‹ Cosmopolis (volume 4)Chapitre 5 sur 16 · T^ FT · texte numérisé non relu

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raient qu'avant d'avoir étudié l'Art. — oirrf il fallait l'entendre prononcer ce mot à l'Américaine, — et même en l'étudiant, il n'avait pas cessé de pratiquer les sports les plus athlétiques de son éducation tout Anglaise. Obérait ce terme de large qui s'évoquait aussitôt qu'il était question de lui. Il montrait en effet au-dessus de ce large torse un large visage un peu rouge, coupé en deux par une large moustache rousse qui découvrait, dans de larges rires, les larges palettes blanches de ses fortes dents. De larges bagues brillaient sur ses larges mains. Enfin, il présentait le type exactement contraire à celui de Boleslas Gorka. Si le petit-fils des Castellans polonais rappelait la dangereuse finesse d'un félin, d'une mince et jolie panthère, Maitland pouvait être comparé à quelque brutal et puissant molosse, à un de ces dogues de la légende, d'une mâchoire et d'une musculature asses fortes pour étrangler des lions. Le peintre, en lui, résidait uniquement dans l'œil et dans la main, par suite d'un don aussi physique que la conformation du gosier chez un ténor. Mais cet instinct presque anormal avait été développé, cultivé, fécondé à outrance par cette énergie de volonté dans le rafiSnement, trait si marqué des Anglo* Saxons du Nouveau Monde, lorsqu'ils s'éprennent de l'Europe au lien de la détester. Pour l'heure actuelle, ce désir de raffinement paraissait réduit à la respiration passionnée ^e cette divine rose blonde d'amour qu'était M*^* Sténo, — rose presque trop épanouie et que l'automne de la quarantaine allait

commencer de faner. Mais qu'elle était délicieuse en- :ore et comme Maitland semblait peu se soucier que sa femme fût dans la pièce à côté, dont les portesfenêtres projetaient une clarté qui faisait mieux ressortir l'ombre propice de la voluptueuse terrasse ! Il tenait dans sa main la main de sa maîtresse qu'il abandonna quand il aperçut Dorsenne, lequel avait eu grand soin de déranger assez bruyamment une chaise en s'approchant du couple, et de dire à voix très haute avec un rire gai :

— « J'aurais fait un bien mauvais abbé galant du siècle dernier, car, la nuit, je n'y vois vraiment plus rien. Si votre cigarette ne m'avait pas servi de phare, comtesse, je serais allé donner droit sur la balustrade... ]>

— « Ah! C'est vous, Dorseime, » répondit jy^me Sténo avec une sécheresse qui démentait trop son amabilité habituelle pour que le romancier n'en tirât pas une double conclusion, d'abord qu'il était le Ter{0 Incomodo des comédies classiques, puis que Hafner avait rapporté ses propos inconsidérés de la veille. « Tant pis! » songea-t-il. « Je l'aurai prévenue... A la réflexion elle m'en saura gré. Il est vrai qu'il ne s'agit guère de réflexion en ce moment-ci... » Tout en se prononçant cette petite phrase à voix basse et pour lui-même, il en prononçait d'autres, à haute voix, sur la température de la journée, sur les probabilités du temps pour le lendemain, sur la bonne humeur d' Ardea... Enfin ce furent vingt propos inutiles, afin de gagner le moment où il s'en

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irait de la terrasse et rendrait les amoureux à leur tête-à-tête, sans que sa discrétion eût cette hâte indiscrète, aussi désagréable que l'insistance.

— « Quand pourra-t-on retourner voir le portrait fini dans votre atelier, Maitland?... » demanda-t-il, tout en continuant à rester debout pour se ménager sa sortie.

— « Fini!... » s'écria la comtesse, ;qui ajouta en se servant d'un diminutif qu'elle donnait à son ami depuis ces dernières semaines : ce Vous ne savez donc pas que Linco a de nouveau effacé toute la tête?... »

— « Toute la tête, non, » dit le peintre, « mais c'est vrai que le profil est à reprendre... Vous vous rappelez, Dorsenne, ces deux toiles par Pier délia Francesca qui sont à Florence : le duc Federigo d'Urbino, et sa femme Battista Sforza?... Vous ne les voyez pas, dans la même salle que la Calomnie de Botticelli, avec un paysage dans le fond?... C'est dessiné, comme ceci, » et il fit un geste du pouce, ce avec un clou de fresque... Et ça y est. Ah! comme ça y est!... Voilà ce que je cherche, cette ligne nécessaire, ce profil dans lequel il tient tous les profils... Ce peintre-là, voyez-vous, Fra Carnevale et Melozzo, il n'y a rien de mieux en Italie... »

— « Et Titien, et Raphaël? » interrompit M°^e Sténo.

— <c Et les Siennois, et les Lorenzetti dont vous raffoliez autrefois? Vous m'en avez écrit, à propos de mon article sur votre exposition de 86, vous ne vous souvenez pas?... » continua l'écrivain.

— « Raphaël?... » répliqua Maitland. « Au fond, voulez-vous que je vous dise ce que c'était que Raphaël? Un sublime entrepreneur. Et Titien? Un sublime tapissier. — Les Siennois, c'est vrai, je les ai bien aimés, » ajouta-t-il en se tournant vers Dorsenne, « j'ai passé trois mois à copier le Simone Martini du municipe, ce Guido Riccio qui chevauche entre deux places fortes dans une lande grise, où il ne se dresse pas un arbre, pas une maison, mais seulement des lances et des tours. — Et ce Lorenzetti, si je me le rappelle! Surtout cette fresque à San Francesco où le Saint François présente son ordre au pape. C'est ce qu'il a fait de mieux... Il y a là un cardinal qui met son pouce sur sa bouche, comme cela!... » et un nouveau geste. « Hé bien! J'en suis revenu, parce que, voyez- vous, c'est de l'anecdote. C'est du reportage sur une muraille. — Oh! du grand reportage! — Mais sans le sujet, flutt... » et il fit avec ses lèvres un petit sifflement, « au lieu que Pier délia Francesca, Carnevale, Melozzo... » il s arrêta pour chercher un mot qui résumât l'idée très compliquée qui s'agitait dans sa tête, et il conclut: a C'est de la peinture!... »

— a Pourtant VoAssunra de Titien et la Transfiguration de Raphaël, » reprit la comtesse qui ajouta en Italien avec un accent d'enthousiasme : a oih ! Che belleiia. »

— « Ne vous tourmentez pas, comtesse, » dit Dorsenne en riant de plus en plus, « c'est des opinions d'artiste... Tel que vous me voyez, j'ai im-

primé, il y a dix ans, que Victor Hugo était un amateur et Alfred de Musset un bourgeois. Ils ne s'en portent pas plus mal, ni moi non plus... Mais, » ajouta-t-il, « comme je ne descends ni des doges ni des Tilgrim Fatkers^ moi, pauvre Gallo-Romain dégénéré, j'ai peur de l'humidité pour mes rhumatismes et je vais vous demander la permission de rentrer.., » Puis, tandis qu'il repassait la porte du salon : « Raphaël : un entrepreneur! Titien : un tapissier! Lorenzetti : un reporter! 3> se répétait-il. « Et la dogaresse qui écoute ces discours sérieusement, elle dont l'Idéal doit être une bonne madone en chromo! C'est de premier ordre!... Quant à Gorka, s'il ne m'avait pas fait perdre toute ma journée d'hier, je croirais que j'ai rêvé, tant il en est peu question... Et Ardea qui continue à blaguer sa ruine. Ce n'est pas mal pour un Italien. Mais il va tomber dans le mauvais goût et en parler trop!... » Comme il se dirigeait en effet vers le groupe réuni dans l'angle du salon, juste au-dessous d'un des Moretto, il entendait le prince raconter une anecdote de ce cavalier Fossati à qui se trouvait confié le soin de sa vente :

— « Combien pensez-vous gagner sur le tout, ai-je fini par lui demander? — Oh! m'a-t-il répondu, peu de chose... Mais un peu, et encore un peu, ça finit par faire beaucoup. — Et avec quel air il a ajouté : E già il moschino è conte. Et déjà le moucheron est comte!... Ce moucheron, c'était lui. On l'appelait ainsi quand il faisait le brocanteur sur les

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routes d'Ombrie. — Encore quelques ventes comme la vôtre, mon prince, et mon fils, des comtes Fossati, a le demi-million, il entre au club et il vous dit : tu, en jouant contre vous au gofFo. — Voilà ce qu'il y avait dans ce già!„. Ma parole d'honneur, je ne me suis jamais autant amusé que depuis que je n'ai plus le sou... »

— « C'est que vous êtes optimiste, mon prince, » dit Hafner, ce et quoi que prétende notre ami Dorsenne ici présent, il faut être optimiste dans la vie... »

— (c Vous allez encore l'attaquer, mon père... » interrompit Fanny d'un ton de respectueux reproche.

— « Lui, non, » reprit la baron, « mais ses idées, oui, et surtout celles de son école... Mais oui, mais oui, » insista-t-il, soit qu'il voulût détourner la conversation qu'Ardea s'obstinait à mettre sur sa ruine, soit que, trouvant très bien organisé un monde où des coups comme celui du Crédit c4ustrO'Valmare sont possibles, il éprouvât réellement une aversion profonde pour la mélancolie et le pessimisme, un peu factices d'ailleurs, dont les oeuvres de Julien sont teintées. Et il continuait ; « En vous écoutant, Ardea, tout à l'heure, et voyant s'approcher ce grand écrivain-là, je pensais par contraste à cette mode qu'ils ont aujourd'hui de voir la vie en noir... »

— « Vous la trouvez très gaie, vous?... » demanda brusquement Alba.

— (c Bon, y> répondit Hafner, oc j'étais sûr qu'en parlant contre le pessimisme, je ferais causer la contessina... Très gaie? non, » continua- t-il, a mais quand

je pense aux malheurs qui auraient pu nous arriver à tous ici, par exemple, je la trouve très, mais très tolérable... Rien que de naître dans une autre époque, par exemple. Vous voyez-vous il y a cent cinquante ans, vous, contessina, à Venise, et exposée à être arrêtée tous les jours sur une dénonciation au Conseil des Dix? Et vous, Dorsenne, exposé à être bâtonné comme M. de Voltaire, par quelque grand seigneur jaloux? Et le prince d'Ardea risquant d'être assassiné ou dépouillé à chaque changement de pape? Et moi-même, en ma qualité de protestant, chassé de France, persécuté en Autriche, inquiété en Italie, brûlé en Espagne?.., »

Comme on voit, il avait soin de choisir entre ses deux hérédités. Il l'avait fait avec une bonhomie énigmatique qui était presque de l'ironie* Il s'arrêta pour ne pas mentionner ce qu'aurait pu être M°^® Maitland avant la suppression de l'esclavage. Il savait que cette très joÛe et très élégante jeune femme partageait les pires préjugés de ses compatriotes Américains contre le sang noir et qu'elle s'employait de toute sa force à cacher cette tare originelle au point de ne jamais quitter ses gants. Il est juste d'ajouter qu'à peine si la nuance légèrement dorée de son teint, ses cheveux légèrement crêpelés et un vague reflet bleuâtre dans le blanc de ses yeux pouvaient révéler le mélange de la race. Elle ne parut pas avoir compris le silence du baron, mais elle disposa d'un air distrait les plis de sa robe mauve, tandis que Dorsenne répliquait :

— « C'est un beau raisonnement et spécieux... Il n'a d'autre tort que de n'avoir pas beaucoup de sens. Car je vous défie bien de vous imaginer ce qi\e vous auriez été dans cette époque dont vous parlez... On dit toujours cela : Si j'avais vécu il y a cent ans... Et l'on oublie qu'il y a cent ans on n'aurait pas été le même, que l'on n'aurait eu ni les mêmes idées, ni les mêmes goûts, ni les mêmes besoins. C'est à peu près comme si vous aviez la prétention de vous imaginer ce que vous penseriez comme oiseau ou comme serpent... »

— « On peut toujours bien s'imaginer ce que ce serait que de n'être jamais née... » interrompit Alba Sténo. Elle avait dit cette phrase d'une manière si étrange que la petite discussion soulevée par Hafner en tomba du coup. Les paroles trop senties produisent cet effet dans ces causeries d'oisifs qui ne tiennent qu'à moitié aux idées qu'ils émettent. Et quoiqu'il y ait toujours un paradoxe à condamner l'existence dans un décor de luxe et quand on n'a pas plus de vingt ans, la contessina était évidemment sincère. D'où venait cette sincérité ? De quel coin de son jeune cœur blessé jusqu'à l'ulcération? Dorsenne fut le seul à se le demander, car l'entretien tourna tout de suite, Lydia Maitland ayant montré de son éventail la manchette d'Alba, qui était à deux places d'elle, pour lui poser cette question d'une ironie aussi charmante, après le mot de la jeune fille, que cènes involontaire :

— € C'estdela mousseline de soie, n'est-ce pas?...»

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— « Oui, » répondit la contessina qui se leva, en cambrant sa taille, et elle tendit à la curiosité de sa jolie voisine son bras qui apparaissait frêle, nerveux et duveté de blond, à travers la transparence de la molle étofFe rouge qu'un nœud de ruban de la même couleur nouait sur sa mince épaule et sur son poignet gracile. Et Ton entendait Ardea, penché du côté de Fanny, qui disait à la fille du baron Justus, plus belle que jamais ce soir-là, dans sa pâleur teintée d'un peu de rose par quelque secret intérêt :

— a Vous avez visité mon palais hier, mademoiselle?... y>

— a Non, » répondit-elle.

— « Demandez-lui pourquoi, mon prince?... » dit Hafner.

— a Mon père!... » dit Fanny avec une supplication dans ses yeux noirs, à laquelle Ardea eut la délicatesse d'obéir en reprenant :

— ce C'est dommage. Tout y est très ordinaire. Mais vous eussiez été intéressée par la chapelle. Au fond, c'est ce que j'en regretterai le plus, ces objets devant lesquels les miens ont prié si longtemps et qui finissent numéros dans un catalogue!... Jusqu'au reliquaire qu'ils m'ont pris, parce qu'il était d'Ugolino da Siena!... J'en rachèterai le plus que je pourrai... Votre père vante mon courage. Je ne crois pas que j'aurai celui de me séparer de ces objets-là sans un vrai chagrin... »

— a C'est le sentiment qu'elle a pour tout le palais... 2> dit le baron.

— c( Mon père... » interrompit de nouveau Fanny.

— « Allons, tranquillise-toi, je ne te trahirai pas... » reprit Hafner tandis qu'Alba, profitant de ce qu'elle était debout, sortait du petit cercle des causeurs. Elle marcha vers une table dressée à l'autre extrémité de la pièce et chargée du plus pur appareil de style anglais à thé et à boissons glacées, en interpellant Julien qui la suivait :

— ce Voulez-vous que je vous prépare votre soda et votre eau-de-vie, Dorsenne?... »

— (( Qu'avez- vous, contessina? » demanda le jeune homme à mi-voix, quand ils furent tous deux auprès de ce grand plateau où le cristal à facettes des verres et la monture des objets d'argent brillaient d'un éclat si blanc et si neuf sur le fond intense de la pièce... « Oui, » insista-t-il, « qu'avez-vous? Etesvous toujours fâchée contre moi?... »

— (c Contre vous? » dit-elle. « Mais je ne l'ai jamais été... Pourquoi l'aurais- je été?» répéta-t-elle. ce Vous ne m'avez jamais rien fait, vous... »

— ce Quelqu'un vous a donc fait quelque chose? » interrogea Julien. Il voyait qu'elle était de bonne foi et qu'elle se rappelait à peine la mauvaise humeur de la veille, ce Ce n'est pas un ami tel que moi que vous pouvez tromper, » continua-t-il. ce Rien qu'à vous voir vous éventer, j'ai compris que c'était à votre tour d'avoir un ennui. Allez, je vous connais si bien... »

— ce Je n'ai aucun ennui, » répondit-elle avec un

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froncement impatienté de ses longs et soyeux sourcils dont la fin mettait comme une ombre d'or à ses tempes, a Je ne peux pas supporter d'entendre mentir d'une certaine manière. Voilà tout!... »

— a Et qui a menti? » reprit Dorsenne.

— a Vous n'avez donc pas écouté Ardea parler de sa chapelle tout à l'heure, lui qui croit en Dieu à peu près autant que Hafner, dont personne n'a jamais su s'il était juif ou chrétien?... Vous n'avez pas regardé cette pauvre Fanny le regarder pendant ce temps-là? Et vous n'avez pas remarqué avec quel tact le baron a fait cette allusion à la délicatesse qui avait empêché sa fille de visiter avec nous le palais Castagna? Et cette comédie de ces deux hommes ne vous a rien donné à penser?... »

— a Voilà donc pourquoi Peppino est ici ? » dit Julien, a Alors il y aurait projet de mariage entre l'héritière des millions du papa Hafner et l'arrièrepetit-neveu du pape Urbain VU... Voilà qui va me faire un joli sujet de causerie avec quelqu'un de ma connaissance!... » Et la seule idée de Montfanon apprenant une pareille nouvelle lui donna un accès de fou rire tandis qu'il continuait : a Ne me regardez pas avec indignation, chère contessina... Mais je ne peux pas trouver matière à grande mélancolie dans toute cette histoire. Fanny épousant Peppino? Et pourquoi pas? Vous-même vous m'avez déjà conte qu'elle est à moitié catholique, et que son père veut seulement qu'elle attende son mariage pour se faire baptiser. Elle sera donc heureuse. Ardea gardera le

beau palais que nous avons vu hier et le baron couronnera sa carrière en rendant à un gogo ruiné à la Bourse, sous forme de dot, ce qu'il aura pris à d'autres. Les gendres des bandits de finance comme celui-là, c'est la revanche de l'actionnaire f... »

— • a Taisez-vous, d dit la jeune fille d'une voix plus sombre, a vous allez me faire horreur. — Qu'Ardea ait perdu tout scrupule et qu'il veuille vendre son nom de prince Romain le plus cher possible à n'importe quel acheteur, voilà qui m'est d'autant plus égal que nous autres Véniriens nous ne nous en laissons pas imposer par la noblesse de Rome. Nous avions tous eu des doges dans nos familles, quand les pères de tous ces gens-là faisaient encore les bandits dans la campagne en atteodant qu'un pauvre moine de leur nom devînt pape. Que M. le baron Hafner place sa fille comme on préeeud qu'il a placé des bijoux eh doublé dans sa jeunesse, voilà qui m'est bien égal aussi... Mais elle, vous ne la connaissez pas... Vous ne savez pas quel être charmant et enthousiaste, et simple, et sincère, et qui jamais, jamais ne se doutera, d'abord que s€m père est un voleur, et puis qu'il la brocante comme un bibelot pour avoir des petits-fils qui soient en même temps arrière-petits-neveux de pape, et enfin que ce Peppino ne l'aime pas, qu'il veut sa dot, et qu'il aura pour elle à peu près les sentiments que l'on a pour celle-ci, » et elle montra M°^^ Maitland du regard. — « C'est encore plus affreux que je ne vous le dis... » fit-elle énigmatiquement, comme quelqu'un qui se

sent emporté par sa propre parole et qui en a presque peur.

— a Oui, » dit Julien, ce ce serait bien triste, mais êtes-vous sûre que vous n'exagérez pas? Il n'y a pas tant de calcul dans la vie, allez... C'est plus médiocre et plus facile... Peut-être le prince et le baron ont-ils un vague projet... »

— a Un vague projet!... » interrompit Alba en crispant ses minces épaules. « Il n'y a jamais rien de vague avec un Hafner, sachez-le... Et si je vous disais que jç suis sûre, entendez-vous, sûre, que c'est lui qui tient entre les doigts le plus gros morceau des créances du prince et qui le fait vendre par cet Ancona pour lui mettre le marché à la main?... »

— a C'est impossible! » s'écria Dorsenne. «Vous l'avez vu hier vous-même qui méditait d'acheter tel ou tel objet... »

— a Ne me faites pas parler davantage, » fît Alba en passant sur son front et sur ses yeux à deux ou trois reprises sa main où ne brillait la pierre d'aucune bague, cette main très souple et très blanche dont les mouvements trahissaient son extrême nervosité. « Je vous en ai déjà trop dit... Ce ne sont pas mes affaires et la pauvre Fanny n'est pour moi qu'une amie toute récente, quoique je la trouve si touchante et si tendre... Je pense qu'elle est sur le point d'engager toute sa vie et qu'il n'y a, qu'il ne peut y avoir personne pour lui crier: On vous ment!... Cela me fait une excessive pitié... Voilà tout... C'est enfantin!... »

Il est toujours cruellement pénible de constater chez un être jeune cette vision exacte des dessous sinistres jde la vie, qui, une fois entrée dans un esprit et dans un cœur, ne permet jamais plus l'insouciance si naturelle à la vingtième année. Cette impression d'un précoce désenchantement, Alba Sténo Tavait donnée bien des fois à Dorsenne, et c'avait même été son principal attrait pour ce curieux de nature féminine, qui encore à cette minute demeura saisi devant la terrible absence d'illusion que révélait un pareil coup d'œil et si âprement net sur les projets du père de Fanny. D'où les savait-elle? Évidemment de M°^® Sténo elle-même, soit que le baron et la comtesse eussent parlé devant la jeune fille trop ouvertement pour lui permettre un doute, soit qu'elle eût deviné les intentions qu'on ne lui disait pas, derrière et par-dessous les mots qu'on lui disait. En la voyant ainsi, la bouche amère, les ye,ux aigus, si visiblement en proie à une sourde fièvre de révolte intérieure, de nouveau Dorsenne eut l'intuition qu'il avait eue déjà si souvent de sa complète perspicacité. Elle ne pouvait pas n'avoir pas appliqué la même force de pensée à la conduite de sa mère. Il lui sembla que tout en remontant, comme elle était en train de le faire, la mèche de la lampe d'argent sous la grande théière, elle regardait du côté de la terrasse où l'extrémité de la robe blanche de la comtesse s'entrevoyait à travers l'ombre. Tout d'un coup les folles idées qui l'avaient tant agité la veille lui revinrent à la mémoire, et ce projet qu'il avait

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formé d'imiter son patron Hamlet, comme il avait dit, en jouant dans le salon de M"^® Sténo le jeu du prince Danois devant son oncle. Distraitement, avec l'air de son indifférence habituelle, il releva la fin de la phrase que venait de prononcer la jeune fille, et il reprit :

— flc Soyez tranquille, Ardea ne manque pas d'ennemis. Hafner en a davantage. Il se trouvera bien quelqu'un pour dénoncer leur petit manège, s'il y a manège, à la belle Fanny... Une lettre anonyme est si vite écrite... »

Il n'eut pas plutôt prononcé ces mots qu'il s'interrompit, avec le saisissement d'un homme qui manie une arme qu'il croit déchargée et qui entend soudain la balle partir. C'était, au fond, par acquit de conscience vis-à-vis de son propre scepticisme qu'il avait parlé de la sorte, et il ne s'attendait pas à voir un nouveau nuage de douleur passer sur le fier et mobile visage d'Alba. Elle eut dans le pli de sa bouche une expression plus dégoûtée, ses yeux traduisirent plus de sombre mépris, en même temps que ses mains, occupées à la besogne du thé, tremblèrent davantage, et elle dit, d'un accent trop ému pour ne pas faire regretter à son ami ce jeu d'une si cruelle curiosité :

— « Ah! Ne lui souhaitez pas cela! Ce serait pire encore que son ignorance présente. Au moins, naaintenant elle ne sait rien du tout, et, si quelque misérable faisait ce que vous venez de dire, elle saurait à moitié, sans être sûre... Mais comment pouvez-

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VOUS sourire à des suppositions pareilles?... Non! Pauvre douce Fanny! J'espère* qu'elle ne recevra pas de lettres anonymes. C'est si lâche et cela fait si mal!... D

— <t Je vous demande pardon si je vous ai froissée, » répondit Dorsenne. Il venait de toucher, il le sentait, à une place saignante de ce cœur, et de comprendre avec épouvante que non seulement Alba Sténo n'avait pas écrit Jes lettres anonymes adressées à Gorka, mais qu'au contraire elle en avait, elle-même, reçu. Et de qui? Quel était le mystérieux dénonciateur qui avertissait de cette manière abominable la fille de M°^® Sténo après l'amant? Julien en frissonna jusque dans les moelles, et il continuait: « Si j'ai souri, c'est que je crois M^^^ Haftier, au cas où ce malheur lui arriverait, assez intelligente pour traiter de semblables avis comme ils le méritent. Une lettre anonyme, ça ne doit même pas se lire. Quelqu*un d'assez infâme pour se servir d'armes de cette sorte ne mérite pas qu'on lui fasse l'honneur de seulement regarder ce qu'il écrit... »

— « N'est-ce pas ? » dit la jeune fille. Elle avait eu dans ses prunelles, soudain dilatées, un éclair d'une véritable reconnaissance qui acheva de convaincre son interlocuteur que cette fois iJ avait vu juste. Il venait de prononcer précisément la parole dont elle avait besoin. Il eut soudain, devant cette évidence, un .accès de honte et de pitié, — de honte, parce qu'il avait fait dans ses pensées une si gratuite insulte à cette malheureuse créature, de pitié, parce

qu'elle devait avoir subi un coup bien meurtrier si, vraiment, on lui avait dénoncé sa mère. Et il ne pouvait pas plus le lui demander qu'elle-même n'avait pu montrer la lettre infâme à cette mère qui disait souvent : a J'élève ma fille d'après les principes Anglais, dans la plus complète indépendance... » Elle avait d'heureux résultats, cette indépendance qui permettait à un billet de cet ordre d'arriver droit à la pauvre pedte! C'était dans l'après-midi de la veille ou ce matin qu'elle avait dû recevoir l'horrible lettrç, car, dans la visite au palais Castagna, elle avait été gaie tour à tour et boudeuse, mais si enfan tinement, au lieu que ce soir, ce n'était plus Tenfant qui souffrait, c'était la femme. Et Dorsenne insista :

— a Vous comprenez si nous autres écrivains noys y sommes exposés, à ces abominations-là. Un livre qui réussit, une pièce qui plaît, un article que l'on vante, et les envieux de se mettre à la besogne pour nous insulter sans signer, ou nous-mêmes, ou ceux que nous aimons... Dans ce cas-là, je vous le répète, je brûle sans lire, et si jamais dans la vie pareille misère vous arrive, croyez-moi, petite comtesse, suivez la recette de votre ami Dorsenne. Car il est votre ami, vous le sentez, n'est-ce pas? Votre vrai ami?... 3>

— • a Moi, » fit vivement la jeune fille, a pourquoi voulez-vous que l'on m'écrive des lettres anonymes ? Je n'ai pas de gloire, moi, ni de beauté, ni de millions, et pas d'envieux... » Et comme Dorsenne la regardait avec le regret d'en avoir trop dit puis-

qu'elle se repliait de nouveau devant lui, elle força sa bouche triste à sourire, et elle reprit : « Si vous êtes vraiment mon ami, au lieu de me faire perdre mon temps à des conseils dont je pense bien n'avoir jamais besoin, à moins que je ne devienne un grand écrivain, aidez-moi à servir le thé, voulez-vous?... Il doit être prêt.., » Et elle souleva de ses doigts minces le couvercle de la bouilloire qu'elle pencha ensuite sur la théière en ajoutant : a Allez demander à mistress Maitland si elle en prend ce soir, et aussi à Fanny... Ardea, lui, est un homme à grogs, et le baron un homme à eaux minérales... Il faut même sonner pour qu'on lui apporte son verre de Vichy... Bon... Vous m'avez mise en retard; Voici une nouvelle visite et rien ne sera prêt... Tiens, » s'écriat-elle, a c'est Maud!... » et tout de suite, avec une stupeur qui lui arracha une demi-exclamation, c et son mari!... »

Les deux battants de la porte du hall venaient en effet de s'ouvrir et de donner passage à Maud Gorka, toujours belle de cette beauté britannique si grande et si forte, toute rayonnante de bonheur dans sa robe de crêpe de Chine noire avec des noeuds orange, qui faisait ressortir sa fraîche et ferme carnation. Derrière elle était apparu Boleslas. .Mais ce n'était plus le voyageur qui, trente-six heures auparavant, débarquait place de la Trinité-des-Monts, fou d'inquiétude, frénétique de jalousie, souillé de toute la poussière du wagon, les cheveux épars, les cils

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poudreux, les mains noires. C'était, un peu amaigri, mais à peine lassé, le comte Gorka élégant que Dorsenne connaissait, mince et musqué dans son frac de soirée, un brin de muguet à la boutonnière, la bouche souriante, et portant beau. Pour l'écrivain, et sachant ce qu'il savait, ce sourire et ce sang-froid avaient quelque chose de plus terrible que la colère de la veille. Il le comprit à la manière dont le Polo nais lui donna la main. Une nuit et un jour de réflexion avaient détruit son oeuvre, et si Boleslas avait joué la comédie au point d'endormir la défiance de sa femme et de la décider à cette visite de ce soir, c'est qu'il était résolu à ne plus consulter personne et à mener lui-même son enquête. Il réussissait du premier coup d'ailleurs, et son regard fauve avait certainement aperçu la robe blanche de M°^^ Sténo sur la terrasse, tandis que l'heureuse Maud expliquait ce retour inattendu avec sa noble ingénuité :

— <jc Voilà ce que c'est que de donner à un père qui n'est pas raisonnable de mauvaises nouvelles de notre boy.,. Je lui écris que Luc a un peu de fièvre l'autre jour. Il me répond pour me demander ce qui en est. Je ne reçois pas sa lettre... Il s'affole et le voici...»

— • « Je vais prévenir maman,» dit Alba qui passa en effet sur la terrasse, avec un empressement trop lent encore au gré dé Dorsenne. Il avait un tel sentiment du danger qu'il ne pensa pas à sourire, comme il eût fait en toute autre occasion, devant la réussite absolue du mensonge assez grossier qu'ils

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avaient, Boleslas et lui, imaginé la veille, et dont le comte avait dit avec une fatuité trop justifiée : ce Maud sera si heureuse de me revoir, qu'elle croira tout. y> — C'était une scène si simple à la fois, et si tragique, — de ce tragique mondain où les événements sont d'autant plus effrayants qu'ils s'accomplissent sans éclat de voix, sans un geste, parmi des phrases de convention et dans un décor de fête! Deux des spectateurs au moins, outre Julien, en comprenaient l'importance : Ardea et Hafner. Car ni l'un ni l'autre ne se faisait certes la moindre illusion sur les rapports présents de M™® Sténo et de Maitland, non plus que sur sa situation passée visà-vis de Gorka. L'écrivain, le grand seigneur et l'homme d'affaires avaient, malgré les différences d'âge et de milieu, une grande expérience de circonstances analogues. Ils savaient de quelle présence d'esprit une femme courageuse est capable, quand elle est surprise comme l'était la Vénitienne. Tous les trois ont déclaré depuis qu'ils n'avaient jamais même imaginé un plus admirable sang-froid, une sérénité plus superbement audacieuse que celle dont M°^® Sténo fit preuve à ce moment décisif. Elle parut sur le seuil de la porte-fenêtre, étonnée et ravie, — juste dans la mesure où il convenait qu'elle le fut. Son teint de blonde, que les moindres émotions devaient empourprer de sang, resta aussi délicieusement rose. Pas un battement de ses longues paupières d'une grâce turque ne voila ses profonds yeux bleus, qu'un rayonnement intérieur continua d'illu-

miner. Avec son sourire qui découvrait ses belles dents de là couleur des grosses perles dont était paré son cou, avec les émeraudes mêlées à ses cheveux blonds, avec ses puissantes épaules apparues dans les échancrures de son blanc corsage, avec sa taille opulente et fine, avec la splendeur de ses bras dont elle avait enlevé les gants pour se caresser aux baisers de Maitland et qu'éclairaient d'autres émeraudes, avec sa démarche empreinte d'une certitude altière, elle était véritablement une femme d'un autre \ âge, la sœur de ces radieuses princesses que les peintres de sa Venise évoquent sous des portiques de marbre, parmi des apôtres et des martyrs qui sont des magnifiques, et des matelots. Elle alla droit à Maud Gorka qu'elle embrassa tendrement, puis, serrant la main de Boleslas, elle dit de sa voix si chaude où il y avait par instants comme des passages de contralto, adoucis par l'habitude du dialecte caressant de la lagune :

— c: Mais quelle bonne surprise!... Et vous ne pouviez pas venir dîner avec nous?... Voyons, asseyezvous là tous deux et racontez- moi l'odyssée du voyageur... » et se tournant vers Maitland qui l'avait suivie dans le salon avec la double et insolente tranquillité du géant et de l'homme aimé : a Soyez gentil, -^ mon petit Linco, et allez me chercher mon éventail *et mes gants que j'ai oubliés sur l'appui de la chaise longue... :s>

A cette seconde, Dorsenne, qui n'avait plus qu'une peur, celle de rencontrer les yeux de Gorka, — il

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ne les aurait pas supportés, — se trouvait de nouveau près d'Alba Sténo. Le visage de la jeune fille tout à l'heure si fermé, comme serré d'angoisse, était maintenant illuminé. Il semblait qu'un poids immense eût été enlevé à la pensée de la jolie contessina.

— a. Pauvre enfant, » songea le romancier, « elle ne peut pas croire que sa mère aurait ce calme si elle était coupable. C'est la réponse à la lettre anonyme que l'attitude de la comtesse. On lui avait donc tout écrit?... Mon Dieu! Qui cela peut-il être? Que va-t-il sortir du drame engagé maintenant de cette manière?... »

Et il tomba dans une rêverie profonde que n'interrompit point le bruit des conversations auxquelles il ne se mêla plus. Il lui aurait suffi d'observer au lieu de méditer, pour que la vérité sur l'auteur des lettres anonymes lui apparût, claire comme le courage de M°^® Sténo à affronter le danger, — comme la con fiance aveugle de M"*^Gorka, — comme l'imperturbabilité dédaigneuse de Maidand devant son rival et la rage contenue de ce rival, — coname la finesse de Hafner à soutenir la conversation générale, — comme l'assiduité d' Ardea auprès de la riche Fanny et l'émotion de cette dernière, — claire enfin comme la joie délivrée d'Alba. Tous ces visages, à l'entrée de Boleslas, avaient traduit des sentiments différents. Un seul avait, pendant quelques minutes, exprimé la joie du crime et l'avidité de la haine enfin

DANGER PROCHAIN IÇf

satisfaite. Mais comme c'était celui de cette petite M^^Maitland, de cette silencieuse, traitée sicouram ment par lui de sotte et d'insignifiante, Dorsenne n'y prit pas plus garde que les autres témoins de cette réapparition foudroyante de l'amant trahi. Toutes les nations ont une métaphore pour exprimer cette idée qu'il n'est pire eau que l'eau dormante. Les eaux tranquilles roulent profondes, — disent les Anglais, et les Italiens : — les eaux tranquilles ruinent les ponts. — Ces divers adages ne seraient pas exacts si on ne les oubliait pas dans la pratique, et l'analyste professionnel du cœur féminin les avait parfaitement oubliés ce soir-là.

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OUR une femme moins courageuse que la comtesse, moins capable de regarder en face une situation et de marcher droit sur elle, une pareille soirée eût marqué le prélude d'une de ces nuits d'insomnie où l'imagination, affolée, épuise à l'avance toutes les angoisses d'un danger seulement probable. Ces crises de terreur aboutissent d'ordinaire à ces résolutions de ruse, à ces 3artis-pris d'un mensonge presque acharné, objet de 'indignation de l'homme qui ne comprend pas que l'hypocrisie est la seule" force de l'être faible. La comtesse Sténo, elle, ne savait pas ce que c'était que la faiblesse et que la peur. Créature d'énergie et d'action, qui se sentait d'avance à la hauteur de tous les dangers,* elle n'attachait pas de sens au mot inquiétude. Aussi dormit-elle, durant la nuit qui

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suivit cette soirée, d'un sommeil aussi profond, aussi réparateur que si Gorka n'était jamais revenu la vengeance au cœur, la menace aux yeux. Vers les dix heures, le lendemain matin, elle se trouvait dans le petit salon, ou mieux le bureau attenant à sa chambre à coucher, en train de vérifier quelques comptes apportés par un de ses hommes d'affaires. Levée à sept heures, suivant son habitude, elle avait pris le bain glacé dans lequel, été comme hiver, elle fouettait chaque jour son magnifique sang de blonde vigoureuse. Elle avait déjeuné, à l'anglaise, suivant le principe auquel elle prétendait devoir la conservation de son estomac, d'œufs, de viande froide et de thé. Elle avait fait une toilette compliquée de jolie femme, passé chez sa fille pour savoir comment la petite avait dormi, écrit cinq lettres; — car son salon cosmopolite l'astreignait à la corvée d'une ^ immense correspondance, qui rayonnait entre le Caire et New- York, Saint-Pétersbourg et Bombay en passant par Munich, Londres et Madère, et elle était aussi fidèle en amitié qu'elle était inconstante en amour. Sa grande et haute écriture, si élégante dans sa correction apprise, avait couvert des pages et des pages sans qu'elle nourrît, à l'égard de son ancien amant, d'autres préoccupations que celle-ci : « J'ai rendez-vous chez Maitland à onze heures. Ardea doit être ici à dix pour causer de son mariage. J'ai les comptes de Finoli à vérifier. Pourvu que Gorka n'ait pas l'idée devenir, lui aussi, ce matin... » Les personnes chez qui la sensation de l'amour est

V très complète, mais très physique, sont ainsi. Elles se donnent et elles se reprennent tout entières. La comtesse n'éprouvait pas plus de pitié que de peur en pensant à l'amant trahi. Elle était décidée à lui dire : ce Je ne vous aime plus, » franchement, nettement, carrément, et à lui offrir le choix entre la brouille définitive et une solide amitié. Son unique contrariété portait sur l'instant de cette explication, qu'elle souhaitait voir reculée jusqu'à l'après-midi, où elle serait libre, — contrariété qui ne l'empêchait pas d'ailleurs de refaire, avec sa certitude accoutumée, les additions et les multiplications de l'intendant. Il se tenait debout, montrant une de ces larges faces bronzées à ossature puissante et à bajoues tombantes, comme Bonifazio en donne à ses pharisiens et à ses mauvais riches. Il administrait les sept cents hectares de la terre de Piove, près de Padoue, celle de ses propriétés que M"^^ Sténo préférait. Elle en avait décuplé le revenu par le dessèchement d'une lagune stérile et souvent fiévreuse, dont le fond, situé d'un mètre au-dessous du niveau de la mer, s'était trouvé d'une fertilité surprenante, et elle discutait les opérations probables des semaines à venir, avec cette connaissance détaillée et précise de l'exploitation rurale, qui reste le véritable trait de l'aristocratie Italienne et la raison permanente de sa vitalité. Toute noblesse dure, même sans privilèges légaux, quand elle demeure profondément historique et terrienne : — (c Alors tu estimes la récolte des vers à soie à environ cinquante kilos de cocons par once?... »

LA COMTESSE STENO I fÇ

— ce Oui, Excellence, y> répondait l'intendant.

— a Cent onces de jaunes : cent fois cinquante font cinq mille... » reprit la comtesse, ce Et à quatre francs cinquante ?.. . »

— ce Peut-être cinq, Excellence, » reprit l'intendant.

— « Mettons vingt-deux mille cinq cents, » dit la comtesse, ce et autant pour les Japonais... Cela nous ferait rentrer dans nos dépenses de bâtisses... »

— ce Oui, Excellence. Et pour le vin? »

— ce Je suis d'avis, après ce que tu m'as dit de la vigne, que tu vendes au plus vite à l'agent des Kauffmann tout ce qui reste de la récolte passée, mais pas à moins de six francs la Brentina. Tu sais qu'il faut que nos fûts soient débarrassés et réparés dès le mois d'août... Si nous en manquions cette fois, pour la première année où nous fabriquons notre vin avec la nouvelle machine, ce serait trop déraisonnable... »

— ce Oui, Excellence. Et pour les chevaux ? »

— « Je crois que c'est une occasion à ne pas laisser échapper non plus. Mon avis est que tu prennes l'express de Florence, aujourd'hui même, à deux heures. Tu es à Vérone demain matin. Tu conclus l'affaire. Les chevaux seront rendus à Piove le soir même... Nous avons fini juste à temps, » conclut-elle en rangeant les papiers de l'intendant. Elle les mit elle-même dans leur enveloppe qu'elle lui rendit. Elle avait une ouïe d'une finesse extrême, et elle venait d'entendre ouvrir la porte de l'anti-

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chambre. Il semblait que le gros administrateur emportât, dans son gros portefeuille, toutes les préoccupations d'argent de cette femme extraordinaire. Car, après avoir conclu par des chiffres et des ordres de cette précision cet entretien, ou plutôt ce monologue, elle eut son plus clair et son plus léger sourire pour recevoir le nouvel arrivant, qui était heureusement le prince d'Ardea. Elle dit au domestique :

— « J'ai à causer avec le prince. Si on me demande, ne recevez pas et ne renvoyez pas non plus. Apportez la carte... » Puis se tournant vers le jeune homme: <c Hé bien! Simpaticone?.,. y> C'était le gentil surnom qu'elle lui donnait. <c Comment avezvous achevé votre soirée d'hier?... »

— oc Vous allez ne pas y croire, » répondit Peppino Ardea en riant, « moi qui n'ai plus rien à moi, pas même mon lit bientôt!... Je suis allé au cercle et j'ai joué... Je me suis mis en banque, et pour la première fois de ma vie j'ai gagné... »

Il était si gai en racontant cette enfantine équipée, il gaminait de nouveau si sincèrement avec sa ruine, que la comtesse le regarda presqiie avec stupeur, comme lui-même l'avait regardée, elle, en entrant. On se connaît si peu soi-même, et Ton se rend si peu compte de ses propres singularités de caractère, que chacun d'eux s'étonnait à part soi de trouver l'autre si calme. Ardea ne comprenait pas que M°*® Sténo ne fut pas au moins inquiète du retour de Gorka et des conséquences qui en pouvaient résulter. Elle admirait, elle, que dans le désastre de

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sa fortune, cet étrange garçon trouvât cette jovialité à son service. Il avait visiblement pioché sa toilette j du matin avec autant de complaisance que s'il n'eût pas eu à tenter une démarche capitale pour son avenir, et son veston a carreaux joUment contrariés, la couleur de sa chemise, celle de sa cravate, ses souliers jaunes, la fleur de sa boutonnière, tout s'harmonisait pour faire de lui une aimable et incorrigible poupée de frivolité spirituelle. Il avait payé si cher cette irréflexion que la comtesse se mit tout d'un coup à le plaindre. Elle éprouva ce besoin que les êtres robustes ont devant les êtres désarmés, celui d'agir pour cet enfant, de le secouer malgré lui, et elle attaqua aussitôt cette question du mariage avec Fanny Hafner. Dans son solide bon sens et avec son instinct de toujours tout arranger, M°^^ Sténo apercevait dans cette union tant d'avantages pour tout le monde qu'elle avait une hâte de la conclure aussi vive que s'il se fût agi d'une affaire personnelle. Ce mariage convenait au baron qui lui en parlait depuis des mois. Il convenait à Fanny qui se convertirait au catholicisme avec le consentement de son père. Il convenait au prince qui serait tiré du coup de tous ses ennuis. Il convenait enfin au nom de Castagna. Quoique Peppino en fût le seul représentant en ce moment, et que, par une vieille tradition de famille, il portât un titre différent du titre patronymique du pape Urbain VII, cette vente à l'encan du célèbre palais produisait un scandale dans la presse et l'opinion qu'il était décent de faire cesser.

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La comtesse oubHait qu'elle avait assisté sans protester aux dessous ténébreux de cette mise en vente. N'avait-elle pas su autrefois par Hafner qu'il se trouvait avoir acheté à vil prix un lot énorme de lettres de change du prince ? Ne connaissait-elle pas assez le baron pour être sûre que le sieur Noé Ancona, le créancier implacable qui faisait vendre le palais, n'était que l'homme de paille de son terrible ami ? Dans un mouvement de mauvaise humeur contre le baron, ne l'avait-elle pas, elle-même, accusé auprès d'Alba de ce plan très simple : acculer Ardea à la catastrophe définitive pour lui offrir le salut sous la forme de l'union avec Fanny, et pour exécuter en même temps une excellente opération ? Car une fois débarrassés des hypothèques qui les grevaient, et pour peu que l'on pût attendre, les terrains du prince et ses constructions reprendraient leur vraie valeur, et l'imprudent spéculateur se retrouverait de nouveau tout aussi riche, peut-être davantage. N'était-ce pas encore une raison de plus pour vaincre au plus tôt les dernières hésitations du jeune homme devant ce mariage sauveur?

— (n Voyons, » lui dit-elle après un instant' de silence et sans autre préambule, « il s'agit maintenant de parler affaires... Vous avez dîné à côté de ma petite amie, hier, vous avez eu toute la soirée pour l'étudier... Répondez -moi franchement : ne ferait-elle pas la plus jolie petite princesse Romaine qui soit allée s'agenouiller dans sa robe de noce au tombeau des apôtres ? Vous ne la voyez pas dans sa

toilette blanche et sous son voile, descendant, devant cet admirable escalier de Saint-Pierre, du huit-ressorts attelé de superbes chevaux que lui aura donnés son père? Fermez les yeux et regardez-la en pensée... Serait-elle jolie? Le serait-elle?... »

— « Très jolie, » répondit Ardea en souriant à la vision tentatrice que M™* Sténo venait d'évoquer, « bien qu'elle ne soit pas blonde. Et vous savez, pour moi, une femme qui n'est pas blonde... Ah! Comtesse! Quel dommage qu'à Venise, il y a cinq ans, un certain soir... Vous vous rappelez?... »

— a Comme ça vous ressemble! d interrompitelle en riant très haut de son rire sonore et clair, oc Vous venez me voir ce matin pour me parler d'un mariage, inespéré avec votre réputation de joueur, de soupeur et de mauvais sujet, d'un mariage qui remplit des conditions presque folles, tant elles sont complètes : beauté, jeunesse, intelligence, fortune, et même, chose invraisemblable, si j'ai su bien regarder ma petite amie, commencement d'intérêt, d'un très vif intérêt... Et pour un peu, c'est à moi que vous allez faire une déclaration... Allons, allons! » et elle lui tendit à baiser sa belle main où brillaient les larges émeraudes. ce Vous êtes pardonné. Mais répondez par oui ou par non... Faut-il que je fasse la demande? Si c'est oui, je vais vers les deux heures au palais Savorelli. Je parle à mon ami Hafner. Il parle à sa fille, et il ne dépendra pas de -moi que vous n'ayez leur réponse à eux ce soir ou demain. Est-ce oui? Est-ce non?... »

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— « Ce soir!... Demain!... 3 s'écria le prince en secouant la tête avec le geste du plus comique efFarement. a Mais je ne peux pas me décider comme cela. C'est un guet-apens! J'arrive pour causer, pour vous consulter... »

— a Et sur quoi? » fit M™* Sténo, avec une vivacité presque impatientée, a Qu'est-ce que je peux bien vous dire que vous ne sachiez déjà? Dans vingtquatre heures, dans quarante-huit, dans six mois, qu'y aura-t-il de changé, je vous prie?... Il faut voir les choses telles qu'elles sont cependant. Demain, après-demain, les jours suivants, serez-vous moins ruiné?... »

— flc Non, D dit le prince, a Mais... »

— ce II n'y a pas de mais, » reprit-elle sans plus le laisser parler qu'elle n'avait laissé parler son intendant. Le despotisme naturel aux personnalités puissantes dédaignait de se déguiser chez elle, quand il s'agissait de décisions pratiques sur lesquelles elle avait pris parti : a La seule objection sérieuse que vous mVyez faite quand je vous ai parlé de ce mariage, il y a six mois, c'était que Fanny ne fût pas catholique. Je sais aujourd'hui qu'elle ne demande qu'à se convertir. N'en parlons donc point... »

— « Non, » dit le prince, a Mais... »

— (( Quant à Hafner, » reprit la comtesse, « vous me direz que c'est mon ami et que je suis partiale; mais cette partialité même est une opinion... C'est précisément le beau-père qu'il vous faut... Ne hochez pas la tête... Il vous réparera tout ce qui peut être

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réparé de votre fortune... Vous avez été volé, mon pauvre Peppino, comme dans un bois. Vous me le racontiez vous-même... Devenez le gendre du baron et vous me direz des nouvelles de vos voleurs... Je sais... Il y a les origines du baron et le procès d'il y a dix ans avec tous les pettegoleni auxquels il a donné lieu. Tout cela n'a pas le sens commun. Le baron a eu des commencements rudes. Il était d'une famille juive d'origine, — vous voyez, je ne vous prends pas en traître, — mais convertie depuis deux générations, en sorte que l'histoire de son changement de religion depuis qu'il habite l'Italie est une calomnie comme le reste. Il a eu un procès dont il est sorti acquitté. Vous ne voulez pas être plus juste que la justice, n'est-ce pas?... »

— a Non, mais... »

— a Qu'atcendez-vous alors, D conclut M"^® Sténo. « Que ce soit trop tard? Comme pour vos terrains?... »

— ce Hé! Laissez-moi souffler, respirer, m'éventer, » dit Ardea, qui prit en effet l'éventail de la comtesse sur le bureau. « Moi qui n'ai jamais su le matin ce que je ferais le soir, moi qui ai toujours vécu comme on voyage, suivant ma fantaisie, vous me demandez de prendre, en cinq minutes, la résolution de me lier pour toujours!... »

— a Je vous demande de savoir ce que vous voulez, 3> reprit la comtesse, a C'est très amusant d'être un fantaisiste quand on voyage, justement. Mais quand il s'agit d'arranger sa vie, ces enfandl-

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lages-là sont trop dangereux. Je ne connais qu'une chose, moi : voir son but et y marcher tout droit. Le vôtre est très net : sortir de ce désastre. La route n est pas moins nette : c'est le mariage avec une fille qui a cinq millions de dot. -r- Oui ou non, voulezvous la prendre?... Ah! » fit-elle tout d'un coup en s'interrompant, « je n'aurai pas une minute à moi ce matin, et j'ai rendez-vous à onze heures!*...» Elle regarda la pendule de voyage, posée sur sa table, qui marquait dix heures vingt-cinq. Elle avait entendu la porte s'ouvrir. C'était le valet de pied qui se tenait déjà devant elle et qui lui présentait une carte sur un plateau. Elle prit cette carte, la regarda, fi*onça la barre de ses beaux sourcils blonds, regarda de nouveau la pendule, parut hésiter, puis : « Faites attendre dans le petit salon rond et dites que je viens tout de suite, » reprit-elle, et se retournant vers Ardea : a Vous vous croyez sauvé. Vous ne l'êtes pas. Je ne vous permets pas de vous en aller avant que je ne revienne. J'en ai pour un petit quart d'heure... Voulez-vou^ des journaux? En voici... Des livres? En voilà... Du tabac? Cette boîte est pleine de cigarettes... Dans un quart d'heure je suis là et j'aurai votre réponse. Je la veux, entendez-vous. Je la veux... » Et sur le seuil, avec un nouveau sourire, employant cette fois un petit terme de patois usuel dans l'Italie du nord et qui n'est qu'une corruption de schiavo ou serviteur : « Ciao, Simpaticône,,. »

— ce Quelle femme!... » se dit Peppino Ardea

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quand la porte se fut refermée sur la robe claire de la comtesse. « Oui, quel dommage qu'à Venise, il y a cinq ans, je n'aie pas été libre!... Qui sait? Si j'avais osé quand, elle m'a reconduit à mon hôtel dans .sa gondole?... Elle venait de quitter San Giobbe. Elle n'avait pas encore Boleslas. Elle m'aurait conseillé, dirigé. J'aurais joué à la Bourse comme elle, avec les conseils de Hafner. Mais pas en qualité de gendre! Je n'en serais pas acculé au Rastaquouérisme conjugal... Et elle n'aurait pas d'aussi mauvais tabac... y> Il venait d'allumer une des cigarettes de Virginie, présent de Maitland. Il la jeta en faisant la grimace avec son sans-façon d'enfant peu élevé, au risque de brûler la natte mince qui couvrait le marbre frais du sol, et il passa dans l'antichambre, afin de prendre son étui à lui, dans la poche du léger pardessus avec lequel il était prudemment sorti dès huit heures. Tout en allumant une des cigarettes de cet étui, rempli d'un soi-disant tabac égyptien, mêlé d'opium et de salpêtre, que la mode lui rendait préférable au tabac très authentique de l'Américain, il jeta les yeux machinalement sur le plateau que le domestique avait reposé au sortir de la chambre. La carte du visiteur inconnu pour lequel M°^® Sténo l'avait quitté s'y voyait encore. Ardea y lut, avec un étonnement qui confinait à la stupeur, ces mots : « Comte Boleslas Gorka... »

— a Elle est plus admirable que je ne croyais, » songea-t-il en rentrant dans le bureau désert. « Elle n'avait pas besoin de me demander de ne pas m'en

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aller. Je le crois bien, que je resterai pour la revoir au sortir de cette conversation-là!... »

C'était en effet Boleslas que la comtesse avait retrouvé dans le salon rond qu'elle avait choisi aussitôt comme la pièce la plus propice à l'orageuse explication qu elle prévoyait. Il était isolé à une des extrémités du hall, et faisait comme pendant à la terrasse. C'était avec la salle à manger tout le rezde-chaussée, ou mieux l'entresol de l'hôtel. L'appartement de M*"® Sténo, ainsi que l'autre petit salon où se tenait Peppiiio, étaient au premier, de même que les chambres réservées à la contessina et à sa gouvernante allemande Frâulein Weber, pour le moment en voyage. La comtesse ne s'y était pas trompée. Au premier coup d'œil échangé la veille avec Gorka, elle avait deviné qu'il savait tour. Elle s'en était d'ailleurs bien doutée lorsque Hafner lui avait transmis le? quelques mots de l'indiscret Dorsenne sur la présence dandestine du Polonais à Rome. Elle ne se méprit,]^ ^^ davantage cette fois aux intentions de Boleslas, et elle ne l'eut pas plutôt regardé en face qu'elle se sentit en péril. Quand un homme a été l'amant d'une femme comme cet homme avait été le sien, avec une vibrante communion de volupté renouvelée sans cesse pendant deux années, cette femme garde à son égard une sorte d'instinct physiologique et quasi animal. Un geste de lui, l'accent d'une parole, un souffle, une rougeur ou une pâleur sont des signes

pour elle que son intuition traduit aussitôt avec une infaillible certitude. Comment et pourquoi cet instinct divinatoire s'accompagne-t-il de Toubli absolu des anciennes caresses? C'est un cas particulier de cet insoluble et mélancolique problème de la naissance et de la moit de l'amour. M™* Sténo, elle, n'avait aucune sorte de goût pour des réflexions de cet ordre. Comme toutes les créatures très vigoureuses et très simples, elle se constatait et elle s'acceptait. De même que la veille, elle se rendit compte que la présence de son ancien amant ne remuait plus dans son être cette corde intime qui l'avait rendue si faible pour lui pendant vingt-cinq mois, si indulgente à ses moindres caprices. Elle demeurait aussi froide que le marbre du bas-relief de Mino da Fiesole encastré dans le mur juste au-dessus du haut fauteuil au dossier duquel il s'appuyait. Et luimême, malgré la crise de fureur lucide qu'il subissait en ce moment et qui fe" rendait capable des pires violences, il eut de son côté l'intuition de cette complète insensi' .uté où sa présence la laissait. Il l'avait vue si souvent, au cours de leur longue liaison, lui arriver à des rendez-vous du matin, vers cette heure-ci, dans des toilettes semblables, si fraîche, si souple, si jeune dans sa maturité, si gourmande de baisers, si frémissante de désir. Elle avait maintenant dans ses yeux bleus, dans son sourire, dans toute sa personne, ce je ne sais quoi de gracieux et d'inaccessible à la fois qui donne à un amant abandonné la frénésie de brutaliser, de frap-

per, de meurtrir une femme qui lui sourit de ce sourire-là, pour qu'elle sente du moins par lui, quand ce serait de la douleur. En même temps elle était si belle, dans la lumière du matin tamisée par les stores baissés, qu'elle lui inspirait une égale envie de la prendre dans ses bras, qu'elle le voulût ou non. Il avait reconnu, dès qu'elle était entrée dans la pièce, le violent arôme d'une composition ambrée donc elle se servait pour son bain, et ce rien avait achevé d'exaspérer sa passion d'autant plus que, le domestique lui ayant d'abord répondu que M™® Sténo avait une visite, il s'était demandé si elle n'était pas en conversation avec Maidand. Ces sentiments passionnés, mais encore contenus, frémissaient dans l'accent de la phrase bien simple avec laquelle il l'accueillit. A de certaines minutes, les mots ne sont rien, c'est le ton qui est tout. Et pour la comtesse celui du jeune homme était terrible :

— a Je vous dérange ? » dit-il en s'inclinapt et sans prendre que du bout des doigts la main qu'elle lui avait tendue en entrant. « Excusez-moi, je vous croyais seule. Et si vous voulez me fixer un autre moment pour le petit entretien que je prends la liberté de vous demander?... »

— a Mais non, mais non, » répondit-elle sans lui permettre de finir sa phrase; a j'étais avec Peppino Ardea qui m'attendra, qui nous attendra, » repritelle gentiment, ce D'ailleurs vous me connaissez, en toutes choses je suis pour le tout de suite. Quand on a quelque chose à se dire, il faut se le dire, un.

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deux, trois... D'abord ce n'est plus à dire, et puis, c'est mieux dit. Il n'est rien de tel que d'attendre et de se taire pour rendre les plus faciles explications difficiles et brouiller les meilleurs amis... »

— ce Je suis très heureux de vous trouver dans des dispositions pareilles, » répliqua Boleslas avec une ironie qui crispa son beau visage dans un sourire de haine atroce. La bonne humeur tranquille et simple qu'elle venait d'étaler lui perçait le cœur, et il continua, déjà moins maître de lui : « C'est en effet une explication que j'ai cru avoir le droit de vous réclamer et que je viens vous réclamer... »

— « Réclamez, mon cher, » dit la comtesse en le regardant bien en face et sans baisser ses yeux fiers où ce mot impératif avait allumé une flamme. Si elle avait été admirable la veille, en affrontant, comme elle avait fait, le retour de son ancien amant au sortir de son tête-à-tête avec le nouveau, peut-être le flit-elle davantage à cette seconde où elle n'avait plus, pour la soutenir, la galerie de ses intimes. Elle n'était pas bien sûre que le forcené à qui elle tenait tête ne fut pas armé, et elle le croyait parfaitement capable de la tuer, là, sans qu'elle pût se défendre. Mais c'était une partie à jouer, ou plus tôt, ou plus tard; et elle la jouait sans trembler. Elle n'avait pas menti en disant tout à l'heure à Peppino Ardea : a Je ne connais qu'une chose, voir son but et y marcher

1 droit... » Elle voulait une rupture définitive avec Boleslas. Pourquoi eût-elle hésité sur le moyen? Lui s'était tu, cherchant ses mots. Il reprit:

— a Me permettrez-vous de remonter à près de trois mois en arrière, quoique ce soit, paraît-il, un long espace de temps pour une mémoire de femme? Je ne sais si vous vous rappelez notre dernière entrevue? Pardon. Je veux dire notre avant-dernière, puisque nous nous sommes revus hier au soir. Conviendrez-vous que la façon dont nous nous sommes quittés alors ne paraissait pas annoncer la façon dont nous nous sommes retrouvés?... »

■ — « J'en conviendrai, » dit la comtesse avec un nouvel éclair d'orgueil blessé dans ses yeux, ce quoique je ne goûte pas beaucoup cette manière de vous exprimer. C'est la seconde fois que vous me parlez comme un accusateur, et si vous preniez cette attitude il serait inutile de continuer... »

— a Catlierine!... » Ce cri du jeune homme, chez qui la colère grandissait, acheva de décider celle qu'il interpellait ainsi à brusquer le dénouement d'un entretien où chaque réplique devait être un éclat nouveau de rancune.

— a Hé bien?... » interrogea-t-elle en croisant ses bras dans un geste si impérieux qu'il s'arrêta de sa menace, et elle reprit : a Écoutez, Boleslas, voici dix minutes que nous nous parlons pour ne rien nous dire, parce que nous n'avons ni l'un ni l'autre le courage de poser la question entre nous telle qu'elle est, telle que nous la savons et la sentons. Au lieu de m'écrire, comme vous l'avez fait, des lettres qui m'ont rendu les réponses impossibles, au lieu de revenir à Rome comme un malfaiteur en vous

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cachant, au lieu d'arriver chez moi, hier au soir, avec ce visage de menace, au lieu de m'aborder ce matin avec la solennité d'un juge, pourquoi ne m'avez-vous pas questionnée tout simplement, tout franchement, comme quelqu'un qui sait que je l'ai beaucoup, beaucoup aimé?... Avoir été amants, c'est donc une raison pour se détester quand on cesse de rêtre?...»

— « Quand on cesse de l'être!... » répondit Gorka. a Ainsi, vous ne m'aimez plus? Ah! je le savais, je l'avais deviné dès la première semaine de cette fatale absence!... Mais de croire que vous me le diriez un jour, comme cela, de cette voix tranquille qui est un blasphème horrible pour tout notre cher passé. Non, je ne l'ai pas cru. Je ne le crois pas encore, même en l'entendant... Ah! C'est trop, c'est trop infâme... »

— a Et pourquoi? » interrompit la comtesse en redressant sa tête avec plus de hauteur encore, a II n'y a qu'une chose infâme en amour, c'est le men-^ songe... Hé! Je le sais, vous autres hommes, vous n'êtes pas habitués à rencontrer des femmes vraies, et qui aient le respect, la religion de leur sentiment. Mais je l'ai, moi, ce respect; je la pratique, cette religion. Je vous répète que je vous ai beaucoup aimé, Boleslas. Je ne vous l'ai pas caché autrefois. Je ne me suis pas disputée à vous. J'ai été loyale avec vous, comme la vérité même... J'ai la conscience de l'être encore en me reprenant et en vous offrant, comme je le fais, une amitié solide, une amitié

d'homme à homme qui ne demande qu'à vous prouver la sincérité de son dévouement. »

— a Moi, une amitié avec vous, moi, moi, moi?...» s'écria Boleslas. a Ai-je eu assez de patience en vous écoutant comme je vous ai écoutée?... Je vous regardais me mentir et flétrir le mensonge dans la même haleine !... Et pourquoi ne me demandez-vous pas d'avoir aussi de l'aaiitié pour celui par qui vous m'avez remplacé?... Ah çà! Vous me prenez donc pour un aveugle, et vous vous imaginez que je n'ai pas vu hier ce Maitland auprès de vous, et que je n'ai pas su au premier coup d'œil quel rôle il jouait dans votre intimité? Vous n'avez donc pas compris que je devais avoir une forte raison pour revenir comme je suis revenu? Vous ne savez donc pas que l'on ne joue point avec quelqu'un qui vous aime comme je vous aime?... Ce n'est pas vrai. Vous n'avez pas été loyale avec moi, puisque vous avez pris cet homme pour amant quand vous étiez encore ma maîtresse. Et vous n'en aviez pas le droit, non, non, non, vous ne l'aviez pas !... Et quel homme ! Si c'était Ardea, Dorsenne, n'importe qui dont je n'eusse pas à rougir pour vous?... Mais cette brute, ce drôle qui n'a rien, rien pour lui, ni beauté, ni naissance, ni élégance, ni esprit, ni talent, car il n'a point de talent, il n'en a pas !... Il n'a rien... que son encolure de taureau ! — C'est comme si vous m'aviez trompé avec un laquais... Non. C'est trop hideux. Ah ! Catherine, jure-moi que ce n'est pas vrai. Dis-moi que tu ne m'aimes plus, je me soumet-

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trai, je m'en irai, tout, j'accepterai tout, pourvu que tu me jures que tu n'aimes pas cet homme... Mais jure, jure donc... » ajouta-t-il en lui prenant la main d'une étreinte si violente qu'elle jeta un petit cri et se dégagea en lui disant :

— a Laissez-moi, vous me faites mal. » Et elle continua : « Vous êtes fou, Gorka, et c'est votre seule excuse... Je n'ai rien à vous jurer. Ce que je sens, ce que je pense, ce que je fais ne vous regarde plus après ce que je vous ai dit... Croyez ce qu'il vous conviendra de croire... Mais, » et l'irritation de la femme amoureuse, blessée dans l'homme qu'elle adore, la remuait tout entière, « vous ne me parlerez pas deux fois d'un de mes amis comme vous venez de vous le permettre... Vous m'avez manqué gravement et je ne vous le pardonnerai pas... Au lieu de cette amitié que je vous offrais si honnêtement, nous n'aurons plus ensemble que des rapports de monde... Voilà ce que vous avez voulu... Tâchez de ne pas vous les rendre impossibles, à vous-même. Soyez correct, au moins dans la forme. Souvenez- vous que vous avez une femme, que j'ai une fille, et que nous leur devons de leur épargner le contre-coup de cette triste rupture... Dieu m'est témoin que je l'aurais voulue tellement autre!... »

— a Ma femme! Votre fille !... » dit le jeune homme avec une amertume affreuse, a C'est bien l'heure en effet de vous en souvenir et de les mettre entre vous et ma juste vengeance!... Elles ne vous ont pas gênée antrefois, les deux pauvres créatures,

quand vous avez commencé de vous faire aimer de moi?... Cela vous était commode alors qu'elles fussent amies. Et je m'y suis prêté!... Et j'ai accepté cette bassesse, — pour que vous veniez aujourd'hui vous abriter derrière ces deux innocentes!... Non, cela non plus ne sera pas. Non, vous ne me quitterez pas ainsi. Puisque c'est Tunique point où je puisse vous frapper, je vous y frapperai. Je vous tiens par là, entendez-vous, et je vous garde. Ou bien vous mettrez cet homme à la porte, ou je ne respecte plus rien. Ma femme saura tout?... Hé! Tant mieux! Uy a trop longtemps que j'étouffe de menrir... Votre fille saura tout? Elle vous jugera plus tôt comme elle doit vous juger un jour... »

Il avait marché sur elle en parlant de la sorte avec un geste si cruel qu'elle avait dû reculer. Encore quelques minutes, et cet homme réalisait sa menace. Il allait la frapper, briser les objets autour de lui, provoquer un scandale affreux. Elle eut la présence d'esprit d'une audace plus courageuse encore. Un bouton de sonnette électrique se trouvait à la portée de sa main. Elle le pressa tandis que Gorka lui disait avec un rire de mépris :

— ft II ne vous restait plus que cet affront* à me faire d'appeler vos domestiques pour vous défendre... »

— ce Vous vous trompez, » répondit-elle, a je n'ai pas peur. Je vous répète que vous êtes fou et je veux seulement vous le prouver en vous rappelant à la

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réalité de votre situation... Priez M^^® Alba de descendre, » dit-elle à Thomme que son coup de sonnette avait fait venir. Ce fut, cette petite phrase, la goutte d'eau froide qui brise soudain un jet furieux de vapeur. Elle avait trouvé le seul moyen d'arrêter net cette terrible scène. Car, malgré la menace de tout à l'heure, elle savait que le mari de Maud reculerait toujours devant la jeune fille, amie de sa femme, et dontil connaissait si bien la délicatesse et la sensibilité. Gorka était capable des plus dangereux égarements et des plus cruels dans un accès de passion encore exaspéré par la vanité. Il y avait en lui un élément chevaleresque qui devait paralyser toute sa frénésie devant Alba. Quant à l'immoralité de cette combinaison de défense qui mêlait sa fille à sa rupture avec un amant vindicatif, la comtesse n'y songea point. Elle disait souvent : a C'est ma camarade, c'est mon amie... » Et elle le pensait. S'appuyer sur elle dans ce moment de crise lui fut aussi naturel que de prêter elle-même son épaule à la main de son enfant lorsqu'elles nageaient toutes deux en été au Lido, et qu'elles allaient un peu trop loin en pleine mer. Dans la tempête d'indignation qui secouait Gorka, ce subit appel à l'innocente Alba devait lui p^iraître et lui parut un dernier degré de cynisme. Durant le court espace de temps qui sépara la sortie du valet de pied et l'arrivée de la jeune fille, il ne prononça plus que ces mots répétés en se promenant de long en large tandis que son ancienne maîtresse le défiait de son hardi regard :

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■ — « Je vous méprise... Je vous méprise. Ah! que je vous méprise!... » Puis, quand il entendit la porte s'ouvrir : a Nous reprendrons cette conversation, madame... »

— a Quand vous voudrez, » répondit Catherine Sténo; et à sa fille qui entrait: « Tu sais que la voiture nous attend pour onze heures moins dix et qu.'il est déjà moins le quart. Es-tu prête ?... »

— « Tu vois, » dit la jeune fille en montrant à ses mains des gants gris-perle à côtes noires qu'elle achevait de boutonner, et, sur sa tête, un large chapeau de tulle noir qui faisait comme une grande auréole obscure et transparente à ses cheveux blonds. Son buste mince était serré dans le corsage très ajusté que Maitland avait choisi pour son portrait, sorte de cuirasse d'une étoffe d'un bleu obscur, qui s'achevait à son cou et à ses poignets par des bandes de velours d'une nuance plus sombre. La ligne blanche d'un pedt col et de manchettes d'homme achevait de donner à cette firêle silhouette une grâce d'adolescence plus jeune que son âge. Elle était visiblement descendue sur l'invitation de sa mère avec la hâte et le sourire de cet âge. Puis de voir l'expression de Gorka et l'éclat fiévreux des prunelles de la comtesse lui avait de nouveau donné ce qu'elle appelait, d'un terme bizarre mais trop juste, la sensadon de ce l'aiguille au cœur », d'une pointe aiguë et fine qui lui traversait la poitrine à gauche. Elle avait dormi d'un sommeil si profond, elle aussi, après cette soirée de la veille où elle avait

cru trouver dans Tattitude de sa mère entre le comte Polonais et le peintre Américain une preuve si certaine d'innocence. Elle Tadmirait tant, cette mère, elle la trouvait si intelligente, si belle, si bonne, que de douter d'elle lui était un supplice à ne pas le supporter! Et il y avait des mois qu'elle en doutait. Une conversation affreuse sur la comtesse, surprise dans un bal entre deux femmes qui ne savaient pas Alba derrière elles, avait été le principe de ce doute, qui tour à tour avait grandi et diminué, qui l'avait abandonnée ou terrassée suivant des signes aussi peu décisifs que la tranquillité de M™® Sténo la veille ou que son trouble ce matin. Ce ne fut qu'une impression, toute rapide, tout instantanée, vraiment ce passage d'une aiguille qui ne laisse après elle qu'une gouttelette de sang, et elle avait encore son sourire de l'entrée pour demander à Boleslas : — a Comment Maud a-t-elle reposé? Comment va-t-elle ce matin? Et mon petit ami Luc?... » — <c Mais ils vont très bien, » répondit Gorka. Le dernier frémissement de sa colère, arrêtée tout d'un coup par la présence de la jeune fille, se manifesta, mais pour la comtesse seulement, par cette phrase pourtant bien simple, à laquelle sa voix et son regard donnèrent une amertume extrême : « Je les ai retrouvés comme je les avais quittés... Ah! Ils m'aiment beaucoup... Je vous rends à Peppino, comtesse, » ajouta-t-il en marchant vers la porte. « Et vous, mademoiselle, je ferai vos amitiés à Maud... y> Il avait retrouvé, pour s'en aller ainsi,

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toute la gentilhommerie qu'une longue ascendance de grands seigneurs sauvages, mais de grands seigneurs tout de même, avait déposée en lui. S'il fut correct dans son salut à M"® Sténo, il sut mettre une grâce spéciale dans l'inclinaison plus profonde qu'il eut pour prendre congé de la contessina. Ce n'était qu'un rien, mais que la comtesse était trop fine pour ne pas sentir. Elle en fut remuée, elle que les désespoirs, les fureurs et les menaces avaient trouvée si impassible ou si courroucée. Toute la souplesse de cette nature Slave qui l'avait si longtemps charmée n'était-elle pas dans la volte-face qu'il avait eu le tact d'exécuter sans la moindre apparence de contrainte? Pendant un instant, elle demeura vaguement humiliée du succès qu'elle venait de remporter sur cet homme, qu'elle aurait volontiers, cinq minutes plus tôt, fait jeter à la porte par ses gens. Hle se taisait, oubliant jusqu'à la présence de sa fille, quand celle-ci la rappela à la sensation de la réalité en lui disant :

— ce Alors je remonte prendre mon voile et mon ombrelle?... »

— ce Et tu me rejoins dans le petit bureau, où je vais finir de causer avec Ardea, » répondit la mère, qui ajouta : a J'aurai peut-être une nouvelle à t'anrioncer en voiture, qui te fera plaisir!... » Elle avait retrouvé son vaillant sourire, et elle ne se doutaitpas^ tandis qu'elle reprenait elle-même sa conversation avec Peppino, que la pauvre Alba, aussitôt rentrée dans sa chambre, avait essuyé sur ses joues pâles

LA COMTESSE STENO l8l

deiix grosses larmes et qu'elle avait rouvert, pour la relire, Tinfàme lettre anonyme reçue la veille. Elle en savait cependant par cœur toutes les perfides phrases!.., Fallait-il que Tespritqui les avait composées fut infernàlement égaré par la vengeance, pour n'avoir pas craint de faire tenir à cette innocente enfant une dénonciation ainsi rédigée... a Un ami véritable de <Sff^ S.., la prévient quelle se compromet plus qu'il ne convient à une Jeune fille encore à marier, en Jouant auprès de éM. éMaitland le rôle quelle a déjà joué auprès de éM. Gorka. Il y a des aveuglements si volontaires quils deviennent des complicités?... » Ces mots, énigmatiques pour tout autre, mais pour la contessina d'une horrible clarté, avaient été, comme ceux des lettres dont Boleslas parlait à Dorsenne, découpés à même un journal, mis ensemble, puis collés sur une feuille d'un papier trop impersonnel pour permettre aucune recherche. Le raffinement d'une haine acharnée se reconnaissait à la difficulté que le Judas avait dû vaincre pour découvrir les noms propres imprimés, sans doute dans quelque compte rendu d'une fête mondaine. Dieu! Comme Alba avait tremblé de tout son corps la veille au matin, en lisant ce billet, d'une émotion redoublée par l'horreur de sentir planer sur elle et sur sa mère une haine d'une pareille cruauté de scélératesse! Comme ensuite les quelques paroles échangées avec Dorsenne lui avaient fait du bien et surtout cette sérénité de la comtesse à l'entrée de Boleslas Gorka! Fragile paix et qui s'en était allée rien qu'à voir sa

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mère et le mari de sa meilleure amie vis-à-vis l'un de l'autre, avec les traces dans leurs yeux, dans leurj gestes, sur leur visage, de cette effroyable scène. Cette idée : a Pourquoi étaient-ils ainsi ? Que se sont-ils dit? » lui faisait trop mal de nouveau. Tous d'un coup elle froissa dans sa main, avec violence, cette maudite lettre anonyme qui donnait comme une forme concrète à sa douleur et à son soupçon, et, allumant une bougie, elle en approcha le papier que la flamme eut bien vite transformé en un débris noir. Elle le broya, ce débris, elle le roula entre ses petites mains jusqu'à ce qu'il ne fut plus qu'une poignée de cendres, qu'elle dispersa au vent parla fenêtre. Puis elle regarda ses gants, d'un gris si tendre tout à l'heure et maintenant flétris de cette poussière couleur de fiimée. C'était le symbole, ce résidu de souillure, de la tache que cette lettre, même brûlée, devait laisser sur sa pensée. Eux aussi, ces gants, lui firent horreur. Elle se les arracha des doigts plutôt qu'elle ne les quitta, et, quand elle descendit pour rejoindre M°^® Sténo, il n'était pas plus possible de saisir sur ses mains, gantées à nouveau*. les traces de ce tragique enfantillage, . qu'il; n'était possible de discerner sous le grand voile qu'elle avait noué autour de son chapeau la trace. ies larmes de ses yeux. Elle la trouva, cette mèie; dont elle souffrait tant, coiffée elle aussi d'un large chapeau de soleil, mais clair, avec un voile blanc, à rincérieur. duquel ses cheveux blonds, ses yeux bleus et son teint rose mettaient comme une lumière, la taille prise dans

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une robe de couturier, d'une étoffe et d'une coupe plus jeunes que celle de sa fille, et, rayonnante de plaisir maintenant :

— ce Hé bien ! » disait-elle à Peppino Ardea, « je vous félicite d'avoir pris votre parti. La démarche sera faite aujourd'hui même, et vous me remercierez toutes les heures de votre vie. »

— « En attendant, » répondit le jeune homme, a je me connais. Je vais regretter ma résolution toute l'après-midi... Il est vrai, » ajouta-t-il philosophiquement, oc que je regretterais tout autant de ne pas l'avoir prise... »

— - ce Tu as deviné qu'il s'agit du mariage de Fanny, » disait M™* Sténo à sa fille quelques minutes plus tard, toutes les deux assises, comme deux sœurs, dans la victoria qui les emportait vers l'atelier de Maitlànd.

— a Alors, » demanda la contessina, ce tu penses que cela se fera ? »

— a C'est fait, » répondit gaiement M*"^ Sténo. « Je suis chargée de la demande... Vont-ils être heureux tous les trois!... Ce diable de Hafner a-t-il visé cela longtemps! Quand je pense qu'en 1880, après son procès, tu entends, il est venu me voir à Venise,

— vous jouiez, Fanny et toi, sur le balcon du palais,

— il me questionna beaucoup sur le Quirinal, sur le Vatican, sur le monde noir et sur l'autre... Puis il conclut en me montrant sa fille : ce Je ferai de la c petite une princesse Romaine!... j>

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La Dogaresse était si heureuse à la pensée du succès de sa négociation, si heureuse aussi d'aller, comme elle y allait, à l'atelier de Maitland au trot de ses deux cobs anglais qui marchaient si vite qu'elle n'aperçut pas du tout sur le trottoir Boleslas Gorka qui la regardait passer! Alba était de son côté si troublée par cette nouvelle preuve, et indiscutable celle-là, de l'inconscience de sa mère, qu'elle ne remarqua pas non plus le mari de. Maud. Ce qui lui avait rendu presque insupportable la veille l'attitude du baron Hafner et du prince d'Ardea vis-à-vis de Fanny, c'avait été de pressentir, sans se l'avouer, une douloureuse analogie entre l'atmosphère de mensonge où vivait la pauvre fille et l'atmosphère où elle croyait parfois vivre elle-même. Cette analogie la ressaisit et elle sentit de nouveau « l'aiguille au cœur 9 à se souvenir de ce qu'elle avait appris autrefois parla comtesse sur l'intrigue dont le baron Justus Hafner avait en effet enlacé son futur gendre. Elle eut un accès d'infinie mélancolie, et elle tomba dans un de ses silences accoutumés, tandis que la comtesse racontait, en riant tqu jours, les indécisions de Peppino. Que lui imponaient les fureurs de Boleslas en ce moment? Et que poiivait-U contre elle? Cette insouciance absolue de la scène qui venait d'avoir lieu entre eux, Gorka s'en était bien rendu compte, rien qu'à voir passer la Victoria. Longtemps il resta immobile sur le trottoir, à suivre du. regard le grand chapeau clair et le grand chapeau sombre

LA COMTESSE STENO l8f

qui descendaient dans le fourmillement de la large rue du Vingt Septembre. Une idée s'empara de lui tout d'un coup : M™* Sténo et sa fille allaient ainsi à l'atelier du peintre Maidand?... Il n'eut pas plutôt conçu ce cruel soupçon qu'il lui devint impossible de ne pas le vérifier sur l'heure. Il s'élança dans un fiacre qui passait, juste au moment où Ardea, sorti de la villa Sténo après lui, le rejoignait en lui disant :

— oc Où vas-tu? Peux-tu me prendre avec toi, que nous causions?... »

— ce Impossible, » répondit-il, a j'ai un rendezvous très pressé; mais dans une heure j'aurai peutêtre besoin de te demander un service... Où seras-tu?...»

— « Chez moi, » dit Peppino, « viens déjeuner. »

— « C'est entendu, » reprit Gorka, et se dressant, il dit à l'oreille du cocher, trop bas pour que son ami pût l'entendre : « Dix francs de bonne main pour toi si tu me mets en cinq minutes au coin de la rue Napoléon III et de la place Victor- Emmanifel... » Le cocher ramassa ses guides, et, par la souveraine magie de la manda, la rosse éreintée qui traînait la hotte se trouva transformée en un bon et solide cheval de race Romaine, la botte ellemême en une voiture légère comme la plus rapide des carroiiélle toscanes, et le tout disparut par une ruelle transversale tandis que le sage Peppino se disait à part lui :

— « Voilà un brave garçon qui ferait beaucoup

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mieux de rester avec son ami Ardea, au lieu de courir oii il court. Cette histoire-là finira par quelque duel... Si je n'avais pas cette sottise à liquider, » et il se montrait à lui-même avec la pointe de sa canne une affiche de vente de son propre palais» « je m'amuserais à leur prendre la Caterîna à tous deux... Mais c'est pour après mon mariage ces petites fêtes. En ce moment, ofera séria sur toute l'affiche. »

- Comme on Ta vu, le fin matois qu'était le prince ne s'était pas trompé sur la direction du fiacre hélé par Gorka. C'était bien du côté de l'atelier occupé par Maidaiid que courait l'amant délaissé, mais pas encore vers cet atelier. L'insensé voulait se démontrer à lui-même que toute la mise à nu de sa douleur n'avait servi de rien, et qu'à peine débarrassée de lui, M™*^ Sténo s'était rendue chez l'autre. A quoi cela lui servirait-il de le savoir et que prouverait cette évidence? La comtesse s'était-elle cachée de ces séances, — de ces commodes séances, — comme le jaloux avait dit à Dorsenne? Leur seule image brûlait ses veines d'un feu plus fiévreux que l'image des autres rendez-vous. Car de ces derniers, malgré les lettres dénonciatrices, malgré le tête-à-tête de la terrasse, malgré l'insolent Linco qu'elle avait proféré devant lui, malgré la scène de tout à l'heure, il pouvait douter encore, au lieu que les longues intimités de l'atelier lui étaient certaines. Elles l'affolaient, **t, en même temps, par cette étrange contradiction qui est le signe commun de toutes les jalousies» il

••7-yr •BS»^"

avait comme faim et comme soif de se les rendre plus présentes. Il était donc descendu de sa voiture au coin qu'il avait indiqué à son cocher et d'où il pouvait fouiller du regard la longue rue Leopardi où se trouvait la maison de son rival. C'était une grande bâtisse de style moresque construite par le célèbre artiste espagnol Juan Santigosa, qui avait dû tout vendre cinq ans auparavant, maison, atelier, chevaux, tableaux finis, ébauches commencées, pour acquitter d'immenses pertes de jeu. Florent Chapron avait acheté à ce moment-là cette espèce de faux Alhambra aux portes cintrées dont il louait une partie à son beau-frère. Pendant les quelques minutes qu'il attendit sur cet angle de trottoir, Boleslas Gorka se souvint d'avoir visité cet hôtel l'année précédente, au cours d'une de ces tournées dont les femmes du monde sont si friandes, à Rome aussi bien qu'à Paris, en compagnie de M™® Sténo, d'Alba, de Maud et de Hafner. Un instinct irraisonné lui avait rendu le peintre et sa peinture antipathiques dès cette première rencontre. Avait-il eu assez raison?... Tout d'un coup, en se penchant un peu de manière à voir sans être vu, il aperçut une Victoria qui entrait dans cette longue rue Leopardi, et dans cette victoria le chapeau noir de M^^* Sténo et le chapeau éclatant de sa mère. Encore deux minutes et Télégante voiture s'arrêta devant la maison moresque dont la blancheur brillait au milieu des autres bâtisses de cette rue, pour la plupart inachevées, avec une sorte d'insolente somptuosité. Les

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deux femmes descendirent et elles disparurent derrière la porte qui se referma, tandis. que le cocher faisait repartir ses chevaux au pas de bêtes qui vont rentrer à leur écurie. Il les contenait pour qu'ils ne s'échauffassent point, et les braves cobs frémissaient d'impatience dans leurs harnais qu'ils avaient besoin de baigner d'écume. Évidemment la comtesse et Alba étaient dans l'atelier pour une longue séance. Qu'avait appris Boleslas qu'il ne sût déjà? Êtait-il assez ridicule sur le trottoir de ce square au centre duquel se dresse la ruine d'un réservoir antique appelée, pour une raison plus que douteuse : le trophée de Marius? D'un regard le jeune homme enveloppa tout ce tableau : la victoria vide qui tournait en sens inverse, la vaste place, cette ruine, la ligne des hautes maisons, son fiacre. Il s'apparut à luimême comme si grotesque d'être ici à espionner ce dont il était trop sûr, qu'il éclata d'un rire nerveux, et il remonta dans sa voiture en donnant sa propre adresse au cocher : a Palazzetto Doria. Place de Venise. » Le fiacre s'ébranla lentement cette fois, car l'homme avait compris que la frénésie d'arriver vite ne bouleverserait plus son client. Par une nouvelle métamorphose, le rapide cheval Romain était redevenu une vulgaire rosse, et le véhicule une pesante, une sordide machine qui roulait le long des rues à la grâce de Dieu. Boleslas s'abandonnait lui-même à cet affaissement, réaction inévitable d'un accès de violence comme celui qu'il venait de traverser. Ce calme ne devait pas, ne pouvait pas durer.

La vision de Tatelier dans lequel se trouvait maintenant M™* Sténo recommença de se préciser pour le jaloux avec plus de netteté à mesure qu'il s'éloignait. Il aperçut en pensée son ancienne maîtresse qui se promenait dans ce décor de tapisseries, d'armures, d'études commencées, comme il l'avait vue si souvent se promener dans son fiimoir, à lui, avec le sourire de la femme amoureuse en train de toucher aux objets parmi lesquels vit son amant. Il aperçut Alba immobile et qui servait de chaperon à cette nouvelle intrigue de sa mère, avec la même naïveté qu'elle avait mise autrefois à protéger leur liaison. Il aperçut Maidand avec son regard indifférent de la veillej ce regard de l'homme préféré, si sûr de son triomphe qu'il n'éprouve même pas cette jalousie du passé, seule consolation pour l'orgueil d'un prédécesseur outragé. Cette tranquillité souveraine de celui qui nous remplace auprès d'une maîtresse infidèle augmente encore notre fureur, si nous avons le ridicule et le malheur de traverser une crise comme celle que traversait Gorka. A un moment cette évocation de son rival lui devint, à la lettre, impossible à supporter. Il était tout près de sa propre maison, car il venait de doubler cette admirable place tout encombrée de débris de basiliques, ce forum de Trajan que domine la statue de saint Pierre dressée au faîte de la célèbre colonne. Autour du fut de marbre sculpté les légions montent pour abourir là-haut, au triomphe de l'humble pêcheur Galiléen qui débarqua au port du Tibre, voici dix

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huit cents ans, inconnu, persécuté, mendiant peutêtre. Quel symbole et quel conseil de dire comme l'apôtre : « Où irions-nous, Seigneur? Vous seul avez des paroles de vie éternelle!... » Mais Gorka n'était ni un Montfanon ni un Dorsenne pour écouter dans son cœur ou dans son esprit l'écho de pareils enseignements. C'était un homme de passion et d'acdon^ qui ne voyait que sa passion et que son action dans le cadre où le hasard le jetait. Un accès nouveau de sa fureur le reprit à l'idée de Tattimde que Maitland avait eue la veille. Cette fois il ne fiit plus maître de se dompter. Il tira violemment le cocher stupéfié par la manche de son habit, et il lui cria l'adresse de la rue Leopardi d'un ton si impératif que le cheval recommença aussitôt de trotter comme dans la première course, et la voiture de filer leste* ment dans le dédale des rues. Une vague de volonté tragique roulait sur le cœur du jeune homme. Non. Il ne tolérerait pas cet affront davantage. Il était trop cruellement atteint dans les cordes les plus vivantes et les plus intimes de son être, dans son amour aussi bien que dans son orgueil. L'un et l'autre saignaient en lui, et un autre instinct encore le poussait à la folle démarche qu'il allait tenter. Le vieux sang des Palatins, à propos desquels Dorsenne le plaisantait toujours, bouillonnait dans se$ veines. Si les Polonais ont fourni tant de héros aux drames et aux romans modernes, c'est qu'ils sont demeurés, à travers des défauts payés bien cher, la race la plus chevaleresquement, la plus follement brave d'Eu-

rope. Quand ces hommes d'une excitabilité si déréglée et si complexe sont touchés à une certaine profondeur, ils pensent à se battre aussi naturellement que le descendant d'une lignée de suicidés pense à se tuer. Le joyeux Ardea, avec son coup d'œil Italien, avait aperçu aussitôt le terme oîi le caractère de Gorka devait l'entraîner. C'était un duel qu'il fallait à cet amant trahi pour qu'il pût supporter cette trahison. Ou il blesserait, il tuerait peut-être son rival et sa passion serait satisfaite, ou bien il risquait d'être tué lui-même et le courage qu'il déploierait à braver la mort lui permettrait de se relever à ses propres yeux. Une idée folle s'était emparée de lui et qui le précipitait vers la rue Leopardi : provoquer son rival tout de suite et devant M™^ Sténo. — Ah ! Qu'il aurait de joie à la voir trembler, car il faudrait bien qu'elle tremblât quand elle le verrait entrer dans l'atelier ! — Mais il serait correct comme elle le lui avait si insolemment demandé. Il arriverait soi-disant pour voir le portrait commencé d'Alba. 11 dissimulerait, puis il saurait bien trouver un prétexte à discussion. Il est si aisé d'en faire sortir une de la plus simple causerie d'art, et d'une discussion une querelle est si tôt née. Tout prétexte lui serait bon, la première étude venue qui lui déplairait. Il parlerait de manière que Maitland dût lui répondre. Le reste suivrait. Mais Alba Sténo serait présente? Hé! tant mieux! Il en serait plus à , Taise, si l'altercation prenait ainsi naissance, devant elle, pour abuser ensuite sa propre femme sur la

véritable raison de ce duel. Ah ! Il l'aurait coûte que coûte, sa dispute, et dès l'instant qu'il y aurait eu échange de témoins il faudrait bien que l'Américain marchât. Sinon Boleslas saurait s'arranger de manière à rendre impossible à ce drôle un plus long séjour à Rome. D'ailleurs si le personnage avait un peu de cœur, il comprendrait dès le début les intentions de son visiteur et alors l'affaire se déciderait vite. Le jeune homme était exalté à ce point par le roman de cette provocation et de ce duel qu'il en éprouvait comme un apaisement, cette sensation de. délivrance dont s'accompagnent les volontés extrêmes quand elles terminent de longues et fiévreuses journées d'incertitude et de rongement intérieur.

— « Que cela rafraîchit le sang de se venger d'un drôle et d'une drôlesse, » se disait-il en descendant de son fiacre et en sonnant à la porte de la maison moresque, ce M. Maidand?... » demanda-t-ii au valet de pied qui dissipa du coup son exaltation en lui répondant cette simple phrase, la seule à laquelle il ne se fût pas attendu, dans sa crise de frénésie :

— a Monsieur n'y est pas. »

— a II y sera pour moi, » reprit Boleslas, a j'ai rendez-vous avec M°^® et M^^^ Sténo qui m'attendent. »

— a C'est que les ordres de Monsieur sont formels... » répondit le domestique. Habitué, comme tous les serviteurs chargés de défendre le travail d'un artiste, à une certaine rigueur de consigne, il

LA COMTESSE STENO IÇj

hésitait néanmoins devant le mensonge qu'avait subitement imaginé Gorka, et il cédait à une nouvelle insistance lorsque quelqu'un parut sur le palier de l'entresol, qui n'était autre que Florent Chapron. Le hasard avait voulu que ce dernier eût envoyé lui-même chercher une voiture quelques minutes auparavant pour aller déjeuner en ville, et que cette voiture tardât. Au bruit des roues qui s'étaient arrêtées devant la porte, il avait regardé par une des fenêtres de son appartement qui donnait sur la rue. Il avait vu descendre Gorka. Une pareille visite à une pareille heure avec les personnes qui étaient dans l'atelier lui avait semblé si menaçante qu'il accourait aussitôt. Il avait pris son chapeau et sa canne afin de justifier sa présence dans le vestibule par le prétexte tout naturel de sa propre sortie. Il se trouva au milieu de l'escalier juste à temps pour arrêter le domestique qui s'était décidé à ce aller voir », et, saluant Boleslas avec plus de raideur que d'habitude :

— « Mon beau-frère n'y est pas, monsieur, » ditil, et il ajouta en se tournant vers le valet de pied, afin d'éloigner tout témoin s'il devait y avoir un échange de mots un peu vifs entre l'importun visiteur et lui : « Nereo, courez me chercher un mouchoir dans ma chambre. J'ai oublié le mien. »

— « Cette consigne ne saurait être pour moi, monsieur, » insista Boleslas. ce M. Maitlandm'a donné rendez-vous pour ce matin, p.as plus tard que hier soir, chez M"™^ Sténo, afin de voir le portrait d'Alba... »

— « Ce n'est pas une consigne, » repondit Florent. « Je vous répète que mon beau-frère est sorti. L'atelier est fermé, et il m'est d'autant plus inipossible de prendre sur moi de vous le faire ouvrir pour vous montrer ce portrait que je n'en ai pas la clef. Quant à M°™* et M^^® Sténo, elles ne sont pas venues depuis plusieurs jours, la pose ayant été interrompue... »

— « Voilà qui est d'autant plus extraordinaire, monsieur, » reprit l'autre, « que je les ai vues de mes yeux, il y a cinq minutes, entrer ici et leur voiture s'en aller... » Il sentait sa colère grandir de nouveau et se porter tout entière contre ce chien de garde soudain dressé au seuil de la maison du rival. Florent, de son côté, commençait à perdre patience. Il avait lui-même, de ce sang noir qu'il n'avouait pas, mais qui teintait de brun les profondeurs de son teint, l'irritabilité violente. L'attitude de l'ancien amant de M"^® Sténo lui paraissait si exorbitante qu'il répondit très sèchement en faisant le geste d'ouvrir la porte, afin d'obliger l'autre à sortir :

— ce Vous vous serez trompé, monsieur, voilà tout. »

— a Savez-vous, monsieur, » répondit Boleslas a que vous venez de me parler sur un ton qui n'esi pas absolument celui que j'ai le droit d'attendre de vous... Quand on se charge de certains métiers, il faut au moins y mettre la forn;ie... »

— a Et moi, monsieur, » reprit Chapron, a je vous serais très obligé de vouloir bien, quand vous

LA COMTESSE STENO l^^ "^

me parlez, me parler autrement que par énigmes... Je ne sais pas ce que vous voulez dire avec vos cer^ tains métiers, mais je sais que c'en est un parfaitement indigne d'un gentilhomme que de se conduire comme vous le faites à la porte d'une maison qui n'est pas la vôtre et pour des raisons que je ne comprends pas... y>

— « Vous les comprenez très bien, monsieur, » dit Boleslas décidément hors de lui, ce et vous ne vous êtes pas fait sans motifs le nègre de monsieur votre beau-frère... »

Il n'avait pas plutôt dit cette phrase que Florent, incapable, lui aussi, de se contenir davantage, leva sa canne dans un geste de menace que le comte Polonais arrêta juste à temps en saisissant la badine de sa main droite. Ce fiit l'éclair d'une seconde, et les deux hommes étaient de nouveau face à face, tous deux pâles de fureur, prêts à se colleter sans doute ignoblement, lorsque le bruit d'une porte refermée au-dessus de leurs têtes les rappela au sentiment, de leur dignité. Le domestique descendait. Ce futChapron qui retrouva le premier tout son sângfroid, et il dit à Boleslas, d'une voix assez basse pour n être entendu que de lui :

— a Pas de scandale, monsieur, n'est-ce pas? J'aurai l'honneur de vous envoyer deux de mes amis... y>

— « C'est moi, monsieur, » répondit Gorka, « qui vous enverrai deux des miens. Vous me paierez votre geste, je vous le jure. »

— « Héî Ce que vous voudrez, » fit Tautie; « j'accepte d'avance toutes vos conditions... Je vous demande pourtant une chose, 9 ajouta-t-il: c qu'aucun nom ne soit prononcé. Il y aurait trop de personnes atteintes. — Convenons que nous avons eu une discussion dans la rue, que nous nous sommes mal parlé l'un à l'autre, et que je vous ai menacé. 9

— « Soit, 9 dit Boleslas après un silence, c vous avez ma parole. »

— « Voilà un homme, celui-là, 9 se disait-il cinq minutes plus tard en roulant de nouveau avec son fiacre le long des rues, après avoir donné au cocher l'adresse du palais Castagna cette fois : « Oui, c'est un homme... Il a été très crâne, tout à l'heure, et moi, j'ai manqué de sang-froid. J'avais trop mal aux nerfs... C'est égal, j'aurais du regret de donner un mauvais coup à ce garçon. Mais, patience, l'autre ne perdra rien pour attendre... »

T^'S^J^^r^TST'^'

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LES ÎNCONSÉQ^UENCES d'uN VIEUX CHOUAN

ANDis que cet insensé de Boleslas courait jtN ^^^ chez Ardea lui demander avec une espèce %f^IS^^ de joie sauvage son assistance dans la plus déraisonnable des rencontres, Florent Chapron n'était préoccupé que d'un seul souci, empêcher à tout prix que son beau-frère ne soupçonnât sa querelle avec l'amant éconduit de M°** Sténo et le combat qui allait en résulter. Son amitié passionnée pour Lincoln était si forte qu'elle le préserva de î'énervement qui précède d'ordinaire un premier duel, surtout lorsque celui qui débute sur le terrain a négligé toute sa vie de manier l'épée ou le pistolet. Pour un escrimeur, même faible, et pour un habitué du tir, même médiocre, une rencontre se traduit par des images de détail qui enlèvent au danger son je

ne sais quoi d'indéterminé, d'aveugle et partant de presque absurde. L'homme conçoit la possibilité de la lutte, d'une action à bravement accomplir. Il pense à une parade, à une manière de presser la gâchette de son arme. C'en est assez pour lui rendre un sangfroid que l'ignorance absolue ne saurait garder, à moins qu'elle ne soit soutenue par un de ces sentiments profonds qui sont plus forts en nous que la chair et que le sang. C'était le cas pour Florent. Cet instinctif de Dorsenne, qui avait un flair presque physique des choses du cœur, ne s'y était pas mépris : le peintre avait dans le frère de sa femme un dévouement d'une abnégation entière. Il pouvait tout exiger de ce mameluk ou plutôt de cet esclave, car c'était bien le sang des esclaves, ses ancêtres, qui se manifestait dans Chapron par une absorption si totale de sa personnalité. L'atavisme de la servitude a ces deux effets qui ne sont contradictoires qu'en apparence : il produit des capacités insondables de sacrifice ou de perfidie. L'une et l'autre de ces dispositions morales se trouvaient incarnées dans le frère et dans la sœur. Ils s'étaient, comme il arrive quelquefois, distribué le double caractère de leur race : l'un en avait hérité toute la vertu d'immolation, l'autre toute la puissance d'hypocrisie. Mais le drame provoqué par la galanterie de M°^® Sténo et déchaîné définitivement par la frénésie de Gorka, devait seul faire paraître à la lumière des états moraux que Dorsenne pressentait sans les bien comprendre. Il ignorait trop complètement les circonstances où Florent

LES INCONSÉQUENCES d'uN VIEUX CHOUAN I99

s'était développé, celles où Maitland et lui s'étaient rencontrés, comment Maitland s'était décidé à épouser Lydia, enfin une exceptionnelle et longue histoire qu'il est nécessaire d'esquisser au moins ici pour éclairer de leur vrai jour les relations singulières de ces trois êtres.

Comme on l'a vu, l'allusion faite brutalement par Boleslas au sang noir avait marqué la minute où Florent avait perdu toute patience, au point de lever sa canne sur son insolent interlocuteur. C'est qu'aussi cette tache originelle, cachée avec le soin le plus jaloux, représentait pour le jeune homme ce qu'elle avait représenté pour son père, le point vital de l'amour-propre, la secrète et constante humiliation. Elle était bien faible, cette dose de sang noir qui coulait dans leurs veines, si faible qu'il fallait en être averti pour y penser, mais elle avait suffi pour que le séjour de l'Amérique leur devînt d'autant plus intolérable à tous les deux, qu'ils avaient la grande et légitime fierté de leur nom, un nom que l'Empereur a mentionné à Sainte-Hélène comme celui d'un de ses plus braves officiers. Le grand-père de Florent n'était autre, en effet, que ce colonel Chapron qui, devant le Dnieper, et comme Napoléon désirait un renseignement, passa le fleuve à la nage avec son cheval, poursuivit un Cosaque sur l'autre rive, le força comme un cerf, le coucha terrifié au travers de sa selle et le rapporta au camp français. Quand l'Empire tomba, ce héros, qui s'était compromis

d'une manière irréparable dans l'armée de la Loire, quitta son pays, et, accompagné d'une poignée de ses anciens soldats, il vint fonder au Sud des États- Unis, dansi'Alabama, une sorte de colonie agricole à laquelle ceTtrâvë^ donnèrent le nom — qu'elle conserve encore — d'Arcola, mélancolique et naif hommage à la fabuleuse épopée qui avait été leur vie réelle cependant. Qu'elle était loin déjà en 1 8ao ! Qui aurait reconnu le brillant colonel entré à côté de Montbrun au cœur de la Grande Redoute, dans le planteur de quarante-cinq ans, préoccupé de ses cotons et de ses cannes à sucre, qui fit d'ailleurs fortune en très peu de temps à force d'énergie et de bon sens? Cette réussite, connue en France,.fut même la cause indirecte de cette autre émigration conduite au Texas parle général Lallemand et qui se termina si mal. Le colonel Chapron n'avait pas, comme on pense, acquis en courant l'Europe des notions très scrupuleuses sur les rapports des sexes entre eux. Cependant, ayant rendu mère une très jolie et très douce mulâtresse qu'il avait rencontrée dans un petit voyage à la Nouvelle-Orléans et ramenée à Arcola, il s'attacha profondément à ce pauvre charmant être et à son fils, d'autant plus qu'avec une simple différence de teint et de cheveux, cet enfant était son portrait à lui, un de ces portraits d'une ressemblance si saisissante que la paternité en est doublée. Bref, en mourant, Tancien homme de guerre et qui ne tenait plus à personne dans son pays natal, laissa toute sa fortune à ce fils qu'il avait baptisé, comme

LES INCONSÉQUENCES d'uN VIEl^X CHOUAN 20I

il convient, Napoléon. Lui vivant, personne parmi les voisins n'avait osé traiter le jeune homme, autrement que ne le traitait son père. Il n'en alla plus de même quand le prestige du soldat de l'Empereur ne Pat plus là pour protéger ce garçon contre cette aversion de race qui est, moralement, un préjugé; mais,' socialenient, elle traduit un instinct de conservation d'une infaillible sûreté. Les États-Unis n*ont grandi qu'à cçtte condition. Le mélange des sangs y eût dissous cette admirable énergie anglo-saxonne que la lutte cpntre une nature à la fois très riche et très rebelle a exaltée pour de si étonnantes splendeurs. Il ne faut pas demander à ceux qui sont les victimes d'un instinct semblable d'en comprendre la légitime injustice. Us n'en sentent que la férocité. Napoléon Chapron, repoussé dans plusieurs tentatives de mariage, contrecarré dans son exploitation, humilié dans vingt petites circonstances parles anciens compagnons mêmes du colonel, devint une espèce de misanthrope. Il ne vécut plus que soutenu par une double volonté, accroître démesurément sa fortune d'une part, et, de l'autre, épouser une femme blanche. Ce n'est qu'à l'âge de trente-cinq ans, en 18^7, qu'il réalisa le second.de ces deux projets. Au cours d'un voyage en Europe, il s'intéressa sur le bateau à une jeune institutrice Anglaise qui revenait du Canada, rappelée par de grands malheurs de famille. Il la revit à Londres. Il fiit à même de l'aider avec tant de délicatesse qu'il la toucha, et elle consentit à devenir sa femme. De cette union naquirent, à un an de

distance, Florent et Lydia. Cette dernière avait coûté la vie à sa mère, juste au moment où la guerre de sécession compromettait la fortune de Chapron qui, fon heureusement pour lui, avait, dans son désir de s'enrichir vite, hasardé son argent un peu de tous côtés. Il ne se trouva ruiné qu'à moitié. Seulement cette demi-ruine l'empêcha de retourner en Europe comme il avait rêvé de le faire. Il dut rester dans l'Alabama pour réparer ce désastre, et il y réussit, car à sa mort, survenue en 1880, ses deux enfants héritèrent chacun de plus de quatre cent mille dollars. Ce n'était pas à cette construction d'une grande fortune que s'était borné le dévouement de ce père incomparable. Il avait eu le courage de se priver de la présence de ces deux êtres qu'il adorait, pour leur éviter les humiliations d'une école Américaine, et il les avait envoyés dès la douzième année en Angleterre, le fils chez les Jésuites de Beaumont, la fille chez les religieuses du Sacré-Cœur à Roehampton. Après quatre ans de séjour dans ces deux maisons, il les avait fait passer à Paris, Florent à Vaugirard, Lydia rue de Varenne, et c'est juste au moment où, ayant réalisé ses quatre millions, il se préparait à revenir vivre auprès d'eux dans un pays sans préjugés, qu'un coup d'apoplexie l'avait frappé, encore bien jeune. La double usure du travail et du chagrin avait eu raison d'un de ces organismes comme le. croisement de la race noire et de la race blanche en produit souvent, athlétiques d'apparence, mais d'une sensibilité trop vive et chez qui la résistance vitale

n'est pas en proportion avec la vigueur musculaire. Celui-là avait à peine soixante ans!

Quelque soin que cet homme, si blessé par la tare de sa naissance, eût apporté à préserver ses enfants d'une épreuve semblable, il n'avait pu l'empêcher, et au moment où son fils entra ainsi à Beaumont, cette épreuve avait commencé. Les quelques petits garçons avec lesquels Florent; s'était trouvé en rapport, dans des hôtels simplement ou dans des promenades, durant son séjour en Amérique, lui avaient déjà fait sentir cette humiliation du sang dont le père avait tant souffert. L'écolier de douze ans, silencieux et follement sensible, lui aussi, qui fit son apparition sur le lawn du paisible collège anglais par un matin voilé d'automne, y apportait un amourpropre déjà saignant et pour qui ce fut une surprise délicieuse de se trouver au milieu de camarades de son âge qui ne parurent même pas se douter qu'une différence les séparât de luL II fallait le coup d''œil d'un Yankee pour discerner sous les ongles de ce bel adolescent un peu bruni la toute petite goutte de ce sang noir déjà si lointain. Entre un octavon et un créole, jamais un Européen n'a pu faire de différence. Florent avait été présenté pour ce qu'il était réellement, le petit-fils d'un des meilleurs officiers de l'Empereur. Son père avait eu soin de le donner comme Français, et ses compagnons n'avaient vu en lui qu'un écolier comme eux, venant par hasard de l'Alabama, c'est-à-dire d'un pays à peu près aussi chimérique que le Japon ou que la Chine. Tous

TB

204 CpSMOPOLIS

ceux qui dans la première jeunesse ont connu les ombrageuses tortures de Tappréhension jugeront quelle fut l'angoisse de ce pauvre enfant lorsque, après quatre mois d'une vie en commun épanouie à la chaleur de sympathies sans arrièrei-pensées, un des pères Jésuites qui dirigeaient le collège lui annonça, croyant lui être agréable, la prochaine arrivée d'un Américain, du jeune Lincoln Maitland. Ce fut pour Florent une secousse si violente qu'il en eut réellement la fièvre pendant quarante-huit heures. A des années de distance, il se rappelait quelles idées intenses l'avaient assiégé le jour où, ayant su la venue du nouveau, il descendit de sa chambre vers le réfectoire commun, sûr qu'aussitôt en face de ce camarade il aurait à recevoir ce coup d'œil dédaigneux subi, si souvent aux États-Unis. Nul doute pour lui qu'une fois son origine ainsi découverte, l'atmosphère de .bienveillance amicale où il se mouvait avec tant d'étonnement ne fût aussitôt changée en hostUité. Il se revoyait traversant le préau, appelé soudain par le père Roberts, — c'était le maître qui l'avait averti, — et sa surprise quand Lincoln Maidand lui avait donné la vigoureuse poignée de main d'un demi-compatriote qui en retrouve un autre. Il devait comprendre plus tard que cet accueU était tout naturel venant du fils d'une Anglaise, élevé uniquement par sa mère et emmené de New-York en Europe avant sa cinquième année, pour y vivre dans un milieu aussi peu Ariiéricain que possible. Chapron ne raisonna pas de la sorte.

LES INCONSÉQUENCES d'UN VIEUX CHOUAN 20f

Il avait le cœur infiniment tendre. La reconnaissance y entra du coup, aussi passionnée qu'avait été son enfantine épouvante de tout à Theure. Une semaine après, Lincoln Maitland et lui étaient amis et amis aussi intimes que s*ils ne se fussent jamais quittés depuis les douze ans qu'ils avaient déjà vécus.

Cette affection, qui n'aurait été pour la nature indifférente de Maitland qu'un banal épisode de collège, devait devenir pour Florent le sentiment le plus sérieux, le plus complet de sa vie. Ces fraternités d'élection, la plus belle fleur et la plus délicate du cœur de l'homme, éclosent d'ordinaire ainsi dans l'adolescence. C'est l'âge idéal de l'amitié passionnée que cette période qui va de dix à seize ans, lorsque l'âme est si pure, si firaîche, si vierge encore, si féconde en généreux projets d'avenir. On les forme à deux, ces projets. On rêve d'un compagnonnage presque mystique avec l'ami pour lequel on n'a aucun secret, dont on voit le caractère sous une telle lumière de noblesse, à l'estime de qui on tient comme à la plus sûre récompense, à qui l'on sou^ haite naïvement de ressembler. Enfin ce sont, entre de pauvres bambins innocents qui peinent côte à côte sur un problème de géométrie ou une leçon d'histoire, de véritables poèmes de tendresse dont l'homme fait sourira plus tard, en retrouvant si éloigné de lui par tous les goûts, par toutes les idées,, par l'être de son être en un mot, celui qu'il a souhaité d'avoir pour frère. Il arrive pourtant que dans-

certaines natures, d'une sensibilité particulièrement précoce et fidèle à la fois, cet éveil de la vie affecrive est si fort, si envahissant, que cette amitié passionnée persiste, d'abord à travers cet autre éveil, celui de la sensualité, si meurtrier à toutes les délicatesses, puis à travers le premier tumulte de l'expérience sociale, non moins meurtrier à notre Idéal d'adolescent. Ce fut le cas pour Florent Chapron, soit que son caractère, à la fois un peu farouche et cependant soumis, le rendît plus propre à cette abdication de notre personnalité que suppose l'amitié,

— soit qu*éloigné de son père et de sa sœur et n'ayant plus sa mère, son cœur aimant eût besoin de s'attacher à quelqu'un qui lui tînt lieu de fam.ille,

— soit enfin que Maitland exerçât sur lui un présage spécial par des qualités contraires aux siennes. Fragile et un peu souffreteux, fut-il séduit par la force et l'adresse que son ami apportait à tous les exercices? Timide et volontiers taciturne, fut-il dominé par l'aplomb de cet athlète aux gros rires, à l'énergie invincible? Les étonnantes dispositions pour les arts que l'autre déploya dès ces années le conquirent-elles, et aussi la sympathie pour des malheurs dont il reçut la confidence et qui le touchèrent plus qu'ils ne touchaient celui qui les éprouvait? Gordon Maitland, le père de Lincoln, d'une excellente famille de New-York, s'était fait tuer fort bravement à la bataille de Chancellorsville, pendant cette même guerre qui avait failli ruiner le père de Florent. M'^ Maitland, pauvre fille d'un petit recteur

LES INCONSÉQUENCES d'uN VIEUX CHOUAN 207

d'une église presbytérienne de Newport et qui n'avait épousé son mari que pour sa fortune, n'eut plus, une fois veuve, qu'une seule idée, ro go abroad, comme ils disent là-bas, — s'en aller. Où ? En Europe, lieu vague et fascinateur, où elle s'imaginait devoir marquer par son esprit et sa beauté. Elle était jolie, vaniteuse et sotte, et ce voyage à la poursuite d'un rôle indéterminé à jouer dans le vieux monde, se réduisit à passer deux ans d'hôtel en hôtel. Après quoi, elle épousa le second fils d'un pauvre pair d'Irlande, avec cette nouvelle chimère d'une entrée dans cet Olympe de l'aristocratie britannique dont elle avait tant rêvé. Elle s'était faite catholique, et son fils avec elle, pour obtenir ce beau résultat qui lui coûta cher. Car non seulement le grand seigneur ruiné qui lui avait donné son nom était brutal, ivrogne et cruel, mais il joignait à tous ces défauts celui d'être un des joueurs les plus acharnés de tout le Royaume-Uni. Il tint son beau-fils hors de chez lui, battit sa femme, et mourut vers 1 880 après avoir mangé la fortune de la pauvre créature et presque toute celle de Lincoln. En ce moment-là ce dernier, que son beau-père avait naturellement laissé se développer à sa guise, et qui^ depuis sa sortie de Beaumonr, travaillait la peinture un peu partout, à Venise, à Rome et à Paris, se trouvait dans cette ville et l'un des premiers élèves de l'atelier de Bonnat. Voyant sa mère ruinée, sans ressources à quarantequatre ans, persuadé lui-même de son glorieux avenir, il avait eu un de ces mouvements magni-

lîques comme en a la jeunesse et qui prouvent beaucoup moins la générosité que l'orgueil de la vie. Sur les quinze mille francs de rente qui lui restaient, il en avait cédé douze mille cinq cents à sa mère. Il convient d'ajouter que moins d'un an après il épousait la sœur de son ami de collège et quatre cent mille dollars. Il avait vu la misère et il en avait eu peur. Sa bonne action vis-à-vis de sa mère lui servit à justifier à ses propres yeux le caractère purement intéressé de cette combinaison qui affranchissait à jamais son pinceau. Il y a d'ailleurs des consciences d'artistes ainsi faites. Celui-là ne se serait jamais pardonné une concession d'art. Il considérait comme des scélérats les peintres qui mendient le succès par des compromis dans leur manière, et il trouvait tout naturel de prendre les deux millions de M^^^ Chapron, qu'il n'aimait pas, et pour laquelle, maintenant qu'il avait grandi et connu quelques-uns de ses compatriotes, il n'était pas loin d'éprouver lui aussi le préjugé de race. La gloire du colonel de l'Empire et l'amirié pour oc ce bon Florent », comme il disait, achevèrent de couvrir le tout.

Pauvre et bon Florent, en effet! Ce fut pour lui, ce mariage, le roman réalisé de sa jeunesse. Il le désirait depuis la première semaine où Maitland lui avait donné cette cordiale poignée de main qui les avait liés. Vivre dans l'ombre de son ami devenu à la fois son beau-frère et son grand homme, il ne rêvait pas d'autre solution à sa propre destinée. Les défauts de Maitland développés dans leur plénitude

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par l'âge, la fortune et le succès, — on se rappelle le triomphe de sa Femme en violet et en jaune au Salon en 1884, — trouvèrent Florent aussi aveugle qu'à Tépoque où ils jouaient ensemble au cricket sur les prairies de Beaumont. Dorsenne avait très justement diagnostiqué là un de ces hypnotismes d'admiration, comme les artistes, grands ou petits, en inspirent souvent autour d'eux. Seulement le romancier, qui généralisait toujours trop vite, n'avait pas compris que l'admirateur chez Florent était greffé sur un ami digne d'être peint par La Fontaine ou par Balzac, les deux poètes de.l'amitié, l'un dans son sublime et tragique Cousin Tons, l'autre dans cette courte fable, mais divine, où se trouve ce vers, un des plus tendres de la langue :

Vous m* êtes f en dormant y un peu triste apparu.,,

Florent n'aimait pas Lincoln parce qu'il l'admirait. Il l'admirait parce qu'il l'aimait. Il n'avait pas tort de considérer le peintre comme un des mieux doués qui aient paru depuis trente ans. Mais Lincoln n'aurait eu ni l'élégance hardie de son dessin, ni la force éclatante de son coloris, ni les finesses ingénieuses de. son imagination que l'autre ne s'en serait pas mis avec moins d'ardeur au service du travail et de la gloire de l'artiste. Quand Lincoln avait voulu voyager, il avait trouvé dans son beau-frère le plus diligent des courriers. Quand il avait besoin d'un modèle, il n'avait qu'une parole à dire, et Florent

de se mettre aussitôt à la recherche. Lincoln exposaitil à Paris ou à Londres? Florent se chargeait de toutes les démarches comme de tous les emballages : voyant les journalistes et les marchands de tableaux, composant jusqu'aux lettres de remerciements pour les articles, d'une écriture devenue si pareille à celle du peintre, que ce dernier n'avait plus qu'à signer. Lincoln avait désiré revenir à Rome. Florent avait déniché la maison de la rue Leopardi, et il l'avait installée avant même que Maitland, alors en Egypte, eût fini une grande étude commencée au moment du départ de cet autre lui-même. Car Florent en était arrivé, à force d'affection pour ce frère qu'il s'était donné, à comprendre la peinture comme le peintre lui-même. Ce mot dira tout pour ceux qui ont fréquenté de près des artistes et qui savent quelle distance les sépare de l'amateur le plus éclairé. L'amateur peut juger et sentir. L'artiste seul, et qui a manié l'outil, sait, devant un tableau, comment il est fait, quel coup de pinceau a été donné et pourquoi, enfin, la trituration de la matière par l'ouvrier; c'en est assez pour que l'opinion du plus ingénieux dilettante soit nulle à ses yeux. Florent avait tant regardé Maitland travailler, il lui avait rendu tant de petits services effectifs dans l'atelier, que chacune des toiles de son beau-frère était vivante pour lui jusque dans les touches les plus légères. Quand il les voyait sur un mur de galerie, elles lui racontaient une intimité qui était à la fois sa plus grande joie et son plus fier orgueil. Enfin l'absorption de sa personnalité dans

LES INCONSÉQUENCES d'uN VIEUJC CHOUAN 211

celle de son ancien camarade était si totale qu'elle Tavait conduit à cette anomalie que Dorsenne luimême, malgré son indulgence pour les singularités psychologiques, n'avait pu s'empêcher de trouver presque monstrueuse. Florent était le beau-frère de Lincoln, et il semblait trouver parfaitement naturel que ce dernier eût des aventures en dehors de son mariage, si les émotions de ces aventures devaient être utiles à son talent!

Peut-être cette longue et pourtant incomplète analyse permettra-t-elle de mieux comprendre quelles émotions agitaient le jeune homme tandis qu'il remontait l'escalier de sa maison, — de leur maison, à Lincoln et à lui, — après sa dispute inattendue avec Boleslas Gorka. Elle atténuera du moins à son égard la sévérité des consciences simples. Toute passion a pour premier effet, quand elle se développe dans un cœur, d'étioler autour d'elle la vigueur des autres instincts. Chapron était un ami trop fanatique pour être un frère très équitable. Il lui semblait très simple et très légitime que sa sœur fût au service du génie de Lincoln, comme il y était lui-même. D'ailleurs, si depuis ce mariage avec l'ami de son frère cette sœur avait été traversée elle-même par la tempête d'une tragédie morale, Florent ne la soupçonnait pas. Où aurait-il appris à connaître Lydia, cette silencieuse, cette concentrée, sur laquelle il s'était formé une opinion une fois pour toutes, comme c'est l'usage presque constant de parent à parent?

Ceux qui nous ont vus jeunes sont comme ceux qui nous voient chaque jour. L'image qu'ils se tracerit de nous reproduit toujours ce que nous fumes à un certain moment, presque jamais ce que nous sommes. Florent considérait sa sœur comme très bonne, parce qu'il l'avait éprouvée telle autrefois; comme très douce, parce qu'elle ne lui avait jamais tenu tête ; comme peu intelligente, parce qu'elle ne semblait pas s'intéresser suffisamment à l'œuvre du peintre; comme assez vaniteuse et futile, parce qu'elle sortait volontiers. Quant au martyre et à la révolte cachés de cette créature prise, opprimée, broyée entre son aveugle partialité, à lui, et l'égoïsme d'un mari méprisant, il ne les soupçonnait même pas, et pas davantage les résolutions terribles desquelles cette apparente résignation était capable! S'il avait eu peur quand M^® Sténo avait commencé de s'intéresser à Lincoln, c'avait été uniquement pour le travail de ce dernier, d'autant plus que depuis un an il constatait non pas une décadence, mais comme un trouble dans là peinture de cet artiste, trop volontaire pour n'être pas inégal. Il n'y a de constant en nous que ce qui s'accomplit par instinct et avec une certaine inconscience. Puis Florent avait vu, au contraire, la verve de Maitland se rajeunir à la chaleur de cette petite intrigue. Le portrait d'Alba s'annonçait comme une magnifique étude, digne d'être mise à côté de la fameuse Femme en violet et en Jaune que les envieux de Lincoln rappelaient toujours. En outre le peintre avait achevé avec un entrain sans pareil

tES INCONSÉQUENCES d'uN VIEUX CHOUAN 2I3

deux grandes compositions à demi abandonnées. Devant cette évidence d'une fièvre de production de plus en plus active, comment Florent n'aurait-il pas béni M.^^ Sténo, au lieu de la maudire, d^autant plus qu'il lui suffisait de fermer les yeux et de ne rien savoir pour que sa conscience fut en repos vis-à-vis de sa sœur? Il savait tout néanmoins. La preuve en était son frisson lorsque Dorsenne lui avait annoncé l'arrivée clandestine à Rome de l'autre amant de M'"^ Sténo, et une preuve plus certaine encore, l'élan qui l'avait précipité au-devant de Boleslas en train de parlementer avec le domestique. Et maintenant c'était lui qui se trouvait avoir accepté le duel qu'un rival exaspéré était certainement venu proposer à son cher Lincoln, et il ne pensait qu'à ce dernier.

— « Il faut qu'il ne sache rien qu'après... Sans cela, il voudrait prendre l'affaire pour lui, et j'ai la chance de le tuer, moi, ce Gorka, de le blesser au moins. En tout cas je m'arrangerai pour qu'un second duel soit rendu difficile à cet aliéné... Mais d'abord assurons-nous que nous n'avons pas parlé trop fort et que l'on n'a pas entendu là-+iaut les •éclats de voix du malotru... d

C'est en ces termes qu'il qualifiait de bonne foi son adversaire du lendemain. Encore un peu, il aurait jugé Gorka impardonnable de ne pas remercier Lincoln qui lui avait fait le grand honneur de lui succéder auprès de la comtesse! En attendant, il s'agissait de jeter un coup d'œil à l'atelier. Lorsque cet ami, dévoué jusqu'à la complicité, mais aussi

jusqu'à rhéroïsme, entra dans la vaste pièce, il put constater au premier regard qu'il avait calomnié les éclats de voix du jaloux et qu'aucun bruit n'était monté d'en bas à ce paisible asile de travail. Cet atelier du peintre américain était meublé avec la somptuosité harmonieuse que les vrais artistes, une fois riches, savent déployer autour d'eux. Le grand morceau de ciel aperçu à travers la baie vitrée éclairait un coin véritablement romain, — de cette Rome d'aujourd'hui qui atteste un effort arrêté vers une ville nouvelle à côté de la ville ancienne. On apercevait un angle de vieux jardin évidemment mutilé par une construction récente et le fragment d'un édifice antique, avec un clocher d'église un peu au delà. C'était sur ce fond d'azur, de verdure et de ruines, dans un horizon plus large et plus lointain, mais composé des mêmes éléments, que devait s'enlever le profil de la jeune fille dessiné d'après la manière tout ensemble si sèche et si modelée de ce Pier délia Francesca dont Maitland était préoccupé depuis six mois jusqu'à en être obsédé. Tous les grands producteurs, d'une originalité plus composite que géniale, ont de ces engouements grâce auxquels ils renouvellent leur point de vue et leur faire luimême. Celui-ci était à son chevalet, vêtu avec cette élégance correcte qui est la marque presque constante des artistes Anglo-Saxons, fussent-ils les plus épris de fantaisie. Avec ses petits souliers vernis, ses fines chaussettes noires ponctuées de rouge, sa jaquette de soie piquée, la perle de sa cravate claire

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et la pureté de son linge, il avait l'air d'un gentleman appliqué à une besogne d'amateur et non pas du patient et laborieux manœuvre d'art qu'il était réellement. Mais ses toiles et ses études appendues de tous côtés, parmi les tapisseries, les armes et les bibelots, le racontaient, ce patient labeur. C'était l'histoire d'une énergie acharnée à l'acquisition d'une personnalité toujours fuyante. Maitland manifestait à un suprême degré ce trait commun à presque tous les hommes de son pays, même venus très tôt en Europe, ce désir intense de ne pas manquer la civilisation, qui s'explique trop bien par cet autre fait que l'Américain est un être tout neuf, doué d'une activité incomparable et dépourvu de saturation traditionnelle. Il n'est pas né cultivé, mûri, déjà façonné virtuellement si l'on peut dire, comme un enfant du Vieux Monde. Il doit se créer lui-même de toutes pièces, à coups de volonté. Avec des dons supérieurs, mais tout physiques, Maitland était un selfmade mon de l'art, comme son grand-père avait été un self made man de l'argent, comme son père avait été un selfmade man de la guerre. Il avait eu dans sa main et dans son œil deux merveilleux outils de peinture, et dans sa persévérance à se développer un outil plus merveilleux encore. Il devait toujours lui manquer ce je ne sais quoi de nécessaire et de local qui donne à certains peintres très inférieurs l'inexprimable supériorité d'une saveur de terroir. On ne pouvait pas dire qu'il ne fût pas inventif et nouveau, et cependant on éprouvait à voir n'im-

2l6 COSMOPOXIS

porte lequel de ses tableaùji que c'était un être tout de culture et d'acquisition. Les études ainsi éparses dans cet atelier montraient d'abord l'influence de son premier maître, du solide et simple Bonnat. Puis il avait été tenté par les préraphaélites Anglais, et une belle copie du fameux Chant d'oimour de Burne Jones attestait cette réaction du côté d'un art plus subtil, plus pénétré de cette poésie que les peintres professionnels traitent dédaigneusement de littéraire- Mais Lincoln était trop vigoureux pour les langueurs d'un pareil Idéal, et il était bien vite revenu à d'autres enseignements. L'Espagne l'avait conquis et Velasquez, ce coloriste d'une fantaisie si particulière qu'après une visite au inausée du Prado on emporte l'impression que l'on vient de voir la seule peinture digne de ce nom. La fougue du grand Espagnol, ce coup de brosse despotique, et qui semble puiser la couleur. à même dans le fond du .tableau pour la faire saillir en des rehauts presque solides, son absence absolue d'intentions abstraites et sa nouveauté qui affecte d'ignorer entièrement le passé, tout dans cette formule d'art convenait au tempérament de Maitland. Aussi lui avait-il dû son chefd'œuvre, cette Femme en violet et en Jaune, dont une réduction par lui-même éclairait encore l'atelier d'un éclat qui éteignait le reste. Mais l'inquiet chercheur ne s'y était pas tenu. L'Italie l'avait repris et les Florentins, ceux justement. qui sont les plus opposés à Velasquez, ces peintres tout mêlés de sculpture et qui confinent aux orfèvres : les Pollajuoli, Andréa

7 ï^aK^r

LES INCONSÉQUENCES d'UN VIEUX CHOUAN 21J

del Castagne, Paolo Uccelo, et, par ce dernier, Pier dalla Francesca. Peut-être le succès du délicat et fort John Sargent, le seul de ses rivaux que Maitland redoutât vraiment, avait-il exaspéré en lui ce désir de renouveler son faire. Jamais on n'aurait cru que la même main qui avait fouetté d'une brosse si libre la couleur de la Femme en violet^ fût aussi celle qui serrait le contour du portrait d'Alba avec un dessin si sévère, presque rigide. A l'instant où Florent entra dans l'atelier, ce travail absorbait si complètement' l'attention du peintre qu'il n'entendit pas la porte s'ouvrir, non plus que M°^® Sténo qui fumait des cigarettes, couchée paresseusement sur le divan et si heureuse, avec ses yeux mi-clos fixés sur l'homme qu'elle aimait! Lincoln ne devina une présence nouvelle qu'à un changement de la physionomie d'Alba. — Dieu ! était-elle pâle ce matin-là, assise dans l'immobilité de la pose sur un grand fauteuil héraldique à dossier de bois sculpté, ses mains comme crispées sur les griffons des bras, et la bouche si amère, les yeux si profonds dans leur regard fixe!... Devinaitelle ce qu'elle ne pouvait pourtant pas savoir, que sa destinée se rapprochait d'elle avec le visiteur qui entrait, et qui, sorti de l'atelier un quart d'heure auparavant, dut justifier son retour par un prétexte :

— a C'est moi qui reviens, » dit-il, « j'ai oublié de te demander si tu veux définitivement acheter ces trois dessins d'Ardea au prix qu'on les offre... »

— « Pourquoi ne m'en avez-vous pas parlé hier, mon petit Linco? » interrompit la comtesse, a: J'ai

revu Peppino encore ce matin. J'aurais su de lui son dernier vrai chiffre... »

— « Il ne manquerait plus que cela, » répondit Maitland en riant très haut, a: Mais il ne les avoue pas, ces dessins, chère Dogaresse... Ils font partie de la série des bibelots qu'Û a soigneusement soustraits à l'inventaire de ses créanciers et déposés un peu partout... Il y en a chez sept ou huit antiquaires et nous pouvons nous attendre à ce que pendant dix ans tous les cockneys de mon pays soient empaumés par cette phrase fatidique : Cela vient du palais Castagna. Je l'ai eu par un petit arrangement... Et quels rossignols cette annonce, prononcée avec un certain clignement d'yeux, fera passer!... » Il cligna de l'œil lui-même en contrefaisant un des plus célèbres marchands de bric-à-brac de Rome, avec cet incomparable don d'imitation physique qui distingue tous les anciens habitués des ateliers parisiens, a Pour le moment ces trois dessins-là sont chez uh regrattier du Babuino, et bien authentiques... j>

— a Sauf qu'on les donne pour des Vinci, » dit Florent, ce quand Léonard était gaucher et que leurs hachures sont faites de gauche à droite... t>

— «Et vous croyez qu'Ardea n'en conviendrait pas avec moi?... » reprit la comtesse.

— « Pas même avec vous... » dit le peintre, c II a eu le front, comme je les mentionnais devant lui, de me demander l'adresse pour aller les voir... »

LES INCONSÉQUENCES d'uN VIEUX CHOUAN 219

— ce Mais alors comment avez-vous su leur provenance? » interrogea M™^ Sceno.

— oc Adressez-vous ici, » dit le peintre en montrant Chapron delà pointe de son pinceau, a Quand il s'agit d'enrichir la collection de son vieux Maitland, il devient plus marchand que les marchands. Vinci ou non Vinci, c'est de la pure nianière lombarde. Achète-les. Us me manquent... »

— ce On y passera donc, » répondit Florent, a Comtesse... Contessina... »

Et il salua M°^^ Sténo et la jeune fille. La mère lui sourit de son meilleur sourire. Elle n'était pas dé ces maîtresses pour qui les intimes amis de leur amant sont toujours des ennemis. Elle les enveloppait au contraire dans l'opulente et heureuse sympathie que l'amour éveillait chez elle. Et puis elle était trop fine pour ne pas sentir que Florent, si invraisemblable que fût cette complaisance, approuvait son amour. En revanche, l'intense aversion qu'Alba éprouvait en cç moment pour les intrigues soupçonnées de sa mère fut empreinte dans la sécheresse avec laquelle elle inclina sa tête maussade. Le jeune homme n'y prit d'ailleurs pas garde. Il était trop heureux d'avoir constaté que la dispute n'avait pas été entendue.

— ce D'ici à demain, » songea-t-ilen redescendant l'escalier, a il n'y aura personne pour prévenir Lincoln... Cet achat de dessins est une idée de génie pour démontrer ma tranquillité... Maintenant il me faut trouver deux remoins discrets... »

C'était un homme très réfléchi que Florent et qui trouvait à son service une parfaite justesse d'esprit, chaque fois qu'il ne s'agissait pas de son amitié exaltée pour son beau-frère. Il avait cette force d'observadon habituelle aux personnes dont l'amour-propre biessable a dû beaucoup se garder. Il remit donc à plus tard ce choix difllicUe et Û alla déjeuner, comme si de rien n'était, au restaurant où il était attendu. Certes son amphitryon, un diplomate français installé à Munich et de passage à Rome, ne se doutait pas, en répondant aux questions de son convive sur les plus récents portraits de Lenbach, que ce jeune homme, si calme, si souriant, avait sur les bras une affaire peut-être mortelle. Ce fut seulement au sordr de ce déjeuner que Florent, après avoir mentalement passé en revue une dizaine de ses connaissances, résolut de tenter une première démarche auprès de Dorsenne. Il se souvint de l'avis mystérieux que lui avait donné le romancier dont la sympathie pour Maitland avait été d'ailleurs démontrée publiquement par un éloquent article. En outre, il le croyait éperdument amoureux d'Alba Sténo. C'était une probabilité de plus en faveur de sa discrétion. Dorsenne se tairait sur une rencontre au sujet de laquelle, si elle était sue, le nom de la comtesse serait prononcé inévitablement. Il était trop clair que Gorka et Chapron n'avaient aucune raison directe pour se disputer et pour se battre. Tous ces motifs firent que vers deux heures et demie, c'est-à-dire

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trois heures pleines après la déraisonnable altercation du vestibule, Florent sonnait à la porte de Tappartement de Julien. Ce dernier était chez lui, occupé aux dernières corrections des épreuves de Toussière (f idées. La confidence de son visiteur le bouleversa au point que ses mains tremblaient en rangeant ses papiers épars. Il se souvenait de la présence de Boleslas sur ce même canapé, à ce même moment de la journée, quarante-huit heures auparavant. Comme le drame allait marcher si ce forcené y allait de ce train-là! Il sentait trop que le beaufrère de Maitland ne lui disait pas tout.

— « Mais c'est absurde, » s'écria-t-il, « c'est de la sauvagerie et de la. folie!... Voyons, vous n'allez pas vous battre pour une discussion comme celle que vous me racontez ? Vous vous parlez sur un coin du trottoir. Vous vous dites quelques mots un peu vifs, et puis là, tout de suite, des témoins, un duel... Allons donc! C'est insensé!.. »

— ce Vous oubUez que j*ai commis la grosse faute de lever ma canne sur lui, » interrompit Florent, « et puisqu'il veut une réparation, je la lui dois... »

— <c Et vous croyez, » dit l'écrivain, a que la galerie, elle, se contentera de ces raisons-là? Vous vous imaginez que l'on ne cherchera pas de secrets mobiles à cette rencontre? Est-ce que je sais, moi, quelque histoire de femme?... Remarquez que je ne vous interroge pas. Je m'en tiens à ce que vous me confiez. Mais le monde est le monde, et vous n'échapperez pas à ses commentaires... »

— « C'est précisément pour cela que je vous ai demandé une discrétion absolue, » répondit Florent, « et pour cela aussi que je suis venu vous prier de me servir de témoin... Il n y a personne en qui j'aie confiance autant qu'en vous. C'est la seule excuse de ma démarche... »

— a Je vous en remercie, d dit Dorsenne. Il hésita une minute. Puis l'image d'Alba,quiIe poursuivait depuis la veille, se présenta soudain à sa pensée. Il se souvint de la sombre angoisse qu'il avait surprise dans les yeux de la jeune fille, puis de son soulagement quand sa mère avait souri à la fois à Gorka et à Maitland. Il se rappela les lettres anonymes, et cette haine mystérieuse qui planait sur M™® Sténo. Si cette querelle entre Boleslas et Florent était connue, nul doute qu'on ne racontât partout que Florent se battait pour son beau-frère à cause de la comtesse. Nul doute non plus que le racontar ne fut rapporté à la pauvre contessina. C'en fut assez pour que l'écrivain reprît : a Hé bien! J'accepte. Je vous servirai de témoin. Ne me remerciez pas, vous, à votre tour. Nous perdrions un temps précieux. Il vous faut un autre témoin. A qui avez-vous pensé?... »

— « A personne, » répondit Florent, a J'avoue que j'ai compté sur vous pour m'y aider... »

— « Dressons une liste, » dit Julien, « c'est le meilleur moyen, et échenUlons-la... »

Dorsenne écrivit un certain nombre de noms, et ils les échenillèrent en effet, suivant son expression.

LES INCONSÉQUENCES d'un VIEUX CHOUAN 22}

si bien qu'après un examen minutieux, il les avait tous rejetés. Us en étaient là, aussi embarrassés que devant, lorsque les yeux du romancier brillèrent, il poussa un petit cri, et brusquement:

— « Quelle idée! Mais oui, c'est une idée!... Connaissez-vous le marquis de Montfanon?... » demanda-t-il à Florent.

— a Le manchot?... » répondit l'autre, a: Je Tai vu une fois à propos d'un petit monument que j'ai fait élever à Saint-Louis des Français... »

— « Il m'en a parlé, » dit Dorsenne. ce Pour un de vos parents, n'est-ce pas?... »

— a Oh ! un petit-cousin, » reprit Florent, « un capitaine Chapron tué, en 49, dans H tranchée devant Rome... x> '

— c( Voilà notre affaire, » s'écria Dorsenne en se frottant les mains. « C'est Montfanon qui doit être votre témoin. — D'abord c'est un ancien duelliste, tandis que je ne suis jamais allé sur le terrain. C'est très important, cela. Vous connaissez le mot célèbre : ce ne sont ni les épées ni les pistolets qui tuent, ce sont les témoins... Et puis s'U y a lieu d'arranger l'affaire, il aura un autre prestige que votre serviteur... d

— « C'est impossible, » dit Chapron, a le marquis de Montfanon!... Il ne voudra jamais. Je n'existe pas pour lui... »

— a Ça me regarde, » s'écria Dorsenne. « Laissezmoi faire la démarche en mon propre nom, et puis, s'il consent, vous la ferez au vôtre propre... Seu-

lement, nous n'avons pas de temps à perdre. Ne bougez pas de chez vous jusqu'à six heures. D'ici là je saurai à quoi m'en tenir... »

Si l'écrivain avait montré au premier moment une grande confiance dans l'issue de son étrange tentative auprès de son vieil ami, cette confiance était déjà tournée en une appréhension absolument contraire lorsqu'il se trouva, une demi-heure plus tard, devant la maison que le marquis Claude-François occupait dans un des plus vénérables endroits de Rome, sur le Capitole même, à l'angle qui domine la rue de la Consolation, avec un belvédère d'où il découvrait toute l'admirable vue du Forum antique. Que de fois Julien était venu là depuis six mois, auprès de ce résigné de la vie, qui plongeait, qui noyait sans cesse ses mélancolies dans le sentiment profond du passé, contempler le panorama tragique et splendide de cet horizon d'histoire! Et à la voix du solitaire les colonnes brisées se redressaient, les temples écroulés se reconstruisaient, la voie triomphale se nettoyait de son gazon. Il parlait, et la formidable épopée de la légende Romaine s'évoquait, interprétée par ce fervent chrétien dans ce sens mystique et providentiel que tout proclame en effet sur cette place, où la prison Mamertine raconte le procès de saint Pierre, où le portique du temple de Faustine sert de fronton à l'église Saint-Laurent in Miranda, où Sainte-Marie Libératrice s'élève sur l'emplacement du temple de Vesta, — a Sancta éMaria, libéra

'^T-ir-

LES INCONSÉqUENCtS d'uN VIEUX CHOUAN 225"

nos .a pœnis inferni, » — ajoutait toujours Montfànon quand il en parlait, et il montrait l'arc de Titus qui raconte l'accomplissement des prophéties de Notre-Seigneur contre Jérusalem comme la basilique de Constantin proclame le triomphe de la Croix, tandis qu'en face, les bosquets du Palatin laissent apparaître la silhouette d'un couvent de femmes par-dessus les ruines des habitations des Césars persécuteurs. Et là-bas, au fond, la courbe du Colysée se dessine, remémorant les quatre-vingt-dix mille spectateurs venus pour voir souffrir les martyrs!... Telles étaient les visions au milieu desquelles vieillissait l'ancien zouave pontifical, et, tout en pressant sur le timbre de la porte du troisième étage, Julien se disait:

— ce Je suis un fou de venir proposer à un pareil homme ce que je viens lui proposer. Pourtant il ne s'agit pas d'être témoin dans un duel ordinaire, mais d'arrêter net une aventure qui peut coûter la vie à deux hommes d'abord, l'honneur à M°^® Sténo ensuite, et enfin le repos à trois innocentes, à M"^*^ Gorka, à M*"® Maitland et à ma petite amie Alba... Il n'y a que lui qui ait assez d'autorité pour tout arranger. C'est une charité comme une autre... Pourvu qu'il soit à la maison seulement, » conclut-il en entendant le bruit du pas du domestique qui reconnut le visiteur et qui devança toute question.

— <3c M. le marquis est sorti ce matin avant huit heures. Il ne rentrera que pour dîner...»

— ce Et vous ne savez pas où il est allé?... »

— « Mais entendre la messe dans une catacombe et assister à une procession, » répondit le valet de chambre, qui prit la carte de Dorsenne en ajoutant : « Les trappistes de Saint-Calixte savent certainement où est M. le marquis. Il a déjeuné chez eux... j>

— <!c Essayons cependant, » se dit le jeune homme, passablement découragé. Sa voiture commença de rouler dans la direction de la porte Saint-Sébastien, près de laquelle se trouvent la catacombe et la pauvre ferme attenante, — dernier morceau du domaine papal gardé par de pauvres moines. « Montfanon aura communié ce matin, » pensait-il, c et au seul mot de duel il ne voudra plus rien entendre. Il faut cependant que cette affaire s'arrange. Il le faut... Que ne donnerais-je pas pour savoir la vérité sur la scène Gorka et Florent? Par quel étrange et diabolique ricochet le Palatin est-il venu se heurter à ce dernier quand il en avait au beau-frère?... Va-t-il être furieux que je sois le témoin de son adversaire!... Bah ! Après notre conversation w«. Vautre jour nous sommes brouillés... Bon, me voici déjà à cette petite église de Domine, quo vadis^... Et moi je pourrais me dire aussi : Juliane, quo vadis?,.. Mais faire une action un peu meilleure que la plupart des miennes, b se répondit-il. Cette âme légère et qui vibrait au moindre contact, venait d'être touchée, comme il lui arrivait toujours, par le souvenir d'une des innom-

* Seigneur, où allez-vous?

brables légendes pieuses que dix-neuf siècles de catholicisme ont suspendues, couronnes d'impérissables roses, à tous les coins de Rome et de sa campagne. 11 s'était rappelé cette touchante histoire de saint Pierre fuyant la persécution et rencontrant Notre-Seigneur : « Seigneur, où allez-vous? » demanda l'apôtre, ce Me faire crucifier une seconde fois, » lui répondit le Sauveur, et Pierre eut honte de sa faiblesse et revint au martyre. Montfanon luimême avait raconté cet épisode sublime au romancier, qui se perdit de nouveau en réflexions sur le caractère du marquis et sur le meilleur moyen de l'aborder. Il oubliait de regarder la vaste solitude de la banlieue Romaine déjà développée devant lui, et il faillit, tant sa rêverie était profonde, dépasser sans s'en apercevoir le but de son expédition. D'ailleurs un nouveau contre-temps l'attendait à cette première étape de son voyage d'exploration. Le moine qui vint à son coup de cloche ouvrir la porte de l'endos attenant à Saint-Calixte lui apprit que celui qu'il cherchait était parti une demi-heure auparavant.

— a Vous le trouverez à la Basilique de Saint- Nérée et de Saint-Achillée, » ajouta le Trappiste, ce c'est la fête de ces deux saints, et à cinq heures il y a une procession dans leur catacombe... C'est à un quart d'heure d'ici, près de la tour Marancia, sur la via Ardeatina... :ù

— « Vais-je le manquer une troisième fois? » songea Dorsenne en descendant enfin de voiture et

gagnant à pied, à travers le gazon déjà brûlé, louverture par où l'on accède à cette nécropole souterraine dédiée aux deux saints, qui furent les eunuques de Domitilla, la propre nièce de Tempereui Vespasien. Quelques ruines et une pauvre maison marquent seules la place où se dressait l'opulente villa de cette pieuse princesse. La grille était ouverte, et, personne ne se rencontrant pour lui donner la moindre indication, le jeune homme fit quelques pas dans le souterrain. Il s'aperçut que la longue galerie était éclairée. Il s'y engagea, en se disant que la ligne des bougies, allumées ainsi de dix pas en dix pas, marquait assurément le chemin que suivrait la procession et qui conduisait à la basilique centrale. Quoique son anxiété sur l'issue de sa démarche fut extrême, il ne put s'empêcher d'être saisi par la majesté du spectacle que présentait la catacombe ainsi illuminée. Les niches inégales réservées à des morts endormis dans la paix du Seigneur depuis tant de siècles trouaient les parois des galeries et leur donnaient un aspect solennel et tragique. Des inscriptions s'y voyaient, tracées sur la pierre, et qui toutes parlaient de la grande espérance dont s'étaient nourris ces premiers chrétiens, la même dont se nourrissent les croyants de nos jours. Julien savait assez de symbolique pour comprendre la signification des images derrière lesquelles ces persécutés de la primitive Église cachaient leur foi. EUes sont si touchantes et si simples! C'est l'ancre qui représente le salut dans la tempête, la douce colombe

LES INCONSÉQUENCES d'uN VIEUX CHOUAN 229

et k douce brebis, figures de Tâme qui s'envoie et de celle qui cherche son pasteur, le phœnix dont les ailes annoncent la résurrection, le pain et la vigne, le rameau d'olivier, la palme, et le poisson, l'ix^c naïvement formé d'après les premières lettres des titres de Notre-Seigneur : a Jésus -Christ, fils de Dieu, Sauveur*. » Ce qui achevait d'emplir d'un charme presque fantastique ce silencieux cimetière de martyrs, c'était le vague arôme d'encens que Dorsenne respirait depuis son entrée. La grand'messe célébrée le matin avait laissé pour toute la journée ce parfum sacré comme épars autour de ces ossements, engagés autrefois dans des corps vivants qui s'étaient agenouillés parmi le même saint arôme. Le contraste était si fort entre cet endroit où tout parlait des choses éternelles et le drame de passion mondaine et coupable dont sa démarche était un épisode, que l'écrivain en fut lui-même tout remué. Il se fit à l'instant l'effet d'un profanateur, quoiqu'il obéît au plus généreux mobile, et au plus humain. Aussi éprouva-t-il une sensation de soulagement, lorsque à un détour d'une des galeries qu'il avait prise après beaucoup d'autres il se trouva face à face avec un prêtre, qui tenait à la main une corbeille pleine de pétales de fieurs destinés sans doute à la procession. Il lui demanda le chemin de la Basilique en Italien, et, comme l'autre lui avait répondu dans le meilleur Français :

* *lti9Wi Xpiaro; ©sou Tîô; Icor^p.

— « Vous connaissez peut-être M. le marquis de Montfanon, mon père? » demanda-t-ii. .

— ce Je suis un des chapelains de Saint-Louis, » dit le prêtre en souriant, et il ajouta : a Vous le trouverez, dans la Basilique même. s>

— ce Allons, le moment est venu, s> songea Dorsenne, o: Soyons subtil... Après tout, c'est une charité que je vais lui demander d'accomplir... M'y voici... Je reconnais l'escalier et la grande ouverture audessus... T>

Un coin de ciel apparaissait en effet, par où tombait une pleine lumière d'en haut, qui permit bien vite à l'écrivain de distinguer celui qu'il cherchait parmi les quelques personnes réunies dans cette chapelle en ruines, la plus vénérable par son antiquité de toutes celles qui entourent ainsi Rome d'une ceinture cachée de sanctuaires. Montfanon, tropreconnaissable, hélas! à la manche vide de sa redingote noire repliée sous le moignon mutilé de son bras, se tenait assis sur une chaise, pas très loin de l'autel où brûlaient de grands cierges à la flamme mouvante. Des prêtres et des moines disposaient des paniers remplis de pétales, pareils à celui du chapelain que Dorsenne avait rencontré tout à l'heure. Un groupe de trois curieux commentait à mi-voix des peintures, à peine visibles sur le stuc décoloré de la voûte. Montfanon, lui, était absorbé tout entier dans le livre que tenait son unique main. r^^. grands traits de son visage, ennoblis et comme transfigurés par l'ardeur de la dévotion, lui donnaient

LES INCONSÉQUENCES d'uN VIEUX CHOUAN 2)1

une expression admirable de vieux soldat Chrétien.

— Tonus miles Christi, a-t-on écrit sur le tombeau du chef derrière lequel il s'était fait blesser à Patay.

— On eût dit un gardien laïque du tombeau des martyrs, capable de confesser sa foi comme eux, jusqu'au sang. Et quand Julien se décida à l'aborder en le touchant doucement à l'épaule, il vit que, dans ces clairs yeux bleus de gentilhomme, d'ordinaire si gais et quelquefois si colères, brillait l'humidité de larmes à demi répandues. Sa voix aussi, cette voix volontiers mordante, était comme adoucie par rémotion des pensées que la lecture, le lieu, l'heure, l'emploi de sa journée avaient éveillées en lui.

— « Ah! Vous voilà, j> dit-il à son jeune ami, sans, étonnement. a Vous êtes venu pour la procession. C'est bien. Vous entendrez chanter les belles strophes : Hi sunt quos famé mundus abhorruit. » Il prononçait ou pour h, à l'Italienne, car son éducation liturgique s'était faite tout entière à Rome, a La saison est bonne pour ces cérémonies. Les touristes sont partis. Il n'y aura que des gens qui prient ou qui sentent, comme vous. Et sentir, c'est la moiaé de prier. L'autre moitié, c'est croire... Vous finirez avec nous, je vous l'ai toujours prédit. Il n'y a de paix que là... j>

— ce Je voudrais bien n'être venu que poui* cette procession, » répondit Dorsenne, a mais ma visite a un autre motif, cher ami... » dit-il d'un ton plus bas encore, a Je vous cherche depuis plus d'une heure pour que vous m'aidiez à rendre un immense ser-

vice à plusieurs personnes, empêcher peut-être un trèâ grand malheur....»

— « Un très grand malheur, » répéta Montfanon, « et que je peux vous aider à empêcher?... »

— a Oui, }D reprit Dorsenne, « mais ce n'est pas ici le lieu de vous expliquer le détail de cette longue et terrible aventure... A quelle heure est la cérémonie? Je vous attendrai, voilà tout, et je vous parlerai en vous ramenant. J'ai un fiacre... »

— « C'est qu'elle ne commence qu'à cinq heures, cinq heures et demie, » dit Montfanon en regardant sâ montre, ce et il en est quatre un quart... Sortons de la catacombe, si vous voulez bien, et vous me raconterez votre histoire là-haut, en faisant les cent pas... Un très grand malheur?... Hé bien! » ajoutat-il en serrant la main du jeune homme, dont il aimait la personne autant qu'il en détestait les idées, depuis des années qu'ils s'étaient rencontrés chez leur commun ami, le regretté comte de Gobineau, l'apôtre de la théorie des races, ce rassurez-vous, mon cher enfant, on l'empêchera... »

Il y avait dans la manière dont il prononça ces mots la belle tranquillité d'une conscience qui ne connaît pas l'inquiétude, celle d'un croyant qui se sait assuré de faire toujours tout ce qu'il peut de tout ce qu'il doit. Il n'aurait pas été Montfanon, c'est-à-dire une espèce de visionnaire et qui adorait discuter avec Dorsenne parce qu'il s'en savait malgré tout compris, s'il n'eût pas continué, comme il fit,

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tandis qu'ils remontaient vers le jour, le long des galeries illuminées : a C'est égal, vous, monsieur l'apologiste du monde moderne, je suis assez content de vous tenir ici et de vous demander, là, franchement : ne vous sentez-vous pas plus contemporain de tous les morts qui dorment dans ces murs que d'un électeur radical ou d'un député francmaçon?... N'avez-vous pas l'impression que si ces martyrs n'étaient pas venus prier sous ces voûtes il y a dix-huit cents ans, le meilleur de votre âme n'existerait point?... Oîi trouverez-vous une poésie plus attendrissante que celle de ces symboles et de ces épitaphes? Cet admirable De Rossi m'en a montré une à Saint-Calixte l'année dernière. Les larmes m'en viennent quand j'y songe : Tête pro Thahe et pro Virginia ejus... Prie pour Phœbe et pour... Mais conmient traduire ce mot, ce virginius, l'époux qui n'a connu qu'une seule femme, l'homme vierge qui a possédé son épouse vierge?... Votre jeunesse passera, Dorsenne. Vous sentirez un jour ce que je sens, le bonheur manqué à cause des anciennes souillures, et vous comprendrez qu'il n'était que là, dans le mariage Chrétien, dont toute la sublimité tient dans cette prière : Tro virginio ejus»,. Vous serez comme moi alors, et vous trouverez encore dans ce livre, » et il montra ÏEucoIoge qu'il tenait dans sa main, a: de quoi offrir à Dieu vos remords et vos regrets... Connaissez- vous l'hymne au Saint-Sacrement, oidoro te, devotè?... Non... Et vous êtes pourtant digne de sentir ce qu'il y a dans ces strophes.

Écoutez celle-ci. Rien que l'expression ravira Fartiste en vous... Il s'agit de rendre cette idée : que sur la croix on ne voyait que rhomtne et non le Dieu, que dans rhostie on ne voit même plus l'homme et que cependant on croit à la présence réelle :

In cruce Jatebat soîa Deitas, At hic latet simul et humanitas, Ambo tamen credms atque confiUns.,,

Et maintenant ce dernier ve^s :

Peto quod pettvit îatro pœnitmsl*

Quel cri! Ah! que c'est beau! Que c'est beau! Quelle parole à dire en mourant! » Et il reprit: « Tero quod petivit Iatro panitens... Et que demandat-il, ce pauvre voleur, ce Dixmas dont l'Église a fait un saint pour ce seul appel: « Souvenez-vous de moi, Seigneur, dans votre royaume!...» Mais nous sommes arrivés... Baissez-vous pour ne pas trop gâter votre chapeau... Allons, maintenant, que voulezvous de moi?... Vous connaissez la devise des Montfanon : Excelsior etfirmior. — Toujours plus haut et plus fermement... On n'a jamais trop de bonnes actions à faire... Si c'est possible, présent, comme nous disions à l'appel... d

Ce singulier mélange de ferveur et de bonne hu-

* Je demande ce qu*a demandé le larron repentant.

tes INCONSÉQUENCES d'uN VIEUX CHOUAN 23f

meur, d'éloquence exaltée et de fanatisme politique ou religieux, c'était Montfanon tout entier. Mais la bonne humeur disparut vite de sa physionomie à la fois si altière et si simple, à mesure que se déroula le récit, d'ailleurs très habilement composé, de Dorsenne. L'écrivain, en effet, ne commit pas la faute de formuler aussitôt sa proposition, il avait trop compris qu'il n'y aurait pas à la discuter avec l'ancien zouave pontifical. Ou bien ce dernier la jugerait monstrueuse et absurde, ou bien il y verrait un devoir de charité à accomplir, et alors, quelque ennui que la chose lui causât, il accepterait, comme il faisait l'aumône. C'était cette corde de générosité que Julien, devenu diplomate pour la première fois de sa vie, eSsaya de toucher par sa confidence. S'autorisant de leur conversation de l'avant-veille, il raconta ce qu'il pouvait raconter de la visite de Gorka, — en se taisant sur cette parole d'honneur faussement donnée qui lui pesait toujours d'un poids mortel. Il dit comment il avait calmé ce furieux, comment il l'avait reconduit à la gare, puis la rencontre des deux rivaux vingt-quatre heures après. Il insista sur l'atdtude d'Alba dans cette soirée et sur l'infamie des lettres anonymes écrites, par une scélératesse inouïe, à la fille et à l'ancien amant de M°** Sténo. Et après avoir rapporté la mystérieuse querelle soudain survenue entre Gorka et Chapron:

— c J'ai donc accepté d'être son témoin, » conclùt-il, a parce que je crois qu'il est de mon

devoir absolu de tout essayer pour que ce duel n'ait pas lieu... Pensez-y donc. S'il a lieu, et que l'un des deux soit tué ou blessé, comment cacher la chose dans cette ville de bavardages qu'est Rome? Et quels commentaires!... C'est trop évident que ces deux garçons-là ne se sont querellés qu'à cause de l'histoire de M™* Sténo avec Maitland. Par quel bizarre détour? Cela, je n'en sais rien. Mais il n'y aura pas un doute dans l'opinion. Et voyez-vous d'ici les nouvelles lettres anonymes écrites à Alba, à M™® Gorka, à jV^me Maitland?... Les hommes, je m'en moque... Deux sur trois méritent que tout leur arrive. Mais ces innocentes créatures, n'est-ce pas affreux?... »

— « Affreux, en effet, » répondit Montfanon, « c'est cela qui rend ces aventures* d'adultère si hideuses. Iljr a trop de gens qu'eUes atteignent en deTiors et à côté des coupables... Vous le voyez, vous qui trouviez cette société si plaisante avant-hier, si raffinée, si intéressante?... Mais il ne sert à rien de récriminer. Je comprends. Vous êtes venu me demander de vous conseiller sur votre rôle de témoin. Mes folies de jeunesse auront eu ceci de bon que je pourrai vous diriger... La correction dans le moindre détail et pas de nerfs, tout est là quand on veut arranger une affaire... Ah ! Vous aurez du mal. Gorka est un fou en ce moment. Je connais les Polonais. Ils ont de terribles défauts, mais ils sont braves. Dieu ! Qu'ils sont braves ! Et ce petit Chapron, je le connais aussi, c'est une de ces natures de doux entêtés qui se font trouer la poitrine sans dire : ce ouf» plutôt

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que de reculer. Et un amour-propre!... Il a du bon sang de soldat dans les veines, cet enfant-là, malgré le métissage. Et avec le métissage, voyez quel héros ça été que le premier des trois Dumas, le général mulâtre?... Ouï. Vous avez là une rude corvée, mon bon Dorsenne... Il vous faudrait un autre témoin, pour vous assister, qui eût les mêmes intentions que vous et, pardonnez-moi, plus d'expérience peutêtre?... »

— « Hé bien, marquis, » reprit Julien dont la voix tremblait d'anxiété, a il n'y a qu'une personne à Rome qui soit assez respectée, assez vénérée de tous, y compris Gorka, pour que son intervention dans cette délicate et dangereuse affaire soit décisive, qu'une personne qui puisse dicter à Chapron des excuses ou en obtenir de l'autre... Enfin U n'y a qu'une personne qui ait l'autorité d'un héros devant qui l'on se tait lorsqu'il parle d'honneur, et cette personne, c'est vous... »

— flc Moi, » s'écria Montfanon, a moi, vous voudriez que je sois... »

— ce Un des témoins de Chapron, » interrompit Dorsenne. « Oui... C'est vrai. Je viens de sa part et pour cela... Ne me dites pas ce que je sais, que votre situation ne comporte pas de pareilles démarches. C'est parce qu'elle est ce qu'elle est, cette situation, que j'ai eu l'idée d'accourir à vous. Ne me dites pas non plus que vos principes religieux sont contraires au duel. C'est pour qu'il n'y ait pas de duel justement que je vous conjure d'accepter... Il ne faut pas que

cette affaire ait lieu. Je vous le jure, il y va de la paix de trop de personnes innocentes... »

Et il continua, déployant au service du décisif appel qu'il tentait en ce moment toute la souplesse d'intelligence et aussi tout le talent de parole dont il était capable. Il pouvait suivre sur le visage de l'ancien bretteur, devenu le plus passionné des catholiques pratiquants et le plus maniaque des vieux garçons, vingt impressions diverses et contradictoires. Enfin Montfanon posa sa main avec une véritable solennité sur le bras de son interlocuteur qu'il étreignit fortement, et il lui dit :

— a Écoutez, Dorsenne, ne m'en racontez pas davantage... Je consens à ce que vous me demandez, mais à deux conditions, entendons-nous bien. La première c'est que M. Chapron s'en référera d'une manière absolue à ma décision, quelle qu'elle soit. La seconde, c'est que vous vous retirerez avec moi, si ces messieurs se mettent à vouloir faire les petits jeunes gens... J'accepte de vous aider à remplir une mission de charité et pas autre chose, je vous le répète, pas autre chose... Avant d'amener chez moi M. Chapron, vous lui rapporterez mes paroles, textuellement... »

— <c Textuellement... » répondit l'écrivain, qui ajouta : a II attend chez lui le résultat de ma démarche... »

— a Alors, » dit le marquis, « je rentre à Rome avec vous tout de suite... Il a déjà dû recevoir les témoins de Gorka. et si Ton veut arranger vraiment

LES INCONSÉQUENCES d'uN VIEUX CHOUAN 2^9

une affaire, la règle est de ne pas traîner, quand ce ne serait que pour couper court au potinage probable et aux crises d'amour-propre qui en résultent... Je n'aurai pas ma procession, mais empêcher le mal, c'est faire le bien, et c'est encore une manière de prier Dieu... »

— a Laissez-moi vous serrer la main, mon graftd ami, j> dit Dorsenne, o: jamais je n'ai mieux compris ce que c'est qu'un vrai brave homme... »

Quand l'écrivain descendit, trois quarts d'heure plus tard, à la maison de la rue Leopardi après avoir reconduit Montfanon, il se sentait soutenu par un tel appui moral qu'il en était presque joyeux. Il trouva Florent dans son espèce de salon-fumoir, en train de ranger des papiers avec le flegme méthodique qu'annonçaient ses yeux noirs toujours si lents dans son teint vaguement bruni.

— c II accepte, » futle premier mot que les jeunes gens prononcèrent presque à la fois, et Dorsenne répéta les paroles qu'il avait promis de répéter.

— a Je m'en rapporte absolument à vous deux, » répondit l'autre, a Je n'ai aucunement soif du sang de M. le comte Gorka... Encore faut-il que ce monsieur ne puisse pas accuser de lâcheté le petic-fils du colonel Chapron... Je compte pour cela sur le parent du général Dorsenne et sur l'ancien soldat de Charette... »

— a Cela va de soi, » dit Julien à qui Florent tendait une lettre et qui demanda : a Qu'est-ce quececi ? »

-;:Tf^"T"*i #-.

— « Ceci, » reprit Florent, a c'est un billet qu'a écrit à votre adresse, sur cette table même, il y a une demi-heure, le baron Hafner... Car il faut que je vous tienne au courant. Il y a du nouveau. J'ai reçu les témoins de mon adversaire. Le baron est un des deux, l'autre est Ardea... »

• — « Le baron Hafner!... » s'écria Dorsenne. ce Quel singulier choix!... » Il s'arrêta et ils échangèrent un regard, Florent et lui. Tous les deux venaient de se comprendre sans se parler. Boleslas n'avait pas trouvé de moyen plus sûr pour faire savoir à M™® Sténo quel procédé il entendait employer dans sa vengeance, — ou dans ses vengeances. D'autre part, le dévouement connu du baron à la comtesse donnait une chance de plus à une solution pacifique en même temps que le fanatisme de Montfanon faisait de la confrontation avec le père de Fanny un épisode de comédie jeté soudain à travers le drame violent des jalousies de Gorka. Aussi Julien reprit-il en souriant : « Vous allez voir la tête de Montfanon, lorsque nous lui annoncerons ces deux témoins-là. C'est un homme du quinzième siècle, vous savez, un Montluc, un duc d'Albe, un Philippe II. Je ne sais pas lesquels il déteste le plus des francs-maçons, des libres-penseurs, des protestants, des Juifs, et des Allemands. Et comme cet obscur et tortueux Hafner est un peu tout cela, il lui a voué une de ces haines!... Sans compter qu'il le soupçonne par moment d'être un agent secret au service de la triple alliance!... Mais voyons la

LES INCONSÉqUENCES d'uN VIEUX CHOUAN 24I

lettre... » Il Touvrit et la parcourut d'un coup d'œil. <c Ça sert tout de même à quelque chose, la finesse, et ça équivaut presque à la bonté... Il a senti, lui aussi, qu'il fallait en finir tout de suite avec votre affaire, ce baron, ne fut-ce que pour éviter les mauvais propos. Il nous donne rendez-vous chez lui entre six heures et sept heures, à moi et à votre autre témoin... Allons, le temps presse. Il vous faut venir avec moi chez le marquis, pour lui faire officiellement votre demande. Commencez parla. Ayez sa promesse avant de prononcer le nom du citoyen Hafher. Je le connais. Il ne reviendra pas sur sa parole. Mais, c'est tout juste... »

Les deux amis trouvèrent Montfanon qui les attendait dans son bureau, vaste pièce toute garnie de livres et dont la vue dominait ce panorama du Forum, plus majestueux encore par cette fin d'une pure après-midi, où l'ombre des colonnes et des arcs commençait de s'allonger davantage sur le pavé presque blanc. Cette grande cellule carrelée et passée au rouge n'avait d'autre confort qu'un tapis sous le large bureau encombré de papiers, — sans doute les fragments du fameux ouvrage sur les rapports de la noblesse firançaise et de l'Église. — Un crucifix droit était posé sur ce bureau. Au mur, deux portraits gravés, celui de Monseigneur Pie, le saine évêque de Poitiers, et celui du général de Sonis, en pied, avec sa jambe de bois, se faisaient pendant aux deux côtés d'une assez belle toile, dans la manière forte, représentant un saint François, le patron

du maître du logis. Telle était la seule décoration artistique de ce modeste réduit. Le gentilhomme disait souvent : <c Je me suis affranchi de la tyrannie de l'objet... » Mais avec ce fond merveilleux de ruines grandioses et ce lambeau de ciel, cet endroit si simple était un asile incomparable où finir dans la méditation et dans le renoncement une vie jadis remuée par les tempêtes des sens et du monde. L'ermite de cette thébaïde se leva pour saluer ses deux visiteurs, et, désignant à Chapron un volume ouvert sur sa table :

— a Je m'occupais de vous, » lui dit-il; a: c'est le livre de Châteauvillars sur le dueL 11 y a là un code qui n'est pas très complet. Je vous le recommande pourtant, si jamais vous devez remplir une mission comme la nôtre, » et il montra Dorsenne et se montra lui-même, d'un geste qui constituait la plus amicale des acceptadons. a: 11 paraît que vous avez failli avoir la main un peu vive... Hé! Hé! Ne vous en défendez point. Tel que vous me voyez, à vingt et un ans, j'ai jeté une assiette à la figure d'un monsieur qui daubait monseigneur le comte de Chambord devant une galerie de Jacobins en liesse, dans une table d'hôte de province. Tenez, » continua-t-il en relevant sa moustache blanchissante et découvrant une balafre, 0: voilà le souvenir. Ce lascar-là était un ancien officier de dragons qui proposa le sabre. J'acceptai et j'ai failli y rester, mais il a perdu deux doigts.. . Voilà qui ne vous arrivera pas, cette foir du moins. . . Dorsenne vous a posé nos conditions ?... »

LES INCONSÉQUENCES d'uN VIEUX CHOUAN 243

— « Et je lui ai répondu que j'étais sûr de ne pouvoir confier mon honneur à de meilleures mains... )[> répondit Florent.

— « Touchez là, d reprit Montfanon, avec un geste de contentement. « Pas de phrases. C'est bien... D'ailleurs je vous ai jugé, monsieur, dès le premier jour où vous m'avez parlé à Saint-Louis. Vous honorez vos morts. Pour moi qui crois que l'homme ne vaut que par le passé, cela me suffit. Voilà pourquoi je serai heureux, très heureux de vous être utile. Maintenant refaites-moi, bien clairement, bien posément, le récit que vous avez fait à Dorsenne. . . d

Quand Florent eut raconté en quelques mots ce dont il était convenu avec Gorka, c'est-à-dire leur discussion et sa vivacité, en omettant avec soin les détails où le nom de son beau-frère se serait trouvé mêlé :

— « Diantre, » dit familièrement Montfanon, « l'affaire se présente mal, très mal... Voyons, un témoin est un confesseur... Vous avez eu une discussion dans la rue avec M. Gorka, mais sur quoi?... Vous ne pouvez pas répondre? Que vous a-t-il dit, pour que vous vous soyez emporté au point de vouloir le frapper? C'est la première clef de la position, cela... }»

— « Je ne peux pas répondre, » dit Florent.

— « Alors, » reprit le marquis après un silence, a il ne reste d'établi nettement qu'un geste de votre part, comment dirai-je? irréfléchi et en définitive î.iachevé. C'est la seconde clef de la position, ceci...

Vous n'avez pas de raison particulière d'en vouloir à M. Gorka? »

— « Aucune. »

— c( Et lui de vous en vouloir, à vous ? »

— « Aucune. »

— ce L'affaire se présente mieux, » dit Montfanon, qui se tut de nouveau pour reprendre de la voix d'un homme qui se parle à lui-même. « M. le comte Gorka se considère comme offensé?... Offensé? Mais y a-t-il offense? C'est là-dessus que nous devrons discuter... La voie de Eût ou la menace de voie de fait ne donneraient lieu à aucun arrangement... Mais un geste esquissé, réprimé aussitôt, puisque l'on n'est pas allé jusqu'au bout... Ne m'interrompez pas, » insista-t-il. « J'essaye de déblayer et d'y voir clair... Nous devons arriver à une solution... Il nous faudra exprimer des regrets, en laissant le champ ouvert à une autre réparation, si Gorka l'exige... Et il ne l'exigera pas. Tout le problème repose sur le choix de ses témoins, à lui, maintenant... Qui va-t-il prendre?... »

— « J'ai déjà reçu leur visite, » dit Florent, « il y a une demi-heure. L'un est le prince d'Ardea... »

— (c C'est un gentilhomme, d répondit Montfknon, c on pourra s'entendre. Je ne suis même pas fâché de le voir pour lui dire mon sentiment sur cette vente publique de son palais à laquelle il n'aurait jamais dû se laisser acculer... Et l'autre?...»

— ce L'autre?» interrompit Dorsenne. « Préparezvous à un coup... Je vous jure que je ne savais pas

LES INCONSÉQUENCES DUN VIEUX CHOUAN 24f

son nom quand je suis allé vous chercher aux catacombes. C'est... Enfin... C'est le baron Hafner... d

— ce Le baron Hafner! » s'écria Montfanon. « Boleslas Gorka, le descendant des Gorka, de ce grand Luc Gorka qui fut Palatin de Posen et évêque de Cujavie, a pris pour témoin M. Justus Hafner, ce voleur, ce forban, qui a eu cet abominable procès !... Non, Dorsenne, ne me dites pas cela, ce n'est pas possible... » Puis, avec un air de combattant : a Nous le récuserons, voilà tout, pour manque d'honorabilité. Je m'en charge, moi, et de dire son fait à votre Boleslas. Nous passerons là un joyeux quart d'heure, je vous en réponds... »

— ce Vous ne ferez pas cela, » dit vivement Dorsenne. « D'abord, en matière d'honorabilité officielle, il n*y a que la loi, n'est-ce pas? Hafner a été acquitté et ses adversaires condamnés aux dépens. C'est vous-même qui me le répétiez l'autre jour... Et puis, vous oubliez la conversation que nous venons d'avoir... »

— « Pardon, » interrompit à son tour Florent. ce Monsieur de Montfanon, en acceptant de m'assister, m'a fait un grand honneur que je n'oublierai jamais... S'il devait en résulter pour lui la plus légère contrariété, j'en serais désolé, et je suis tout prêt à lui rendre sa parole... »

— « Non, » dit le marquis, après un nouveau silence, a je ne la reprends pas... » Il était si généreux quand il ne s'agissait pas de ses deux ou trois manies que la moindre délicatesse éveillait un écho

en lui. Il tendit de nouveau la main à Chapron, et il continua, mais avec un accent dont Tâpreté trahissait une irritation seulement contenue : a Cela ne nous regarde pas après tout si M. Gorka a jugé bon de se faire représenter dans un débat d'honneur par quelqu'un qu'il ne devrait seulement pas saluer... Vous allez donc donner nos deux noms à ces deux messieurs, et, Dorsenne et moi, nous les attendrons, comme c'est la règle. C'est à eux de venir, puisqu'ils sont les mandataires de TofFensé... »

— a Us ont déjà arrangé un rendez-vous pour ce soir, » répondit Chapron.

— ce Comment? Arrangé? Et avec qui? Et pour qui? » s'écria Montfknon, en proie à un nouvel accès de colère, a Avec vous?... Pour nous?... Ah! que je n'aime pas cela, ces bonhomies et ces à-peu-près quand il s'agit de choses graves ! Le code est absolu là-dessus... Une fois leur appel porté, auquel vous aviez, vous, monsieur Chapron, à répondre par oui ou par non, ces messieurs devaient se retirer et tout de suite... Ce n'est pas votre faute, c'est celle d'Ardea qui a laissé ce tripoteur de faux dividendes faire sa besogne d'intrigant et de coulissier... Mais nous allons tout rectifier, nous autres, à la bonne manière, qui est la Française... Et quel est-il, ce rendez-vous?... »

— « Je vais vous lire le billet que le baron a laissé pour moi à Florent, » dit Dorsenne qui lut en effet la lettre fort courtoise que Hafner lui avait écrite, en s'excusant de choisir sa propre maison

LES INCONSÉQUENCES d'UN VIEUX CHOUAN 247

comme lieu de rendez-vous pour les quatre témoins. € On ne peut pourtant pas laisser sans réponse un mot aussi poli?... »

— oc II y a trop de cher maître, et de compliments, » dit avec brusquerie Montfanon. a Asseyezvous là, » insista-t-il en cédant son fauteuil à Florent, € et annoncez-leur notre nom à tous deux et notre adresse, en ajoutant que nous nous tenons à leur disposition sans mentionner cette première incorrection de leur part. Mais qu'ils n'y reviennent pas !... Et vous, Dorsenne, puisque vous avez peur de froisser ce monsieur, je ne vous empêche pas d'aller chez lui, — personnellement, entendez-vous, — le prévenir que M. Chapron, ici présent, a choisi comme premier témoin un mauvais coucheur, un ancien duelliste, tout ce que vous voudrez, mais qui veut des formes strictes, et, d'abord, une démarche en règle faite auprès de nous deux en leur nom à tous deux, à cette fin ds fixer un rendez-vous offideUement... y>

— a Qu'est-ce que je vous avais dit? » fît Dorsenne lorsqu'il se retrouva descendre l'escalier de Montfanon avec Florent, a c'est un autre homme depuis que vous lui avez nommé le baron... La discussion entre eux va être à payer sa place... Pourvu qu'il n'embrouille pas tout avec sa folie. Ma parole d'honneur, si j'avais pu deviner qui Gorka s'en irait choisir, jamais je ne vous aurais indiqué le vieux ligueur, comme je l'appelle... d

— « Et moi, quand M. de Montfanon devrait me

faire battre à cinq pas, au visé, » répondit Chapron en riant, a je vous remercierais de m'avoir remis en rapport avec lui. C'est un homme tout d'une pièce, comme mon pauvre père, comme Maitland. J'adore ces gens-là... 3)

— ce II n'y a donc pas moyen d'avoir à la fois du <:œur et de la tête? » se dit Julien en gagnant le palais Savorelli où habitait Hafner, et songeant aux colères du marquis d'une part, et de l'autre aux illusions sur cet égoïste de Maitland que venaieiit de révéler une fois de plus les derniers mots de Florent. Il avait retrouvé toutes ses appréhensions de l'après-midi et plus fortes encore, tant il savait Montfanon irritable sur certains points, et c'était un de ces points qui allait être blessé au vif par les rapports forcés avec les témoins de Gorka. a Je ne compte plus que sur Hafner lui-même, » songea-t-il; a si ce dangereux finaud a accepté cette mission absolument contraire à ses goûts, à sa position, à ses habitudes, presque à son âge, ce doit être de connivence avec son futur gendre et pour tout concilier. Sans compter que le mariage est peut-être conclu à l'heure présente?... J'espère que non. Le marquis en serait si furieux qu'il exigerait le duel au mouchoir!... »

Le jeune homme ne croyait pas toucher si juste. Le hasard, qui se complaît parfois à accumuler événement sur événement, avait voulu qu'Ardea, au moment même où il délibérait avec Gorka sur le choix

d'un second témoin, et très ennuyé lui-même de la corvée à laquelle il avait cependant consenti, reçût un billet de M™* Sténo qui contenait simplement ces mots : « Votre demande est faite, et c'est oui. Que je sois la première à vous embrasser^ Simpaticone... » Une idée de génie lui était venue : faire arranger par son futur beau-père cette querelle qu'il jugeait à la fois absurde, inutile et dangereuse. L'empressement que Gorka avait mis à accepter le nom de Hafner provenait, comme l'avaient aperçu aussitôt Dorsenne et Florent, du désir que sa perfide maîtresse fut informée de ses faits et gestes. Quant au baron, il avait consenti lui-même, — ô ironie des coïncidences ! — en prononçant à Peppino Ardea des phrases presque identiques à celles que Montfanon avait prononcées à Dorsenne :

— « Nous allons rédiger d'avance un procèsverbal de conciliation, et si l'affaire ne s'arrange pas, nous nous retirons... »

C'est dans ces termes que s'était conclu ce mémorable entretien, vraiment digne de la combinalione que représentait le mariage de la pauvre Fanny. Il y avait été moins question encore de ce mariage lui-même que du service à rendre aux amours deux fois adultères de la grande dame qui présidait à ce triste trafic ! Est-il besoin d'ajouter que ni Ardea ni son futur beau-père n'avaient fait l'ombre de l'ombre d'une allusion aux dessous vrais de l'affaire? Peut-être, en tout autre moment, la profonde prudence innée au baron et son méticuleux souci de ne

2fO COSMOPOLIS

jamais se compromettre Teussent-ils détourné des tracas possibles que comportait cette intrusion dans Faventure brutale d'un amant évincé et exaspéré. Mais sa joie à l'idée que sa fille allait être princesse Romaine, — et de quel nom! — lui avait réellement tourné la tête. Il avait eu, pourtant, le bon sens de dire à l'étourdi Ardea :

— a Que M^* Sténo n'en sache rien, au moins jusqu'à nouvel ordre. Elle ne manquerait pas d'avertir M™* Gorka, et Dieu sait ce dont celle-ci serait capable... »

En réalité, les deux compères se rendaient trop compte qu'il fallait, directement ou indirectement, se garder d'averdr Maitland. Ils avaient employé la fin de leur après-midi à faire leur visite à Florent, puis à envoyer télégrammes sur télégrammes pour annoncer des fiançailles dont la charmante Fanny paraissait d'autant plus heureuse que le cardinal Guérillot avait consenti, sur un simple mot d'elle, à présider à son baptêmie. Le baron, lui, devant ce contentement, ne se possédait plus de joie. Il aimait sa fille, l'étrange homme, un peu à la manière dont un éleveur aime un cheval favori qui lui fait gagner le Grand-Prix. C'est une sincérité encore qu'une affection semblable. Aussi quand Dorsenne arriva, porteur du billet de Chapron et du message de Montfanon, fut-il accueilli par une cordialité et une complaisance qui l'éclairèrent aussitôt sur le résultat de l'intrigue matrimoniale dont lui avait parlé Alba :

LES INCONSÉQUENCES d'UN VIEUX CHOUAN 2fl

— ce Tout ce que votre ami voudra, mon cher Maître... N'est-ce pas, Peppino? j> dit le baron en s'asseyant à sa table, o: Voulez-vous dicter la lettre vous-même, Dorsenne? Non... Tenez, est-ce bien comme cela?.. . Vous comprendrez tout de suite dans quels sentiments nous avons accepté cette mission, quand vous saurez que Fanny est fiancée au prince . d'Ardea ici présent... La nouvelle date de trois heures. Ainsi vous êtes le premier à la savoir, n'est-ce pas, Peppino?... » Il ne s'était pas expédié dans la maison moins de deux cents dépêches!... « Revenez quand vous voudrez avec le marquis. Je vous demande seulement, vu la circonstance, que l'entrevue ait Jieu ici, et, si c'était possible, entre six et sept, ou entre neuf et dix, pour ne pas gâter notre petit dîner de famille!... »

— a Mettons neuf heures, » dit Dorsenne. ccM.de Montfanon est un peu formaliste. Il voudra vous avoir répondu par une lettre. »

— a Le prince d'Ardea épouse M^^* Hafner! :» Ce cri qu'arracha à Montfanon la nouvelle apportée par Julien fiit si douloureux, que le jeune homme ne pensa pas à en rire. Il avait cru devoir prévenir son irascible ami, de peur que le baron ne fît quelque allusion au grand événement dans le cours de l'entretien et que l'autre n'éclatât, oc Quand je vous disais que le catholicisme de cette jeune fille n'était qu'une comédie ! Quand je le disais à monseigneur Guérillor! Voilà ce qu'elle visait, depuis des années,

2f2 COSMOPOLIS

avec cette perfection d'hypocrisie. C'était le palais Castagna. Et elle va y rentrer en maîtresse?... Elle va y apporter le déshonneur de cet or piraté sur lequel il y a du sang?... Qu'ils ne m'en parlent pas, surtout, prévenez-les, ou je ne réponds pas de moi... Témoin d'un Gorka, beau-père d'un Ardea, il triomphe, ce voleur, qui serait occupé à des chaussons de lisière s'il y avait des juges!... Mais voyons. Tous les autres princes Romains qui n'ont pas de tache sur leur blason, eux, les Orsini, les Colonna, les Odescalchi, les Borghèse,les Rospigliosi ne vont-ils pas empêcher cette monstruosité!... Heureusement la noblesse est comme l'amour: ceux qui achètent ces choses sacrées les avilissent en les payant, et ce qu'on leur livre n'est plus que de la boue... Princesse d' Ardea!... Cette créature!... Ah! Quelle honte I... Mais il faut penser à notre engagement vis-à-vis de ce brave Chapron. Ce garçon me plaît, d'abord parce que très probablement il se bat pour quelqu'un d'autre et par un dévouement que je ne comprends pas bien. C'est un dévouement tout de même et c'est de la chevalerie!... Il aura voulu empêcher ce malheureux Gorka de provoquer un esclandre qui aurait donné l'éveil à sa sœur... Et puis, comme je le lui ai dit, il a le respect des morts... Voyons. Je n'ai plus ma tête tant cette nouvelle m'a secoué... Princesse d'Ardea!... Enfin^ écrivez que nous irons chez ce M. Hafner à neuf heures. Je ne veux pas de ces gens-là chez moL Chez vous ce ne serait pas correct, vous êtes trop jeune.

LES INCONSÉQUENCES d'uN VIEUX CHOUAN 2^)

Et j'aime encore mieux aller chez le beau-père que chez le gendre. Il fait son métier, ce scélérat, en achetant ce qu'il achète avec ses millions volés. Mais l'autre?... Et son arrière-grand-oncle aurait été Sixte- Quint, Jules II, Pie V, Hildebrand, il aurait tout vendu de même!... Et il ne peut pas se faire illusion ! Il a entendu parler du procès de cet homme ! Il sait d*oîi lui viennent ces millions! Il a bien fallu qu'ils causassent de leurs familles, de leur vie!... Et cela ne lui a pas donné une horreur profonde d'accepter l'or de cet aventurier. Il ne sait donc pas ce que c'est qu'un nom?... Notre nom! Mais c'est nous-même, c'est notre honneur dans la bouche et dans la pensée des autres! Que je suis heureux, Dorsenne, d'avoir cinquante-deux ans du mois dernier. Je m'en irai avant d'avoir vu ce que vous verrez, l'agonie de toutes les aristocraties et de toutes les royautés. Si c'était seulement dans le sang qu'elles tombaient. Mais elles ne tombent pas. Hélas! Elles se fichent par terre, ce qui est la tristesse des tristesses... Qu'importe, d'ailleurs? La monarchie, la noblesse et l'Église sont éternelles. Les peuples qui les méconnaissent mourront, voilà tout... Allons, écrivez votre lettre que je signerai. Faites-la porter, et vous dînerez avec moi. Il s'agit d'aller dans ce repaire, munis d'une argumentation qui empêche ce duel, en conservant un beau rôle à notre client... Il lui faut un arrangement que j'accepterais pour moi-même... Il me plaît, je vous le répète. Il me repose des autres. »

Cette exaltation, qui commençait à effrayer Do> senne, ne fit qu'augmenter pendant le dîner, d'autant plus qu'en discutant les conditions de cet arrangement qu'il comptait soutenir, les souvenirs de sa terrible jeunesse affluaient dans la pensée et dans les discours de l'ancien duelliste. Était-ce bien le même personnage qui récitait les vers d'une hymne pieuse dans les catacombes, quelques heures auparavant? Il avait suffi que le féodal qui était en lui fût réveillé pour le transformer. Et puis, l'éclat de ses yeux et la pourpre de son visage le disaient assez, cette aventure de duel où il avait cru de bonne foi s'engager

-^^ar charité, le grisait pour son propre compte. C'était le vieil amateur, le friand de la lame, très peu maniable, qui remuait dans cet homme de croyance, dont les passions avaient été brûlantes et qui avait aimé toutes les émotions, y compris celle du danger et des épées nues, comme il aimait aujourd'hui ses

— idées, comme il avait aimé son drapeau, — d'une manière effrénée. Il ne s'agissait plus des trois pauvres femmes à qui épargner des soupçons, ni d'une bonne action à ne pas manquer. Il revoyait tous ses anciens amis et leur talent de bretteurs, les cartons de celui-ci, la manière que cet autre avait d'attaquer par des coups droits, le sang-froid d'un troisième, et puis ce refrain coupait sans cesse cette €|pnversation de peu pacifiques anecdotes : « Mais pourquoi diable Gorka a-t-il été prendre ce Hafner comme témoin? C'est tellement dégradant que

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c'en est inconcevable... » jusqu'à ce qu'en montant dans la voiture qui devait les mener à leur entrevue, il entendit Dorsenne dire au cocher : a Palais Savorelli.»

— ce C'est le dernier coup, » fit-il en levant son bras et crispant son poing. « Cet aventurier habite la maison du Prétendant, la maison des Stuarts... d Il répéta : a La maison des Stuarts!... » Et il tomba dans un silence que l'écrivain sentit plus gros d'orage encore que les déclamations de tout à l'heure. Il n'en sortit qu'une fois introduit dans le salon du courtier en bibelots devenu grand seigneur, — dans un des salons, plutôt, car l'appartement en comptait cinq. Là Montfanon commença de tout regarder autour de lui d'une mine si dégoûtée et si rogue que, malgré son angoisse, Dorsenne ne put s'empêcher de rire et de le taquiner en lui disant :

— « Vous ne prétendrez pas qu'il n'y a pas de belles choses, ici? Ces deux peintures de Moroni, par exemple?... »

— ce Rien qui «oit à sa place, » répondit Montfanon, ce Oui, ce sont deux magnifiques portraits d'ancêtres, et ce Monsieur n'a pas d'ancêtres !... Voilà des armes dans cette vitrine, et il n'a jamais touché une épée! Et voilà une tapisserie qui représente le miracle de la multiplication des pains, ce qui est d'une audace!... Vous ne me croirez pas, Dorsenne, cela me fait physiquement mal d'être ici. Je songe à ce qu'il tient de travail humain, d'âme humaine aussi dans tous ces objets, et pour aboutir à «e

ry-rr

3f6 COSMOPOLIS

caphamaum, payé comment? Possédé par qui? Fermez les yeux et pensez aux Schrœder et aux autres que vous ne connaissez pas. Voyez des galetas où il n'y à plus ni meubles, ni bois, ni pain. Et puis, ouvrez les yeux et regardez... »

— « Et vous, mon brave ami, » répliqua le romancier, a je vous en conjure, pensez à notre conversation des catacombes, pensez aux trois femmes au nom desquelles je vous ai supplié d'assister Florent!... »

— a Je vous remercie, » dit Montfanon qui passa sa main sur son front; ce je vous promets d'être calme... :»

Il avait à peine prononcé ces mots que la porte s'ouvrit, laissant voir une autre pièce éclairée aussi et qui devait, à en juger par le bruit des conversations, contenir plusieurs personnes, — sans doute M°^* Sténo et Alba, songea Julien, — et le baron entrait, accompagné de Peppino Ardea. Tout en faisant les présentadons, l'écrivain demeura saisi du contraste qu'offraient entre eux ses trois compagnons. Hafner et Ardea en frac de soirée, la boutonnière fleurie, avaient la physionomie ouverte et heureuse de deux braves bourgeois qui n'ont rien sur la conscience. Le teint d'ordinaire si fané de l'homme d'affaires était animé, son œil si dur était attendri. Quant au prince, la même admirable inconscience d'enfant gâté éclairait son jovial visage, au lieu que le héros de Patay, chaussé de grosses bottes, son

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large torse serré dans une redingote un peu râpée, montrait une face si contractée qu'on Feût cru bourrelé de remords. Un intendant infidèle, obligé de rendre ses comptes à des maîtres généreux et confiants, n'a pas la face plus sombre et plus rongée de souci. Il avait d'ailleurs mis son unique bras derrière son dos d'une façon si raide que ni l'un ni l'autre des nouveaux venus ne lui tendit la main. Cette apparition était sans doute peii en harmonie avec ce qu'attendaient le père et le fiancé de Fanny ; car il y eut, quand les quatre hommes se furent assis, un moment de silence que le baron rompit le premier; et il commença de sa voix posée, mesurée, une voix qui traite les mots comme la balance d'un usurier traite les pièces d'or, en les pesant à un milligramme près :

— a Messieurs, je crois correspondre à notre sentiment commun en établissant tout d'abord un.point qui doit dominer notre réunion... Nous sommes ici, c'est bien entendu, pour faire œuvre de conciliation entre deux hommes, deux gentlemen que nous connaissons, que nous estimons, je dirai mieux, que nous aimons également... y> Il s'était tourné successivement en prononçant ces paroles vers chacun de ses trois interlocuteurs, qui s'étaient tous inclinés, à l'exception du marquis. Hafner prit un temps devant cette abstention. Il regarda le gentilhomme de son regard habitué à lire jusqu'au fond des consciences pour deviner ce qu'elles peuvent coûter. Il pensa que le premier témoin de Chapron était un faiseur

d'embarras, et il continua : « Ceci pose, je vous demanderai de vous lire le petit papier que voilà. » Il avait sorti de sa poche une feuille pliée en quatre et assuré sur la pointe de son nez son fameux lorgnon d'or : « C'est très peu de chose, une de ces directives, comme disait M. de Moltke, qui servent à guider les opérations, un projet de procès-verbal que nous modifierons après discussion... Enfin c'est un premier jalon, de quoi ne pas nous lancer dans le vide... »

— « Pardon, monsieur, » interrompit Montfanon qui avait froncé plus fortement ses sourcils broussailleux au rappel du célèbre feld-maréchal, et arrêtant d'un geste le lecteur qui, dans sa surprise, laissa son lorgnon tomber sur la table où il était accoudé : a Je regrette, » continua-t-il, <c beaucoup d'être obligé de vous dire que nous ne saurions absolument, M. Dorsenne et moi, » et il se tourna vers Dorsenne qui fit un geste équivoque d'homme très contrarié, « que nous ne saurions, je le répète, admettre le point de vue auquel vous vous placez... Vous prétendez que nous sommes ici pour faire oeuvre de conciliation?... C'est possible... Je vous accorde que c'est désirable... Mais je n'en sais rien, et permettez-moi de vous le dire, vous n'en savez rien non plus. Je suis ici, nous sommes ici. M- Dorsenne et moi, 3) et il se retourna vers Julien qui refit son geste équivoque, a pour écouter les griefs que M. le comte Gorka vous a chargés de formuler aux mandataires de M. Florent Chapron. Formulez-nous

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ces griefs, et nous les discuterons. Formulez-nous les réparations .que vous prétendez au nom de votre client, et nous les discuterons. Les petits papiers viendront ensuite, s'ils viennent, et encore une fois, ni vous, ni nous, ne savons ce que sera Tissue de cet entretien, ni ne devons le savoir avant d'avoir établi les faits...»

— a Uy aeu malentendu, monsieur, » dit Ardea que ce discours de Montfanon avait un peu agacé. Il ne pouvait, pas plus que Hafner, comprendre le caractère très simple, mais très singulier, du marquis, et il ajouta : a J'ai été mêlé à plusieurs rencontres, — quatre fois comme témoin et une fois autrement, — et j'ai vu employer sans discussion le procédé que M. le baron Hafner vient de vous proposer, et qui n'est lui-même qu'un moyen plus expéditif peut-être pour arriver à ce que vous appelez, fort correctement d'ailleurs, l'établissement des faits... D

— « J'ignorais le nombre de vos affaires, monsieur, » repartit Montfanon, plus nerveux encore depuis que le futur gendre de Hafner s'était mêlé à la discussion, oc mais puisqu'il vous a plu de nous l'apprendre, je me permettrai de vous dire aussi que je me suis battu sept fois et que j'ai été témoin à peu près quatorze... Il est vrai que c'était à une époque où le chef de votre maison était monsieur votre père, si j'ai bonne mémoire, le défunt prince Urbain que j'ai eu l'honneur de connaître auprès de Sa Sainteté quand je servais dans les zouaves. C'était

26o COSMOPOLIS

une belle figure de gentilhomme Romain, monsieur, et qui portait fièrement son nom... Ce que je vous en dis est pour vous prouver que moi aussi j'ai quelque compétence en matière de duel... Eh bien! Nous avons toujours considéré que des témoins étaient faits pour arranger les affaires arrangeables, mais aussi pour faire régler comme il convient les affaires inarrangeables... Voyons donc l'affaire, nous sommes ici pour cela et rien que pour cela... »

— a Ces messieurs sont de cet avis? » demanda d'une voix conciliante Hafner qui consulta d'un signe de tête Dorsenne d'abord, puis Ardea. « Je ne tiens aucunement à ma méthode, » continua-t-il en repliant son papier. Il le glissa dans son gilet et il reprit : a Établissons donc les faits, comme vous dites. M. le comte Gorka, notre ami, se trouve avoir été offensé gravement, très gravement, par M. Florent Chapron au cours d'une discussion dans un endroit public. M. Chapron s'est emporté comme vous le savez, messieurs, jusqu'à une... comment dirai-je? vivacité, qui n'a pas été suivie de conséquences, grâce à la présence d'esprit de M. Gorka... Mais enfin, effectuée ou non, la menace est là. M. Gorka a été offensé et il lui faut une satisfaction... Je ne crois pas qu'il y ait un doute quelconque sur ce point de départ qui est l'origine même de l'affaire, ou plutôt toute l'affaire... »

— ce Je vous demande encore pardon, monsieur, i répondit sèchement Montfanon, qui ne se donnait plus la peine de dissimuler son humeur, c M. Dor-

LES INCONSÉQUENCES d'uN VIEUX CHOUAN 261

senne et moi nous ne pouvons de nouveau accepter votre manière de poser la question... Vous admettez que la vivacité de M. Chapron n'a pas été suivie de conséquences à cause de la présence d'esprit de M. Gorka. Nous prétendons, nous, qu'il n'y a eu de la part de M. Chapron qu'un geste à peine indiqué et dont il s'est rendu maître... Par conséquent vous attribuez à M. le comte Gorka la qualité d'offensé, vous allez trop vite. Il n'est que le demandeur, jusqu'ici. C'est fort différent, d

— a Mais il l'est de droit, l'offensé, » interrompit Ardea. oc Réprimé ou non, le simple geste constitue une menace de voie de fait. Je n'ai pas prétendu faire le bretteur, en vous rappelant mon unique duel... Mais c'est l'A B C du Codice cavalleresco, cela : si l'injure est suivie d'ime voie de fait, c'est celui qui a reçu le coup qui est l'offensé, et la menace d'une voie de fait équivaut à une voie de fait. Or l'offensé avec voie de fait a le choix du duel, des armes et des conditions... Consultez vos auteurs et les nôtres, Châteauvillars et Du Verger, Angeliniet Gelli, tous sont d'accord... »

— ce Je le regrette pour eux, d fît Montfanon, et il regarda le prince avec un froncement de sourcils presque menaçant, oc car c'est une opinion qui ne se soutient ni en général, ni dans le cas particulier... La preuve c'est qu'un bretteur, comme vous venez de le dire, » sa voix tremblait en soulignant l'insolence voulue de l'autre, a un hravo, pour prendre le mot de votre pays, n'aurait pour accomplir un assas-

sinat légitime qu'à insulter celui qu'il vise, en paroles atroces. L'insulté réplique par un geste irréfléchi et contenu, sur la signification duquel on peut se méprendre, et vous admettez que le bravo est l'offensé, et qu'il a le choix des armes?... »

— « Mais enfin, monsieur le marquis, » reprit Hafner avec une visible souffrance, tant les arguties et la mauvaise volonté du gentilhomme irritaient en lui le sens de l'arrangement pratique et facile, a où voulez- vous en venir? Croyez-vous que ce soit en soulevant des chicanes de ce genre?... »

— (L Des chicanes!... » s'écria Montfanon en se levant à demi.

— ce Montfanon!... » supplia Dorsenne en se levant à son tour tout à fait et forçant le terrible homme à se rasseoir.

— c( Je retire le mot, » dit le baron, « s'il vous a blessé... Rien n'était plus loin de ma pensée... Je vous répète que je vous présente toutes mes excuses, monsieur le marquis... Mais, voyons, dites-nous ce que vous voulez pour votre client, là, c'est bien simple... Et puis nous ferons tout pour mettre vos exigences d'accord avec celles de notre client à nous... C'est une petite cote mal taillée à établir... 9

— c( Non, monsieur, » dit Montfanon avec une sévérité insolente, « c'est une justice à rendre, ce qui est très différent aussi... Ce que nous voulons, M. Dorsenne et moi, » continua-t-il d'une voix dure, «c le voici : M. le comte Gorka a insulté gravement M. Chapron... Laissez-moi finir... » insista-t-il sur un

LES INCONSÉQUENCES d'uN VIEUX CHOUAN 26^

geste simultané d'Ardea et de Hafner. ce Oui, messieurs, il faut qu'il Tait insulté gravement pour que M. Chapron, connu de nous tous pour sa parfaite courtoisie, ait même eu le petit mouvement incorrect dont on parlait tout à l'heure... Or il a été convenu entre ces deux messieurs, pour des raisons de délicatesse qu'il nous faut accepter comme ils nous les donnent, il a été convenu, dis-je, que la nature de l'insulte faite par M. Gorka à M. Chapron ne serait pas divulguée... Mais nous avons le droit, et, j'ajoute, le devoir de mesurer la gravité de cette insulte à l'excès de la colère soulevée chez M. Chapron... J'en conclus que, pour être équitable, le procès-verbal de conciliation, si nous le dressons, doit contenir des concessions réciproques. M. le comte Gorka déclarera retirer ses paroles et M. Chapron regretter sa vivacité... »

— ce Mais c'est impossible, » s'écria le prince, « jamais Gorka n'acceptera cela... »

— ce Vous voulez donc absolument les faire battre ? » gémit Hafner.

— « Et pourquoi pas?... » dit Montfanon exaspéré. « Cela vaudrait mieux que de garder, l'un ses injures, et l'autre son coup de canne... »

— ce Hé bien! messieurs, » répondit le baron en se levant après le silence qui suivit cette imprudente boutade d'un homme hors de lui, « nous conférerons de nouveau avec notre client. Si vous le voulez bien, nous reprendrons cet entretien demain, à dix heures, par exemple, ici ou dans tel endroit à votre

commodité... Vous nous excuserez, monsieur le marquis, Dorsenne a dû vous dire dans quelles circonstances particulières... »

— oc Oui. Il me les a dites, » interrompit Montfanon qui regarda de nouveau le prince et d'une façon si triste que ce dernier se sentit rougir sous cet étrange regard, dont il était cependant impossible de se fâcher. Dorsenne n'eut que le temps de couper court à toute explication, en répondant luimême à Justus Hafner :

— a Voulez-vous que ce rendez-vous soit chez moi? Nous aurons plus de chance d'éviter les commentaires...»

— 0: Vous avez bien fait de changer l'endroit, » disait Montfanon, cinq minutes plus tard, en remontant en voiture avec son jeune ami. Ils avaient descendu l'escalier sans se parler, tant le brave et peu raisonnable personnage qu'était le marquis se sentait aux regrets maintenant de son attitude si étrangement provocante de tout à l'heure, a Que voulezvous, » ajouta-t-il, <c ce palais profané, le luxe insolent de ce voleur, ce prince qui vend sa famille, ce baron dont le passé est sinistre, je ne me possédais plus ! Ce baron, surtout, avec ses directives I Des mots à citer, quand on est Allemand, à un soldat français qui s'est battu en 70, que ceux de M. de Moltke! Et sa cote mal taillée, ces termes de bourse appliqués à l'honneur, et cette politesse affreuse où il y a de la servilité et de l'insolence!... Enfin, je ne suis pas content de moi, je ne suis pas content du tout... »

LES INCONSÉqUENCES d'uN VIEUX CHOUAN 26f

Il y avait dans sa voix tant de bonhomie, un si visible remords de ne pas s'être dominé dans une circonstance si grave, que Dorsenne lui serra la main au lieu de lui faire des reproches, en lui disant :

— ce Ce sera pour demain... Nous rarrangerons tout, ce n'est que partie remise... »

— « Vous dites cela pour me consoler, » fit le marquis, oc mais je m'y connais, cela va mal, très mal... Et c'est ma faute! Peut-être n'aurons-nous plus d'autre service à rendre à notre brave Chapron, que de lui ménager une rencontre dans des conditions pas trop dangereuses... Ah! Que je viens de nie mettre en colère mal à propos!... Mais aussi, pourquoi Gorka a-t-il été choisir un pareil témoin ? C'est inconcevable!... L'avez-vous vu, prononçant ce mot cabalistique de gentleman, qui signifie pour ces gaillards-là : Volez, trahissez, assassinez, mais ayez des voitures bien attelées, une maison élégante, des dîners bien servis, et de la tenue!... Non! J'ai trop souffert! Ah! Ce n'est pas bien, et dans quelle journée encore?... Dieu! Que le vieil homme est dur à mourir!... » ajouta-t-il d'une voix si basse, que son compagnon ne l'entendit point.

UNE PETITE COUSINE D lAGO

E remords que Montfanon exprimait si naïvement, une fois rendu à lui-même, devait s'accroître bien vite dans ce coeur d'honnête homme. Il avait eu raison de dire, dès le début, que l'affaire s'annonçait mal. Une querelle compliquée de voie de fait ou d'une tentative de voie de fait, comme il l'avait remarqué lui-même dès les premiers mots de Chapron, ne saurait aisément se régler à l'amiable. Il y faut des prodiges de diploniatie. La moindre perte de sang-froid de la part des témoins équivaut alors à une catastrophe. Comme il arrive dans de pareilles circonstances, les «événements se précipitèrent, et les prévisions pessimistes de l'irritable marquis se trouvaient vérifiées presque en même temps qu'il les énonçait. Dorsenne et lui avaient à peine quitté le palais Savorelli, que Gorka,

UNE PETITE COUSINE d'iaGO lÔj

convoqué par le baron pour dix heures, y arrivait de son côté. L'énergie avec laquelle il repoussa la proposition d'un arrangement qui comportât des excuses de sa part, servit pour le prudent Hafner et le non moins prudent Ardea de signal à une retraite définitive. Il fut trop évident pour ces deux hommes qu'aucune conciliation ne sortirait du choc d'un pareil forcené avec un personnage aussi difficultueux que s'était montré le plus autorisé des mandataires de Florent. Us demandèrent donc à Gorka, d'un commun accord, qu'il les relevât de leur mission. Ils avaient un prétexte trop légitime dans les fiançailles de Fanny, pour que Boleslas ne leur rendît point leur parole. Cette retraite fut une seconde catastrophe. Dans son impatience de trouver d'autres témoins et qui parlassent haut et ferme, Gorka courut au Cercle delà Chasse. Le hasard voulut qu'il tombât sur deux de ses camarades : un marquis Cibo, Romain, et un prince Pietrapertosa, Napolitain, qui étaient assurément les mieux choisis pour pousser l'affaire la plus simple à ses pires conséquences. Ces deux jeunes gens de la meilleure noblesse d'Italie, tous deux très intelligents, très loyaux et très bons, appartenaient à cette classe particulière qui se rencontre à Vienne, à Madrid, à Pétersbourg comme à Milan et comnie à Rome, de.clubmen étrangers hypnotisés par Paris. Et quel Paris! Celui de la fête élégante et retentissante, celui qui passe le matin à pratiquer le sport à la mode, l'après-midi à courir le turf, à hanter les salles d'amies et les petits hôtels interlopes, lé soir

TT ~'^^nr'**M

au théâtre et la nuit au jeu I Ce Paris qui émigré tour à tour, suivant la date, à Monte-Carlo pour le Tir aux Pigeons, à Deauville pour la semaine des courses, à Âix-les-Bains pour la saison du baccarat, possède ses moçurs à lui, son langage à lui, sa chronique à lui, et jusqu'à son cosmopolitisme à lui, car il exerce sur certaines imaginations, à travers l'Europe, un si despotique empire, que Cibo, par exemple, et son ami Pietrapertosa n'ouvraient jamais un journal Français qui ne fut du boulevard. Ils y cherchaient d'abord les entrefilets où se trouvent racontés, par le menu, les pendaisons de crémaillères dans le demimonde, le dernier souper donné par un viveur en renom, le détail des grandes parties dans tel ou tel cercle à la mode, le résultat d'un match au pistolet chez Gastinne, et celui d'un assaut entre tireurs célèbres. C'étaient entre eux l'objet de conversations infinies de savoir si la spirituelle Gladys Harvey esc plus élégante que Léona d'Asti, si Machault prend des <c contres » plus vites que ceux du général Garnier, si le petit Lautrec tiendra ou ne tiendra pas au jeu qu'il joue. Emprisonnés à Rome par l'exiguïté de leurs ressources et aussi par la volonté, l'un de son oncle, l'autre de son grand-père dont ils doivent hériter, toute leur année est suspendue au mois qu'ils arrivent à passer en hiver à Nice et au voyage qu'ils entreprennent à Paris vers l'époque du Grand-Prix, pour six semaines. Jaloux l'un de l'autre à se disputer, avec la plus comique rivalité, le moindre échappé du Cercle des Champs-Elysées ou de la rue

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Royale de passage dans la Ville Éternelle, ils aflfèctent, vis-à-vis de leurs collègues de la Chasse, d'impayables attitudes d'augures, quand le télégraphe leur apporte Faubaine d'un grand procès d'adultère Parisien à commenter. Cette inoffensive manie, qui avait fait du gros et rouge Cibo et du long et hâve Pietrapertosa deux fantoches délicieux à observer pour Dorsenne pendant son hiver Romain, devait en faire et en fit de terribles mandataires au service de la vengeance de Gorka. Avec quelle joie et quel sérieux ils acceptèrent cette mission, tous ceux qui ont de près ou de loin étudié des hommes d'épée le comprendront d'après ce simple crayonnage, et aussi avec quelle rigueur et quelle correction, dès les neuf heures du matin, ils se présentèrent pour conférer avec les témoins de l'adversaire de leur client! Bref, à midi et demi la rencontre était arrêtée en son. moindre détail. L'énergie déployée par Montfanon, dans une discussion de trois mortelles heures, n'avait abouti qu'à adoucir un peu les conditions : quatre balles devaient être échangées à vingt-cinq pas, au commandement. Le duel était fixé pour le lendemain matin dans un enclos que Cibo possédait avec une auberge attenante, en pleine campagne Romaine, pas très loin du classique tombeau de Csecilia Metella. Il avait fallu pour obtenir cette distance et l'emploi d'armes neuves le prestige dont le marquis s'était soudain revêtu aux yeux des témoins de Gorka en prononçant le nom, encore légendaire en province et à l'étranger, de Gramont-Caderousse. —

Sic transit gloria mundil-^ Au sortir de cette séance, l'excellent homme avait réellement des larmes au bord des paupières.

— a Et c'est ma faute, » gémissait-il, « c'est ma faute. Avec cet Hafher nous aurions obtenu un si gentil procès- verbal en y mettant un peu du nôtre! Il nous l'ofFrait de lui-même.. . Brave Chapron ! C'est moi qui l'ai mis dans l'embarras. Je lui devais de ne pas l'y abandonner et de le suivre jusqu'au bout. Et me revoici assistant à un duel, à mon âge!... Avezvous vu comme ces jeunes snobs ont baissé le ton lorsque j'ai parlé de ma rencontre à moi avec ce pauvre Caderousse?... Cinquante-deux ans et un mois, et ne pas savoir encore se conduire ! . .. Courons rue Leopardi. Je veux demander pardon à notre client, vous m'entendez, et lui donner quelques conseils. Nous l'emimènerons chez un de mes vieux amis qui a un jardin près de la villa Pamphili, tout à fait désert. Nous passerons la fin de l'après-midi à le faire tirer... Ah! Maudite colère! Oui, c'était si simple d'accepter le projet de l'autre, hier. Avec deux ou trois mots changés, je suis sûr que c'était décent... »

— « Consolez-vous, marquis, » répondit Florent, lorsque le désolé gentilhonmie lui eut exposé le déplorable résultat des négociations. <c J'aime mieux cela. M. Gorka avait besoin d'une correction. Je n'ai qu'un regret, celui de ne pas la lui avoir donnée plus complète... Puisque je me serais battu de même, j'en aurais eu du moins pour mon argent!... »

UNE PETITE COUSINE D lAGO 27I

— « Et vous n'avez jamais travaillé le pistolet? » interrogea Montfanon.

— ce Bah ! j'ai beaucoup chassé, et je me crois un assez bon second fusil... d

— a C'est la nuit et le jour, » interrompit le marquis. « Tenez-vous prêt. A trois heures venez me prendre et j'irai vous donner une leçon... Et puis il y a un bon Dieu pour les braves!... »

Quoique Florent méritât cet éloge par la gaieté dont sa réponse avait fait preuve, les premiers moments qu'U passa seul après le départ de des deux témoins furent très pénibles. Le maréchal Ney, qui s'y connaissait, a jeté un mot d'une brutalité sublime dans la bouche d'un héros qui n'avait, lors de la fameuse marche sur Orcha, proféré que cette plainte : « Nous ne sommes pas bien... » Il faut toujours le citer parce qu'il est toujours vrai de la même vérité humaine: « Quel est donc le J... F... qui prétend n'avoir jamais eu peur?... » Ce que Chapron éprouva pendant ces quelques minutes n'était qu'une angoisse trop légitime, l'énervement de regarder la pendule et de se dire: « Dans vingt-quatre heures l'aiguille sera sur ce point du cadran. Et moi, vivrai-je encore ?. . . » Mais c'était une nature virile et qui savait prendre son parti. Il essaya de lutter contre cette impression de faiblesse, et, en attendant d'aller rejoindre ses amis, U résolut d'écrire ses dernières volontés. Depuis des années son intention était de laisser à son beau-frère toute sa fortune. Il minuta

-y-i-- T "-«jw-^j^rv

donc son testament dans ce sens, d'une plume un peu tremblante d'abord, puis tout à fait ferme. Ce testament clos, il eut encore le courage d'écrire deux lettres adressées Tune à ce beau-frère, l'autre à sa sœur. Quand il eut achevé ces préparatifs, la pendule marquait deux heures quarante.

— a Encore dix-sept heures et demie d'attente, » dit-il, a mais je crois que. j'ai vaincu les nerfs. Un peu de marche finira de les briser... »

Il résolut donc de gagner à pied le rendez^vous fixé par Montfanon. Il avait soigneusement serré les trois enveloppes dans le tiroir de son bureau. Il constata en passant que Lincoln ne se trouvait pas à son atelier, puis il demanda au valet de pied si M*"* Maitland était chez elle. On lui répondit qu'elle finissait de s'habiller, et qu'elle avait commandé sa voiture pour trois heures.

— « Bon, » dit-il, « ni l'un ni l'autre n'a le moindre soupçon, je suis sauvé... » Comme il eût été étpnné, s'il avait pu, tandis que sa démarche, toujours un peu indolente, l'emportait du côté du Capitole, revenir en pensée dans le fumoir qu'il venait de quitter ! Il aurait vu une femme se glisser, sans bruit, par la porte ouverte clandestinement, avec des précautions de malfaiteur. Il l'aurait vue qui remuait, sans les déranger, tous les papiers épars sur la table. Elle fronça le sourcil devant la carte de Dorsenne et celle du marquis. Elle secoua ensuite le buvard et elle en emporta les feuilles devant la glace pour essayer d'y lire l'empreinte laissée à rebours par les adresses. Il

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l'aurait vue enfin, cette femme, qui tirait de sa poche un trousseau de clefs. Elle en essaya une au tiroir que Horent venait de refermer si attentivement luimême, et elle prit les trois enveloppes qu'il y avait déposées sans les cacheter... Et cette femme qui lisait ainsi d'un visage contracté par l'angoisse ces papiers découverts de la sorte, grâce à une ruse dont l'abominable indélicatesse attestait de honteuses habitudes d'espionnage, c'était sa propre sœur, cette Lydia qu'il croyait si douce et si simple, à laquelle il avait écrit un adieu si tendre pour le cas où il serait tué, — cette Lydia qui l'eût épouvanté, s'il l'avait ainsi aperçue, tant la passion défigurait cette physionomie, d'une joliesse qui passait pour insignifiante! Elle-même, l'audacieuse espionne, elle tremblait comme si elle allait tomber. Ses yeux se dilataient, son sein palpitait, ses dents claquaient, tant elle était bouleversée par la terreur de ce qu'elle apprenait et dont elle était la cause. N'était-ce pas elle qui avait écrit les lettres anonymes à Gorka pour lui dénoncer l'intrigue de Lincoln avec M*"* Sténo? N'était-ce pas elle qui avait choisi, pour mieux empoisonner ces terribles lettres, les phrases les plus capables de frapper l'amant trahi à la place la plus malade de son amour-propre? Elle qui avait précipité ce retour du jaloux avec la certitude d'attirer ainsi une vengeance tragique sur les têtes abhorrées de son mari et de la Vénitienne? Elle éclatait, en effet, cette vengeance. Mais contre qui? contre la seule personne que Lydia aimât au monde, contre ce

frère qu'elle voyait en danger par sa faute, et cette idée lui fut si douloureuse, qu'elle se laissa tomber sur le fauteuil où Florent était assis un quart d'heure plus tôt, en répétant avec l'accent de la folie :

— « Il va se battre. C'est lui qui va se battre, lui, à la place de l'autre!... »

Toute l'histoire morale de cette âme violente et ténébreuse se résumait dans ce cri où l'anxiété passionnée pour son frère se doublait d'une haine féroce à l'égard de son mari. Cette haine elle-même était l'aboutissement d'une adolescence et d'une enfance, sans le récit desquelles une si criminelle duplicité chez un être si jeune serait inintelligible. Elles eussent fait présager dès lors, cette adolescence et cette enfance, ce dont Lydia serait un jour capable. iMais qui se trouvait là pour redresser aussitôt cette nature dans laquelle l'hérédité d'ime race opprimée se manifestait, comme on Ta marqué déjà, par ses deux dispositions les plus détestables : l'hypocrisie et la perfidie? Qui se souvient d'ailleurs, devant les enfants, de cette vérité aussi négligée dans la pratique qu'elle est banale en théorie : à savoir que les défauts de la dixième année seront les vices de la trentième? Toute petite fille, Lydia inventait des mensonges aussi naturellement que son frère disait la vérité. Qui l'eût observée aurait constaté que ces mensonges étaient tous destinés à la peindre dans un beau rôle et sous un jour favorable à ses précoces prétentions. Le germe d'un autre défaut poin-

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tait chez elle en même temps : une jalousie instinctive, irraisonnée, presque maladive. Elle ne pouvait voir entre les mains de Florent un jouet nouveau sans bouder immédiatement. Elle ne supportait pas que ce frère embrassât leur père sans se jeter entre leurs caresses et pas davantage qu'il s'amusât sans elle avec des camarades. Si Napoléon Chapron eût été préoccupé des problèmes de caractère comme il l'était de la vente de ses cotons et de ses cannes à sucre, il aurait démêlé, avec effroi, ces premiers linéaments d'une personnalité mauvaise. Mais semblable sur ce point à son fils, c'était un de ces hommes simples, qui ne jugent pas quand ils aiment. D'ailleurs Lydia et Florent représentaient pour sa sensibilité blessée de demi-pariâ, le seul coi» doux, la fraîche et jeune consolation de son veuvage et de sa misanthropie. Il les chérissait avec cette idolâtrie des grands travailleurs pour leurs enfants, qui est une des formes les plus dangereuses de la tendresse paternelle, quand la lucidité de la mère n'en corrige pas les faiblesses. Les vices naissants de Lydia furent, pour le planteur, de délicieuses fantaisies. Mentait-elle? L'excellent homme s'écriait : « Comme elle a de l'espit!... » Était-elle jalouse? Il soupirait en serrant ce pedt corps contre sa large poitrine : a Comme elle est sensible!... » Il résulta de cet égoïste aveuglément, — car ain^er ainsi ses anfants, c'est les aimer pour soi et non pour eux, — que la petite fille était déjà, lors de son entrée à Roehampton, une créature profondément, intime-

meiit gâtée dans les portions les plus essentielles de son cœur. Mais elle était si jolie, elle devait, au mélange singulier de trois sangs qui était en elle, une originalité. dé grâce si séduisante que le coup d'oeil d'une éducatrice de génie aurait seul discerné, sous cette apparence exquise, les lignes marquées déjà de son vrai caractère. De telles éducatrices sont rares, moins assurément dans les couvents qu'ailleurs. Il n'y en avait pas à Roehampton, lorsque Lydia entra dans cette pieuse maison qui devait lui être très funeste, par une raison précisément contraire à celle qui transforma pour Florent les pelouses du paisible Beaumont en un radieux paradis d'amitié.

Parmi les pensionnaires au milieu desquelles Lydia devait finir de se développer, il se trouva en effet quatre jeunes filles de Philadelphie, plus âgées que la nouvelle venue de deux ans à peine et qui, eues aussi, quittaient l'Amérique pour la première fois. Elles en apportaient les invincibles préjugés contre le sang noir, et cette prodigieuse perspicacité à le découvrir même à des doses infinitésimales, qui distingue les véritables Yankees. La petite Chapron ayant été inscrite comme Française, elles hésitèrent d'abord devant un soupçon qui se changea très vite en une certitude, et cette certitude en une aversion qu'elles ne dissimulèrent point. Elles n'eussent pas été des enfants si elles n'eussent pas été féroces. Elles commencèrent donc d'infliger à la pauvre Lydia mille avanies de détail, sans toutefois parvenir à pro-

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pager le dédain qu'elles affichaient pour elle. Les couvents et les collèges ressemblent aux autres sociétés humaines. Là aussi^'injuste mépris est pareil à ce a furet du bois joli d qui court de main en main et qui revient sans cesse à son point de départ. Tous les dédaigneux sont eux-mêmes les dédaignés de quelqu'un, — châtiment mérité qui ne corrige d'ailleurs pas plus notre orgueil que les autres punitions dont foisonne la vie ne guérissent nos autres défauts. Les persécutrices de Lydia étaient elles-mêmes l'objet des outrages de leurs camarades nées en Angleterre, à cause de certaines particularités de cours dans leurs phrases et pour le nasillement de leur prononciation. Leur animosité contre la jolie petite Française valut à cette dernière un véritable parti. Ce drame de couvent se borna, comme bien on pense, à une série de menus épisodes insignifiants et dont les surveillantes ne surprirent qu'un demi-écho. Les enfants nourrissent des passions aussi vives que les nôtres, mais toujours si coupées par le jeu et si rapides, qu'il est impossible d'en mesurer la force exactement, ni de les décrire sinon par leurs effets, en général très lointains. L'amour-propre de Lydia fut blessé d'une manière inguérissable par cette révélation de la singularité originelle. Certains incidents de sa vie Américaine lui revinrent, qu'elle comprit mieux. Elle se rappela le portrait de sa grand'mère, le teint, les mains, les cheveux de son père, et elle éprouva cette vilaine honte de sa naisfa nce et de sa famille, beaucoup plus fréquente chez

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les enfants que ne l'imagine notre optimisme, et, parmi les ferments de démoralisation intime, un des pires. Les parents d'humble origine qui font donner à leurs fils une éducation libérale, les y exposent toujours, et que de haines sociales datent ainsi de l'heure où un garçon de douze ans a rougi devant lui-même de la condition des siens 1 Chez Lydia, si instinctivement jalouse et menteuse, c'est encore en jalousies et en mensonges que se tournèrent aussitôt ces ulcérations premières. La supériorité même la plus légère, remarquée chez une de ses compagnes, lui devint un principe de souffrance, et elle entreprit de compenser par des triomphes personnels cette différence de sang qui, une fois constatée, fait aussitôt plaie dans une nature vaniteuse. Pour se les assurer, ces triomphes, elle voulut séduire toutes les personnes qui l'approchaient, maîtresses et camarades, et elle commença de pratiquer cette constante comédie d'attitudes et de sentiments où nous conduit si vite le fatal désir de plaire, cette charmante et dangereuse disposidon qui confine beaucoup moins à la bonté qu'à la fausseté. Mieux vaut encore infliger aux autres les duretés d'un égoïsme avoué que de se modeler sans cesse, pour leur agréer, une âme à la ressemblance de leurs exigences. A dix-huit ans, et soumise de la sorte à cette constante école de oabotinage, Lydia était, sous les dehors les plus gracieux, un être profondément, quoique inconsciemment pervers; très peu capabk d'affecrion, — elle n'aimait d'une amitié vraie que son frère, — et toute

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prête à Tenvahissement des passions de haine qui sont la naturelle moisson des âmes orgueilleuses, sèches et fausses. Or ce fut une de ces passions, la plus meurtrière de toutes, que le mariage acheva de développer en elle : — l'Envie.

Ce vice hideux, un de ceux qui mènent le monde, a été si mal étudié par les moralistes, comme trop déshonorant sans doute pour le cœur de l'homme, que ce fait paraîtra invraisemblable. M°*« Maitland était, depuis des années, envieuse de son mari, mais envieuse comme un des rivaux de l'artiste pouvait l'être, envieuse comme une jolie femme l'est d'une autre femme, comme un banquier l'est d'un autre banquier, un adversaire poUtique de son adversaire, de cette envie féroce, implacable, qui se tord d'une douleur physique devant le succès, qui se pâme d'une joie sensuelle devant les désastres. C'est à grand tort que l'on borne les ravages de cette coupable passion au domaine de l'émulation professionnelle. Quand elle est profonde, elle ne s'attaque pas seulement aux qualités de la personne, elle en veut à la personne même, et c'est ainsi que Lydia enviait Lincoln. Peut-être l'analyse de ce sentiment très subtil dans sa laideur expliquera-t-elle tristement à ceux qui en suivront la genèse quelques-unes des antipathies auxquelles ils se sont heurtés parmi leurs proches. Car ce n'est pas seulement entre époux que se rencontrent de ces envies inavouées, c'est d'amant à maîtresse, d'ami à ami, de frère à frère, quelquefois, hélas! de père à fils et de mère à fille!

Lydia s'était laissé marier à Lincoln Maitland un peu par obéissance aux désirs de son frère, beaucoup par vanité, parce que le jeune homme était un Américain des Etats-Unis, et que c'était là une espèce de victoire remportée sur ce préjugé de race auquel elle pensait toujours sans en parler jamais. Il ne lui fallut pas trois mois de vie commune pour s'apercevoir que Maitland ne se pardonnait pas à luimême ce mariage. Quoiqu'il affectât de mépriser ses compatriotes et qu'au fond il ne partageât aucune des idées d'un pays où il n'avait plus remis les pieds depuis sa cinquième année, il ne supporta pas sans en souffrir quelques commentaires faits à New-York sur ce mariage, et dont l'écho lui arriva de plusieurs côtés. Il en voulut à Lydia de cette humiliation, et elle le sentit. La naissance d'un enfant eût sans doute modifié cette première impression et, sinon transformé, au moins attendri le cœur si acre de la jeune femme. Ils n'en eurent point. Us n'étaient pas revenus de leur voyage de noce, durant lequel Florent les avait accompagnés, que leur existence roulait déjà sur cette convention de silence qui fait la base des ménages posés à faux, de tous ceux où les époux, suivant une magnifique et simple expression du peuple, ne vivent pas cœur contre cœur. Dès ce voyage à travers l'Espagne qui aurait dû être un enchantement continu, la jeune femme s'était prise à jalouser la préférence évidente que Florent donnait à Maitland sur elle. Pour la première fois, elle se rendit compte de la place que cette amitié pas-

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sionnée occupait dans le cœur de son frère. Il l'aimait aussi, eue, mais en seconde ligne. Cette comparaison lui fut un picotement de tous les jours, de toutes les heures, qui ne tarda pas à s'envenimer en une véritable blessure. Revenus à Paris, où ils passèrent près de trois ans, cette blessure s'agrandit par le seul fait que la puissante individualité du peintre relégua aussitôt dans l'ombre l'individualité de sa femme, tout simplement, presque mécaniquement, comme un grand arbre qui pousse à côté d'un plus petit vole à oe dernier le soleil et l'air. La société composite d'amateurs, d'artistes et d'écrivains qui venait chez Lincoln n'y venait que pour lui. La maison qu'ils avaient louée n'était installée que pour lui. Les quelques déplacements qu'ils firent n'étaient organisés que pour lui. Bref, Lydia était emportée, comme Florent, dans l'orbite de la force la plus despotique qui soit au monde, celle d'un talent célèbre. Un livre entier serait nécessaire pour peindre dans leur vérité quotidienne les humiliations continues qui amenèrent la jeune femme à détester ce talent et cette célébrité avec autant d'ardeur que Florent en apportait à les adorer. Elle resta pourtant honnête femme, au sens où ce terme est pris par le monde, qui fait consister tout le déshonneur de la femme dans les fautes de l'amour. Elle vivait sur un fonds d'hystérie, comme la plupart des comédiennes de naissance, et, par suite, d'inaltérable froideur. En revanche, elle laissa de plus en plus grandir en elle les instincts d'un très malhonnête homme. Elle finit

par haïr Lincoln d'une aversion qui allait de Tanimalicé physique aux choses de l'intelligence, en passant par les plus vulgaires détails de leur existence commune. Elle le détesta de ce pur sang blanc qui faisait de ce grand et robuste garçon blond un si admirable type de la beauté anglo-saxonne, à côté d'elle, si maigriote et comme desséchée, malgré la grâce de son joli visage brouillé. Elle le détesta de son goût, de cette élégance originale dont il savait parer les endroits où il habitait, tandis qu'elle gar« dait en elle un instinct et une maladresse de barbare pour le moindre arrangement d'étoffes et de couleurs. Quand il lui fallait constater un progrès du peintre, une poche de fiel lui crevait sur le cœur. Lorsqu'il se plaignait de son travail et qu'elle le voyait en proie aux affres douloureuses de l'artiste qui doute de lui-même, elle en éprouvait une joie profonde, que gâtait seule l'évidence de la tristesse où ces luttes de Lincoln jetaient Florent. Jamais elle n'avait rencontré les yeux de Chapron fixés sur Maitland avec ce regard d'un bon chien qui jouit de la gaieté de son maître ou qui souffre de sa tristesse sans qu'elle subît, elle aussi, comme Alba Sténo, la sensation de a l'aiguille au cœur ». Ce culte idolâtre de son frère pour le peintre la faisait d'autant plus souffrir qu'elle en comprenait, avec la perspicacité infaillible de l'antipathie, l'immense duperie. Elle lisait jusqu'au fond de l'âme des deux anciens camarades de Beaumont. Elle savait que dans cette amitié, comme il arrive presque toujours.

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