritable apparition qui semblait devoir, comme dit le poète, ce traîner tous les cœurs derrière elle. » Mais non. La joviale et bienveillante physionomie du marquis s'était soudain assombrie d'une véritable crispation de méchanceté à suivre du regard cette jeune fille en train de tourner le coin de la rue, le temps d'échanger un salut avec un jeune homme très élégant, qui lui-même connaissait sans doute beaucoup l'ancien zouave pontifical, car il l'aborda familièrement en lui disant d'un ton goguenard et dans un fi-ançais, qui, celui-là, venait tout droit de France :

— ce Hé bien! je vous y prends, monsieur le marquis Claude-François de Montfanon!... Elle a paru, vous avez vu, vous avez été vaincu... La dévoriez-vous des yeux, la divine Fanny Hafner?... Tremblez. Je vais vous dénoncer à Son Eminence le cardinal Guérillot ; et quand vous lui direz du mal de sa charmante catéchiste, je serai là pour témoigner que je vous ai vu hypnotisé sur son passage, comme les Troyens par Hélène. Et je suis bien certain qu'Hélène n'avait pas cette grâce si moderne, cette âme dans la beauté, ce profil idéal, ce regard pro-

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fond, cette bouche songeuse et ce sourire... Ah! qu'elle est belle!... Quand vous faites-vous présenter?... »

— « Si maître Julien Dorsenne, » répondit Montfanon sur le même ton goguenard, « ne met pas plus d'observation dans son prochain roman qu'il n'en déploie à cette minute, je plains son éditeur... Venez ici, » ajouta-t-il brusquement, et il entraîna le jeune homme jusqu'à l'angle de la rueBorgognona. « Voyez-vous la Victoria s'arrêter devant le 1 5, là?... Et la divine Fanny, comme vous l'appelez, en descendre, là?... Et elle entre dans la boutique de ce vieux coquin de Ribalta... Elle n'y restera pas longtemps, allez... Et elle en sort, là, tenez, et elle repart avec sa voiture... C'est dommage qu'elle ne repasse point par ici. Nous aurions eu la joie d'observer sa mine désappointée. Et voilà ce qu'elle allait chercher, y> ajouta-t-il avec un rire gai, en montrant son emplette, a et qu'elle n'aura pas quand elle devrait en offrir tous les millions que son honnête homme de père a volés aux gogos de Vienne... Hé! Hé! » conclut-il en riant plus fort, « M. de Montfanon s'est levé le premier, et il n'a pas perdu sa matinée. Et vous, monsieur l'observateur, devinez un peu ce que j'ai soustrait au musée de cette cabotine, qui ne fera pas joujou du moins avec cet objet-ci... » ajouta-t-il en présentant le volume à son interlocuteur qu'il regardait avec la plus comique moue de triomphe.

— « Je n'ai pas besoin de le regarder, votre volume, » répondit Dorsenne. « Mais oui, mais oui, » .

COSMOrOLI

insista-t-il sur un hochement de Montfânon, a en ma ce de romancier et d'observateur, puisque vous

jetez à la tête, je sais déjà ce que c'est... Que ns-nous? C'est un livre d'heures qui porte la cure du maréchal de Montiuc et que le cardinal illot a découvert. Est-ce exact? 11 en a parlé à Hafner, et il a cru désarmer votre animosicé e elle en vous racontant qu'elle en était enthou-

et qu'elle voulait l'acheter. Est-ce exact encore ? us, vilain homme, vous n'avez eu qu'une idée, er ce bibelot à cette pauvre petite. Est-ce exact e ? Et je ne suis même pas sûr que vous y teniez lent, tandis qu'elle!... Avant-hier, nous avons

la soirée ensemble chez la comtesse Sténo, elle lit que me dire sa joie d'avoir ce volume sur 1 a prié ce grand soldat, ce grand croyant. Enfin, n'a joué toute la guitare des convictions -hées. Je croyais vous entendre, ma parole d'hon-

Et elle a dû y aller pour l'acheter dès hier, la boutique était fermée, je l'ai remarqué en nt, et vous y êtes allé certainement, vous aussi. ; toujours exact?... Et maintenant que je vous ité votre histoire de point en point, m'expliz-vous comment, vous qui êtes un juste, vous uîvez d'une antipathie aussi acharnée etpresque le, passez-moi le mot, une innocence jeune fille 'a jamais fait de spéculations de bourse, elle, st charitable comme tout un couvent, elle, et m train de devenir presque aussi dévote que ' N'était son père qui ne veut pas entendre parler

ff

de conversion avaiit le mariage, elle serait déjà catholique, et, tout protestants qu'ils sont pour le quart d'heure, elle ne va jamais qu'à l'église... Mais quand elle sera catholique tout à fait, et sous la protection d'une sainte Claudine et d'une sainte Françoise, comme vous sous celle de saint Claude et de saint François, il vous faudra bien rendre les armes, vieux ligueur; et reconnaître la sincérité des sentiments religieux de cette enfant qui ne vous a pourtant rien fait... :»

— « Comment! Elle ne m'a rien fait?... » interrompit Montfanon. a Mais c'est tout naturel qu'un sceptique ne le comprenne pas ce qu'elle m'a fait, ce qu'elle me fait tous les jours, pas à ma personne, mais à mes idées. Quand on a comme vous appris l'acrobatie intellectuelle dans le cirque des Sainte- Beuve et des Renan, on doit trouver cela exquis que le catholicisme, cette très grande chose, serve de sport élégant à cette fille d'un pirate de bourse qui vise un mariage aristocratique. Cela peut divertir aussi votre ironie que mon saint ami, le cardinal Guérillot, soit la dupe de cette intrigante... Mais moi, monsieur, qui ai communié à côté d'un Sonis par des matins de bataille, je n'admets pas que l'on se serve de ce qui fut la foi de ce héros et de ce qui est la mienne pour se pousser dans le monde. Je n'admets pas qu'on fasse jouer un rôle de dupe et de complice à un vieillard que je vénère et que j'éclairerai, je vous en donne ma parole... Et quant à cette relique, i> insista-t-il en montrant de nouveau le

volume, c< vous pouvez trouver puéril que je n'aie pas voulu qu'on la mêlât à cette honteuse comédie. Mais moi, non. Et on ne l'y mê-le-ra pas. On ne montrera pas avec des phrases, des yeux noyés et des mines confites, ce bréviaire sur lequel a prié ce grand soldat, oui, monsieur, ce grand croyant qui vous eût branchés haut et court, vous et elle, et Ribalta avec, et il n'eût pas eu si tort... Elle ne m'a rien fait! » répéta-t-il en s'échaufFant davantage, et son rouge visage s'empourprait de colère, « mais c'est la quintessence de ce que je déteste le plus, des gens comme elle et comme son père ! C'est l'incarnation du monde moderne dans ce qu'il a de plus haïssable que ces aventuriers cosmopolites, qui jouent aux grands seigneurs avec des millions flibustes dans quelque coup de bourse. Ça n'a pas de patrie, d'abord. Qu'est-ce qu'il est, ce baron Justus Hafner, Allemand, Autrichien, Italien? Est-ce que vous le savez, vous?... Ça n'a pas de religion. Le nom, le masque du père, celui de la fille, tout les proclame Juifs, et ils sont protestants, — pour le quart d'heure, comme vous avez dit trop justement, en attendant qu'ils se fassent schisma tiques, musulmans ou n'importe quoi. Pour le quart d'heure, quand il s'agit de Dieu!... Ça n'a pas de famille. Où a-t-il été élevé, ce monsieur ? Que faisaient son père, sa mère, ses frères, ses sœurs? Où a-t-il grandi? Où sont ses traditions? Où est son passé, tout ce qui constitue, tout ce qui établitl'homme moral?... Cherchez un peu. Tout est ténèbres dans ce personnage, excepté ceci qui est

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très clair : s'il y avait eu des juges à Vienne, lors du procès du Crédit o4ustro-'*DaImate, en 1 880, il serait au bagne, au lieu d'être à Rome... Les faits sont là. Il y a eu d'innombrables ruines. J'en sais quelque chose. Mon pauvre cousin de Saint-Rémy, qui était auprès de Monseigneur le comte de Chambord, y a perdu le pain de sa vieillesse et la dot de sa fille. Il y a eu des suicides, et d'atroces : notamment celui d'un certain Schrœder, qui est devenu fou lors de ce krach et qui s'est tué, après avoir tué sa femme et ses deux enfants. Et M. le baron est sorti de là indemne. Il n'y a pas dix ans de cette affaire, et c'est oublié. Et quand il est venu s'établir à Rome, il a trouvé les portes ouvertes, les mains tendues^ comme il les aurait trouvées à Madrid, à Londres et à Paris d'ailleurs, car toute l'Europe se vaut depuis 89. Et on va chez lui, et on le reçoit! Et vous voulez que je croie à la dévotion de la fille de cet homme?... Non, mille fois non, et vous-même, Dorsenne, avec votre manie du paradoxe et du sophisme, vous avez l'âme droite au fond, et ces gens vous font horreur, comme à moi... »

— a Mais pas le moins du monde, » répliqua l'écrivain qui avait regardé le marquis débiter sa tirade avec un visible intérêt, mais aussi avec des sourires peu convaincus, et il répéta : « Mais pas le moins du monde... Vous m'avez traité d'acrobate, je ne m'en fâche pas, parce que c'est vous, et que je sais que vous m'aimez bien. Laissez-moi au moins en avoir la souplesse. D'abord avant de porter un jugement sur une affaire financière, j'attendrai de

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m'y connaître. Hafner a été acquitté. Ça me suffit, et d'un. Il serait même le pire des forbans que cela n'empêcherait pas sa fille d'être un ange, et de deux. Enfin, quant à ce cosmopolitisme que vous lui reprochez, voyez comme nous n'avons pas le crâne fait de même, c'est justement ce qui m'intéresse en lui. Et de trois... Mais c'est-à-dire que je ne croirais pas avoir perdu mes six mois de Rotne quand je n'y aurais connu que lui. Ne me regardez pas comme si j'étais un des patrons du cirque, Toncle Beuve ou ce pauvre M. Renan lui-même, » continua-t-il en touchant le marquis à l'épaule, « je vous jure que je suis très sérieux. Il n'y a rien qui m'intéresse davantage que ces déplacements de milieux, que ces êtres qui ont traversé des deux, des trois, des quatre formes d'existence. C'est mon musée à moi que ces individus-là, et vous voudriez que je vous sacrifie une de mes plus belles pièces? Et puis, d'ailleurs... » et la malice de la taquinerie qu'il préparait fit briller les yeux du jeune homme. «^Reprochez tout ce que vous voudrez au baron Hafiier, » continuait-il, a traitez-le de voleur et de snob, d'intrigant et de fourbe, comme il vous plaira. Mais quant a être un déraciné et qui ne vit pas où ont vécu ses pères, je vous répondrai comme le Bonhomet de mon confrère Villiers de l'Isle-Adam, lorsqu'il arrive au ciel et que Dieu lui dit : ce Toujours fumiste, monsieur Bonhomet? » — ce Et vousmême. Seigneur?...» Car enfin vous êtes né en Bourgogne, vous, monsieur de Montfanon, d'une

vieille famille de Bourgogne, apparenté à toute la noblesse de Bourgogne, ayant un château en Bourgogne et des vignes en Bourgogne, — ce dont je vous félicite... — Et vous voici établi à Rome depuis tantôt vingt-quatre ans, autant dire dans ce Cosmopolis que vous maudissez... »

— a D'abord, » répliqua le vieux soldat du pape, en montrant son bras mutilé, oc je pourrais vous dire que je ne compte plus. Je ne vis pas, moi, j'achève de mourir... Et puis, :» son visage s'exalta de nouveau et le fond vraiment rare de cette intelligence étroite, aveugle souvent mais très haute, apparut tout d un coup, o: et puis, ma Rome à moi, monsieur, n'a rien de commun avec celle de M. Hafner ni avec la vôtre puisque vous venez, paraît-il, y poursuivre des études comparées de tératologie morale. Rome pour moi ce n'est pas Cosmopolis comme vous dites, c'est ^erropolis, c'est la ville-mère. Vous oubliez que je suis catholique comme je respire, et je suis chez moi ici, dans ma patrie d'âme. J'y suis encore parce que je suis monarchiste, parce que je crois à la vieille France comme vous croyez au monde moderne, et je la sers, ma vieille France, à ma façon qui n'est pas bien efficace, mais c'en est une tout de même. Cette place d'administrateur de Saint-Louis, que j'ai acceptée de Corcelle, c'est ma faction à moi, et je la monte comme autrefois en guerre, le mieux que je peux... Ah ! cette vieille France, comme on sent sa grandeur ici et quelle part elle avait su se tailler dans la chrétienté!... C'est cette corde-là que

s. je voudrais entendre vibrer dans un écrivain élo- — ^nt comme vous ec non pas ce paradoxe toujours toujours ce sopliisme. Mais qu'esc-ce que cela s fait, à vous autres qui datez d'hier et qui vous vantez, » insista-t-il presque douloureusement, u'ii tienne des siècles de votre histoire dans les indres coins de cette ville? Est-ce que le cœur s batdevoirsurla façade de cette égUse de Saintlis la salamandre de François 1" et les lys ? Est-ce vous savez seulement pourquoi cette rue Borgoina s'appelle ainsi ec qu'il y a là à deux pas Saintude des Bourguignons, notre église ? Avez-vous ce, vous qui êtes des Vosges, celle de votre pro- :e, Saint-Nicolas des Lorrains ? Et Saint- Yves des tons, le connaissez-vous?... Mais, » cette fois son ;nt redevînt gai, a vous vous êtes payé ma tête, une vous dites dans votre abominable argot de levardier, en me faisant charger à fond ce scét de Hafner. Je vous l'ai tendue sans la marnder, puisque je viens de vous parler, comme je î, avec tout mon cœur, quand il ne s'agit pour s que d'un badinage... Vous allez en être puni, je ne vous lâche plus... Je vous y emmène, dans e France d'autrefois. Vous déjeunerez avec moi, lidi, et d'ici là nous aurons fait le tour de ces ses que je viens de nommer. Pendant cette heure s vivrons à cent cinquante ans en arrière, dans nondc où il n'y avait ni cosmopolites, ni dilet- :es, ni gentilshommes de coulisse non plus. — tait le vieux monde, maïs il était robuste, et la

UN DILETTANTE ET UN CROYANT 2f

preuve c'est qu'il a vieilli, c'est-à-dire duré, au lieu que votre société issue de la Révolution, regardez où elle en est après cent ans, en France, en Italie, en Angleterre, bientôt, grâce à ce détestable Gladstone dont l'orgueil fait un nouveau Nabuchodonosor... Elle est comme la Russie, cette société, d'après le seul beau mot de l'obscène Diderot, pourrie avant d'être mûre!... Allons, venez- vous? »

— a Ce ne serait pas de refus, » répondit l'écrivain, « car vous vous trompez en croyant que je ne Taiine pas, votre vieille France, ce qui ne m'empêche pas de goûter beaucoup la nouvelle. On aime bien le bordeaux et le Champagne à la fois. Mais je ne suis pas libre. Je dois visiter ce matin l'exposition du palais Castagna... »

— ce Vous ne ferez pas cela, » s'écria le fougueux Montfanon dont le rude visage exprima derechef une de ces contrariétés qu'il soulageait par des tirades passionnées quand il était avec quelqu'un qu'il aimait comme il aimait Dorsenne. « Vous ne seriez pas allé voir assassiner le roi en 93, que diable? Et c'est presque aussi tragique, cette mise à l'encan delà vieille demeure du pape Urbain VII, le successeur de Sixte-Quint!... C'est le commencement de l'agonie de cette autre très grande chose qui fut la noblesse romaine... Je sais. Je sais. Ils ont tout mérité puisqu'ils ne se sont pas fait tuer jusqu'au dernier sur les marches du Vatican quand les Italiens ont pris la ville. Nous l'eussions fait, nous qui n'avions pas de papes parmi nos grands-oncles,

si nous n'eussions été occupés à nous battre ailleurs... Ce n'en est pas moins une pitié que de voir le marteau des commissaires-priseurs levé sur un palais où il tient des siècles d'histoire. Jour de ma vie! Si j'étais né prince d'Ardea, si j'avais hérité le sang, la maison, les titres des Castagna et qu'il me fallût penser que je ne laisserai rien après moi de ce qu'avaient amassé mes pères, je vous le jure, Dorsenne, j'en mourrais de douleur. Et si vous songez que ce malheureux garçon est un enfant gâté de vingt-huit ans entouré de flatteurs, sans parents, sans amis, sans conseillers, qu'il est allé jouer son patrimoine à la Bourse contre des bandits de la loyauté du sieur Hafner,que tous les trésors amassés par cette suite de papes, de cardinaux, d'hommes de guerre, de diplomates, auront servi à enrichir des boursicotiers véreux et d'ignobles brasseurs d'affaires, hé bien, vous trouverez cette aventure trop lamentable pour vous y mêler, même comme spectateur... Allons, je vous emmène à Saint-Claude... » — a Et moi je vous répète que je suis attendu, » répondit Dorsenne en dégageant son bras que son despotique ami avait déjà saisi de la main, <3c c'est même très plaisant que je vous aie rencontré sur la route, ayant le rendez-vous que j'ai. Moi qui raffole des contrastes, je n'aurai pas non plus perdu ma matinée. Avez-vous la patience d'écouter Ténumération des personnes que je m'en vais rejoindre de ce pas? Ce ne sera pas très long, mais ne m'interrompez pas. Vous vous indignerez ensuite, si vous

survivez au coup que je vous porte... Ah! vous ne voulez pas que j'appelle votre Rome une Cosmopolis, et que direz-vous de la compagnie avec laquelle je visiterai, dans vingt minutes, le vieux palais d'Urbain VII?... Nous aurons votre belle ennemie Fanny Hafner d'abord et son baron de père pour représenter un peu d'Allemagne, un peu d'Autriche, un peu d'Italie et un peu de Hollande. Mais oui. Car il paraît que la. mère du baron était de Rotterdam. N'interrompez pas. Nous aurons la comtesse Sténo pour représenter Venise, et sa charmante fille Alba pour représenter un petit coin de Russie, car la chronique prétend que la comtesse l'a eue, non pas de feu Sténo, mais de Werekiew, André, vous savez, celui qui s'est tué à Paris, il y a cinq ou six ans, en se jetant dans la Seine, peu aristocratiquement, du haut du pont de la Concorde? Nous aurons un peintre, le célèbre Lincoln Maidand, pour représenter l'Amérique. C'est l'amant actuel de la Sténo qu'il a soufflée à Gorka, pendant le voyage de ce dernier en Pologne. Nous aurons la femme de ce peintre, Lydia Maitland, et le frère de cette femme, Florent Chapron,pour représenter un peu de France, un peu d'Amérique et un peu d'Afrique. Car leur grand-père était ce fameux colonel Chapron dont il est parlé dans le éMémorial, et qui s'en est allé après iSij* faire le planteur dans TAlabama. Ce vieux grognard sans préjugés a eu d'une mulâtresse un fils qu'il a reconnu et auquel il a laissé je ne sais combien de dollars. Inde Lydia et Florent.

28 COSMOPOtlS

N'interrompez pas, c'est presque fini. Nous aurons pour représenter l'Angleterre, catholique encore et mariée à la Pologne, M°^® Gorka, la femme de Boleslas, et enfin Paris sous la forme de votre serviteur. C'est moi maintenant qui vais essayer de vous entraîner, car si vous vouliez vous joindre à notre troupe, vous, le féodal, ce serait complet... Venezvous?... »

— (c C'est pour le coup que vous vous la payeriez, ma pauvre tête grise, n'est-ce pas? » répliqua Montfanon. « Et il a du talent, le malheureux, » s'écriat-il en parlant de Dorsenne comme si ce dernier n'eût pas été là, ce et il a écrit dix pages sur Rhodes qui valent du Chateaubriand, et il a reçu de Dieu les plus beaux dons : la poésie, l'esprit, le sens de l'histoire, et voilà dans quelle société il se délecte!... Mais, là, voyons, une fois pour toutes, expliquez-moi le plaisir qu'un homme de votre valeur peut trouver à fréquenter cette bohème internationale plus ou moins dorée, chez laquelle il n'y a pas un être qui soit à sa place, dans sa tradition et dans son milieu. Je ne vous parle plus de ce forban de Hafner et de sa cabotine de fille, puisque vous avez pour elle, tout romancier d'analyse que vous êtes, les yeux de monseigneur Guérillot. Mais cette comtesse Sténo, à quarante ans qu'elle doit avoir, avec cette grande fille à côté d'elle, est-ce qu'elle ne devrait pas se tenir tranquille et vivre dans son palais de Venise, honnêtement, bravement, au lieu de tenir ici cette espèce de salon-passage où défilent tous les rasta-

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quonères dïmope, et de prendre amant sur amant, un Polonais apiès un Russe, un Américain après ce Polonais? Et ce Mairland^ pourquoi n'a-t-il pas obéi au seul bon sentiment qu'ait son pays, à cette aversion pour le sang noir qui fait que vous ne trouveriei pas deux de ses compatriotes pour faire ce qu'il a Élit, pour épouser cette octavonne, avec dix fois plus de millions et une demi-douzaine de maréchaux de Bonaparte à la clef? Et cette jeune fèmme^ si elle se sait trompée, elle aussi, c'est affreux, et c'est plus affreux si elle ne le sait pas. Et cette M"*^ Gorka, œtte honnête créature, car je crois qu'elle Test, et vraiment pieuse, qui ne s'est pas aperçue pendant deux ans que son mari était l'amant de la comtesse, et qui ne s'aperçoit sans doute pas davantage que c'est le tour du Maitland! Et cette pauvre Alba Sténo, cette enfant de vingt ans que l'on promène à travers ces malpropres intrigues !... Et ce Florent Chapron, pourquoi ne met-il pas le holà aux adultères du mari de sa sœur? Je le connais, lui. Il est venu me voir à l'occasion d'un monument qu'il a fait élever à Saint-Louis en souvenir d'un sien cousin. Il respecte les morts, et cela m'avait plu. C'est encore une dupe dans cette sinistre comédie à laquelle vous assistez, vous qui savez tout, sans que le cœur vous lève... »

— ^ <£ Mais, pardon, pardon, » interrompit Dorsenne, a il ne s'agit pas de cela, homme inhabitable... Vous allez, vous allez, vous allez, et vous oubliez votre question... Quel plaisir je trouve à cette mo-

saïque humaine que je vous ai détaillée, je vais vous le dire, et nous ne parlerons pas morale si vous voulez bien, quand il s'agit uniquement d'intellect. Je ne me pique pas de juger la vie, moi, monsieur le ligueur, j'aime à la regarder et à la comprendre, et parmi tous les spectacles qu'elle peut donner, je n'en connais pas beaucoup de plus suggestifs, de plus particuliers et de plus modernes que celui-ci : vous vous trouvez dans un salon, à une table de dîner, à une partie comme celle où je vais ce matin. Vous êtes avec une dizaine de personnes qui toutes parlent la même langue, sont habillées par les mêmes fournisseurs, ont lu le même journal le matin, croient avoir les mêmes idées et les mêmes sentiments... Seulement ces personnes sont comme celles que je viens de vous énumérer, des créatures arrivées de points très divers du monde et de l'histoire. Vous les étudiez avec tout ce que vous savez de leur origine et de leurs hérédités, et, petit à petit, sous le vernis du cosmopolite vous démêlez la race, l'irrésistible, l'indestructible race!... Sous la maîtresse de maison très élégante, très cultivée et très accueillante qu'est une M™^ Sténo, vous découvrez l'héridère des doges, la patricienne du quinzième siècle, avec une physiologie de reine des mers, une énergie dans le désir et une candeur dans Timmoralité incomparables, tandis que chez un Florent Chapron ou chez une Lydia vous, découvrez l'esclave primidf, le noir liypnotisé par le blanc, l'être inaffranchissable qu'ont fabriqué des siècles de servitude, — tandis que chez

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une M"^* Gorka vous reconnaissez sous ramabilité souriante le fanatisme de vérité qui a fait les Puritains Anglais, — tandis que derrière les raffinements d artistes d'un Lincoln Maitland vous retrouvez le squatter invinciblement robuste et brutal, — comme dans Boleslas Gorka toute l'irritabilité nerveuse du Slave qui a ruiné la Pologne... Ces linéaments de la race sont à peine visibles dans le civilisé qui parle couramment trois ou quatre langues, qui a vécu à Paris, à Nice, à Florence, ici, de cette même vie élégante, si banale en apparence, et si monotone. Mais que la passion donne son coup de pouce, que 1 l'homme soit touché bien à fond, et c'est alors des , conflits de caractères, et presque d'espèces, d'autant plus étonnants .lorsque les gens mis ainsi en face les uns des autres sont venus de plus loin. Ce sont alors { des drames qui font tenir dans un angle de salon de véritables batailles de races... Et voilà pourquoi, » conclut-il en riant, ce j'ai passé six mois à Rome sans presque voir de Romains, tout occupé à observer ce petit clan qui vous révolte si fort. C'est le vingtième peut-être que j'étudie ainsi, et j'en étudierai sans cloute vingt autres, car étant tous produits par le hasard des rencontres, aucun d'eux ne ressemble à un autre... Etes-vous plus indulgent pour moi, maintenant que vous vous êtes, vous aussi, payé ma tête, en me faisant disserter sur ce coin de place, comme un héros de roman russe?... Allons, adieu... »

Montfanon avait eu pour écouter ce petit discours une inine impayable. Dans la solitude pieuse oii il

achevait de mourir, comme il disait, nul plaisir n'était plus vif pour lui que les discussions d'idées. Mais il y apportait la flamme d'un homme qui sent avec une ardeur extrême, et quand il se heurtait au dilettantisme à moitié ironique de Dorsenne, il en restait déconcerté parfois jusqu'à la souffrance, d'autant plus que l'écrivain et lui avaient quelques théories communes, notamment un souci extrême de l'hérédité et de la race. Mais ils en éprouvaient une émotion si différente que cette communauté de doctrine irritait le vieux gentilhomme autant qu'elle l'attirait. Une espèce de grimace mécontentée crispa son visage trop expressif. Il fit claquer sa langue avec une mauvaise humeur non dissimulée, et il dit :

— a Une question encore?... Et le résultat de tout cela, le but?... Enfin à quoi toute cette observation vous mène-t-elle?... »

— c< A quoi voulez-vous qu'elle me mène? A comprendre, comme je vous ai dit, » répondit Dorsenne.

— ce Et ensuite? »

— ce II n'y a pas d'ensuite à la pensée, » répondit le jeune homme, ce c'est une débauche comme une autre, et c'est la mienne... »

— ce Mais parmi ces gens que vous regardez vivre ainsi, » continua Montfanon après un sUence, « il y en a pourtant que vous aimez et que vous haïssez, que vous méprisez et que vous estimez? Vous n'avez pas l'idée qu'avec votre grande intelligence vous avez quelques devoirs envers eux, que vous pouvez les aider à valoir davantage?... »

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— « Ça, » dit Dorsenne, a c'est un autre sujet de discussion, que nous reprendrons un autre jour, car j'ai peur maintenant d'être en retard... Adieu. »

— « Adieu, » dit le marquis avec un visible regret de se séparer de son interlocuteur. Puis brusquement : ce Je ne sais pas pourquoi je vous aime tant, car au fond vous incarnez, vous aussi, un des vices d'esprit qui me fait le plus d'horreur, ce dilettantisme, mis à la mode par les disciples de M. Renan et qui est le fond du fond de la décadence. Mais vous en guérirez, j'en ai bon espoir. Vous êtes si jeune !... » Puis, redevenu jovial et moqueur : ce Amusez-vous bien dans votre descente de la Courtille, et puis, j'oubliais que j'ai une commission à vous donner pour un des comparses de votre troupe. Voulez-vous dire à Gorka que j'ai déniché le livre qu'il m'avait demandé avant son départ, sur la noblesse de son pays?... »

— ce Gorka, » répondit Julien, ce mais il est à Varsovie depuis trois mois, pour des affaires de famille. Je vous ai même conté comment ça lui a coûté sa maîtresse, ce voyage-là. »

— ce Comment, » dit Montfanon, ce à Varsovie? Je l'ai vu ce matin comme je vous vois, qui passait en fiacre devant la fontaine du Triton. Si je n'avais pas été si pressé d'arriver chez ce jacobin de Ribalta, à temps pour sauver le Montluc, je l'aurais arrêté, mais nous filions trop vite tous les deux. »

— ce Vous êtes sûr que Gorka est à Rome, Boleslas Gorka?... » insista Dorsenne.

— « Qu'y a-t-il d'étonnant à cela? » dit Mont- , fanon, qui continuait à goguenarder. « C'est assez qaturel cependant qu'il ne veuille pas rester longtemps absent d'une ville où il a sa femme et sa maîtresse, d'hier, d'aujourd'hui ou de demain. Je suppose qu'ils n'ont pas non plus de préjugés, votre Slave et votre Anglo-Saxon, et qu'Us se partagent leurs sensations Vénitiennes avec un dilettantisme tout à fait moderne... Ce serait assez cosmopolite, cela... Allons, encore adieu... Transmettez-lui mon message si vous le voyez, et puis, » et son visage exprima de nouveau l'enfantine, joie du bon tour joué à quelqu'un qu'il n'aimait pas, « et puis, ne manquez pas de dire à M"" Hafner que la fille de son papa n'aura jamais, jamais ce volume. Ce n'est pas pour des cabotines et des intrigantes, cela. Biaise de Montluc, monsieur, M. de Montluc, l'homme de Sienne et de Rabastens !... » Et riant comme un écolier en escapade, il serra le livre sous son bras plus énergiquement encore en répétant ; a Elle ne l'aura pas... Entendez-vous? Et dites-le-lui bien. Elle-ne-l'aura-pas!... »

LE COMMENCEMENT d'uN DRAME ^^

LE COMMENCEMENT d'uN DRAME

oiLA pourtant un homme intelligent qui ne doute jamais de ses idées, » se dit Dorsenne quand le marquis l'eut quitté.

« C'est comme les socialistes de bonne foi, cela m'étonne toujours. M'en a-t-il servi, des tirades, mais quelle jeunesse d'âme dans cette vieille machine usée!... » Et il accompagna des yeux pendant une minute encore, avec un regard où il entrait au moins autant d'envie que de pitié, le mutilé de Patay en train de s'éloigner par la rue de la Propagande. Cette mutilation faisait encore ressortir la hauteur et la maigreur de la taille de Montfanon, qui marchait, en se redressant, de ce pas rapide propre aux maniaques. Ils suivent leurs idées au lieu de prendre garde aux objets. Cependant le soin que celui-ci avait eu d'éviter la ligne du soleil pour celle

^6 COSMCPOLIS

de l'ombre attestait l'instinct du vieux Romain qui sait le danger des premiers rayons du printemps sous ce ciel bleu, si aisément meurtrier. A une minute, A^ontfanon s'arrêta pour faire à un des nombreux mendiants qui foisonnent aux alentours de la place d'Espagne une aumône d'autant plus méritoire qu'avec son unique bras et chargé du livre d'heures, il lui fallait un véritable effort pour chercher dans sa poche. Dorsenne était assez lié avec cet original personnage pour savoir que jamais le gentilhomme n'avait pu dire a non » à qui lui demandait une charité petite ou grande. Grâce à ce système, cet ennemi de la belle Fanny Hafner se trouvait sans cesse gêné avec quarante mille francs de rente et l'existence la plus simple. Aussi l'achat coûteux de la relique de Montluc prouvait-il que cette antipathie conçu^e contre la charmante fille du baron Justus était devenue une espèce de passion. En toute autre circonstance, le romancier, qui se délectait à de telles remarques, n'eût pas manqué de méditer ironiquement sur cette nuance d'âme, assez facile d'ailleurs à expliquer. Il y entrait beaucoup plus d'instinct irraisonné que Montfanon ne le soupçonnait lui-même. Le vieux ligueur n'aurait pas été logique, s'il n'eût eu en matière de races une impartialité d'inquisiteur, et le simple soupçon de l'origine juive l'eût déjà très mal disposé pour Fanny. Mais c'était un juste, comme le lui avait dit Dorsenne, et si la jeune fille avait été une Juive avouée, pratiquant sa religion avec ferveur, il l'eût estimée en l'évitant et jamais il

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n'en eût parlé avec cette amertume. Le vrai motif de son antipathie, c'est qu'il aimait le cardinal Guérillot, comme il faisait toutes choses, avec passion et avec jalousie, et il ne pouvait pardonner à M^^* Hafner d'être entrée dans l'intimité de ce saint prélat malgré lui, Montfanon, qui avait vainement prémuni l'ancien évêque de Clermont contre celle qu'il considérait comme la plus dangereuse des intrigantes. Elle avait beau, depuis des mois, multiplier les preuves de sa vérité de cœur, et le cardinal les rapporter au terrible marquis, l'entêté personnage s'obstinait à ne pas y croire, et chaque nouvelle bonne action de son ennemie augmentait sa haine en exaspérant le malaise que lui donnait, malgré tout, un vague sentiment de son iniquité. Mais Dorsenne n'eut pas plutôt commencé de marcher lui-même dans la direction du palais Castagna qu'il oublia vite et M^^^ Hafner et les préjugés de Montfanon, pour ne plus penser qu'à une seule des phrases qu'avait prononcées ce dernier, à celle qui se rapportait au retour de Boleslas Gorka. Il fallait que cette nou- \ velle fut bien inattendue et qu'elle éveillât chez I l'écrivain des préoccupations bien graves, car il ne : jeta même pas un regard sur l'étalage du libraire j français à l'angle du Corso, pour voir si l'étiquette désirée du a Quatorzième MUle » flamboyait enfin sur la couverture jaune de son dernier volume, de cette Êglogue iSMondaine parue en automne avec un ^ succès que son absence de Paris depuis six mois, loin de toute coterie, avait pourtant rogné et diminué. Il

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ne pensa pas davantage à constater si le régime qu'il pratiquait, à Timitation de lord Byron, contre l'embonpoint, lui conservait l'élégante silhouette dont sa fatuité de joli homme était sifière, et cependant les glaces des devantures sont nombreuses sur la route qu'il suivit pour aller de la place d'Espagne au palais Castagna, lequel dresse sa masse sombre au bord du Tibre, à l'extrémité de la via Giulia et comme un pendant à l'admirable palais Sacchetti, ce chef-d'œuvre de Sangallo. Dorsenne ne s'amusa pas davantage à son plaisir accoutumé, à cette tapisserie bariolée de souvenirs que la promenade à travers les rues de Rome déploie dans la mémoire de tout homme qui a de la lecture. Et cependant U longea, durant les vingt minutes qu'il mit à gagner son rendez-vous, une suite d'édifices où il tenait des siècles d'histoire. Ce fut d'abord le vaste palais Borghèse, le piano des Borghèse, comme Ta fait surnommer la forme de clavecin adoptée par l'architecte, monument de splendeur qui devait, moins de deux ans plus tard, servir de théâtre à une exposition plus mélancolique ehcore que celle du palais Castagna et à une ruine qui, elle, n'était pas méritée comme celle du viveur cosmopolite qu'avait été Ardea. Toute la Rome papale ne s'évoquait-elle pas devant cette masse imposante baptisée au nom du pontife qui a terminé Saint-Pierre et inscrit sur le fronton à côté du prince des Apôtres son orgueilleux Taulus V "Burghesius T{omanus ? Dorsenne n'eut même pas un coup d'œil distrait pour la somptueuse bâ-

tisse, pas plus qu'il ne remarqua dix minutes plus tard la façade de Saint-Louis, objet du culte de Montfanon. Si l'écrivain ne professait pas pour cette relique de la vieille France la piété du marquis, il ne manquait jamais d'y entrer pour faire ses dévotions littéraires à la tombe de Madame de Beaumont, à ce Quià non sunt d'une épitaphe que Chateaubriand a inscrite sur la pierre de cette douce morte avec plus de vanité, hélas ! que de tendresse. Pour la première fois Dorsenne n'y songea point, il oublia aussi de se réjouir les regards à la fontaine rococo de la place Navone, de cette place où Domitien avait son cirque et qui rappelle les fastes cruels de la Rome impériale, — comme, à deux pas, la statue tronquée qui fait l'angle du palais Braschi, ce Ménélas devenu par l'ironie du sort le Pasquin des Pasquinades, rappelle la conquête morale de Rome par les artistes Hellènes, — comme, à deux autres pas, la grande artère du corso Victor- Emmanuel démontre l'effort de renaissance de la Rome actuelle, — , comme, à deux pas encore, la masse du palais Farnèse rappelle tout ensemble les grandeurs de l'art moderne et la tragédie des monarchies contemporaines. La pensée de Michel- Ange ne semble- t-elle pas encore empreinte dans le sombre travertin de cet immense sarcophage, qui fut le refuge du dernier roi de Naples? Mais il faut avoir Tâme entièrement libre pour se livrer à ce charme du dilettantisme historique qui émane des villes construites de passé, et quoique Julien se piquât, non sans motif, d'être un

intellectuel supérieur à rémotion, quoiqu'il admirât par-dessus tout le mot de celui qui prétendait n'avoir jamais éprouvé de chagrin dont une heure de lecture ne l'eût consolé, il n'avait pas son indépendance habituelle d'esprit durant cette course à pied qui le conduisait vers sa a mosaïque humaine », comme il avait dit pittoresquement, et il tournait et retournait sans cesse les questions suivantes :

— a Boleslas Gorka revenu? Et il y a deux jours j'ai vu sa femme qui ne l'attendait pas avant le mois prochain. Montfanon n'est cependant pas un halluciné... Boleslas Gorka revenu? £t au moment où ^me Sténo est réellement folle de Maidand, car elle en est folle. Avant-hier, chez elle, à dîner, elle le regardait, c'en était scandaleux. Gorka l'avait déjà pressenti cet hiver. Quand l'Américain a dû faire le portrait d'Alba une première fois, le Polonais a tout empêché. Il est bon, lui, Montfanon, lorsqu'il parle de partage entre ces deux hommes. Quand Boleslas est parti pour Varsovie, à peine si Maitland et la comtesse se connaissaient, et maintenant!... S'il est revenu ainsi, c'est qu'il aura su son remplacement. Quelqu'un l'aura averti, un ennemi de la comtesse, un confrère de Maidand. Case fait entre bons petits camarades, ces infamies-là... Que Gorka, qui tire le pistolet comme Casai, tue Maitland en duel, cela fera quelques faux Velasqucz de moins et je m'en soucie comme de mon premier article. Qu'il se venge sur sa maîtresse de cette trahison, voilà qui me serait égal encore, car cette Catherine Sténo est une trop

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grande coquine... Mais ma petite amie, ma pauvre charmante Alba, que va-t-elle devenir s'il y a un scandale, du sang peut-être autour des folies de sa terrible mère, elle qui, par moment, soupçonne tout déjà et à qui cela fait tant de peine?... Gorka revenu?... Et il ne me Ta pas écrit, à moi qui ai reçu plusieurs lettres de lui depuis qu'il est parti, à moi, qu'il était venu prendre l'automne dernier pour confident de ses jalousies, sous prétexte que je connais les femmes, et avec la jolie petite vanité du roman à m'inspirer... Ce silence et ce retour, cela ne sent plus le. roman, mais le drame, et avec un Slave aussi Slave que ce Slave-ci, on doit s'attendre à tout. Je saurai à quoi m'en tenir tout de suite, car il va être au palais Castagna. Il aura tenu à accompagner sa femme pour revoir son ancienne naaîtresse une matinée plus tôt. Ancienne maîtresse?... Non. Ce n'est pas réglé, cette situation-là... Je l'aimais mieux sur la Vistule, décidément, il y était plus rassurant!... Pauvre charmante Alba!... »

Ce petit monologue intérieur n'était pas très différent de celui . que se serait prononcé dans une circonstance analogue n'importe quel jeune homme intéressé par une jeune fille dont la mère se conduit mal. C'est une situation attendrissante, mais assez commune, et il n'était nul besoin que le romancier vînt l'étudier à Rome, tout un hiver et tout un printemps, au plus grand dam de ses ambitions littéraires. Si cet intérêt dépassait celui d'une étude, Dorsenne possédait un moyen très simple pour em-

pêcher que sa a petite amie », comme il disait, ne fut malheureuse des déportements de cette mère que Tâge n'assagissait pas. Que ne demandait-il sa main? Il était riche d'un patrimoine que ses succès de librairie avaient encore augmenté. Car depuis le premier livre qui avait établi sa réputation, ces Études de Femmes publiées en 1879, pas un seul de ses quinze romans ou recueils de nouvelles n'était resté inaperçu. Sa célébrité personnelle pouvait, à la rigueur, se parer d'une célébrité de famille, car son grand-père était le petit-cousin de ce brave général Dorsenne que Napoléon ne put remplacer à la tête de la garde que par Priant. C'est tout dire d'un mot. Quoique les héritiers du héros de l'Empire n'eussent jamais reconnu ce cousinage, Julien y croyait, et quand il lui arrivait de dire, en réponse à des compliments sur ses livres : a A mon âge, mon grand-oncle, le colonel de la garde, avait fait bien autre chose... » il était de bonne foi. Cette prétention douteuse n'était même pas nécessaire pour que, posé comme il l'était, la comtesse Sténo qui, elle-même, s'était vaguement déclassée par sa galanterie, l'acceptât pour gendre. Quant à se faire aimer de la jeune fille, avec sa belle physionomie, toute en intelligence et en finesse, et la tournure élégante qu'il gardait malgré ses trente-cinq ans, il y pouvait évidemment prétendre. Rien cependant n'était plus loin de sa pensée qu'un projet de cet ordre, car, en montant les marches de l'escalier du palais jadis habité par Urbain VII, il continuait

1 en de tout autres termes le monologue poursuivi durant le chemin, cette espèce de copie involontaire I qui s'écrit d'instinct dans le cerveau de l'homme , de lettres, quand il a trop aimé la littérature. Elle j prend par instants une forme presque rédigée, et i c'est la plus marquée des déformations profession- ! nelles, la plus inintelligible aussi aux illettrés, qui pensent flottant et qui ne subissent pas, heureusement pour eux, la continuelle servitude du mot trop précis et de l'idée trop consciente.

— ce Oui, pauvre charmante Alba! » se répétait-il. <c Quel malheur que ce mariage avec le frère de la comtesse Gorka ne se soit pas arrangé il y a quatre mois!... C'était passablement immornl nue cette entrée dans la famille de la femme de l'amant de sa mère. Mais elle aurait eu moins de chances encore de jamais rien savoir, et la combinaison commode par laquelle cette mère l'a liée d'amitié avec cette femme afin de mieux les aveugler toutes deux, aurait abouti à un peu de bien. Alba serait lady Ardrahan aujourd'hui, prise dans cette forte existence anglaise, qui vous refait de la vie morale comme la montagne vous refait du sang, au lieu qu'on va la marier à un imbécile quelconque d'ici ou d'ailleurs. Puis elle le trompera comme sa mère a trompé feu Sténo, avec moi peut-être, par souvenir de notre jolie et pure intimité de maintenant, — ce qui sera par trop mélancolique... Allons! n'y pensons pas!... C'est l'avenir dont nous ne savons point s'il existe, au lieu que le présent existe, lui,

et il a tous les droits... Le présent, c'est que j'aurai dû à la Contessina mes plus fines sensations de Rome, cette vision de sa jeunesse, pas très heureuse, dans ce décor d'un si grand passé. Et c'est une sensation encore qu'il faut savoir goûter, que celle-ci : ' visiter ce palais à l'encan avec cette adorable enfant sur qui pèse cette menace de drame. Que veut la h — gique, comme aurait dit mon ami Beyle? Me réjouir de ce que la comtesse Sténo soit galante, car autrement la maison n'aurait pas ce ton, et je n'aurais jamais vécu dans la familiarité de la petite. Me réjouir qu'Ardea soit un viveur doublé d'un fou, qu'il ait perdu sa fortune à la Bourse et que le syndicat de ses créanciers, présidé par le sieur Ancona, ait fait main basse sur son palais. Car autrement je ne serais pas à monter les marches de cet escalier papal, ni à regarder ces débris de sarcophages grecs encastrés dans les murs, et ce jardin d'un vert si intense. — Quant à Gorka, il peut être revenu pour trente-six motifs autres que la jalousie, et Montfanon a raison, la Caterina est assez fine pour les rouler tous deux, le peintre et lui. Elle fera croire au Maitland qu'elle reçoit Gorka à cause de M"™® Gorka, et pour l'empêcher de ruiner au jeu cette excellente femme. Elle racontera au Boleslas qu'il ne s'agit entre elle et Maitland que de dissertations platoniques sur les mérites comparés de Raphaël et de Pérugin... Et moi, je serais plus dupe que ces deux dupes en perdant cette visite-ci. Ce n'est pas tous les jours que Ton a la chance de voir vendre,

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comme un simple bohème, rarrière-perit-neveu d'un pape... »

Cette seconde suite de réflexions ressemblait plus que la première au vrai Dorsenne, et à la sorte de dilettantisme raisonné dont il avait livré à Montfanon une confession atténuée qui le rendait inexplicable souvent même à ses meilleurs amis. Ce jeune homme aux grands yeux noirs, largement ouverts dans un visage aux traits délicats, avec un teint olivâtre de moine espagnol rongé d'ascétisme n'avait jamais eu qu'une passion, trop exceptionnelle pour ne pas dérouter l'observateur ordinaire, et développée dans un sens si singulier qu'elle devait revêtir tour à tour pour les plus bienveillants des apparences d'une attitude presque outrageante ou bien celles d'un abominable égoïsme et d'une profonde corruption. Dorsenne l'avait dit avec sincérité, il aimait à comprendre — pour comprendre, — comme le joueur aime à jouer, l'avare à entasser de l'argent, l'ambitieux à conquérir des places. Il y avait en lui cet appétit, ce goût, cette manie plutôt des idées qui fait le savant et le philosophe. Mais c'était un philosophe cousu par le caprice de la nature à un artiste, et par celui de la fortune et de l'éducation à un mondain et à un voyageur. Les spéculations abstraites du métaphysicien ne lui eussent pas sulîî, non plus que la création continue, jaillissante et simple du conteur qui conte pour s'amuser de sa verve, non plus que l'ardeur à demi animale de l'homme de plaisir qui s'abandonne à

la frénésie du vice. Il s'était inventé, un peu par instinct, un peu par méthode, un compromis entre ses tendances contradictoires qu'il formulait d'une façon légèrement pédantesque, quand il disait que son unique but était « d'intellectualiser des sensations vives ». En termes plus clairs, il rêvait d'éprouver de l'existence humaine le plus grand nombre des impressions qu'elle peut donner et de les penser après les avoir éprouvées. Il croyait, à tort ou à raison, démêler dans les deux écrivains qu'il appréciait le plus, Gœthe et Stendhal, une application constante d'un principe pareil. Sa constante étude avait donc consisté, depuis environ quatorze ans qu'il avait commencé de vivre et d'écrire, à traverser le plus de milieux différents qu'il lui avait été possible. Mais il les avait traversés en s'y prêtant sans jamais s'y donner, avec cette idée toujours présente dans l'arrière-fonds de son esprit qu'il existait de par ailleurs d'autres mœurs à connaître, d'autres caractères à regarder, d'autres personnages à revêtir, d'autres sensations sous lesquelles vibrer. L'instant où il devait se renouveler lui était marqué par l'achèvement de chacun des livres qu'il composait de la sorte, persuadé qu'une fois écrite et traduite, une expérience sentimentale ou sociale ne vaut plus la peine d'être prolongée. Ainsi s'explique l'incohérence d'habitudes et les contrastes d'atmosphère, si l'on peut dire, qui font la marque de son œuvre. Prenez au hasard son premier recueil de nouvelles, ces Études de Femmes qui l'ont fait connaître. Elles sont d'un

sentimental qui a mal aimé et qui a perdu des heures après des heures à prendre au sérieux par excès de romanesque le demi-monde avoué ou déguisé. A côté de cela, Sans Dieu, ce récit d'un drame de conscience scientifique, atteste une fréquentation continue du Muséum, de la Sorbonne et du Collège de France, tandis que éMonsieur le Tremier demeure l'un des tableaux les plus ressemblants du monde politique contemporain et qui ne peut avoir été tracé que par un familier du Palais Bourbon et des bureaux de journaux. Mais n'a-t-on pas appris à Paris, un beau matin, que Dorsenne était candidat à la députation, — où il a d'ailleurs échoué, — par réclame, ont dit ses ennemis, par caprice, ont dit ses amis, au lieu qu'il n'avait d'autre but que de se figurer la sensibilité spéciale à l'homme d'action ? D'autre part, les deux volumes de voyage assez prétentieusement dénommés Tourisme yl^sTortraiis d'étrangères, et cette Églogue mondaine dont le cadre flotte entre Florence et Londres, La Maloja et Bayreuth, révèlent de longs séjours hors de France, une analyse sur le vif des mondes Italien, Anglais et Allemand, enfin une connaissance superficielle, mais exacte, des langues, des histoires et des littératures qui ne s'accorde guère avec Vodor difemmina comme répandue sur toutes ces pages. Ces contrastes sont de ceux qui supposent une âme douée de qualités étrangement complexes, dominée par une volonté assez ferme, et, il faut bien le dire, dune sensibilité très médiocre. Ce dernier point

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paraîtra inconciliable avec Textrême et presque morbide délicatesse de certaines œuvres de Dorsenne. C'était ainsi cependant. Il avait très peu de cœur. Mais en revanche il avait beaucoup de nerfs, et si le cœur est nécessaire pour sentir véritablement jusqu'à ce don complet de soi qui ne recule même pas devant la mort, les nerfs et leur irritabilité soufjfrante suffisent à celui qui veut peindre les passions humaines, l'amour surtout, avec ses joies et ses douleurs que l'on tait lorsqu'on les éprouve à un certain degré. Quoique Julien n'ait jamais eu qu'une demi-gloire, le succès était venu le prendre trop jeune pour ne pas lui avoir donné l'occasion de quelques aventures. Il passait pour en avoir eu bien davantage, à cause du goût très vif qu'il avait toujours professé pour la conversation féminine. Dans chacun des milieux traversés au cours de son vagabondage sentimental, toujours il essayait de trouver une femme qui résumât dans son charme tout le charme épars de ce milieu. Il avait ébauché ainsi d'innombrables intimités. Quelques-unes avaient été franchement galantes. La plupart étaient demeurées platoniques. D'autres avaient consisté dans une simple coquetterie d'amitié, comme c'était le cas aujourd'hui avec M}^^ Sténo. Le jeune homme n'y avait jamais apporté plus d'amour-propre que d'entraînement. Toute femme, maîtresse ou amie, n'avait jamais été pour lui qu'une curiosité à satisfaire neuf fois sur dix, et cette dixième fois une volupté à goûter ou un parfum d'âme à respirer, puis un modèle à

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peindre. Mais comme il s'était sans cesse appliqué à ce que le modèle ne pût être reconnu à aucun signe extérieur, il n'avait jamais pensé qu'il fût coupable, en utilisant son prestige d'écrivain connu pour ce qu'il appelait sa ce culture ». Il ne se doutait même pas de ce qu'il y avait de dépravé dans cet épicuréisme cérébral fondé sur un constant abus de sa propre âme d'abord et de celle des autres. Il était capable de justice, la défense qu'il avait faite de Fanny Hafner à Montfanon l'a prouvé; d'admiration, son respect pour les nobles côtés de ce même Montfanon en faisait foi; de pitié, car il n'aurait pas sans cela appréhendé tout de suite avec tant de sympathie le contre-coup que le retour du comte Gorka aurait sur la destinée de l'innocente Alba Sténo. Mais la volte-face soudaine qui s'était accomplie dans ses pensées, rien qu'à s'engager dans la cage du vaste escalier Castagna, s'accomplissait pour lui dans chaque circonstance analogue. L'excès de la réflexion venait sans cesse corrompre ou dissoudre sa sensibilité naturelle, et c'est ainsi qu'après avoir été vraiment bouleversé par cette nouvelle inattendue, par cette rentrée à Rome de l'amant que trompait M"^® Sténo, au point de se détailler, dans un quart d'heure de douloureuse inquiétude, tous les dangers que cette rentrée représentait pour Alba, il s'était repris en main avant même d'avoir revu la jeune fille. Et au lieu de s'empresser, comme il était naturel, pour savoir du moins à quoi s'en tenir, il s'était arrêté à une fenêtre et il griffonnait sur un

mince cahier de notes tiré de sa poche, avec la pointe d'un crayon toujours à portée de ses doigts, d'une écriture ferme, précise et nette, comme il voulait que fussent son esprit et son art, cette petite note peu teintée de sentimentalisme :

— <L 2^ avril ço. — Talais Casragna. (S^erveilleux escalier tournant construit par 'Balthaiar Terw^i, si large et si long, avec de doubles colonnettes de dix marches en dix marches, comme celui de Santa Colomba près de Sienne. Goûté surtout la vue d'un jardin intérieur si fermé, si encadré, si dessiné que les buissons rouges de fleurs, la sèche régularité des arbustes verts, les lignes nettes des allées sablées et grises, semblent autant de traits d'un visage. Idée du jardin latin, opposé au jardin germanique ou anglo-saxon, ce dernier respectant l'indéterminé de la nature, l'autre tout en ordre, tout en règle, humanisant et administrant jusqu'aux parterres. Soumettre la complexité de la vie à une pensée d'ensemble et très claire, marque constante de ce génie latin, pour un bouquet d'arbres comme pour tout un peuple, comme pour toute une religion. — Catholicisme. — C'est le contraire dans les races du U^rd. Profondeur du mot : les forets ont appris à l'homme la liberté... »

Il avait à peine fini d'écrire cette citation, assez bizarrement interprétée, et il refermait le petit carnet

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qu'il appelait tantôt son garde-manger, et tantôt, plus brutalement encore, son crachoir, lorsque le son d'une voix qu'il connaissait très bien le fit se retourner subitement. Il n'avait pas entendu monter un personnage qui s'était amusé à le laisser écrire, et qui n'était autre qu'un des acteurs de sa a troupe », pour parler toujours comme lui-même, une des personnes avec lesquelles la partie de ce matin s'était organisée l'avant-veille chez M™* Sténo, et celle justement que l'intolérant marquis avait déchirée avec le plus d'ardeur, le père de la belle Fanny Hafner, le baron Justus lui-même. L'ancien écumeur des marchés de Berlin et de Vienne, le trop fameux fondateur du Crédit . oinstro-Valmate, était un petit homme très maigre, avec des yeux bleus, d'une acuité presque insupportable, dans un visage d'un teint comme neutre et d'une physionomie comme éteinte. Son attitude toujours également courtoise, sa mise toujours également simple et soignée, sa parole toujours également sobre et retenue lui donnaient cette espèce de distinction effacée qui joue la supériorité chez tant de vieux diplomates. Mais le dangereux aventurier se trahissait par ce regard que Hafner n'était pas arrivé à voiler d'amabilité indifférente. L'homme du monde qu'il se piquait d'être devenu laissait transparaître, malgré tout, par des riens indéfinissables et surtout par ces prunelles, d'une inquiétude si singulière dans un personnage si riche; un énîgma tique et amer passé de luttes obscures et contrastées, d'âpres convoitises, de froids

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calculs et d'indomptable énergie. Le fanatique Montfanon, qui se méprenait avec tant d'iniquité sur la fîUe, y voyait juste pour le père, — ou presque juste, car il y a plus de nuances et moins de parti-pris même dans un type aussi complet de faiseur international que ce personnage qui n'a en effet ni religion, ni famille, ni patrie. Mais c'est la naissance qui l'a voulu. Fils d'un juif de Berlin et d'une Hollandaise protestante, Justus Hafner a été inscrit sur les registres de l'état civil comme appartenant au culte de sa mère. Seulement il a perdu cette mère dès le plus bas âge, et il n'a été élevé dans aucune autre liturgie que celle de l'argent. Chez son père, petit joaillier très persévérant et très habile, mais trop prudent pour hasarder et gagner beaucoup, il apprit le commerce des pierres précieuses, auquel il adjoignait bientôt celui des dentelles, des tableaux, des vieilles étoffes, des tapisseries, des meubles rares. Un coup d'œil infaillible, une patience d' Allemand mâtiné d'Israélite et d'Hollandais eurent bientôt fait de lui conquérir un premier capital, que l'héritage du père vint augmenter. A vingt-sept ans Justus n'avait pas moins de cinq cent mille marks. Deux opérations de Bourse imprudentes, entreprises pour forcer la chance et atteindre le premier miUion, dépouillèrent le trop audacieux courtier, qui recommença l'édifice de sa fortune en brocantant de nouveau des diamants et des bijoux. Il vint à Paris, et c'est là, dans un pauvre petit appartement de la rue Montmartre, qu'il réforma, en trois ans, son second capital. Il le manœuvra

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cette fois d'une manière si supérieure qu'en 1870 et à l'époque de la guerre il avait reconquis sa mise de fonds. L'armistice le trouva en Angleterre, où il s'était marié avec la fille d'un agent d'affaires viennois, venu à Londres afin de monter une vaste entreprise de ravitaillements pour les armées belligérantes. Les gains énormes faits par le beau-père et le gendre dans cette année-là les décidèrent à fonder une maison de banque qui eut son siège principal à Vienne et une succursale à Berlin. Justus Hafner, admirateur passionné de M. de Bismarck, commandita en outre un grand journal. Mais il faisait double emploi entre les mains du célèbre homme d*Ètat, qui refusa d'aider l'ancien placier en pierres à satisfaire des ambitions politiques caressées dès le premier âge. Ce fut un cruel écroulement, tout moral celui-ci, dans la vie du laborieux personnage qui, ayant jugé son avenir en Prusse, émigra définitivement à Vienne. La création du Crédit oiustro-Valmare, lancé avec une extraordii' naire supériorité de réclame, lui permit de réaliser enfin une au moins de ses chimères. Sa fortune, sans égaler celle des puissants financiers de l'époque s'éleva avec une rapidité presque fantasmagorique à un chiffre assez haut pour lui permettre, dès 1879, ce luxe supérieur qui ne convient qu'aux cinq cent mille francs de rente. Contrairement aux habitudes des agioteurs de cette espèce, Hafner sut et put réaliser cette fortune à temps, et mettre ce prodigieux bénéfice en placements sûrs. Il se croyait donc à l'abri, lorsque le coup de foudre du, procès de 1880

faillit détruire à jamais cet édifice si péniblement construit. Le Crédit o/tustro-Dalmate avait sombré d'une manière retentissante parmi d'innombrables désastres publics et privés, et des scandales tels que le suicide de la famille Schrœder. Des poursuites furent ordonnées contre tout un groupe de fondateurs, dont était Justus Hafner. Il fut parmi les acquittés, mais avec des considérants si cruels pour sa moralité financière, et au milieu d'une telle indignation publique, qu'il abandonna l'Autriche pour l'Italie, et Vienne pour Rome. Là, sans se préoccuper des premières rebuffades, il entreprit de réaliser ce qui avait été le troisième grand objectif de sa vie : la conquête d'une situation mondaine. A la période de l'avidité avait succédé, comme il arrive chez ces redoutables manieurs d'argent, la période de vanité. Devenu veuf, il prépara le mariage de sa fille avec une force de vouloir et une complication de combinaisons égales à son effort d'autrefois, et ce srruggle for high life était déguisé sous le parti-pris de haute politesse et de noble tenue le plus systématiquement adopté. Comment avait-il trouvé le moyen, à travers tant de luttes et si âpres, de se raffiner assez pour que le brocanteur primitif et le boursicotier véreux ne fussent pas trop reconnaissables chez le baron de cinquante-quatre ans, décoré de plusieurs ordres, installé dans un magnifique palais, père d'une charmante fille, et lui-même aimable causeur, cavalier courtois, élégant sportsman? C'est le secret de ces natures taillées pour la conquête sociale comme

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un Napoléon pour la guerre et un Talleyrand pour la diplomatie. Cette question, Dorsenne se la posait sans cesse et il ne la résolvait pas. Quoiqu'il se fût vanté de regarder le baron avec une curiosité tout intellectuelle, il ne parvenait pas non plus à se défaire d'un frisson d'antipathie chaque fois qu'il rencontrait les terribles yeux de ce terrible homme. Et encore ce matin-là, dans ce tournant d'escalier, il lui fut parfaitement désagréable que ces yeux l'eussent vu en train de prendre sa note innocente, quoiqu'il y eût à peine une nuance de douce ironie mondaine, — celle d'un grand seigneur qui protège un grand artiste, — dans la manière dont Hafner l'interpella :

— a Ne vous dérangez pas pour moi, cher maître, » lui disait-il. ce Vous travaillez d'après nature et vous avez bien raison... Je vois que votre prochain roman va rouler sur la ruine de notre pauvre prince d'Ardea... Ne soyez pas trop dur pour lui, ni pour nous... »

L'écrivain ne put s'empêcher de rougir à cette bénigne plaisanterie. Aucune ne l'affectait plus péniblement peut-être parce qu'elle était à la fois très juste et très injuste. Comment expliquer l'espèce d'alchimie littéraire grâce à laquelle il avait le droit d'affirmer qu'il ne faisait jamais de portrait, quoique pas une ligne de ses quinze volumes ne fût tracée sans un modèle vivant? Aussi mit-il une certaine mauvaise humeur à répondre :

— a Vous vous trompez, mon cher baron. Je ne

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prends de notes sur personne et je n'ai pas Thabitude d'écrire des livres à clef... »

— a Les auteurs disent tous cela, » reprit le baron en haussant les épaules avec la bonhomie jouée dont il se départait si rarement, « et ils ont encore raison... En tout cas, c'est fort heureux que vous ayez eu ces quelques mots à écrire, car nous serons deux à arriver en retard à un rendez-vous où il y a des dames... Il est tout près d'onze heures et quart, et nous devions être là à onze heures précises... Mais j'ai une excuse, j'ai attendu ma fiUe... »

— ce Et elle ne vient pas ?... » demanda Dorsenne.

— r ce Non, » répondit Hafner, ce au dernier moment elle n'a pu se décider... Elle a eu une petite contrariété ce matin, je ne sais quel vieux livre qu'elle voulait acheter. Un plus malin a su qu'elle en avait envie et il le lui a soufflé. Elle en sera quitte pour payer cette fantaisie vingt-cinq louis de plus... Mais ce n'est pas la vraie cause. La vraie cause, c'est qu'elle est trop sensible et elle trouve cela si triste, cette mise en vente de tout le mobilier de cette vieille famille... Enfin, je n'ai pas insisté. Que serait-ce si elle avait connu feu la princesse Nicoletta, la mère de Peppino? Quand je suis venu à Rome en visite pour la première fois, vers yj*, si vous saviez ce que c'était que ce salon et comme la princesse était princesse!... C'était une Condolmieri, elle, de la famille d'Eugène IV, un pape du plus pur quinzième... »

— ce Comme la vanité rend sot l'homme le plus fin ! » songeait Julien tout en emboîtant le pas au

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baron, « il voudrait me fi^ire croire qu'il a été reçu chez cette femme qui a été la plus noire des noires, la plus difficile sur le recrutement de son salon... Mais aussi comme la vie est plus complexe que ne la voient les Montfanon, tout de mêmel Cette fille qui sent d'instinct ce que ce chouan de marquis sent par doctrine : la mélancolie de ces fins de noblesse, avec ce père qui laisse passer le bout de l'oreille du brocanteur et qui parle des papes du moyen-âge comme d'un bibelot!... Le plus pur quinzième!... Pendant que noiis sommes seuls, il faut que je lui demande, à ce vieux renard, ce qu'il sait du retour de Boleslas Gorka. Il est l'âme damnée de M™<^ Sténo. Il doit être renseigné sur les faits et gestes du Polonais... » Précisément cette amitié de Hafner à l'égard de la comtesse, dont il était le conseiller financier, eût dû être pour Dorsenne une raison d'éviter à tout prix un sujet pareil, d'autant plus qu'il était très sûr de l'antipathie de cet homme. Le baron pouvait, par un seul mot perfidement répété, lui nuire beaucoup auprès de la mère d'Alba. Mais le romancier, pareil sur ce point à la plupart des observateurs profes- . sionnels, n'avait de puissance d'analyse que d'une façon rétrospective. Jamais sa pénétrante intelligence ne lui avait servi à éviter une de ces petites fautes de langage qui sont les grandes fautes de conduite sur le mesquin échiquier du monde. Heureusement pour lui, il ne nourrissait aucune sorte d'ambition, que de son plaisir et de son art. Sans quoi il eût trouvé le moyen de se faire, et ^r^ïtuitement,

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assez d'ennemis pour manquer toutes les académies et toutes les croix. Il choisit donc le moment où le baron, arrivé sur le palier du premier étage, respirait avec un peu d'essoufflement, et où l'agent de l'entrepreneur des ventes jpréposé au guichet vérifiait leur permis d'entrée à tous deux, pour dire à son compagnon :

— « Est-ce que vous avez vu Gorka depuis son arrivée? j>

— « Comment? Boleslas est ici? » demanda Justus Hafner, qui ne manifesta d'aiUeurs son étonnement d'aucune autre manière, sinon en ajoutant : <c Je le croyais toujours en Pologne... »

— oc Je ne l'ai pas vu moi-même, » dit Dorsenne. Il regrettait déjà d'avoir parlé trop vite. Il est toujours plus prudent de ne pas colporter le premier certaines nouvelles. Mais l'ignorance où le meilleur ami de la comtesse Sténo et qui la voyait presque tous les jours était de ce retour, avait frappé le jeune homme d'une surprise trop vive pour qu'il n'insistât point, a Quelqu'un l'a rencontré ce matin, de la véracité de qui je ne peux pas douter... » Puis, brusquement : ce Cela ne vous fait pas peur à vous, cette rentrée subite?... »

— a Peur? » répondit le baron, ce Et pourquoi?... » Il avait regardé l'écrivain en prononçant cette phrase, avec cette même physionomie impassible qu'il avait toujours, et que démentait cependant un très petit indice, bien significatif pour qui le connaissait. Les deux hommes avaient passé, en échangeant ces quel-

ques mots, dans la première salle de Texposition des ce objets d'art ayant appartenu à Tappartement de S. E. le prince d'Ardea », comme disait le catalogue, et le baron n'avait pas pris, comme c'était son geste habituel, le lorgnon d'or qu'il posait à la pointe de son nez devant le moindre étalage de bric-à-brac. Pour qu'il cheminât de son pied lent, — un pied qui mesurait son pas avec une prudence de policier, — à travers les bustes et les statues de cette première salle, dite a des Marbres » sur le catalogue, sans donner son coup d'œil d'ancien marchand aux tapisseries des Gobelins pendues sur les murs, il fallait que lui-même considérât comme très grave la révélation du romancier. Ce dernier en avait trop dit pour ne pas continuer :

— ce Hé bien! Moi qui ne suis pas lié avec M™^ Sténo depuis des années comme vous, j'ai eu froid pour elle quand on m'a annoncé ce retour. Elle ne sait pas ce que c'est que Gorka jaloux, et ce dont il est capable.^. »

— oc Jaloux? Et au nom de quoi?... » interrompit Hafner. a Ce n'est pas la première fois que j'entends prononcer le nom de ce pauvre Boleslas à propos de la comtesse... J'avoue que je n'ai jamais pris ces ragots au sérieux, et je n'aurais pas cru que vous, un habitué de son salon, un de ses amis, vous hésitiez là-dessus. Tranquillisez-vous... Gorka est amoureux de sa charmante femme, et il ne peut pas mieux choisir. La comtesse Caterinaest une excellente personne, très Italienne, très en dehors. Elle s'intéresse

à lui, comme à vous, comme à Maicland, comme à moi, avec son expansion naturelle, à vous parce que vous écrivez de si beaux ouvrages, à Maitland parce qu'il peint comme nos meilleurs maîtres, à Boleslas à cause du chagrin qu'il a eu lors de la mort de son premier enfant, à moi parce que j'ai la charge si délicate de diriger une jeune fille... C'est mieux qu'une excellente personne, c'est une femme vraiment supérieure, très supérieure... »

Il avait débité ce discours hypocrite avec une tranquillité si complète que Dorsenne en demeura abasourdi et en même temps irrité. Que Hafner ne pensât pas un traître mot de ce qu'il disait, le romancier en était sûr, lui qui, par les indiscrètes confidences de Gorka, savait à quoi s'en tenir sur les mœurs de la Vénitienne, et il connaissait le coup d'œil du baron! En tout autre instant, il eût admiré la politique du vieux routier, si dressé aux ménagements de la plus timorée circonspection, qu'il appréhendait de même avoir écouté ce dont il était plus sûr que n'importe qui. En ce moment, l'écrivain jugea cette réserve d'autant plus puérile qu'elle lui faisait jouer un rôle, assez ordinaire mais peu élégant, celui d'un calomniateur qui déshonore une femme chez laquelle il a dîné l'avant-veille. Il pressa donc le pas, autant que la politesse le lui permettait, afin de ne pas demeurer en tête-à-tête avec le baron et aussi pour rejoindre les personnes de leur partie arrivées déjà. Ils sortirent ainsi de cette première salle, pour entrer dans une seconde, dite « des

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porcelaines », puis dans une troisième, dite a de la fresque de Périn del Vaga d, à cause du plafond où ce maître a peint une réplique de son vigoureux morceau de Gênes : Jupiter foudroyant les Géants^ et enfin dans une quatrième, dite ce des cdrani », à cause des panneaux merveilleux dont elle est décorée. De rares visiteurs s'y promenaient, car la saison était un peu avancée, et le choix singulier qu'avait fait de cette date le sieur Ancona, pour procéder à l'exécution immobilière du prince, attestait ou bien le calcul d'une haine profonde ou bien la ruse adroite d'un syndicat de revendeurs. Toutes les n^agnificences du palais allaient être adjugées pour la moitié de la valeur qu'elles auraient eue quelques mois plus tôt ou plus tard. Ce petit nombre de curieux faisait encore ressortir, par le contraste, la profusion de meubles, d'étoffes, d'objets d'art de toute nature qui encombraient ces vastes pièces. C'était un résidu étonnant de cinq cents ans de puissance et de luxe, où des chefs-d'œuvre dignes des grands Médicis et d'ailleurs exécutés de leur temps, alternaient avec des fanfreluches du xviii® siècle, et des bronzes du Premier Empire avec des bibelots d'argent commandés à Londres hier. Le baron Justus n'avait pu y tenir. Il avait enfin placé sur son nez son fameux lorgnon, et il interpellait Dorsenne pour lui montrer un fauteuil curieux, la ciselure d'un cartel, la broderie d'une étoffe. Un regard lui suffisait pour juger sans se tromper. Si le romancier avait eu l'esprit capable d'observer, peut-être aurait-il aperçu aussi dans la

connaissance minutieuse où le banquier était du catalogue, la trace d'une étude trop approfondie pour ne pas s'accorder à quelque projet mystérieux.

— a II y a des trésors ici, » disait-il. a Tenez, ces deux podches à couvercle bombé avec ce fond orange rehaussé de dorures, voilà des pièces qui ne se font plus en Chine. C'est perdu... Et ce tête-àtête en vieux Saxe décoré de fleurs!... Et cette chape pluviale dans cette vitrine! Quelle merveille!... Cela vaut celle de Pie II qui est à Pienza et qu'on avait volée. J'ai failli l'acheter à l'époque pour quinze cents francs. Elle en vaut quinze mille, vingt mille, tout ce qu'on veut... Voilà maintenant de la faïence Hispano-Mauresque. Elle aura été rapportée d'Espagne lorsque le cardinal Castagna, depuis Urbain V 1 1, est allé à Madrid et qu'il a remplacé Pie V comme parrain de l'infante Isabelle. Ah! Que de richesses!... Mais vous allez comme le vent, » ajoutat-il, ce et c'est peut-être mieux, car je m'arrêterais, et le cavalier Fossati, l'entrepreneur à qui ces terribles créanciers de Peppino ont confié sa vente, a des espions partout. Vous remarquez un objet, vous êtes connu pour être un solider zMann, comme on dit en Allemagne. Vous êtes noté. Je dois être sur sa liste... Je me suis tant laissé rouler par lui... Hé! C'est un homme très fin... Mais, tenez, j'aperçois ces dames. Nous aurions dû penser qu'elles étaient là. »

Et en souriant, — mais de qui? de Fossati, de luimême, ou de son compagnon? — il fit lire à ce der-

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nier le cartouche suspendu à la porte d'entrée d'une chambre transversale, avec cette inscription : — a Salon des coffres de mariage. » — Il y avait, en effet, rangées le long des murs, une quinzaine de ces caisses de bois peint et sculpté, de ces cassoni où ce fut la mode autrefois, dans les grandes familles italiennes, d'enfermer les trousseaux destinés aux nouvelles épousées. Ceux de la famille Castagna attestaient, par leurs écussons, quelles- alliances le dernier des. petits-neveux d'Urbain VII, l'actuel prince d'Ardea, compromettait dans cette faillite de sa fortune héréditaire. Trois jeunes femmes très élégantes étaient occupées à les examiner, dans lesquelles Dorsenne reconnut aussitôt la blonde et frêle Alba Steno^ M™® Gorka, avec sa haute taille, sa chevelure blonde aussi et son profil énergique d'Anglaise au menton trop fort, la jolie M°^® Maitland et son teint comme doré qui semblait n'avoir pris du sang noir que juste de quoi bistrer son fin visage. Florent Chapron, le beau-frère du peintre, était le seul homme qui tînt compagnie à ces trois dames. La comtesse Sténo et Lincoln Maitland étaient absents, et l'on entendait la voix musicale d'Alba qui épelait les blasons sculptés sur les targes de ces coffres, jadis ouverts avec des frémissements de curiosité tendre par des jeunes filles rieuses et rêveuses comme elle, dans d'autres moments :

— a Regarde, Maud, » disait-elle à M°^® Gorka, « voilà le chêne des Délia Rovere, et, tiens, les étoiles des Altieri... »

— a Et moi, j'ai trouvé la colonne des Colonna, » répondait Maud Gorka.

— « Et vous, Lydia? » demandait W^^ Sténo à j^me Maitland.

— ce Et moi les abeilles des Barberini. »

— a Et moi les lys des Farnèse, » dit à son tour Florent Chapron, qui, s'étant relevé le premier, aperçut les nouveaux venus. Il les salua gaiement de son bon rire qui sem,blait illuminer jusqu'au reflet bleuté de blanc de ses yeux, et qui montrait ses dents si blanches, a Nous ne vous attendions plus, messieurs. Tout le monde a fait faux bond à notre rendez-vous. Lincoln était en train, il n'a pas voulu quitter son atelier. Il paraît que M^^'^ Hafner s'est déjà dégagée hier auprès de ces dames. La comtesse Sténo a un peu de migraine. Nous ne comptions plus sur le baron, qui est connu pour n'être jamais arrivé cinq minutes trop tard... »

— ce Moi, j'étais sûre que Dorsenne ne nous manquerait pas, » fit Alba, en regardant le jeune homme avec ses larges prunelles d'un bleu aussi clair que celles de M"^® Gorka étaient sombres. « Seulement je m'attendais que nous le rencontrerions dans l'escalier en • ms en allant, et qu'il nous dirait avec stupeur : Comment? Je ne suis pas exact?... » Et elle continua : a Ne vous excusez pas, et répondez à l'examen d'histoire Romaine que nous allons vous faire passer... C'est un véritable cours que nous venons de suivre ici, avec tous ces vieux bahuts... Quelles sont les armes de cette famille-ci? » insista-

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t-elle en invitant le jeune homme à se pencher sur la paroi d'un des coffres. « Vous ne savez pas ?... Les Carafa, monsieur Thomme célèbre. Et quel pape ont-ils eu? Vous ne savez pas non plus? Paul IV, monsieurrécrivain...Si jamais vous venez nous voira Venise,c'estlàque je vous étonnerai sur les Doges...» Elle avait mis une grâce si affectueuse à ce petit discours, et elle était si visiblement dans une de ses heures — trop rares, hélas ! — d'enfantine joie, que Dorsenne, préoccupé comme il venait de l'être à cause d'elle, en eut le cœur serré. Cette défection simultanée de M™^ Sténo et de Lincoln Maitland pouvait n'être que fortuite. Mais, persuadé comme l'était le jeune homme que la comtesse aimait Lincoln et ne doutant pas qu'elle ne fût sa ^laîtresse, cette double absence devait lui paraître singulièrement suspecte. Une pareille idée aurait suffi pour que l'innocente gaieté de la jeune fille lui fît un peu mal. Cette gaieté devenait tragique s'il était vrai que l'autre amant de la comtesse fût revenu à l'improviste, averti par quelque dénonciation. Aussi Dorsenne éprouvait-il une émotion véritable en demandant, comme il fit, à M™* Gorka :

— ce Comment se porte Boleslas?... »

— « Mais bien, je suppose, » dit la jeune femme. « Je n'ai pas de lettre aujourd'hui... Est-ce que ce n'est pas un de vos proverbes : Pas de nouvelle, bonne nouvelle? »

Le baron Hafner se tenait à côté de Maud Gorka

lorsqu'elle prononça cette phrase. Involontairement Dorsenne le regarda, et involontairement, si maître qu'il fût de lui-même, il regarda Dorsenne. Il ne s'agissait plus, cette fois, d'une simple hypothèse. Que Boleslas Gorka fût revenu à Rome à l'insu de sa femme, constituait, pour quiconque savait ses relations avec M™^ Sténo et l'infidélité de cette dernière, un événement gros de trop redoutables conséquences pour que les deux hommes ne fussent pas saisis de la même pensée : est-il temps encore d'empêcher un malheur? Mais chacun d'eux devait, dans cette circonstance, comme il arrive dans les crises importantes de la vie, montrer le fond même de son caractère. Pas un muscle du visage de Hafner ne tressaillit. Il s'agissait peut-être de rendre un service capital à une femme en danger, et qu'il aimait d'amitié autant qu'il pouvait aimer. Cette femme était la cheville ouvrière de sa situation mondaine à Rome. Elle était davantage encore : — tout un plan de mariage pour Fanny, encore secret quoique sur le point d'aboutir, reposait sur M^^ Sténo. Mais il se trouvait ne pouvoir rendre ce service qu'après avoir passé une demi-heure dans les salles du palais Castagna, et il se mit en mesure d'employer cette demi-heure de la manière qui fût le plus profitable à ses achats possibles, — à moins qu'il n'eût encore un intérêt plus compliqué. Car il se retourna vers M°^® Gorka, et lui dit, avec cette politesse un peu soulignée qui lui était habituelle :

— a Comtesse, si vous me permettez de vous

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donner un conseil, ne vous attardez pas devant ces coffres, tout intéressants qu'ils soient... D'abord, comme je le racontais tout à l'heure à Dorsenne, le cavalier Fossati, l'entrepreneur de la vente, a sa police partout ici... Votre station, à vous quatre, est déjà remarquée, soyez-en sûrs, en sorte que, si la fantaisie vous prend d'un de ces bahuts, il le saura d'avance et il s'arrangera pour que vous le payiez le double, le triple et au delà... Et puis, nous avons à voir tant d'autres richesses, notamment un carton de douze dessins de maîtres que d'Ardea ne soupçonnait même pas et que Fossati a découverts, le croiriez- vous ? mangés aux vers dans une armoire d'un des greniers... »

— a Voilà qui intéresse votre collection, » reprit Florent, ce et celle de mon beau-frère. »

— a Allons, » répondit M™® Gorka, avec sa bonne humeur habituelle, a il y a au moins deux de ces coffres dont je raffole et que je veux avoir... Je l'ai dit si haut que ce n'est plus la peine d'espérer que votre cavalier Fossati ne le sache pas, s'il a vraiment ce joli procédé d'espionnage... Mais quarante à cinquante livres de plus ne valent pas un mensonge, ' — ni même quarante mille... »

— « Hafiier va te dire que ce ton n'est pas encore assez baissé, » dit Alba Sténo en riant, ce et il ajoutera son grand mot; Vous ne serez jamais diplomate... Mais, » ajouta la jeune fille en se tournant vers Dorsenne, après s'être effacée devant la silencieuse Lydia Maitland, et s'arrangeant pour rester en arrière avec

le jeune homme, « je viens de l'être, moi, un peu, diplomate, afin de savoir si vous avez quelque ennui... » Et son mobile visage avait changé d'expression pour regarder celui de Julien avec une véritable anxiété. « Oui, » dit-elle, « je ne vous ai jamais vu préoccupé comme vous semblez l'être ce matin. Est-ce que vous ne vous sentez pas bien? Est-ce que vous avez reçu quelque mauvaise nouvelle de Paris? Enfin qu'avez- vous?... »

— « Moi, préoccupé, » répliqua Dorsenne, a mais vous vous trompez, je n'ai absolument rien, je vous l'assure. » Il était impossible de mentir avec une maladresse plus évidente, et si quelqu'un méritait l'épigramme et le mépris du baron Hafner, c'était assurément lui. A peine M™'^ Gorka avait-elle parlé, qu'il avait, avec la rapidité des hommes d'imagination, vu en pensée la comtesse Sténo et Maitland surpris par Gorka à cette minute même dans quelque appartement de rendez-vous, et une provocation, un meurtre immédiat peut-être. Et comme Alba continuait de rire de son rire clair, son impression du triste sort de cette enfant s'était faite si forte que sa physionomie s'en était, en effet, comme voilée. Il se sentit ému à constater, quand elle le questionna, combien elle lui portait une amitié vivante et vraie. Mais son effort pour cacher cette émotion rendit sa voix si sèche, que la jeune fille reprit:

— a Je vous ai fâché en vous questionnant? »

— ce Pas le moins du monde, » répondit-il, sans pouvoir trouver une parole d'amitié. Il se sentait,

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LE COMMENCEMENT d'uN DRAME 69

en ce moment, incapable de causer, comme ils faisaient d'ordinaire, sur ce ton d'une intimité à moitié moqueuse, à moitié sentimentale, et il ajouta : « Je trouve seulement que cette exposition est un peu mélancolique, voilà tout... » Et avec un sourire : ce Mais ne perdons pas l'occasion de nous la faire montrer par cet incomparable cicérone^ » et il la contraignit, en hâtant le pas, de regagner le groupe dirigé par Hafner parmi les magnificences de cet appartement presque désert. Et la promenade continua, et l'on entendait tour à tour la voix assourdie du baron commenter la mise en scène que le commissaire-priseur avait SU' donner à toutes choses, puis les voix claires des visiteuses et des visiteurs qui l'interrogeaient.

— a Voyez, » disait l'ancien brocanteur de Berlin et de Paris, — devenu un amateur éclairé ! — ce Voyez comme ce charlatan de Fossati a eu soin de ne plus multiplier les bibelots maintenant que nous sommes dans les salons de réception... Ces fauteuils semblent attendre les invités. Ils sont connus. On les a publiés dans une Revue des arts décoratifs, à Paris... Et cette salle à manger à travers cette porte, avec toute la vaisselle plate dressée sur la table, ne croirait-on pas une fête préparée?...»

— « Baron, » demandait M"^^ Gorka, « regardez donc cette étoffe, c'est du xviii® siècle^ n'est-ce pas?... »

— a Baron, » interrogeait M"^® Maitland, a cette tasse à couvercle, c'est du Vieux- Vienne ou du Capodimonte?... »

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— a Baron, » disait Florent Chapron, a c'est un travail Florentin ou Milanais, cette dossière d'armure?... »

Et le lorgnon remuait sur le bout mince et mobile du nez busqué du baron, et ses petits yeux clignaient, ses lèvres se plissaient, et il répondait d'un mot aussi juste que s'il eût étudié par le menu tous les détails du catalogue, et c'étaient des « mercis », aussitôt suivis d'autres questions auxquelles deux voix seulement ne se mêlaient pas, celle d'Alba Sténo et celle de Dorsenne. Dans toute autre cLconstance, ce dernier eût essayé de dissiper la tristesse grandissante de la jeune fille, qui ne lui parlait plus depuis qu'il avait repoussé son amicale inquiétude. Au fond il n'y attachait pas grandie importance. Ces passages d'une excessive gaieté à une dépression soudaine étaient si habituels à la contessina, surtout auprès de lui. Quoiqu'ils fussent l'indiscutable indice d'un sentiment trop vif, le jeune homme n'y voulait voir qu'un signe de déséquilibre nerveux, et, d'ailleurs, il avait sa pensée trop absorbée d'un autre côté. Il était en train de se demander si, à tout hasard, après la manière dont M™® Gorka avait parlé, il ne serait pas plus prudent de faire connaître à Lincoln Maitland le retour clandestin de son rival. Peut-être le drame n'avait-il pas encore eu lieu, et si seulement les deux personnes menacées savaient à quoi s'en tenir? Sans doute Hafner avertirait la comtesse Sténo. Mais quand la verrait-il? Au lieu que lui, Dorsenne, pouvait annoncer

LE Commencement d'un drame 71

tout de suite cette rentrée en scène de Gorka au beau-frère de Maitland, à ce Florent Chapron qu'il regardait en ce moment même promener sur tous les objets de cette exposition princière son beau regard tendre d'esclave dévoué? C'était une chose énorme que cette démarche et qui eût paru telle à tout autre que Julien. Mais ce dernier était en proie à cette sensation des heures comptées qui fait perdre tout sang-froid aux gens très nerveux et plus encore aux écrivains, habitués par leur métier à ne jamais bien distinguer le possible du réel. En outre les relations de Florent Chapron et de Lincoln Maitland étaient d'une nature très spéciale et qui avaient trop intéressé le romancier pour que, dans cette minute d'extrême angoisse, il ne tînt pas compte de ses précédentes observations. Il savait que Florent, envoyé tout jeune chez les Jésuites de Beaumont en Angleterre par un père soucieux de lui éviter les humiliations que son sang lui réservait en Amérique, s'y était pris pour Lincoln, élève lui aussi de cette pension, d'une amitié exaltée. Il savait que cette amitié pour le camarade d'école s'était tournée en un enthousiasme égal pour l'artiste, quand le talent de son ancien camarade avait commencé de se révéler. Il savait que le mariage qui avait mis la fortune de Lydia au service du développement du peintre avait été l'œuvre de cet enthousiasme, à une époque où Maitland, ruiné par la mauvaise administration de sa mère et encore trop peu apprécié du public pour vivre de son pinceau, était tenté par

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le désespoir. Le caractère exceptionnel de ce mariage aurait étonné un homme moins soucieux des singularités morales que n'était Dorsenne. Celui-ci avait trop remarqué le silence et Teffacement de cette sœur pour ne pas la considérer comme une sacrifiée. Il pensait que le culte pour la gloire de son beau-frère aveuglait Florent au point qu'il était le tout premier artisan de ce sacrifice.

— a Drame pour drame, » se dit-il au moment où la visite approchait de sa fin et après un assez * long débat intérieur, ce j'aime mieux qu'il y en ait un dans cette famille-là que dans l'autre. Je me reprocherais toute ma vie de n'avoir pas tout. tenté... » On était dans la dernière salle et le baron Hafner achevait de renouer avec ses longs doigts agiles les cordons de l'album de dessins apporté par un des employés de la vente, lorsque cette résolution s'empara du jeune homme d'une manière définitive. Alba Sténo, qui avait continué de se taire, le regardait de nouveau, avec des yeux qui révélaient le combat de son intérêt pour lui et de sa fierté froissée. Elle voulait sans doute, au moment où ils allaient se séparer, lui demander, suivant leur intime et charmante coutume, quand ils se reverraient. Il n'y prit pas garde, — non plus qu'à d'autres yeux qui lui disaient d'être très prudent et qui étaient ceux du baron, — non plus qu'à l'observation de M^^^Gorka qui, ayant enfin remarqué la mauvaise humeur d'Alba, en cherchait la cause où elle avait depuis longtemps deviné qu'était le cœur de la

jeune fille, — non plus qu'à rattitude de M^^ Maitland dont les prunelles lançaient quelquefois des éclairs d'une perfidie égale à la douceur de son fi-ère. Il attira ce dernier par le bras en lui disant t3ut haut ;

— « Comme je voudrais avoir votre impression sur un petit portrait que j'ai remarqué dans l'autre pièce, mon cher Chapron... » Puis, quand ils furent tous deux devant la toile quelconque qui avait servi de prétexte à cet aparté, il continua, d'une voix basse : « J'ai appris ce matin une nouvelle bien étrange. Imaginez-vous que Boleslas Gorka est à Rome à l'insu de sa femme... »

— « C'est bien étrange en effet, » répondit le beau-frère de Maitland, qui ajouta simplement, après un silence: a Vous en êtes très certain?... »

— « Aussi certain que nous sommes ici, » dit Dorsenne. ce Un de mes amis, le marquis de Mont fanon, l'a rencontré ce matin. »

.11 y eut un nouveau silence entre les deux interlocuteurs, durant lequel Julien sentit que le bras sur lequel il appuyait le sien frémissait. Puis ils recommencèrent de marcher du côté des autres pendant que Florent disait, mais à voix haute : a C'est un excellent morceau de peinture qui a été malheureusement trop reverni... »

— a Que j'ai eu raison ! » pensa Julien, ce II m'a compris... »

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L n'y avait pas dix minutes que Dorsenne avait parlé comme il avait fait à Florent Chapron, et déjà l'imprudent écrivain commençait de se demander s'il n'eût pas été plus raisonnable en ne se mêlant ni de près ni de loin à une aventure où son intervention était à tout le moins inutile. Cette appréhension d'un drame immédiat qui l'avait affolé, une première fois, à la suite de l'entretien avecMontfanon, et une seconde fois d'une manière plus forte en constatant l'ignorance de M"^^ Gorka au sujet du retour de son mari, — cette effrayante et irrésistible évocation d'une chambre clandestine, soudain pleine de sang, allait s'évanouir par le plus simple des événements. Les six visiteurs échangeaient leurs dernières impressions sur les mé-

lancolies et les splendeurs de rappartemenr Castagna, et ils achevaient de descendre ce vaste et svelte escalier à colonnettes, à travers les fenêtres duquel continuait de sourire sous le brûlant soleil, parmi les sombres verdures et les fleurs éclatantes, l'étroit jardin que Dorsenne avait comparé à un visage. Le jeune homme marchait un peu en avant auprès d'Alba Sténo dont il essayait maintenant, mais en vain, d'égayer à nouveau la physionomie hostile et fermée. Tout d'un coup, au dernier détour des larges et longues marches qui adoucissaient si élégamment la pente, cette physionomie s'éclaira d'un étonnement et d'un plaisir. La contessina jeta un léger cri et elle dit : ce Mais voilà ma mère !... » Et Julien aperçut cette M"^*^ Sténo qu'il avait vue, dans un accès presque insensé d'inquiétude, surprise, brutalisée, assassinée par un amant trahi. Elle se tenait debout sur la mosaïque grise et noire du péristyle, vêtue de la plus délicieuse et de la plus souple toilette du matin, en petit drap Anglais. Ses cheveux toujours dorés étaient massés sous un grand chapeau à fleurs qu'enveloppait un voile blanc, sa main jouait avec la poignée d'argent ciselé d'une ombrelle blanche, et, dans le reflet de cette blancheur, avec son beau teint clair de blonde, avec ses beaux yeux bleus où la passion et l'intelligence éclataient, avec ses admirables dents qui brillaient dans son sourire, avec sa taille demeurée mince malgré l'opulence de son buste, elle semblait une créature si jeune, si vigoureuse, si peu touchée par

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la vie, que jamais un étranger ne l'aurait crue la mère de cette grande jeune fille qui était déjà auprès d'elle et qui lui disait :

— a Quelle imprudence! Souffrante comme tu étais ce matin, erre sortie avec ce soleil, et pourquoi?...»

— a Mais pour venir te prendre et te ramener ! » dit gaiement la comtesse, oc J'ai eu honte de m'être écoutée. Je me suis levée, et me voici... Bonjour, Dorsenne. J'espère que vous avez ouvert les yeux tout grands là-haut. Il y a un roman à écrire avec cette affaire d'Ardea. Je vous le conterai... Bonjour, Maud. Que vous êtes gentille d'avoir fait faire un peu d'exercice à cette paresseuse d'Alba! Elle aurait un autre teint si elle employait toutes ses matinées à marcher... Bonjour, Florent. Bonjour, Lydia. Et le Maître n'est pas là?... Et vous, vieil ami, qu'avez-vous fait de Fanny ?... »

Elle avait eu, pour distribuer ces simples « bonjours », une grâce si nuancée, un sourire si particulier pour chacun, — tendre pour sa fille, spirituel pour l'écrivain, reconnaissant pour M"^'^ Gorka, amicalement étonné pour Chapron et M™* Mait land, — familier et confiant pour Vieil odmiy comme elle appelait le baron ; elle était si évidemment l'âme de cette pedte société que sa seule présence avait comme allumé de la vie dans tous les yeux. Chacun commença de lui répondre à la fois, et elle répondait à chacun en marchant vers les voitures qui avaient attendu dans une cour d'honneur capable de con-

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tenir vingt carrosses de gala. Et, Tunç après l'autre, ces voitures s'avancèrent : le duc de>;Hafner,le vis-àvis de M^^ Gorka, la vittoria de M™* Maitland. Les chevaux piaffaient. Les harnais brillaient. Les valets de pied et les cochers se tenaient dans des livrées si correctes, le suisse du palais Castagna, avec sa longue redingote sur les boutons de laquelle se voyaient les châtaignes symboliques de la famille, avait sous son chapeau galonné une si magnifique prestance, que Julien se trouva tout d'un coup grotesque d'avoir imaginé un drame brutal et passionné à l'occasion de pareilles gens. Demeuré le dernier, et regardant ce départ, il éprouva une fois de plus cette sensation, si habituelle à ceux qui connaissent le dessous des splendeurs du monde et qui en perçoivent avec force la misère morale et l'enfantillage, une sorte de gaieté ironique tout ensemble et indulgente :

— a Vous venez d'être un grand sot, mon ami Dorsenne, » se disait-il en s'asseyant plus démocratiquement dans un de ces petits fiacres ouverts qu'on appelle à Rome une botte., oc Avoir peur d'une aventure tragique pour cette femme-là et qui se possède à ce degré, c'est à peu près comme si l'on avait envie de se jeter à l'eau pour empêcher un requin de se noyer... Si elle n'avait pas sur sa bouche les baisers de Maitland, je ne m'y connais pas, et dans les yeux toutes les flammes du plaisir!... Elle sortait de son rendez-vous. C'était écrit, pour moi, dans sa toUette commode, dans le rose de ses joues, dans ses petits souliers, faciles à enlever, qui n'avaient pas fait

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trente pas à pied. Et avec quelle maestria elle a jeté son filet de mensonges ! Sa fille, M°^* Gorka, la Maitland, comme elle vous a ramassé tout ce fretin prestement ! Voilà pourquoi je n'aime pas le théâtre. Où trouver une actrice qui ait ce ton pour laisser tomber son : — Le maître n'est pas là?... » Il se prit à rire tout haut, puis, comme il lui arrivait èans cesse d'imaginer des situations de caractères par delà les situations de sentiments que présente la réalité, sa rêverie affranchie de toute anxiété galopa sur ce nouveau chemin, et employant le mot familier aux cosmopolites d'origine allemande pour désigner une sottise de conduite : ce J'ai fait une jolie schlemylade, j> songea-t-il, o: comme dirait Hafner, en allant raconter à Florent l'arrivée imprévue de Gorka. Autant aurait valu lui annoncer en propres termes que Maitland est l'amant de la comtesse... Voilà une conversation à laquelle je voudrais pourtant assister, celle qui va se tenir entre les deux beaux-frères. Serais-je bien surpris d'apprendre que ce nègre en disponibilité est le confident de son grand homme ? C'est un sujet à peindre que celui-là, qui n'a jamais été bien traité : ces amitiés passionnées d'un Tattet poiir un Musset, d'un Eckermann pour un Gœthe, d'un Asselineau pour un Baudelaire, cette totale absorption de l'admirateur dans l'admiré. Florent a trouvé que le génie de son grand peintre avait besoin d'une fortune et il lui a donné celle de sa sœur. S'il trouve que ce génie a besoin d'une passion pour se développer plus encore, il s'entremettra avec délices... Ma parole

d'honneur! Il regardait la comtesse tout à l'heure avec reconnaissance. Pourquoi pas, après tout? Lincoln est un coloriste de premier ordre, quoique son désir d'être au courant l'ait égaré dans trop d'imitations. Mais c'est de sa race. La jeune M°^* Maitland a de l'esprit comme une anse de panier; et M™^ Sténo est une de ces femmes extraordinaires, vraiment créées pour exalter la vitalité d'un artiste. Jamais celui-là n'avait rien fait comme le portrait d'Alba... J'entends le dialogue tout à l'heure: — Tu sais, le Polonais est revenu. — Quel Polonais? — Celui de ta comtesse. — Comment! tu crois à ces calomnies?... Maitland sera très beau en disant cette phrase inévitable... Ah! Que de comédies on manque ici-bas ! Bon. Ce cocher a commis lui aussi sa schlemylade. Je lui ai dit rue Sistina, près de la Trinité-des-Monts, et le voici qui prend par la place Barberini au lieu de couper par Capo le Case. C'est ma faute aussi. Je ne regarde plus rien quand la folle du logis se met en branle... Admirons du moins le Triton du Bernin qui soufHe de l'eau dans sa conque. Quel sculpteur génial que ce grand homme, et il n'a jamais pensé à la nature que pour la fausser! Faites donc des esthétiques après cela... »

Ces incohérentes réflexions, durant lesquelles l'écrivain avait de nouveau traversé un tiers de Rome, se résumaient dans une bonne humeur décidément optimiste, comme on peut voir, lorsque le fiacre s'arrêta enfin devant l'adresse donnée. C'était celle

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d'un fort modeste restaurant décoré de cette enseigne toute toscane : ce Trattoria al éMar\occo i> , Et le ce (^ariocco », le lion symbolique de Florence, était représenté au-dessus de la porte, appuyant sa patte sur l'écusson orné du lys national. L'apparence de cette devanture ne justifiait guère le choix que Télégant Dorsenne avait fait de cet endroit pour y manger chaque fois qu'il ne dînait pas dans le monde. Mais son dilettantisme n'adorait rien tant que ces sautes subites de sociétés, et le sieur Egiste Brancadori qui tenait le iSMar{occo était un de ces bouffons inconscients comme il allait en cherchant sans cesse dans la vie réelle, de ceux qu'il appelait ses (L Thébains », par souvenir du roi Lear. « Je veux dire encore un mot à ce savant Thébain, » s'écrie, on ne sait pourquoi, le prince devenu fou, lorsqu'il rencontre le pauvre Tom dans la lande. Pour que les amis parisiens de Dorsenne, les Casai, les Machault, les de Vardes, ces habitués de la table du petit Cercle, ne le jugent pas trop sévèrement, il convient d'ajouter que ce Thébain né à Florence était en même temps un cuisinier de premier ordre et que le modeste restaurant avait sa légende. Elle divertissait toujours le paradoxal observateur qu'était Julien. Il disait souvent : ce Qui osera jamais écrire la vérité de l'histoire? Celle-ci par exemple : le pape Pie IX ayant demandé à l'empereur Napoléon III de lui prêter quelques troupes pour protéger ses États, ce dernier y consentit, occupation qui eut deux résultats, une haine corse de la moitié de l'Italie contre

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la France et la fondation du iS^ariocco par Egiste Brancadori, dit le Thébain, ou le Docteur. » — C'était encore une plaisanterie du romancier, qui prétendait avoir guéri sa dyspepsie en Italie, grâce à la savante et saine cuisine dudit Egiste. En réalité, et plus simplement, Brancadori était l'ancien chef d'un grand seigneur russe, d'un des Wérékiew, le propre cousin du véritable père de la jolie Alba Sténo. Ce Wérékiew, renommé à Rome pour la délicatesse de ses dîners, était mort subitement en 1 866. Quelques-uns des habitués de sa maison, conseillés en effet par un officier français de l'armée d'occupadon et lassés des clubs, des hôtels et des restaurants ordinaires, s'étaient avisés de se syndiquer et de commanditer à leur profit le cuisinier du défunt. Us avaient fondé avec lui, dans un petit local, une popotte d'espèce supérieure, qu'ils auraient pu avec un peu de vanité décorer du nom de cercle culinaire. En lui assurant un minimum de seize repas à sept francs par tête, ils avaient eu pendant quatre années une table exquise à laquelle s'était assis tout ce que Rome comptait alors de voyageurs distingués. L'année 1 870 avait dispersé cette petite société de gourmets et de causeurs, et le cercle fermé s'était métamorphosé pn un restaurant, mais presque inconnu, sinon de quelques artistes ou des diplomates qu'attiraient la tradition des anciennes splendeurs de l'endroit et surtout la connaissance des talents du 0: docteur ». Il n'était pas rare que les trois petites salles qui composaient l'établissement fussent rem-

plies, vers les huit heures, de cravates blanches, de gilets blancs et de fracs de soirée. Pour le cosmopolite Dorsenne c'était un coup d'œil singulièrement divertissant que celui-là : un coin d'ambassade d'Angleterre ici, un coin d'ambassade russe plus loin, deux attachés allemands ailleurs, deux secrétaires français auprès du Saint-Siège, un autre auprès du Quirinal. Ce qui intéressait davantage encore le romancier, c'était la conversation du oc docteur » luimême, du génial Brancadori, qui ne savait ni lire, ni écrire. Mais il avait gardé un souvenir vivant de tous ses anciens convives, et quand il se sentait en confiance, debout au seuU de sa cuisine dont la propreté le rendait insolemment fier, il mimait des anecdotes de la Rome si curieuse de sa jeunesse. Ses gestes d'illettré, si conformes à la physionomie des choses, son masque mobile et son parler toscan, ce fin parler qui adoucit en h tous les c durs entre deux voyelles, donnaient une saveur à ses récits dont un curieux de vérité locale devait raffoler. C'était le matin surtout, quand il n'y avait guère personne dans le restaurant, qu'il abandonnait volontiers ses fourneaux pour bavarder, et si Dorsenne avait donné l'adresse du éMariocco à son cocher en sortant du palais Castagna, c'avait été dans l'espoir que le vieux chef lui esquisserait à sa manière l'histoire de la ruine d'Ardea. Brancadori était justement debout auprès du comptoir où trônait sa nièce, la signorina Sabatina, charmant visage florentin au menton un peu long, au front un peu large, au nez un peu court, à

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la bouche sinueuse, aux grands yeux noirs dans un teint doré, avec des cheveux ondulés, qui rappelait d'une manière saisissante le type favori du premier des Ghirlandajo.

— <t Tenez, mon oncle, » dit cette jeune fîUe aussitôt qu'elle eut aperçu Dorsenne, « où avez-vous mis la lettre que l'on a apportée pour le prince?... » En Italie, tout étranger estprince ou comte, etla profonde bonhomie qui règne dans les mœurs donne à ces titres, dans la bouche de celui qui les décerne ainsi, une amabilité le plus souvent exempte de calcul. Il n'y a pas de pays au monde où règne une plus véritable et plus charmante familiarité de classe à classe, et Brancadori en donna une preuve tout de suite en traitant de a caro lei y>, c'est-à-dire de « mon cher 3), celui que sa nièce avait blasonné d'une couronne fermée, et il s'écriait, en fouillant dans les poches de la veste en alpaga qu'il portait par-dessus son tablier d'office :

— (( c4 testa bianca spesso cervelle manca...* — Je l'avais mise dans la poche de mon habit, pour être plus sûr de ne pas l'oublier... Et j'ai changé d'habit parce qu'il faisait chaud, je l'ai laissé avec la lettre à l'appartement... »

— ce Vous l'enverrez chercher après le déjeuner, » dit Dorsenne.

— ce Non, » reprit la jeune fille en se levant, a c'est à deux pas et j'y cours. C'est le concierge

* A tête blanche souvent la cervelle manque.

du palais où habite Son Excellence qui Ta apportée lui-même en insistant pour qu'on la remette tout de suite... »

— ce Hé bien, allez la chercher, » répondit Julien qui ne put, malgré l'habitude, s'empêcher de sourire de cet ennoblissement de sa maison après celui de sa personne, oc et moi je resterai à causer avec mon docteur en attendant qu'il me donne son ordonnance de ce matin, c'est-à-dire son menu... Devinez d'où je viens, Brancadori, » ajouta-t-il, sûr de provoquer la curiosité d'abord, puis le bavardage du cuisinier; a du palais Castagna, où l'on va tout vendre... »

— a Ah ! Per Bacco ! » s'écria le Toscan avec une visible douleur sur son vieux parchemin de visage roussi au feu de quarante an^ de casseroles, ce si défunt le prince Urbain voit cela dans l'autre monde, le cœur lui en crève, je vous le jure... La dernière fois qu'il est,, venu dîner ici, c'était il y a dix ans, c'était pour la Saint-Joseph, il m'avait dit : a Vous a me ferez des beignets, Egiste, comme ceux que a nous mangions autrefois avec M. d'Épinay, oc M. Clairin, Fortuny et ce pauvre Henri Regnault. » Et il était content ! Il s'attardait à me parler : ce Egiste, » me disait-il, ce je peux aller à mon destin ! a Je n'ai qu'un fils, mais je lui laisse six millions et a le palais. Si c'était Gigi, je serais moins tranquille, * a mais avec Peppino... » — Gigi, c'était l'autre, ' Taîné, qui est mort, le gai, qui venait ici tous les jours, du temps de ces messieurs, un brave garçon, mais si mauvais sujet !... Il fallait l'entendre raconter

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sa visite chez Pie IX le jour où il eut converti un Anglais. Oui, Excellence, il l'avait converti, en lui prêtant, par erreur, un livre de piété au lieu d'un roman. Cet Anglais prend le livre, le lit, en lit un autre à la suite, un troisième, et se fait catholique. Le Gigi, qui n'était pas très bien au Vatican, court se vanter de ce haut fait au Saint-Père... a Regarde ce un peu, mon fils, » dit Pie IX, « de quels moyens a notre bon Seigneur Dieu va se servir!... » Ah! Ceiui-là les aurait du moins mangés en s'amusant, ces millions, au lieu que Peppino!... Ils ont tous passé dans les signatures. Pensez donc, le prince d'Ardea, ce nom en valait, de l'argent! Il joue à la Bourse, il perd, il rejoue, il perd encore, et le voilà à parapher des lettres de change après des lettres de change... Et je paraphe, et je paraphe, et chaque fois qu'il faisait ce petit geste, comme moi avec mon crayon, — seulement moi je ne sais pas signer mon nom, — c'étaient des cent mille, des deux cent mille francs qui couraient le monde... Et maintenant il va falloir qu'il quitte sa maison et qu'il quitte Rome... Qu'est-ce qu'il y ferait. Excellence, je vous le demande? y> et, secouant sa tête, il ajouta : ce II devra reconstruire sa fortune à l'étranger... Nous disons cela en Toscane : ce Celui qui gaspille l'or avec a les mains, ira le chercher avec les pieds... » Mais voilà Sabatina qui revient.. Elle a fait la chose, leste comme un chat... »

L'impayable mimique du bonhomme, ses proverbes, le joli fonds d'habitudes dessiné derrière

son récit par le souvenir de cette fête de Saint-Joseph où toutes les boutiques de friture portent écrit le sacramentel: ce Bignè », le mot du goguenard Pie IX reproduit avec l'accent du vieux . pape, l'originale évocation de l'héritier des Castagna signant et signant toujours, cette explication grossière de sa ruine, très vraie au demeurant, — tout dans ce récit avait amusé Dorsenne. Il savait assez l'Italien pour apprécier lès intraduisibles finesses de langue de cet homme du peuple. — Mais, est-on jamais du peuple quand on est de Florence ? — Il était donc en train de rire encore au moment où la madone en rupture de fresque, comme il appelait quelquefois la jeune fille, lui remit une enveloppe dont la suscription changea aussitôt son sourire en une moue de contrariété non dissimulée. Il repoussa de la main le menu du jour que lui présentait le vieux cuisinier et il dit avec brusquerie : a Je crains bien de ne pas rester à déjeuner... » Puis, ouvrant la lettre: ce Non, je ne peux pas, adieu. » Et il sortit, d'une manière si évidemment troublée et précipitée que l'oncle et la nièce échangèrent un regard en souriant. Ces véritables méridionaux ne pouvaient croire chez un beau jeune homme tel que Dorsenne à d'autres soucis qu'à des soucis de cœur :

— ce Chi ha Vamor nel petto,,, » dit la signorina Sabatina.

— (S. Halo spron nei fianchi.,, » répondit l'oncle. Ce naïf adage, qui assimile au coup d'éperon

donné dans les flancs du cheval la pointe aiguë que

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la passion nous enfonce dans la poitrine, n'était pas vrai de Dorsenne. L'application de ce proverbe à la circonstance n'était cependant pas entièrement fausse et le romancier le commentait lui-même à sa façon, quoique sous une autre forme, en se répétant le long de la rue Sistina, pleine d'un soleil qui augmentait son énervement : oc Non, pour ça, non, je ne veux pas me mêler de cette affaire-là, et je vais le lui dire haut et ferme... » Et il reprenait le billet dont la lecture lui avait soudain donné une crise d'inquiétude plus forte encore que les deux premières éprouvées déjà dans la matinée. Il ne s'était pas trompé en reconnaissant sur l'enveloppe l'écriture de Boleslas Gorka, et voici, en quels termes, effrayants de mystère dans la situation présente, ce court message était rédigé :

a Je vous sais tellement mon ami, cher Julien, et j'ai pour votre caractère si chevaleresque et si français, une telle estime que j'ai décidé de m' adresser à V(Hls dans une circonstance de ma vie tout à fait tragique^ J'ai besoin de vous voir immédiatement, et je vous attends chei vous. J envoie un billet pareil au Cercle de la Chasse, un che^ le libraire du Corso, un autre che\ votre antiquaire, Oii que mon appel vous trouve, quitte^ tout tt vene\. Vous me sauvere^ plus que la vie. Tour une raison que je vous dirai, mon retour est absolument secret. Personne, vous entende^, ne le connaît que vous.

Je rCai pas besoin d'en écrire davantage à l'ami si sûr que vous êtes et que j'embrasse de cœur.

— a II est parfait! » se répétait Dorsenne en froissant cette lettre avec une colère croissante. « Il m'embrasse de cœur!... Je suis son plus sûr ami!... Je suis chevaleresque, français, la seule personne qu'il estime!... Quelle commission va-t-il me prier de faire pour lui, affreusement désagréable? Dans quel guêpier va-t-il me demander de me jeter, à moins qu'il m'y ait jeté déjà?... Je la connais, cette école des gaffeurs à protestations. — C'est entre nous à la vie et à la mort, n'est-ce pas? Rendez-moi service!... — Et ils vous bouleversent vos habitudes, ils vous saccagent votre temps, ils vous embarquent dans des tragédies, et quand vous leur dites : Non, — là, carrément, — ils vous accusent d'égoïsme ou de trahison!... C'est ma faute aussi. Pourquoi ai-je écouté ses confidences ? Est-ce que je ne sais pas cela depuis des années qu'un homme qui vous raconte ses amours, quand il ne vous connaît pas plus que nous ne nous connaissons, lui et moi, est une canaille, un cabotin ou un fou, les trois quelquefois. Et avec les canailles, les cabotins et les fous, il n'y a pas de relations possibles... Mais voilà. Il m'amusait dans le commencement quand il me détaillait son intrigue, sans me nommer la personne, comme ils font

tous d'abord. Il m'a encore amusé par son manège pour arriver à me la nommer sans manquer à ce que les gens du monde appellent l'honneur. Et dire que les femmes y croient, à cet honneur et à cette discrétion !... Et puis c'était le plus sûr moyen d'avoir mes grandes et petites entrées chez la Sténo et d'approcher d'Alba... Je crois que je vais la payer, ma flirtadon Romaine... Nous allons bien voir. Si Gorka est Polonais, je suis Lorrain. Il y a un proverbe sur notre nom aussi, à nous autres, et l'héritier des Castellans ne me fera faire que ce qui me conviendra, pas un geste de plus. »

C'est avec cette mauvaise humeur et cette résolution que Julien s'engagea sous la porte de sa maison. Si cette demeure n'était pas le palais célébré par la signorina Sabatina, elle n'était pas non plus la banale caserne moderne qui se multiplie aujourd'hui dans la Rome nouvelle, comme dans le Paris contemporain, comme dans le récent Berlin, comme dans certaines rues de Londres ouvertes ces temps derniers aux environs de Hyde Park. C'était une vieille bâtisse, dressée en promontoire sur la place de la Trinité-des-Monts, à l'angle des deux rues Sistina et Gregoriana. Quoiqu'elle se trouvât réduite à Tétatde simple pension plus ou moins bourgeoise, cette maison a son surnom marqué dans certains guides, et comme tous les coins de la vieille Rome elle garde les traces d'une glorieuse légende artistique. Les petites colonnes du porche qui la précède la font appeler le Tempietto, ou petit temple, et plu-

sieurs personnages chers aux lettrés y ont habité, depuis le paysagiste Claude Lorrain jusqu'au poète François Coppée. A deux pas de là, presque en face, a vécu Poussin, et l'un des plus grands parmi les lyriques Anglais modernes, Keats, est mort tout auprès, ce John Keats dont le tombeau se voit à Rome aussi, dans le cimetière que domine la pyramide de Cestius, avec cette mélancolique épitaphe tracée par lui-même :

Hère lies one whose nome was writ on water,,.

Il était rare que Dorsenne rentrât chez lui sans se répéter la traduction qu'il avait essayée de ce beau vers :

Ci-git un dont h nom fut écrit sur de Veau,.^

OU bien il se Redisait, quand c'était le soir, ce fragment délicieux des Intimités, suave et triste comme un fond de toile de Léonard :

Le ciel se nuançait de vert tendre et de rose,..

Cette fois ce fut d'une manière beaucoup plus prosaïque qu'il effectua son entrée. Car il s'adressa au concierge avec l'accent d'un mari jaloux ou d'un débiteur traqué par des créanciers :

— ce Vous avez donc donné la clef à quelqu'un, Tonino?... » demanda-t-il.

— « Mais M. le comte Gorka a dit que Son Excellence l'avait prié de l'attendre chez lui, » répondit le

vieil homme avec une timidité rendue plus comique par la coupe formidable de sa moustache grise et de sa barbiche blanche qui faisaient de lui une caricature du feu roi Victor-Emmanuel. Il avait servi en j'ç sous le GalantuomOy et il rendait ainsi son hommage de vétéran de Solférino à cette glorieuse mémoii^. Ses gros yeux toujours effarouchés roulaient avec épouvante sous des sourcils de grenadier au moindre* embarras, et il répétait ; « Oui, que Son Excellence l'avait prié de l'attendre... » tandis que Dorsenne montait l'escalier quatre à quatre en disant luimême tout haut :

— a De plus en plus parfait... Mais cette fois, la familiarité passe les bornes, et c'est presque tant mieux. Je vais me montrer si étonné et si mécontent dès l'abord que je serai tout à mon aise pour refuser à cet indiscret ce qu'il me demandera... » En se raidissant dans sa colère, l'écrivain se prémunissait à l'avance contre la faiblesse qu'il se connaissait et qui dérivait chez lui, non pas d'une volonté insuffisante, mais d'une perception trop vive des motifs et des mobiles auxquels obéissaient les personnes avec lesquelles il était en conflit. Il allait éprouver une fois de plus, la porte à peine ouverte, qu'il n'y a pas de pire dissolvant de la rancune que la curiosité intelligente. La sienne fut en effet éveillée aussitôt, quoiqu'il en eût, par un bien simple détail, mais qui achevait de prouver dans quelles conditions étranges le Polonais avait voyagé : son nécessaire, son -pardessus et son chapeau étaient posés sur la table de

l'antichambre, encore blanchis de la poussière du train. Évidemment il s'était abattu tout droit de Varsovie sur la place de la Trinité-des-Monts. En proie à quel délire de passion? Dorsenne n'eut pas plus le loisir de se le demander qu'il n'eut la présence d'esprit de se composer une attitude serrée qui coupât court à la familiarité de son étrange visiteur. Au bruit qu'avait fait en s'ouvrant la porte de l'antichambre, Boleslas s'était précipité. Et déjà il saisissait les deux mains de l'hôte dont il avait violé le domicile. Il les lui serrait. Il le contemplait avec des yeux de fièvre, de ces yeux qui n'ont pas dormi depuis des heures et des heures, et il balbutiait en l'entraînant dans le petit salon :

— ce Vous voilà, Julien, vous voilà!... Ah! merci d'être venu à mon appel et tout de suite !... Laissezmoi vous regarder, que je sois bien sûr que j'ai un ami auprès de moi, quelqu'un en qui croire, avec qui parler, sur qui m'appuyer... Si cette solitude avait duré, je vous le jure, je serais devenu fou... »

Quoique l'amant de M^^ Sténo appartînt à cette race des nerveux excitables qui outrent sans cesse l'expression de leurs sentiments les plus sincères par une inconsciente griserie de la parole et du geste, son visage portait la trace d'un trouble trop profond pour n'être pas saisissant. Julien, qui l'avait vu partir, trois mois auparavant, si radieux d'une beauté presque lumineuse, resta saisi de le retrouver changé à ce point par cette courte absence. C'était bien toujours le même Boleslas Gorka, célèbre comme

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joli homme, cet admirable animal humain si fin et si fort dans lequel il tenait des siècles d'aristocratie. — Les comtes de Gorkà appartiennent à cette antique maison de Lodzia à laquelle se rattachent tant d'illustres familles polonaises, les Opalenice-Opalenski, les Bnin-Bninski, les Ponin-Poninski et beaucoup d'autres. — Seulement ses joues étaient maigres sous la longue barbe brune à reflets fauves, une fatigue immense se lisait dans les paupières comme mâchurées de veilles, dans les méplats du masque creusé, dans les narines qui semblaient pincées, dans le teint dont la noble pâleur se fonçait en taches terreuses. Les traces de la souillure du voyage empreintes sur ce visage en accentuaient encore la cruelle altération. Et cependant l'élégance native de cette physionomie et de ce corps donnait de la grâce à cette lassitude. Boleslas, dans la vigoureuse et souple maturité de ses trente-quatre ans, réalisait un de ces types de beauté virile si accomplis qu'ils résistent aux plus dures épreuves. Les excès de l'émotion, comme ceux du libertinage, semblent parer seulement ces hommes-là d'un nouveau prestige; et le fait est que dans le décor tout intellectuel de cette chambre d'écrivain, parmi cet amas de livres, de photographies, de gravures, de tableaux et de moulages, cette apparition d'une figure rongée par les acres souffrances de la passion revêtait une poésie à laquelle Dorsenne ne pouvait demeurer entièrement insensible. L'atmosphère imprégnée de tabac russe et la vapeur bleuâtre qui flottait dans

cette chambre révélaient de quelle manière l'amant trahi avait trompé son impatience, et, au milieu du bureau, une coupe Italo-Grecque avec une bacchanale peinte en rouge sur fond noir, dont Julien était très fier, montrait les débris d'une trentaine de cigarettes presque aussitôt jetées qu'allumées. Les bouts de carton en avaient été mâchonnés avec un énervement qui se lisait dans l'être tout entier du jeune homme, pendant qu'il répétait d'un accent à faire trembler tant il était sombre :

— « Oui, je serais devenu fou... »

— (( Calmez-vous, mon cher Boleslas, je vous en supplie, » répondait Dorsenne. Qu'était devenue sa mauvaise humeur de l'escalier? Mais comment la conserver en présence d'un personnage si évidemment hors de lui-même? Et Julien continuait, parlant à son compagnon comme on parle à un enfant malade : ce Voyons, asseyez-vous... Soyez un peu plus tranquille, puisque je suis là, et vous avez eu raison de compter sur mon amitié... Parlez-moi. Expliquezmoi ce qui se passe. S'il y a un conseil à vous donner, je suis prêt. Un service à vous rendre, je suis prêt encore... Mon Dieu! Dans quel état je vous retrouve... »

— (( N'est-ce pas? » dit l'autre avec une espèce d'ironique orgueil. Il suffisait qu'il eût un spectateur de ses chagrins, pour qu'il les étalât avec une secrète vanité, si réels fussent-ils. « N'est-ce pas, » insista-t-il, « que l'on voit comme j'ai souffert?... Et là ce n'est rien, » il montra son visage d'un geste

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découragé. « C'est ici qu'il faudrait lire, » et il se frappa la poitrine. Puis, passant ses mains sur son front et ses yeux, comme pour exorciser un cauchemar : ce Mais vous avez raison. Il me faut du calme. Ou je suis perdu... » Et après un silence durant lequel il paraissait avoir ramassé ses idées et pris de nouveau une pleine conscience de sa volonté, car sa voix s'était faite décidée et brève, il commença : « Vous savez que je suis ici à l'insu de tout le monde et même de ma femme?... »

— « Je le sais, » répondit Dorsenne, « je quitte la comtesse à l'instant même. Nous avons visité ce matin le palais Castagna avec elle, Hafner, M™* Maitland, Florent Chapron. » Il prit un temps et il ajouta, pensant qu'il valait mieux ne pas mentir sur des points inutiles : a II y avait aussi M"^^ Sténo et Alba... »

— « Et personne d'autre? » interrogea Boslelas avec un regard si aigu, que l'écrivain dut déployer toute sa force pour voiler lui-même le sien, et il répondit :

— (c Personne d'autre. »

Il y eut un silence entre les deux hommes. Dorsenne venait de comprendre à cette déconcertante interrogation, davantage encore, de quelle allure marcherait un entretien engagé de la sorte. Gorka, couché maintenant plutôt qu'assis sur le divan de l'étroite pièce, avait dans le reploiement de toute sa personne sur elle-même quelque chose d'une bête

qui, dans une minute, bondira. Visiblement il était arrivé chez Julien en proie à cette folie de savoir qui est pour la jalousie ce qu'est la soif pour certains supplices. Quand on aura bu cette goutte d'eau amère de la certitude, on n'agonisera pas moins. Pourtant on marcherait vers elle, les pieds nus sur des pavés ardents, sans même sentir cette brûlure. Les motifs qui avaient décidé Boleslas à choisir l'écrivain français pour lui arracher une révélation étaient d'ordre très divers et démontraient que le caractère félin de sa physionomie ne trompait pas. Il connaissait Dorsenne beaucoup mieux que Dorsenne ne le soupçonnait. Il le savait étourdi et nerveux d'une part, et de l'autre assez perspicace. Si donc il y avait une intrigue entre Maitland et M™® Sténo, Julien l'avait pénétrée certainement, et, attaqué d'une certaine manière, il se trahirait non moins certainement. En outre, — car cette nature de violence, de ruse et d'étalage abondait en complexités, — Boleslas, qui admirait passionnément le talent du romancier, éprouvait une sorte d'indéfinissable attrait à se montrer devant lui sous son jour d'amant frénétique et déchaîné. Il était de ces gens qui se feraient photographier sur leur lit de mort, tant ils attachent d'importance naïve à leur personne, — ce qui ne les empêche pas de mourir vraiment et quelquefois très bravement! Il se fût sans doute indigné, de la meilleure foi du monde, si l'auteur à! Une Églogue éMondaine l'eût portraituré vivant dans un livre, lui et ses amours avec la com-

tesse Sténo, et cependant il ne s'était rapproché de Técrivain cet hiver et il ne l'avait choisi pour confident qu'avec un vague désir de l'impressionner. Il avait rêvé de lui suggérer quelque création à sa ressemblance, tout en croyant céder simplement, et cédant en effet au besoin de se raconter dont on étouffe dans certaines crises morales. Oui, tout était complexe dans Gorka, car il ne se contentait pas de tromper sa femme avec la profondeur d'hypocrisie que supposait cette affreuse organisation de son adultère : cette noble et confiante créature liée d'amitié avec la fille de la maîtresse de son mari. Il prétendait la tromper avec remords, et n'avoir jamais cessé de lui porter une affection aussi douloureuse que respectueuse. C'était vrai aussi. Mais il fallait être Dorsenne pour admettre de pareilles anomalies, et cette sensation rare d'être compris dans les égarements les plus invraisemblables de son cœur achevait d'attacher le jeune comte à quelqu'un qui était tout ensemble un sûr confident, un peintre possible, un complice moral. Il s'agissait maintenant d'en faire, ce qui était moins facile, son policier involontaire.

— « Vous voyez, » reprit-il tout d'un coup, a à quelles misérables enquêtes de détail j'en suis descendu, moi qui ai toujours eu horreur de l'espionnage comme d'un affreux avilissement. Je viens de vous questionner sans franchise, quand vous êtes mon ami, et quel ami!... Ah! C'est toute mon histoire, ces deux mouvements que j'ai eus devant vous

depuis deux minutes. J'ai voulu ruser avec vous, et puis j'ai eu honte... La passion me prend. Elle me tord. N'importe quelle infamie se présente : tout à l'heure une vilenie, à un autre moment une action pire. Je m'y précipite, et puis j'ai peur. Oui, j'ai peur de moi!... Mais c'est que je viens de tant souffrir!... Vous ne comprenez pas? Hé bien! Ecoutez, » continua-t-il en enveloppant de nouveau Dorsenne d'un de ces regards dont l'avidité scrutatrice ne laisse pas échapper un geste, un mouvement de paupières chez celui que l'on observe ainsi, ce et dites si vous avez imaginé jamais pour un de vos romans une situation pareille à la mienne... Vous vous rappelez les transes mortelles où j'ai vécu cet hiver, avec la présence de mon beau-frère chez moi, et ce danger continu qu'il ne se fît mon dénonciateur auprès de ma pauvre Maud, par sottise, par vertu Britannique, par antipathie. Est-ce qu'on sait jamais?... Vous vous rappelez aussi comme ce voyage en Pologne m'a coûté, après ces longs mois d'ahgoisse? Cet embarras d'affaires et cette maladie de ma tante survenus juste à l'époque où j'étais délivré d'Ardrahan me donnèrent une funeste impression... J'ai toujours cru aux pressentiments. J'en avais un, comme au jeu : je sentais la série noire. Je ne me trompais pas. Dès la première lettre que Je reçus, — de qui, vous devinez, — je compris qu'il se passait à Rome quelque chose qui me menaçait dans ce que j'avais de plus cher au monde, dans cet amour auquel j'ai tout sacrifié, vers lequel j'ai marché en piétinant le

plus noble cœur... Catherine allait-elle cesser de m'aimer? Quand on a enfermé deux années de vie dans une passion, — et quelles années, — on y tient par des fibres cruellement profondes ! Je vous passe le récit de ces premières semaines employées à courir de-ci de-là, à faire des visites à des parents, à converser avec des hommes de loi, à soigner ma vieille malade, à remplir mon devoir envers mon fils enfin, puisque la moitié de cette fortune lui reviendra. Et toujours, toujours cette idée fixe : Elle ne m'écrit plus comme autrefois, elle ne m'aime plus... Ah! si je pouvais vous les montrer, ses lettres des autres absences?... Vous avez bien du talent, Julien, vous n'en avez jamais composé de plus belles... »

Il se tut, comme si la partie de sa confession de laquelle il s'approchait lui coûtait un trop grand effort, et Dorsenne insista à son tour :

— <jc Un changement de ton dans une correspon dance ne suffit cependant pas à expliquer la fièvre où je vous vois... »

— « Non, » reprit Gorka, « mais il n'y eut pas qu'un changement de ton. Je me plaignis. Pour la première fois ma plainte ne trouva pas d'écho. Je menaçai de cesser d'écrire. Elle ne me répondit pas. J'écrivis pour demander pardon. Comme on est lâche. Je reçus une lettre si froide que j'en écrivis à mon tour une de rupture. Nouveau silence... Ah! Vous vous rendrez compte à présent du terrible effet que me produisit dans un trouble pareil une autre lettre, non signée, celle-là, que je reçus il y a

lOO COSMOPOLIS

quinze jours. Elle m'arriva un matin, toute seule. Elle portait le timbre de Rome. Je ne reconnus pas l'écriture. J'ouvris. Je vis deux feuilles de papier sur lesquelles étaient collés des mots imprimés, découpés à même un journal français. Je vous répète, pas de signature. C'était un billet anonyme... »

— a Et vous l'avez lu?» interrompit Dorsenne. « Quelle folie!... »

— a Et je l'ai lu, » répondit le comte, a II débutait par des phrases d'une effrayante exactitude sur ma propre situation... Que nos histoires, à nous, soient connues des autres, nous devrions le savoir, puisque nous connaissons les leurs... Nous devrions penser par conséquent que nous sommes en proie à la férocité de leur indiscrétion, comme ils sont en proie à la nôtre. Cela fait cruellement mal pourtant, je vous le jure, de le constater. Mais ce qui rendait cette exactitude du début de ce billet vraiment infernale, c'est qu'elle servait de garantie et de preuve à l'exactitude de la fin. Et la fin, c'était le récit détaillé, minutieux, implacable, d'une intrigue que M™^ Sténo avait nourrie pendant mon absence, et avec qui? avec l'homjne de qui je me suis toujours le plus défié, avec ce gâcheur de couleurs, qui a dû faire une première fois le portrait d'Alba, — et cette fois, je l'ai empêché, — cela m'a bien servi d'ailleurs! — avec ce drôle qui s'est abaissé à ce honteux mariage d'argent et qui se dit artiste, avec cet Américain de table d'hôte, avec Lincoln Maitland!... »

Quoique la haine enfantine et injuste des ja-

BOLESLAS GORKA lOI

loux, — cette haine qui nous dégrade en abaissant celui qui nous est préféré, — eût empoisonné de son flot amer le cœur de Gorka, comme elle empoisonnait cette fin de son discours, il n'avait pas cessé de surveiller Dorsenne. Il s'était levé à moitié sur le divan, et, appuyé à ses poignets, il avait avancé la tête en prononçant le nom de son rival, comme pour envelopper l'écrivain de son observation. Ce dernier, par bonheur, avait été saisi d'indignation à la nouvelle de la lettre anonyme, et il répétait avec un étonnement qui ne permettait à son interlocuteur de rien deviner :

■ — (L Quelle infamie! Mais quelle infamie !... » — a Attendez, » reprit Boleslas, a et ce n'était qu'un début... Le lendemain je recevais une autre lettre, écrite et envoyée dans les mêmes conditions; le surlendemain, une troisième. J'en ai douze, entendez-vous, — douze, — dans mon portefeuille, et toutes composées avec cette même atroce connaissance du milieu où nous vivons qui m'avait affolé dès la première. Concevez-vous cela comme supplice? Je recevais en même temps des lettres de ma pauvre femme, et tout concordait, dans cette triste série, d'une concordance affreuse. La lettre anonyme me disait : a Aujourd'hui ils ont eu un rendez-vous a de deux heures à quatre, » et Maud m'écrivait : « Je n'ai pas pu sortir aujourd'hui, comme c'était « convenu avec M™^ Sténo, elle avait la migraine. » Et ce portrait d'Alba, que l'on m'avait annoncé comme en courant? Les lettres anonymes m'en ra-

contaient les péripéties, les prolongations de séance, de ces commodes séances, tandis que ma femme m'écrivait : « Nous sommes encore allés voir le a portrait d'Alba, hier. Le peintre a défait ce qu'il a avait fait... » Enfin, il m'a été impossible d'y tenir. Avec leur abominable précision de détails, les lettres anonymes m'avaient donné même l'adresse du lieu de leurs rendez-vous !... Je suis parti. Je me suis dit : Si j'annonce mon arrivée à ma femme, ils la sauront, ils m'échapperont. Je voulais les surprendre. Je voulais... Est-ce que je le sais, ce que je voulais? Je voulais ne plus souffrir cette agonie d'incertitude. Je monte dans le train. Je ne m'arrête ni jour ni nuit. Je laisse mon valet de chambre hier à Florence. Et ce matin j'étais à Rome... Mon plan s'était dessiné en route. Je prenais un appartement en face du leur, dans la même rue, dans la même maison peut-être. ' Je les épiais, un jour, deux jours, une semaine. Et

puis!.. Le croiriez-vous? C'est dans le fiacre qui me conduisait droit vers cette rue que j'ai vu clair soudain en moi, et que j'ai eu peur. J'avais ma main sur la crosse de ce revolver, » et il tira l'arme de sa poche pour la jeter sur le divan, comme s'il voulait repousser une nouvelle tentation, a Je m'aperçus aussi clairement que je vous vois, tuant ces deux êtres, si je les surprenais, comme deux bêtes... En même temps je vis mon fils et ma femme... Entre l'assassinat et moi, il y avait peut-être juste la distance qui me séparait de cette fatale rue... Et j'ai senti qu'il fallait fiiir tout de suite, fuir cette rue, fuir ces cou-

usar^^^f'^

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pables, s'ils le soùt vraiment, me fuir moi-même! Votre nom a traversé mon esprit et je suis venu vous crier : Mon ami, voilà oii j'en suis, je me noie, je suis perdu, sauvez-moi... »

— ce Mais vous l'avez trouvé vous-même, le salut, » répondit Dorsenne. « C'est votre fils et c'est votre femme. Revoyez-les d'abord, et, si je ne vous promets pas que vous ne souffrirez plus, vous ne serez plus tenté par cette épouvantable idée... » Et il montra lui aussi le pistolet, dont le canon brillait sous le coup d'un rayon de soleil insinué par la croisée. Puis, comme la pitié très vraie dont l'avait secoué le récit de Boleslas n'abolissait pas plus l'auteur en lui que l'émotion n'avait aboli la finesse et la vanité chez le conteur lui-même, il ajouta : a Et vous l'aurez d'autant moins, cette idée, que vous aurez pu vérifier de visu ce que valent ces lettres anonymes. Douze lettres en quinze jours et composées avec ce procédé, du menu découpage de combien de journaux? Et l'on prétend que nous inventons des noirceurs dans nos livres !... Si vous voulez, nous chercherons ensemble qui peut bien avoir élaboré cette jolie petite scélératesse. C'est Judas, Rodin, lago, — ou laga... Mais ce n'est pas le moment de nous perdre dans ces hypothèses... Etesvous sûr de votre valet de chambre? Oui, puisque vous l'avez emmené. Vous lui envoyez une dépêche, et dans cette dépêche la copie d'une autre dépêche adressée à M^^ Gorka et que votre homme expédiera ce soir même. Vous annoncez votre arrivée

pour demain en faisant allusion à une lettre soi-disant écrite de Varsovie et qui se sera perdue. Vous prenez ce soir ici le train pour Florence d'où vous repartez cette nuit même. — Vous êtes à Rome demain matin de nouveau et officiellement. Vous aurez évité, non pas le malheur de devenir un assassin, car vous n'auriez surpris personne» j'en suis bien sûr, mais celui beaucoup plus grave, avec votre cœur et vos chagrins, d'éveiller les soupçons de M™^ Gorka. — Est-ce promis?... » Et Dorsenne se leva pour préparer sur sa table une plume, du papier : ce Allons, faites la dépêche tout de suite, et rendez grâce à votre bon génie, qui vous a conduit chez un ami dont le métier consiste à imaginer le moyen de résoudre des situations insolubles... »

— a Vous avez raison, » dit Boleslas après avoir pris en main la plume que lui tendait l'autre, <K c'est le salut,'c'est la sagesse... » Puis, jetant cette plume comme il avait fait le revolver : a Je ne peux pas... Non, je ne peux pas, tant que j'ai ce douce en moi... Ah ! c'est trop horrible. Je les vois trop... Vous me parlez de ma femme. Mais vous oubliez qu'elle m'aime. Et ^u premier regard elle lira en moi, comme vous y lisez... Vous ne vous rendez pas compte de ce qu'il m'a fallu d'efforts depuis deux ans pour ne jamais éveiller ses soupçons. J'étais heureux, et il est aisé de tromper quand on n'a rien à cacher que du bonheur... Aujourd'hui, nous ne serions pas ensemble depuis cinq minutes qu'elle chercherait, — et qu'elle trouverait... Non. Non. Je

BOLESLAS GORKA lOf

ne peux pas. Autre chose. Il me faut autre chose...» — a Mais, malheureux, » répondit Julien, a je ne peux pas vous la donner, cette autre chose. Il n*y a point d'opium pour endormir des doutes comme celui que ces horribles lettres anonymes ont mis en vous. On ne fait pas des piqûres de confiance, que diable! comme des piqûres de morphine... Ce que je sais, c'est que si vous ne suivez pas mon conseil, ce n'est pas un doute qu'aura M™^ Gorka, c'est une certitude. Il est déjà trop tard peut-être. Voulez-vous que je vous dise ce que je vous ai caché tout à l'heure, quand je vous ai vu si troublé? Vous n'avez pas employé beaucoup de temps pour venir de la gare chez moi, et probablement vous n'avez pas mis deux fois la tête hors de votre fiacre. Hé bien! On vous a rencontré. Qui? Montfanon. Et il me l'a dit ce matin presque sur le seuil du palais Castagna. Si je n'avais pas compris par une phrase de votre femme qu'elle ignorait votre présence à Rome, c'est moi, entendez-vous? moi qui la lui dénonçais... Jugez maintenant votre situation!... »

Il avait parlé avec une émotion qui n'était pas jouée, tant il se sentait troublé par l'évidence du danger que représentait l'obstination de Gorka. Ce dernier, qui avait recommencé de se replier sur luimême, eut un éclair étrange dans ses yeux jaunes. Sans doute cet énervement de son interlocuteur marquait la minute qu'il attendait pour frapper un coup décisif. Il se leva d'un élan si brusque qu'il

~rà-

fit reculer Dorsenne. Il lui prit les deux mains comme tout à l'heure, mais avec une telle force que pas un tressaillement de celui qu'il serrait ainsi ne pût lui échapper :

— a Si, Julien, vous l'avez, ce moyen de me soulager, vousl'aVez... » dit-il d'une voix devenue rauque par l'excès de l'anxiété.

— c( Mais lequel? » demanda l'écrivain.

— ce Lequel? — Vous êtes un honnête homme, Dorsenne, vous êtes un grand artiste, vous êtes mon ami, et un ami lié à moi d'un lien sacré, presque un frère d'armes, vous, le petit-neveu d'un héros qui a versé son sang à côté de mon grand-père à Somo- Sierra!... Donnez-moi votre parole d'honneur que vous êtes absolument certain que M™® Sténo n'est pas la maîtresse de Maitland, que tous ne l'avez jamais ni pensé, ni entendu dire, et je vous croirai, et je vous obéirai. — Allons donc!... » continua-t-il en serrant les mains de l'écrivain avec plus de fièvre encore. « Vous voyez bien que vous hésitez!... »

— ce Non, » dit Julien en se dégageant de cette farouche étreinte, a je n'hésite pas... Je vous plains. Quand je vous l'aurai donnée, cette parole, est-ce qu'elle aura cinq minutes de valeur pour vous?... Est-ce que vous ne serez pas persuadé tout de suite que je me parjure pour éviter un malheur?... »

— a Vous hésitez, » interrompit Boleslas qui répéta ces mots deux fois encore. Puis, avec un éclat de rire terrible, tant il y passait de férocité fi'émissante: ce C'était donc vrai! D'ailleurs j'aime mieux

cela. C'est affreux de savoir, mais on souffre moins... De savoir!... Comme si je ne savais pas qu'elle a eu des amants avant moi, comme si ce n'était pas écrit dans tous les traits d'Alba qu'elle est la fille de Wérékiew, comme si je n'avais pas entendu raconter vingt fois avant de la connaître qu'elle avait eu Branciforte, San-Giobbe, Strabane, dix autres. Avant, pendant ou après, quelle différence y a-t-il?... Ah! j'étais bien sûr qu'en frappant chez vous, à cette porte de l'honneur, j'aurais la vérité, que je la toucherais, comme je toucha cet objet, » et il saisit sur la table une tête de marbre que ses doi^ palpèrent avec frénésie, a Vous voyez que je la supporte en homme, cette vérité. Vous pouvez me parler maintenant. Qui sait? C'est un grand amputeur de passions que le dégoût? Je vous écoute. Ne me ménagez pas!... » — « Vous vous trompez, Gorka, » répondit Dorsenne; a ce que je vous ai dit, je vous l'ai dit très simplement. — J'étais et je suis persuadé que dans un quart d'heure, mettons dans une heure, mettons demain, mettons après-demain, vous me prendrez pour un menteur ou pour un imbécile. Mais puisque vous interprétez ainsi mon silence, mon devoir est en effet de parler et je parle... Je vous donne ma parole d'honneur que je n'ai jamais eu la moindre idée d'une aventure entre M^^ Sténo et Maitland, ni que leurs rapports m'aient paru avoir changé une seconde depuis votre absence. Je vous donne ma parole d'honneur que personne, en tendez- vous? personne n'en a parlé devant moi. Et maintenant, agissez

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comme vous voulez, pensez comme vous voulez. Je vous ai dit tout ce que je pouvais vous dire... »

L'écrivain avait prononcé ces mots avec une fiévreuse énergie qui provenait de Thorrible contrainte qu'il faisait à sa conscience. Mais le rire de Gorka l'avait d'autant plus épouvanté qu'au même instant la main libre du jaloux s'était, volontairement où non, avancée du côté de l'arme qui continuait de luire, immobile, sur le canapé. Une vision nouvelle d'une catastrophe prochaine, immédiate, cette fois inévitable, s'était imposée à Julien. Sa bouche avait parlé, comme son bras se serait tendu, par un irrésistible instinct de sauver plusieurs vies humaines, et il avait fait ce faux serment, le premier et sans doute le dernier de son existence, sans plus réfléchir. Il ne l'eut pas plutôt proféré qu'il éprouva un tel accès de fureur intime qu'il eût presque mieux aimé à cette seconde-là ne pas être cru. Ce lui eût été un soulagement que son redoutable visiteur lui répondît par une de ces négations outrageantes qui permettent à un homme d'en souffleter un autre, tant son irritation de cette parole d'honneur ainsi arrachée était violente... Il vit au contraire la face de l'amant de M™^ Sténo se tourner vers lui avec une indicible expression de reconnaissance. Les lèvres de Boleslas tremblèrent, ses mains se joignirent, deux grosses larmes jaillirent de ses yeux brûlés et roulèrent sur ses joues creusées. Puis, quand il fut capable de parler à son tour ;

— « Ah ! mon ami, » gémit-il, « que vous m'avez

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tait du bien ! De quel cauchemar vous venez de me guérir! Ah! C'est maintenant que je suis sauvé! Je vous crois, vous, je vous crois. Vous êtes de leur intimité. Vous les voyez presque chaque jour... S'il y avait entre eux quoi que ce fût, vous le sauriez. Vous l'auriez entendu raconter. Ah! Merci! Donnez-moi votre main que je vous remercie... Oubliez ce que je vous ai dit tout à l'heure, ces calomnies que j'ai répétées dans un accès de délire. Je sais si bien qu elles sont fausses. Et tenez, laissez-moi vous embrasser comme je vous embrasserais si j'avais vraiment risqué de me noyer et si vous m'aviez tiré de Teau... Ah! mon ami, mon seul ami!... ».

Et il s'élança polir serrer contre sa poitrine l'écrivain qui lui répondait les mots du commencement de leur entretien : a Calmez-vous, je vous en supplie, calmez-vous, » et en lui-même, l'homme très brave et très loyal qu'était Dorsenne se répétait : a Je ne pouvais pourtant pas agir autrement, mais que c'est dur!...»

ON, je ne pouvais pas agir autrement...» se répétait Dorsenne au soir de cette terrible journée. Il avait, perdu toute son après-midi à soigner Gorka. Il l'avait fait déjeuner. Il l'avait fait se coucher. Il l'avait veillé. Il l'avait conduit en voiture fermée à la gare de Portonaccio qui est la première halte sur la ligne de Florence. Enfin il s'était appliqué de toute manière à ne pas laisser une minute seul cet homme dont il avait plutôt suspendu qu'apaisé la frénésie, — au prix, hélas! de son propre repos. Car une fois rendu luimême à la solitude et rentré dans cet appartement de la place de la Trinité, où vingt détails attestaient le passage du visiteur disparu, le poids de cette parole d'honneur faussement donnée commença d'être bien lourd à l'écrivain, — d'autant plus lourd

qu'il se rendit compte enfin du plan de calcul suivi par Boleslas. La pénétration tardive dont il était coutumier, lui permit de dégager la ligne générale de leur entretien. Il comprit que pas une des phrases de son interlocuteur, même les plus exaltées, n'avait été prononcée au hasard. De réplique en réplique, de confidence en confidence, il avait été, lui, Dorsenne, acculé à ce cruel dilemme qu'il n'avait su ni prévoir ni éviter: il avait dû ou bien accuser une femme, ou bien mentir d'un de ces mensonges qu'une con science virile ne se pardonne pas facilement. Et il ne se le pardonnait pas.

— « C'est d'autant plus pénible, » se disait-il, a que cela n'empêchera rien. Du moment qu'il existe, de par le monde, une personne assez scélérate pour avoir écrit ces lettres anonymes, cette personne ne s'en tiendra pas là. Elle trouvera vite le moyen de déchaîner de nouveau ce furieux... Mais, ont-elles été écrites, ces lettres ? C'est un passionné terriblement lucide et retors que Gorka, et fort capable d'avoir forgé ce noir roman, à lui tout seul, pour avoir le droit de me poser la question qu'il m'a posée... Et cependant, non. Il y a deux faits indiscutables, c'est son état de jalousie exaspérée, et c'est son extraordinaire retour. L'un et l'autre en suppose un troisième, un avertissement. — Mais donné par qui?... Faisons la part du côté Slave. Il m'a parlé de douze lettres anonymes. Mettons qu'il en a reçu une ou deux. Mais cette une ou ces deux, quel en est l'auteur?... »

Tout le développement immédiat du drame au-

quel Julien se trouvait mêlé tenait dans la réponse à cette question. Elle n'était pas aisée à formuler. Les Italiens ont un proverbe d'une singulière profondeur, dont l'écrivain français se souvint à ce moment même. Il en avait tant ri quand il l'avait entendu dtef par le sentencieux Egiste Brancadlori. Il se le redit tout d'un coup et il en comprit la portée. € Chi non sa fingersi amico, non sa essere nemico.^ Qui ne sait pas se déguiser en ami, ne sait pas être ennemi... » Dans le petit coin de société où se mouvaient la comtesse Sténo, les Gorka et Lincoln Maitlând, qui donc était assez hypocrite et assez haineux pour pratiquer ce conseil ? Car une dénonciation vraiment positive et munie de faits précis avait pu seule toucher Boleslas au vif de sa jalousie, et de telles dénonciations supposent la familiarité quotidienne.

— a Ce n'est pourtant pas M°^* Sténo, » songea Julien, c qui s'est amusée à tout raconter elle-même à son amant, pour se donner des émodons?... J'ai connu le cas. Mais il s'agissait de Parisiennes détraquées et non pas de cette magnifique force amoureuse, de cette dogaresse du xvi^ siècle, retrouvée intacte dans la Venise de nos jours, comme un se^ quin de cette époque-là qui aurait gardé sa fleur de coin. Êliminons-la... Éliminons aussi M*"* Gorka, cette créature de vérité qui ne peut même pas condescendre au plus léger mensonge pour un bibelot qu'elle désire. C'est d'ailleurs ce qui la rend si facile à tromper. Quelle ironie!... Éliminons Florent. Il se

ferait tuer au besoin comme un mameluck à la porte de la chambre où son génial beau-frère batifolerait avec sa comtesse... Éliminons l'Américain lui-même. J'ai encore rencontré ce cas : un amant fatigué d'une maîtresse et se dénonçant à qui de droit, afin d'être débarrassé d'une corvée d'amour. Mais c'étaient des roués, et ils n'avaient rien de commun avec ce bucor, qui a du talent pour peindre, comme les éléphants ont une trompe, — un outil degénialité cousu à un goujat. Quelle autre ironie! Il a pu épouser son octavonne pour avoir de l'argent, — et c''est déjà énorme ! Mais c'était une bassesse commise une fois pour toutes, qui l'affranchissait du commerce, et qui lui permettait de peindre tout ce qu'il voulait, et comme il voulait. Il se laisse aimer par la Sténo, parce qu'elle est diablement belle, malgré ses quarante ans, et puis c'est une vraie grande dame, et qu'il soufflait à un vrai grand seigneur. Ça Ta flatté, ce plébéien. Il n'a pas pour un dollar de délicatesse morale dans le cœur. Mais de la rouerie pas davantage... Éliminons aussi sa femme. En voilà une véritable esclave et que la présence seule d'un blanc annihile au point qu'elle n'ose pas regarder en face son négrier de mari.,. Ce n'est pas Hafner. Le subtil renard est capable de tout par finesse, même d'une bonne action. Mais d'une coquinerie inutile et dangereuse? Jamais... Fanny est une sainte échappée toute vive de la légende dorée, quoi qu'en pense Montfiinon. Autre ironie!... J'ai bien passé en revue le cercle des tout proches... J'allais oublier Alba...

Mais c'est trop extravagant de même y penser... Trop extravagant? Pourquoi?... »

Dorsenne était, quand il se formula cette fantastique interrogation, sur le point de se mettre au lit. Il prit, comme d'habitude, un des livres préparés sur sa table, pour en méditer quelques pages, une fois couché. Il avait ainsi à portée de sa main les quelques ouvrages où il retrempait sans cesse sa doctrine d'intransigeante intellectualité : c'étaient les éMémoires de Gœthe, le volume de la correspondance de George Sand, où se trouvent les lettres à Flaubert, le Discours de la zMéthode de Descartes et l'essai de Burckhart sur la T{enaissance. Mais après avoir, le coude sur son oreiller, feuilleté l'un de ces volumes, il le ferma sans en avoir lu vingt lignes. Il éteignit sa lampe et ne put dormir. L'étrange soupçon qui venait de traverser son esprit avait quelque chose de monstrueux, gratuitement appliqué ainsi à une jeune fille. Quel soupçon et quelle jeune fille! L'amie préférée de tout son hiver, celle à cause de qui le romancier prolongeait son séjour à Rome, parce qu'elle était la plus gracieuse apparition de délicatesse et de mélancolie dans ce cadre d'un tragique et solennel passé ! Tout autre que Dorsenne n'aurait pas admis une pareille idée, fût-ce une seconde, sans se faire horreur à lui-même. Celui-ci, au contraire, se mit soudain à creuser cette sinistre hypothèse, à la pousser, à la justifier. Personne plus que lui ne souffrait d'une déformation morale que l'abus d'un certain travail littéraire inflige à quelques écrivains. Ils sont telle-

r»»^:^. IF-'

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ment habitués à combiner des caractères artificiels à propos des créations de leur fantaisie, qu'il leur arrive sans cesse d'accomplir une besogne analogue à propos des individus qu'ils connaissent le mieux. Us ont un ami qui leur est cher, qu'ils voient presque chaque jour, qui ne leur cache rien et auquel ils ne cachent rien. Puis s'ils vous parlent de lui à un an de distance, vous demeurez surpris de constater que, tout en continuant de l'aimer, ils vous en tracent deux portraits contradictoires avec la même sincérité et la même probabilité. Ils ont une maîtresse, et cette femme les voit avec épouvante changer d'attirude vis-à-vis d'elle qui a la conscience d'être demeurée la même, dans l'espace quelquefois d'un jour. C'est qu'ils ont, développée en eux à un degré très intense, l'imagination de l'âme humaine, et qu'observer ne leur est jamais qu'un prétexte à construire. Cette maladive infirmité avait dominé la vie de Julien depuis sa première adolescence. Elle s'était rarement manifestée d'une manière plus inattendue qu'à l'occasion de cette charmante Alba Sténo qui rêvait peut-être de lui, au moment même où, dans le grand silence de la nuit, il s'efforçait de se prouver qu'elle était capable de cette espèce de parricide épistolaire.

— ce Après tout, » se répétait-il, non sans volupté, car il y a de l'iconoclaste dans les intellectuels excessifs, et ils aiment à détruire leurs plus chères idoles morales ou sentimentales, comme pour se prouver mieux leur force, « après tout, est-ce que

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j'ai vraiment compris quoi que ce soit a ses rapports avec sa mère? Lorsque je suis arrivé à Rome en novembre, et quand j'ai dû être présenté à Ja comtesse, que m'a-t-on dit, non pas une personne, mais neuf ou dix? M°^® Sténo a une liaison affichée avec le mari de la meilleure amie de sa fille, et cette pente en meurt de chagrin. Je suis allé dans la maison. J'ai vu cette enfant. Elle était triste ce soir-là. Je lui ai trouvé la physionomie de cette situation, et j'ai eu la curiosité de lire dans son cœur... Or il y a six longs mois de cela. Nous nous sommes rencontrés presque tous les jours, souvent deux fois par jour. Elle est si hermétiquement boutonnée que je suis un tout petit peu moins avancé qu'au premier de ces jours. Je l'ai vue qui regardait sa mère, comme ce matin, avec des yeux tout amour et toute admiration. Puis je l'ai vue qui souffrait d'un mot de cette mère, d'une attitude, au point d'en pâlir. Je l'ai vue qui embrassait Maud Gorka comme on embrasse une amie que l'on plaint d'une pirié profonde, et je l'ai vue qui jouait au tennis avec cette même amie, si gaiement, si enfanrinement. Je l'ai vue qui ne pouvait pas supporter la présence de Maidand dans une chambre, et puis c'est elle qui a demandé que l'Américain fît son portrait... Est-ce une innocente? Est-ce une hypocrite? Ou bien est-elle tourmentée par le doute, devinant, ne devinant pas, croyant à sa mère, n'y croyant pas?... Est-elle assez ténébreuse en tout cas, avec ses yeux de la couleur de l'eau? A-t-elle assez une âme ambiguë de Russe et d'Italienne à la

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fois?... Ce serait une solution au problème, cela, qu'elle fut une fille d'une énergie intérieure extraordinaire, et que, sachant les deux intrigues de sa mère, et les détestant d'une égale haine, elle eût imaginé de précipiter les deux hommes l'un sur l'autre... C'est égal. Pour une jeune fille l'action est énorme... Avec cela que l'énorme n'est pas le quotidien de la vie passionnelle. Le moindre fait-divers d'un journal n'est-il pas là pour nous montrer que le mot impossible ne doit jamais être prononcé quand il s'agit des aberrations du cœur?... J'irai chez la comtesse demain soir et je m'amuserai à retourner Alba, pour voir... Si elle est innocente, mon jeu sera bien inof fensif. Si par hasard elle ne l'était pas?... Ce serait un : — quel dommage! — à dire de plus devant un visage de madone... J'en ai tant dit!... »

On a beau professer vis-à-vis de son propre cœur un complaisant dandysme de misanthropie, des réflexions pareilles laissent après elles un arrière-goût de remords, surtout lorsqu'elles sont, comme cellesci, absolument fantaisistes et fondées sur un simple paradoxe de dilettante. Quoiqu'on en ait, on subit cette impression de la calomnie si haïssable pour quiconque en a une fois souffert soit dans soi-même, soit dans un être aimé. On sent trop l'inhumanité de certains soupçons, fussent-ils à l'état de vague et flottante hypothèse. Aussi Dorsenne éprouva-t-il une véritable honte lorsqu'il se réveilla le lendemain matin et que, pensant au mystère des lettres ano-

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nymes reçues par Gorka, il se rappela quel criminel roman il avait édifié autour du charmant et tendre visage de sa petite amie. Heureusement pour ses nerfs qui se fussent exaspérés à retourner ce redoutable problème : a Si ce n'est personne de la société de la comtesse, qui donc les a écrites, ces lettres? » il reçut au saut du lit un volumineux paquet d'épreuves avec la suscription : « urgentes ». Il se préparait à donner au public, en guise de carte de visite, tout un recueil de ses premiers articles demeurés épars dans vingt-cinq numéros de journaux, sous ce titre dont il était enchanté : Toussière d'idées. C'était un vaillant ouvrier littéraire que Dorsenne, malgré la prétention de titres semblables, ce qui est rare, et malgré les dispersions de sa vie passionnelle ou mondaine, ce qui est plus rare encore. D'habitude les étiquettes compliquées servent à masquer, en librairie, des marchandises de pacotille, et quant aux romanciers ou aux auteurs dramatiques qui se piquent de vivre pour écrire et qui cherchent l'inspiration ailleurs que dans la régularité des habitudes et qu'à leur table de travail, leur œuvre est frappée de stérilité par avance. Obscur ou célèbre, riche ou pauvre, un artiste doit être d'abord un artisan et en pratiquer les vertus fécondes : l'application patiente, la technicité consciencieuse, l'absorption modeste dans la besogne. Quand il s'asseyait à son « établi », — c'est par cette métaphore de menuisier qu'il désignait son bureau, — Dorsenne était tout entier à son affaire. Il condamnait sa porte, il n'ouvrait nr

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lettres ni télégrammes, et il passait des dix heures d'affilée sans rien prendre que deux œufs et du café noir, comme il fit ce jour-là, repétrissant les essais de sa vingt-cinquième année avec le talent de la trente-cinquième, retouchant ici un mot, là une phrase, ailleurs rédigeant à nouveau la page entière, mécontent ici, là souriarit à sa pensée. Et la plume allait, emportant avec elle toute la sensibilité de ce monstre intellectuel qui avait complètement oublié et M™* Sténo, et Gorka, et Maitland, et la calomniée contessina, jusqu'à ce qu'il s'éveilla de cette ivresse lucide à la nuit tombante. Puis comme il comptait, en rangeant les placards, le nombre des articles ainsi mis au point, il constata qu'ils étaient douze.

— « Comme les lettres de Gorka, » dit-il tout haut en riant. Il sentait maintenant circuler dans ses veines cette allégresse légère que connaissent tous les écrivains de race quand Us ont peiné sur un travail qu'ils croient bon. « J'ai gagné ma soirée, » ajouta-t-U, toujours à voix haute. « Il faut nous habiller et aller chez M^^ Sténo. Un bon dîner chez le Docteur. Une petite demi-heure de marche ensuite par un beau chemin. La nuit promet d'être divine. Je saurai si l'on a des ncTelles du Palatin, » c'était le surnom qu'il donnait à Gorka dans ses instants de gaie humeur, « et je m'amuserai à imiter mon patron Hamlet quand il fit jouer le tréhuchet devant son oncle. Je vais parler tout haut de lettres anonymes. Si l'auteur de celles qu'a reçues Boleslas est là, je serai aux premières loges pour m'amuser.

Pourvu que ce ne soit pas Alba... Décidément le — quel dommage! — ^ serait trop triste,.. »

Il était dix heures du soir quand le jeune homme, fidèle à ce programme, arriva devant la porte de la grande maison que M™* Sténo occupait rue du Vingt Septembre, à l'angle de la rue Porta Salara. C'était une vaste construction moderne distribuée en deux portions distinctes : une bâtisse de rapport à gauche, et à droite un hôtel dans le style de ceux qui foisonnent aux alentours du parc Monceau. Cette villa Sténo, comme disait l'inscription gravée en or sur le marbre noir de la porte, racontait l'histoire entière de la fortune de la comtesse, — cette fortune évaluée par la renommée avec le grossissement habituel, tantôt à vingt, tantôt à trente millions. Elle avait en réalité deux cent cinquante mille francs de rente. Mais comme en 1873 le comte Michel Sténo, son mari, était mort en ne laissant que des dettes, un palais à Venise à moitié écroulé, et un lot de propriétés aussi mal affermées que fortement hypothéquées, ce chiffre de revenu justifiait le mot de a femme supérieure » appliqué par ses amis à la mère d'Alba. Ses amies ajoutaient : « Elle a été la maîtresse de Hafner qui l'a payée en conseils de finance... » atroce calomnie d'autant plus fausse que c'était avant même de connaître le baron qu'elle avait commencé de s'enrichir. Voici comment: à la fin de 1873, comme la jeune veuve, retirée dans cette somptueuse et délabrée demeure sur le Grand

Canal, luttait de son mieux avec les créanciers, un des plus grands banquiers de Rome était venu lui proposer une très avantageuse affaire. Il s'agissait d'un vaste terrain que la succession Sténo se trouvait posséder à Rome, dans les faubourgs, entre la Porta Salara et la Porta Pia, sorte de villino à demi abandonné que le défunt cardinal Sténo, l'oncle du comte Michel, avait commencé de planter. Lui disparu, le terrain avait été loué par pièces à des maraîchers et à des jardiniers, et il était estimé à ce que l'on appelle là-bas le prix de vigne, c'est-à-dire qu'il valait environ quarante centimes le mètre carré. Le financier en offrait quatre francs, sous le prétexte d'une usine à fonder sur cet emplacement. C'était une assez grosse somme d'argent, touchable aussitôt. La comtesse demanda vingt-quatre heures pour réfléchir, et elle refusa, ce qui lui acquit à jamais l'admiration des hommes d'affaires qui connurent ce refus. En 1882, moins de dix ans plus tard, elle vendait ce même terrain quatre-vingt-dix francs le mètre. Elle avait compris, en jetant les yeux sur un plan de Rome ec en songeant à l'Italie moderne, d'abord que les nouveaux maîtres de la Ville Éternelle mettraient toute leur ambition à la rebâtir, puis que la partie comprise entre le Quirinal et les deux portes Salara et Pia serait un des points principaux de ce développement, enfin que l'agiotage lui vaudrait une plus-value énorme sur la première offre, si elle savait attendre. Et elle avait attendu, s'appliquant à surveiller l'administration de ses biens

comme le plus sévère des intendants, améliorant les baux, se privant elle-même, bouchant des trous avec des bénéfices inespérés. — Elle avait ainsi vendu en iSyf, à la National Gallçry, une suite de quatre panneaux de Carpaccio retrouvée dans une de ses maisons de campagne, cent vingt mille francs. — Enfin elle avait été aussi active et pratique dans sa vie matérielle que corrompue et audacieuse dans sa vie sentimentale ou plutôt galante. La légende qui voulait qu'elle eût trompé Sténo avec Wérékiew, à Pétersbourg où le diplomate était attaché, dès la première année de son mariage, fiit confirmée par la légèreté de conduite dont elle fit preuve aussitôt libre. A Rome où elle était venue habiter une partie de Tannée après la vente de ses terrains sur lesquels elle s'était réservé de quoi se bâtir cette double maison, elle avait continué de s'aflfîcher comme à Venise, et de gérer sa fortune avec la même intelligence. Un placement très avantageux en oAcqua éMarcia lui avait permis de doubler en cinq ans l'énorme bénéfice de sa première opération. Et ce qui prouvera davantage encore la force singulière du bon sens dont cette femme était douée quand il ne s'agissait pas des choses de l'amour, elle s'était arrêtée sur ces deux gains, justement à l'époque où l'aristocrate Romaine,possédée du délire de la Bourse, commençait de spéculer sur des valeurs montées à leur plus haut cours. Passer la soirée à la villa Sténo, après avoir passé la matinée de la veille au palais Castagna, c'était réaliser un de ces paradoxes de sensations

contradictoires comme les aimait Dorsenne, car le pauvre Ardea avait été ruiné pour avoir voulu faire quelques années plus tard ce que la comtesse Catherine avait fait au bon moment. Lui aussi avait espéré une plus-value de terrains. Seulement il les avait achetés, ces terrains, à soixante-dix francs le mètre, et en 90 ils n'en valaient plus vingt-cinq. Lui aussi avait calculé que Rome s'agrandirait, et sur ces terrains payés si cher il avait commencé de faire bâtir des rues tout entières, s'imaginant qu'il deviendrait, comme les ducs de Bedford et de Westminster à Londres, un propriétaire d'immenses quartiers. Seulement les entrepreneurs l'avaient volé. Ses maisons achevées ne se louaient pas. Pour achever les autres, il avait emprunté. Il avait joué à la Bourse afin de payer ses dettes, perdu, puis fait de nouvelles dettes afin de payer les différences. Sa signature, comme avait raconté grossièrement le maître du Marzocco, s'était mise à courir le monde sous les formes variées que revêt la fatale, l'inexorable lettre de change. Le résultat était que sur tous les murs de Rome, y compris celui de la rue du Vingt Septembre qui touchait à la villa Sténo, des, afliches multicolores annonçaient la mise en vente, par les soins du cavalier Fossati, de la collection et des objets d'ameublement réunis au palais Castagna. — a Prévoir c'est pouvoir, » se disait Dorsenne en sonnant à la porte de M^^ Sténo et résumant ainsi l'invincible association d'idées qui venait de lui rappeler le palais du prince Romain ruiné, devant

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la villa de la Vénitienne triomphante : <t Voilà le véritable alpha et oméga... Ils ont la manie ici de mettre ces deux lettres sur tous les bijoux. Ils devraient y joindre ce commentaire... »

Cette comparaison entre la destinée de M™* Sténo et celle de l'héritier des Castagna avait déjà fidt presque oublier à l'inconstant écrivain son projet d'enquête sur l'auteur des lettres anonymes. Elle devait s'imposer à lui davantage quand il entra dans le hali où la comtesse recevait chaque soir. Ardea lui-même s'y trouvait en effet, au milieu d'un groupe composé d'Alba Sténo, de M™* Maitland, de Fanny Hafner et du richissime baron qui, seul debout, et appuyé contre une console, semblait un indulgent et honorable vieillard sur le point de bénir toute cette jeunesse. Julien ne s'étonna pas de voir si peu de personnes dans ce vaste salon, pas plus qu'il ne s'étonna de l'aspect de cette pièce, encombrée de vieilles étoffes, de bibelots, de fleurs, de meubles de style, de divans garnis d'innombrables coussins. Il avait eu tout l'hiver pour observer, avec la conscience de tapissier qui distingue les romanciers modernes, cet intérieur pareil à des centaines d'autres à Vienne, à Madrid, à Florence, à Berlin, partout enfin où une maîtresse de maison plus ou moins cosmopolite s'applique à réaliser un idéal d'élégances Parisiennes. Il s'était amusé, pendant des soirs innombrables, à démêler, dans ce décor presque international, les traits locaux, ceux qui distinguaient cette pièce de

toutes les autres du même genre. Aucun être humain n'arrive à être absolument factice, ni dans son habitation, ni dans son écriture. L'écrivain avait ainsi noté que ce salon portait une date, celle du dernier voyage de la comtesse à Paris en 1880. Elle en était encore à la peluche et à la soie coulissée des grands rideaux. La tonalité générale, où dominait le vert, impertinence assez égoïste chez une blonde au teint éclatant, avait une gamme trop chaude et qui trahissait l'Italie. L'Italie se retrouvait aussi dans le plafond peint et dans la frise qui courait tout autour, comme dans les quelques tableaux distribués de part et d'autre et qui ne se rencontrent pas aux ventes de l'Hôtel Drouot ou des amateurs parisiens. Il y avait là deux panneaux du Moretto de Brescia, notamment, dans la seconde manière de ce maître, dite sa manière d'argent à cause de la fluidité tendre et transparente du coloris, un Souper chei le Pharisien et un Jésus ressuscité sur le rivage qui ne pouvaient provenir que d'un très vieux palais d'une très vieille famille. Dorsenne savait tout cela et il savait aussi pour quelles raisons il retrouvait presque vide à ce moment de l'année ce hall si animé pendant tout l'hiver et dans lequel il avait vu défiler un véritable carnaval de visiteurs de passage : — grands seigneurs, artistes, hommes politiques Russes et Autrichiens, Anglais et Français, — pêle-mêle. La comtesse était loin d'occuper à Rome la position mondaine qu'auraient dû lui assurer son intelligence, sa fortune et son nom. — Car, étant née une Navagero, elle

unissait sur son blason la croix d'or de ce Sebastien Navagero qui monta le premier sur les murailles de Lépante à l'étoile du grand doge Michel. — - Mais un trait de caractère particulier l'avait toujours empêchée de réussir de ce côté-là. Elle ne pouvait supporter ni l'ennui ni la contrainte d'une part, et de l'autre elle n'avait aucune vanité. Elle était positive et passionnée, à la manière de ces hommes d'arg-ent auxquels leurs combinaisons réfléchies servent à mieux assurer les conditions de leurs plaisirs. Jamais ]^me Sténo n'avait su, par exemple, faire des frais pour quelqu'un qui lui déplaisait, sinon dans l'intérêt de ses passions. Jamais elle n'avait déployé de diplomatie dans les volte-face de ces passions ellesmêmes, et elles avaient été nombreuses avant l'avènement de Gorka auquel elle était demeurée fidèle deux ans, chose invraisemblable ! Jamais elle n'avait, sauf dans son intérieur immédiat, observé la moindre mesure, lorsqu'il s'agissait pour elle d'aller vers l'objet de son désir. En outre elle n'avait à Rome pour la soutenir aucun membre de cette grande famille à qui elle appartenait, et elle ne s'était rattachée à aucune des deux coteries entre lesquelles se distribue depuis 70 la société de cette ville. D'esprit trop moderne et de mœurs trop hardies pour s'aflSlier au monde noir, elle n'avait pas été acceptée par la femme admirable qui règne au Quirinal et qui a su imposer autour d'elle une atmosphère de si noble élévation. Ces diverses causes auraient amené une sorte de demi-ostracisme si la comtesse ne s'en était

rendu compte à l'avance, et si elle ne s'était appliquée à se faire un salon à côté qui se recrutait presque uniquement parmi des étrangers. Le va-etvient des nouveaux visages, l'imprévu des conversations, l'agrément des relations sans devoirs, tout dans ce monde mouvant plaisait à la soif de divertissement qui s'unissait, dans cette nature puissante, spontanée et presque virilement immorale, à une vision très juste et très nette des réalités. Si Julien demeura une minute surpris à la porte du hall, ce ne fut donc pas de le retrouver, une fois de plus, dépeuplé par cette fin de saison, ce fut d'y voir, parmi les personnes intimes, ce Peppino Ardea qu'il n'y avait pas rencontré de tout l'hiver. Et, véritablement, c'était une époque singulière pour se montrer dans des endroits nouveaux que celle où le marteau du commissairepriseur était déjà levé sur tout ce qui avait été l'orgueil et la splendeur de son nom. Mais véritablement aussi Tarrière-petit-neveu d'Urbain VII assis entre la sublime Fanny Hafner en bleu pâle et la jolie Alba Sténo en rouge feu, en face de M™® Maidand si gracieuse dans sa toilette mauve, n'avait en aucune façon la physionomie d'un homme foudroyé par l'adversité. Le demi-jour savamment distribué des lampes hautes et basses éclairait d'un délicat reflet son fier et mâle profil, qui n'avait rien perdu de sa hauteur gaie. C'étaient les deux notes dominantes de ce visage, irrégulier et frappant, où il y avait de la fatuité jointe à de la bonhomie. Les yeux très noirs, très brillants et très mobiles, semblaient pou-

voir, presque dans le même r^ard, mépriser et sourire, tandis que la bouche avait, sous le voile de la moustache brune, do dédain tout ensemble et delà gourmandise, un pli de dégoût à la fois et de sensualité. Le menton rasé montrait des nuances bleuâtres qui achevaient de donner à la tonalité de tout le visage une expression de force, démentie par le corps un peu grêle et visiblement trop nerveux. L'héritier des Castagna était vêtu avec cette recherche d'anglomanie particulière à certains Italiens, mais qui détonne toujours un peu, comme le salon de la comtesse. Celui-ci portait trop de bagues à ses doigts, un bouquet trop gros à sa boutonnière, et surtout il faisait trop de gestes et de trop vifs, pour permettre, avec son teint trop brun, une illusion d'une minute sur sa nationalité. Ce fiit lui qui, de tout le groupe, aperçut le premier Julien, et il lui dit, ou plutôt il lui cria familièrement :

— « Tiens, Dorsenne ! Je vous croyais para. On ne vous a pas vu au cercle depuis quinze jours... »

— « Il a travaillé, » répondit Hafner, a à quelque nouveau chef-d'œuvre, à un roman qui se passe dans le monde Romain, j'en suis sûr... Méfiez-vous, mon prince, et vous, mesdames, désarmez le portraitiste... »

— oc Moi, » reprit Ardea en riant de plus belle, « je lui donnerai des notes sur moi, s'il le veut, gros comme cela... Et je lui illustrerai son roman pardessus le marché, avec les photographies que j'ai eu la rage de faire autrefois... Tenez, mademoiselle, »

a}outa-t-il en se tournant vers Fanny, ce voilà encore comment on se ruine. J'avais la manie des instantanés. C'est un petit jeu très innocent, n'est-ce pas? Ça m'a coûté trente mille francs par an, pendant quatre ans... »

Dorsenne avait bien entendu dire que c'était un mot d'ordre entre Peppino Ardea et ses amis, de prendre légèreaaient le désastre qui frappait la famille Castagna dans son dernier et unique rejeton. Il ne soupçonnait pas une pareille désinvolture. Il en demeura si déconcerté qu'il négligea de relever l'épigramme du baron, conune Û eût fait à tout autre moment. Jamais l'ancien fondateur du Crédit oiustrO'Valmare ne manquait de manifester ainsi d'une manière quelconque sa profonde aversion pour le romancier. Les hommes de son espèce, profondément cyniques et calculateurs, redoutent et dédaignent à .la fois une certaine littérature. Elle leur parait énoncer des vérités tout ensemble dangereuses à écrire et très médiocres en regard des pards-piis qu'ils professent eux-mêmes dans la pradque. Celui-ci en outre avait trop de tact pour ne pas sentir la répulsion instinctive qu'il inspirait à Julien. Mais pour H^er, toute force sociale était tarifée, et le succès littéraire autant qu'une autre. Aussi eut-il peur, comme la veille dans l'escalier du palais Castagna, d'être allé trop loin, et il reprit, en mettant familièrement sur l'épaule de l'écrivain sa main aux longs doigts souples, qui ne se donnait jamais tout entière comme s'il lésinait même sur l'étreinte.

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— ce Voilà ce que j'admire en lui, c'est qu'il se laisse taquiner par des profanes comme nous, sans jamais se fâcher. C'est le seul auteur célèbre qui soit aussi simple... Mais c'est mieux qu'un auteur. C'est un véritable homme du monde... »

— « La comtesse n'est pas là?... » demanda Dorsenne en s'adressant à Alba Sténo et sans plus répondre à la courtoisie si involontairement insultante du baron qu'il n'avait fait à sa malice ni à l'offre bouffonne du prince. L'absence de M"*® Sténo lui avait de nouveau infligé une appréhension que la jeune fille dissipa en répliquant :

— « Ma mère est sur la terrasse. Nous avons eu peur qu'il ne fit trop frais pour Fanny... » C'était une phrase très simple que la contessina avait prononcée tout simplement, en s'éven tant avec un grand éventail de blanches plumes souples et frisées. Chaque battement faisait comme s'envoler en auréole les mèches de ses cheveux blonds qu'elle portait bouclées sur son front un peu haut. Julien la connaissait trop pour ne pas se rendre compte cependant que sa voix, son geste, son regard, tout son être enfin trahissaient une nervosité poussée, à cette minute-là, jusqu'à la douleur. Était-elle encore sous l'impression de la bouderie de la veille, ou bien se trouvait-elle en proie à un de ces inexplicables passages qui avaient amené Dorsenne dans sa méditation de cette nuit à de si étranges soupçons? Us lui revinrent, ces soupçons, avec le sentiment que, de toutes les personnes ici présentes, Alba était la seule

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dont l'aspect parût traduire une conscience du drame qui se préparait sans doute. Il se promit de chercher tout à l'heure, et une fois de plus, le mot de la vivante énigme qu'était cette singulière fille. Qu'elle lui semblait belle, ce soir, avec celle de ses deux expressions qui lui donnait un masque presque tragique! Les coins de sa bouche tombaient un peu, sa lèvre d'en haut presque trop courte découvrait ses dents serrées, et c'était dans ce bas de son pâle visage une amertume si précocement douloureuse ! — Pourquoi ? — Ce n'était pas le moment de procéder à cette enquête. Il fallait d'abord que le jeune homme allât saluer M™^ Sténo sur cette terrasse qui terminait, en un paradis de volupté Italienne, le salon meublé à Timitation de Paris. Des arbustes y frémissaient dans de grands vases de terre cuite ornementés de stucs. De^ bustes s'y dessinaient sur la balustrade, et, au delà, les pins parasols de la villa Bonaparte découpaient leurs noires ombelles sur un ciel d'un bleu de velours, brodé de larges étoiles. Un vague arôme d'acacias, venu d'un jardin tout rapproché, flottait dans l'air qui avait comme la souplesse d'une étoffe, tant il était léger et caressant, subtil et tiède. Cette atmosphère, douce jusqu'à en être moelleuse, suflfîsait à convaincre de mensonge la contessina qui avait évidemment voulu justifier le tête-à-tête de sa mère et de Maitland. Les deux amants étaient en effet auprès l'un de l'autre dans le parfum, le mysrère et la solitude de cette obscure et paisible terrasse. Dorsenne, qui arrivait de la pleine lumière du salon,

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mit une minute à distinguer, dans la pénombre, les traits de la comtesse qui, toute vêtue de blanc, était étendue sur une chaise longue en paille garnie de coussins de soie molle. Elle fumait une cigarette dont le petit point de feu, à chaque aspiration nouvelle, l'éclairait assez pour montrer que, malgré la fraîcheur de la nuit, son beau cou long et flexible, où se tordait un collier de perles, était nu, nue la naissance de sa gorge et de ses blondes épaules, nu son bras admirable qui apparaissait, chargé de bracelets, hors de la grande manche flottante. En s'approchant, Julien reconnut, a travers les senteurs végétales de cette nuit de printemps, Todeur très particulière du tabac de Virginie, dont usait M"^^ Sténo depuis qu'elle s'était éprise de Maitland, au lieu des a papyros » russes auxquels Gorka l'avait habituée. C'est à des traits de cette insignifiance que se reconnaissent les femmes amoureuses d'un amour profondément, insatiablement sensuel, le seul dont la Vénitienne fût capable. Leur passionné besoin de se donner toujours davantage veut qu'elles épousent, pour ainsi dire, les moindres habitudes de l'homme qu'elles aiment de la sorte. Ainsi s'expliquent ces métamorphoses de goûts, d'idées, d'apparence même, si totales, qu'à six mois, qu'à trois mois de distance elles sont une autre personne. Auprès de ce gracieux et souple fantôme, Lincoln Maitland se tenait assis, sur une chaise trop basse pour que l'on pût juger de la hauteur de sa taille. Mais ses larges épaules, que le frac de soirée dégageait dans leur amplitude, attes-

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