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un seul donnait tout pour ne recevoir en échange que la plus brutale des reconnaissances, celle dont un chasseur ou un propriétaire gratifie en effet un chien fidèle! Quant à éclairer Florent sur le caractère de Lincoln, .elle l'avait vainement essayé par ces fines et perfides insinuations où excellent les femmes. Elle n'avait fait que reconnaître son impuissance, et des milliers d'impressions haineuses s'étaient ainsi accumulées dans son cœur pour se résumer en une de ces frénésies de taciturne rancune qui éclatent à la première occasion avec une énergie effrayante au regard de quiconque n'en a pas suivi le lent et irrésistible progrès. Notre ignorance prononce alors les mots d'inconscience, d'aberration ou de monstruosité. Il n'y a pas plus de monstre absolu dans la nature morale que dans la nature physique. Le crime lui-même a ses lois de développement. Entre la jolie pedtje fille qui pleurait de voir un nouveau jouet aux. mains de son frère et la Lydia Maitland forceuse de serrures, envoyeuse de lettres anonymes, affamée de vengeance jusqu'à la scélératesse, il ne s'était produit aucune dramatique révolution de caractère. La suite logique des jours avait suffi. Cette occasion de satisfaire cette profonde et mortelle envie en atteignant Lincoln dans quelque place vraiment sensible, combien Lydia l'avait cherchée de fois sans la découvrir, avant que M™* Sténo ne s'éprit du peintre! Elle en avait été réduite à ces mesquineries des animosités de femme : s'arranger comme maladroitement pour que son mari lût tous
les articles un peu désagréables écrits sur ses tableaux, louer comme ingénument devant lui les rivaux qui lui portaient ombrage, lui rapporter avec un air de gaucherie les moindres cridques énoncées sur une de ses expositions, — toutes misères qui avaient surtout pour résultat d'irriter Florent. Car Maitland était de ces ouvriers d'art trop réjouis par l'emploi de leur activité, pour que le jugement d'autrui les préoccupe beaucoup. D'autre part, avant ce coup de foudre de passion dont il fut frappé pour la Dogaresse, il n'avait jamais aimé. Beaucoup de peintres sont ainsi, satisfaisant avec de magnifiques modèles une fougue de tempérament qui ne leur monte pas des sens au cœur. Habitués à regarder le corps humain sous un angle particulier, ils trouvent dans une beauté qui nous paraîtrait simplement animale, des principes d'émotion plasdque qui suffisent parfois à toute leur exigence amoureuse. Ils n'en sont que plus profondément atteints lorsque à cette ivresse un peu grossière se joignent, chez la femme qui la leur inspire, les grâces raffinées de l'esprit, les jolies délicatesses de l'élégance et les subtilités du sentiment. C'était le cas pour M™* Sténo, qui inspira tout de suite au peintre une passion aussi complète qu'un premier amour. C'en était réellement un. La comtesse, qui avait le génie de la volupté, ne s'y trompa guère. Lydia, elle, qui avait le génie de la haine, ne s'y trompa point non plus. Elle sut à quoi s'en tenir dès le premier jour, d'abord parce qu'elle était aussi observatrice que di3sir-
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mulée, puis grâce à l'emploi de moyens moins hypothétiques que la divination. Elle avait toujours eu rhabitude de ces procédés d'enquêtes abominables qui sont naturels, osons Tavouer, à neuf femmes sur dix. Et combien d'hommes sont femmes aussi sur ce point, comme disait le fabuliste ! A la pension, Lydia était de ces petites filles qui remontent au dortoir ou qui rentrent en étude pour fouiller les ri- v roirs et les malles ouvertes de leurs compagnes. Devenue grande, jamais une lettre fermée ne lui avait passé par les mains sans qu'elle s'ingéniât à lire à travers l'enveloppe, ou tout au moins à deviner par le timbre, le cachet, l'écriture de l'adresse, quel en était l'auteur. Cet instinct de curiosité était si fort qu'elle ne pouvait se retenir, à un guichet de télégraphe, de regarder par-dessus l'épaule des personnes qui attendaient devant elle, pour savoir le contenu de leur dépêche. Elle ne se faisait ni coiffer ni habiller sans interroger minutieusement sa femme de chambre sur les propos de l'office et de l'antichambre. C'est par un racontar de cette sorte qu'elle avait connu l'altercation de Florent et de Gorka dans le vestibule, — ce qui prouve, entre parenthèse, que ces espionnages par l'intermédiaire des domestiques sont souvent efficaces. Mais ils décèlent chez un caractère une bassesse native qui ne reculera, dans une crise, devant aucune vilenie. Quand Lydia Maitland soupçonna la liaison de M°^® Sténo et de son mari, elle n'hésita pas plus à ouvrir le secrétaire de ce dernier qu'elle ne devait hésiter à ouvrir plus
tard celui de son frère. La correspondance qu'elle lut ainsi était de nature à exaspérer son désir de vengeance jusqu'à la fureur. Car non seulement elle y acquit l'évidence d'un bonheur partagé qui humiliait en elle la femme stérile de toutes manières, demeurée étrangère à la volupté comme à la maternité, mais elle y put recueillir des preuves multiples que la comtesse nourrissait à son égard des mépris de race aussi absolus que si Venise eût été une ville des Etats-Unis. Ce fond de l'Adriatique abonde en préjugés de sang, comme tous les pays limitrophes et qui ont servi de confluent à des mélanges de trop de peuples. Il suffît, pour s'en convaincre, d'avoir entendu un Vénitien traiter les Slaves de Cjiavoni et les Levantins de Gregugni. M™* Sténo, dans ces lettres qu'elle écrivait, comme elle parlait, et sans la moindre surveillance de sa plume, avec tous les tutoiements et toutes les libertés de la passion, n'appelait jamais Lydia que la zMorettina, et, par un illogisme bien naturel, jamais le nom du frère de cette éMorettina n'était mentionné sans une formule d'amitié. Pour que la maîtresse traitât Florent de la sorte, U fallait qu'elle n'appréhendât aucune hostilité de la part du beau-frère de son amant. Lydia le comprit trop, et quel signe nouveau c'était des sentiments de Florent pour Lincoln. Une fois de plus il donnait le pas à l'ami sur la sœur, et à quelle occasion ! Ainsi les plus secrètes blessures de son être intime saignèrent à la fois dans cette lecture. La réussite du portrait d'Alba, qui promettait d'être un
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chef-d'œuvre, finit de la précipiter à une action abominable et féroce. Elle résolut de dénoncer les nouvelles amours de M™* Sténo à l'amant trahi et elle écrivit les douze lettres, savamment calculées et graduées, qui avaient en effet déterminé le retour de Gorka. Ce retour avait même trop tardé au gré de cette petite cousine d'Iago qui s'était décidée à viser M"*® Sténo à travers Alba par une déilonciation plus criminelle. De quel nom flétrir ce billet anonyme envoyé à une fille pour lui révéler la double intrigue de sa mère ? Mais Lydia était dans une de ces périodes de nialfaisance exaspérée où les armes les plus viles paraissent les meilleures, et elle enveloppait l'innocente Alba dans sa haine pour Maitland, à cause du portrait, — détour de sentiment qui montrera que c'était bien l'envie dont cette âme obscure était surtout empoisonnée... Ah! Quelles acres délices le succès simultané de cette double infamie lui avait procurées ! Quelle sauvage joie, mêlée d'amertume et d'extase, comme tous les assouvissements de nos mortelles rancunes, avait été la sienne l'avantveille, à constater i'énervement de la pauvre Alba et la colère contenue de Boleslas ! Elle avait vu en pensée Maidand provoqué par ce rival qu'elle savait rompu à tous les exercices de sport et aussi adroit àl'épée qu'au pistolet. Elle n'eût pas été l'arrièrepetite-fiUe d'une esclave de la Louisiane si elle n'avait pas joint à l'énergie naturelle de ses haines, une dose considérable de superstition. Une diseuse de bonne aventure lui avait annoncé autrefois,
d'après les lignes de sa main, qu'elle causerait la mort violente de quelqu'un. « Ce sera lui, » avaitelle pensé en regardant son mari avec un horrible frisson d'espérance... Et voici qu'elle tenait la preuve cette fois, l'indiscutable preuve, que cette machination de vengeance aboutissait au danger d'un autre, et de quel autre ! Voici que ces lettres et ce testament de Florent lui montraient cette menace d'un duel fatal suspendue sur la tête qui lui était la plus chère ! Voici qu'elle avait acculé à une rencontre tragique le seul erre qu'elle aimât!... La déception de ce cœur où palpitaient les farouches énergies d'un atavisme besdaî fut si soudaine, si vive, si douloureuse qu'elle poussait des cris inarticulés, accoudée à ce bureau de son frère, et, devant ces feuillets révélateurs, elle répétait :
— « Il va se battre! Lui!... Et c'est moi qui en suis la cause!... » Puis, remettant les lettres et le testament dans le tiroir, elle le referma, et elle se releva en disant tout haut : a: Non. Cela ne sera pas. Je l'empêcherai, quand je devrais aller me jeter entre eux. Je ne le veux pas ! Je ne le veux pas !... »
Il était facile de prononcer de semblables paroles. L'exécudon en était moins aisée. Lydia le sentit, car elle n'eut pas plutôt proféré ce serment, qu'elle tordit ses mains de désespoir, — ces mains frêles que M°*® Sténo comparait dans un de ses billets à des pattes de singe, tant les doigts en éraienc souples, comme désarticulés et un peu trop longs, — et elle jeta cet appel désespéré vers l'impossible.
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ce a Mais comment?...» que tant de criminels ont poussé devant Tissue, inattendue et funeste pour eux-mêmes, de leurs plus raffinés calculs. Le poète Ta dit dans des vers qui racontent l'histoire de toutes nos fautes légères ou graves :
» The Gods are just, and of our pJeasant vices w Màke instruments to plague us,,, »
« Les Dieux sont justes, et des vices où nous nous plaisons, — ils font des outils à nous torturer... » Il faut que cette croyance à l'équité d'un incompréhensible juge soit bien ancrée en nous, car les âmes les plus fortes sont frappées d'une appréhension sinistre, lorsqu'elles ont à braver la chance d'un malheur absolument mérité. Le souvenir de la prédiction de la chiromancienne se présenta tout d'un coup à Lydia. Elle jeta un autre cri en se frottant les mains d'un geste de somnambule. Elle y voyait, cette fois, le sang de son frère... Non! Ce duel n'aurait pas lieu! Mais comment l'empêcher? « Comment? Comment?... » répétait-elle. Florent n'était pas là. Elle ne pouvait donc pas le supplier. Quand il rentrerait, serait-il temps encore?.., Lincoln n'était pas là. Où se trouvait-il? Peut-être à un rendezvous avec la Sténo. L'image de cette admirable créature d'amour, pâmée entre les bras du peintre, noyée, abîmée dans cette ivresse que décrivaient si complaisamment ses ardentes lettres, s'offrit à l'esprit de la femme envieuse. Quelle ironie que d'apercevoir ainsi, dans un éclair, ces deux amants
qu'elle avait voulu frapper, avec Textase de la félicité dans leurs yeux! Lydia auraitvoulu les leur arracher, ces yeux, à lui comme à elle, et en écraser les globes sous ses talons. Un nouveau flot de hainç s'extravasa dans son cœur. Dieu! Qu'elle les haïssait, et de quelle haine toujours impuissante! Mais elle retrouverait son moment. Une autre besogne pressait Empêcher cette rencontre du lendemain, sauver son frère. A qui s'adresser cependant? A Dorsenne? A Montfanon Au baron Hafner? A Peppino Ardea? Ellç songea tour à tour aux quatre personnages dont les ^visites presque simultanées lui faisaient croire que c'étaient là les témoins des deux champions. Elle les rejeta l'un après l'autre, en comprenant qu'aucun ne possédait assez d'autorité pour arranger l'affaire. Sa pensée se fixa enfin sur l'adversaire même de Florent, sur ce Boleslas Gorka, dont la femme était son amie et qu'elle avait toujours trouvé si courtois. Si elle allait le supplier d'épargner son frère, cependant? Ce n'était pas à Florent que l'amant congédié en voulait. Ne se laisserait-il pas toucher par ses larmes? Ne lui dirait-il pas ce qui avait motivé la querelle, et quelle démarche elle devait demander à son firère pour que cette querelle fut apaisée ? A la rigueur, n'obtiendrait-elle pas de lui la promesse de décharger son arme en l'air, si le duel était au pistolet, ou, si c'était à l'épée, de désarmer simplement son ennemi? Pareille en cela à tous les ignorants, elle croyait aux infaillibles escrimeurs, aux tireurs qui ne manquent jamais leur but.
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et elle avait aussi de son sexe les idées profondément, absolument inexactes sur les rapports d'un homme avec un homme en madère d'insulte. Mais comment les femmes admettraient-elles cette inflexible rigueur dans certains partis-pris, qui fait le fond des relations viriles, lorsqu'elles-mêmes ne rencontrent une semblable rigueur ni dans leurs discussions avec les hommes, ni dans leurs discussions entre elles? Habituées à toujours en appeler de la convention à l'instinct, et de la raison au sentiment, elles sont, vis-à-vis des divers codes, que ce soit celui de la justice ou celui de l'honneur, dans un état d'incompréhension pire que l'ignorance. Un duel, par exemple, leur apparaît comme un drame arbitraire que la volonté d'un des combattants change à sa guise. Il n'y a probablement pas de mot plus exceptionnel parmi les cris applaudis au théâtre que le fameux: « A présent, va te battre », de l'héroïne d'Augier. Devant une telle perspective, une femme sur cent prononcerait peut-être cette phrase, encore avec l'espérance de n'être pas écoutée. Les quatrevingt-dix-neuf autres auraient la même idée que Lydia Maitland : courir chez l'adversaire de l'homme qui leur tient au cœur, et demander, implorer sa vie. Ajoutons vite que la plupart n'exécuteraient pas cette démarche. Elles se borneraient à coudre en pleurant quelque médaille bénite dans le gilet de leur protégé, en le recommandant à la providence qui, pour elles, est encore le favoritisme du ciel. Lydia eut bien le sentiment que si jamais Florent
apprenait cette démarche auprès de Gorka, il en bondirait d'indignation. Mais qui la lui dirait? Elle était remuée d'une de ces fièvres d'épouvante et de remords qui sont trop aiguës pour ne pas agir, coûte que coûte. On vint lui annoncer sa voiture, et elle y monta en donnant l'adresse du palazzetto Doria. Dans quels termes aborderait-elle l'homme à qui elle allait faire cette audacieuse et folle visite? Ah! Que lui importait! La circonstance l'inspirerait. Sa volonté de couper court à ce duel était si forte qu'elle ne doutait pas du succès. Aussi lui fut-ce un coup au cœur lorsque le portier galonné du palais lui répondit que le comte était sorti, tandis qu'au même moment une voix l'interpellait avec un rire gai. C'était la Comtesse Maud Gorka qui, rentrant d'une promenade avec son petit garçon, reconnaissait le coupé de Lydia et qui lui disait :
— ce Quelle bonne idée j'ai eue de revenir un peu plus tôt. Je vois que vous avez eu peur de l'orage, comme nous, puisque vous êtes sortie en voiture fermée. Vous allez monter un moment?... » Et s'apercevant que la jeune femme, à qui elle avait pris la main, était toute tremblante : a Mais qu'avezvous? on dirait que vous souffrez? vous ne vous sentez pas bi*en?... Mon Dieu! Qu'a-t-elle? Elle se trouve mal... Luc, » ajouta-t-elle en s'adressant à son fils, ce cours à l'appartement et fais-moi descendre le gros flacon de sels Anglais que Rose sait bien... Vite. Va vite... »
— ce Ce n'est rien, » répondit Lydia qui avait en
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effet fermé les yeux comme si elle allait s'évanouir. « Voyez, je suis déjà mieux... Je crois que je vais rentrer, ce sera plus sage. »
— a Je ne vous quitte pas, » dit Maud qui prit place effectivement dans la voiture; et comme on lui donnait le flacon de sels, elle le fît respirer à ^mc Maitland à qui elle parlait ainsi qu'à une enfant malade : « Pauvre petite ! Comme elle a les joues brûlantes!... Et vous allez faire des visites dans cet état-là... Est-ce assez peu raisonnable!... Rue Leopardi, y> cria-t-elle au cocher, « et rapidement... »
La voiture partit et M™* Gorka continuait de serrer les petites mains de Lydia, à qui elle donnait ce tendre nom, bien ironique dans les circonstances, de: « Pauvre petite!... » Maud était une de ces femmes comme l'Angleterre en produit beaucoup, pour l'honneur de cette saine et forte civilisation Britannique, qui sont à la fois toute énergie et toute bonté. Aussi grande et robuste que Lydia était mince et presque chétive, elle l'aurait plutôt portée jusqu'à son lit dans ses bras vigoureux de joueuse de tennis que de l'abandonner dans l'état de trouble pu elle l'avait surprise. Non moins pratique et, comme disent ses compatriotes, aussi matter offact qu'elle était charitable, elle commençait de questionner sa malade sur les symptômes qui avaient précédé cette crise, lorsqu'elle vit tout d'un coup avec stupeur cette physionomie déjà
altérée se contracter, les larmes jaillir de ces yeux tout à l'heure fermés, ce fragile corps se tordre dans un sanglot, Lydia avait une véritable attaque de nerfs causée par l'anxiété, la nouvelle déception que lui causait l'absence de Boleslas, et sans doute aussi par la douceur avec laquelle lui parlait Maud, et, déchirant son mouchoir avec ses dents blanches, elle gémissait :
— a Non, je ne suis pas malade... Mais c*est cette idée que je ne peux pas supporter... Non, je ne le peux pas... Ah! C'est à en devenir folle!... » Et se retournant vers sa compagne, elle lui serra les mains à son tour en lui disant : « Mais vous ne savez donc rien? Vous ne soupçonnez donc rien?... C'est cela qui finit de m'affoler, quand je vous vois tranquille, calme, heureuse, comme si les minutes ne comptaient pas triple et quadruple, aujourd'hui, pour vous comme pour moi... Car enfin, si l'un est mon frère, l'autre est votre mari... Et vous l'aimez. Il faut bien que vous l'aimiez, pour liû avoir pardonné ce que vous lui avez pardonné... »
Elle avait parlé dans la sorte d'ivresse que lui infligeait son extrême surexcitation nerveuse, et elle avait dit, elle si dissimulée d'habitude, le fond du fond de sa pensée. Elle n'avait cru rien apprendre à M"^® Gorka par cette allusion si directe à la liaison de Boleslas avec M"^® Sténo. Elle était persuadée, comme tout Rome d'ailleurs, que Maud savait à quoi s'en tenir sur les infidélités de son mari et qu'elle les tolérait par un de ces héroïques sacrifices
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que la maternité justifie. Que de femmes ont immolé ainsi leur orgueil d'épouse au maintien d'un foyer que le père ne déserte pas du moins officiellement! Tout Rome se trompait, et Lydia Maitland allait en avoir une preuve bien inattendue. Jamais le soupçon qu'une pareille intrigue pût unir son mari à la mère de sa meilleure amie n'avait même effleuré la pensée de la femme de Boleslas. Mais pour s'en rendre compte, il aurait fallu admettre aussi et comprendre la profondeur de naïveté que gardait, malgré ses vingt-six ans passés, cette belle et saine Anglaise, avec ses yeux si clairs, si candides. Elle était de ces très honnêtes personnes qui imposent le respect aux plus hardis d'entre les hommes, et devant qui les femmes les plus dévergondées de propos s'observent soigneusement. Jamais elle n'avait reçu de ces confidences vraies qui, par analogie, éclairent les arrière-fonds malpropres de tant d'existences correctes. Elle avait pu traverser le milieu très libre de M°*^ Sténo sans y perdre cette fleur d'illusion, anomalie qui tenait beaucoup à la nature spéciale de son intelligence. Elle n'avait de goût que pour les connaissances et les conversations positives. Elle était très instruite, mais totalement dépourvue de la curiosité des caractères. Dorsenne disait d'elle, avec plus de justesse qu'il ne croyait : ce M"^^ Gorka est mariée à un homme qui ne lui a jamais été présenté!... » signifiant parla, au rebours de l'opinion courante, qu'elle n'avait aucune idée du caractère de son époux d'abord, et ensuite des
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trahisons dont elle était la victime. Le romancier n'avait pourtant pas tout à fait raison. L'insincérité de Boleslas était trop constante pour que la créature, passionnément, religieusement loyale qu'était sa femme, n'en eût pas souffert. Mais il y a un abime entre de pareilles souffrances et l'intuition d'un fait déterminé comme celui que Lydia venait de rappeler, et un semblable soupçon était si éloigné de l'esprit de Maud, que les phrases de sa compagne n'éveillèrent en elle que l'étonnement effrayé devant le mystérieux danger dont le trouble de Lydia était une preuve plus éloquente encore que ses paroles.
— oc Votre frère? Mon mari? » dit-elle. « Je ne vous comprends pas... y>
— « Naturellement, » répondit Lydia^ « il vous a tout caché, comme Florent m'a tout caché à moi... Hé bien! Us se battent en duel l'un contre l'autre, et demain matin... Ne tremblez pas, à votre tour, y> continua-t-elle, en enlaçant Maud Gorka dans ses bras, a Nous serons deux à empêcher cette horrible chose et nous l'empêcherons. »
— « En duel? Demain matin?... » répéta Maud avec égarement. « Boleslas se bat demain avec votre frère?... Non, c'est impossible. Qui vous Ta dit? Comment le savez-vous?... »
— « J'en ai lu la preuve de mes yeux, » reprit Lydia. « J'ai lu le testament de Florent. J'ai lu les lettres qu'il a préparées pour Maitland et pour moi en cas de malheur... Mais, est-ce que je serais dans l'état où vous me voyez, si ce n'était pas vrai?... » »
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— OC Oh! Je vous crois! » s'écria Maud en serrant ses mains contre ses paupières, comme pour comprimer, pour étouffer une vision sinistre, a Mais, où se sont-ils vus ? Boleslas est ici depuis deux jours à peine. Qu'ont-ils eu entre eux? Que se sont-ils dit? On ne risque cependant pas sa vie pour rien quand on a, comme Boleslas, une femme et un fils?... Répondez-moi. Je vous en conjure. Dites-moi tout. Je veux tout savoir. Qu'y a-t-il au fond de ce duel?... »
— a Et que voulez-vous qu'il y ait, sinon cette femme?» interrompit Lydia, qui mit dans ces deux derniers mots plus de sauvage mépris que si elle eût craché publiquement au visage de Caterina Sténo. Mais ce nouvel accès de sa colère tomba devant la surprise que lui causa la réplique de M™« Gorka :
— <3c Quelle femme? Je vous comprends encore moins que tout à l'heure... »
— a Quand nous serons chez moi, je vous parlerai... » repartit Lydia après avoir regardé l'autre d'un regard de stupeur qui était à lui seul le plus terrible commentaire pour celle qui se sentait regardée ainsi. Cette réponse était justifiée parle fait que le coupé tournait à cette seconde l'angle de la rue Leopardi. Les deux femmes se turent. C'était Maud qui maintenant aurait eu besoin qu'une charitable amitié s'inquiétât d'elle, tant les quelques mots prononcés par Lydia la bouleversaient jusqu'à la racine de son être. Cette compagne, dont le bras
ifrôlaic le sien dans cette voiture rapide et qui lui avait fait une telle pitié un quart d'heure plus tôt, lui faisait peur à présent. Il lui semblait être auprès d'une autre personne. Dans cette créature, dont les narines minces palpitaient de passion, dont la bouche se crispait en un pli amer, dont les yeux étincelaient de fiireur, elle ne reconnaissait plus la petite M™* Maitland, si taciturne, si réservée qu'elle passait pour insignifiante. Qu'allait lui apprendre cette voix si musicale d'habitude, si âprement dure depuis quelques minutes .et qui lui avait déjà révélé le grand danger suspendu sur Boleslas? A quelle femme avait fait allusion cette redoutable voix et que signifiait cette réticence soudaine ? Lydia, elle, se rendait trop compte du trouble extraordinaire où elle venait en effet de jeter Maud sans la moindre préméditation, certes, et avec une absolue inconscience. Pendant une minute, elle eut l'idée que d'en dire plus long à une femme aussi évidemment abusée était un nouveau crime. Mais elle aperçut en même temps dans une révélation complète deux résultats certains. En désillusionnant M™^ Gorka, elle donnait une mortelle ennemie à la Sténo, et, d'autre part, jamais cette femme, profondément amoureuse de son mari, ne le laisserait aller se battre pour une ancienne maîtresse. Aussi, quand elles entrèrent toutes deux dans le petit salon de l'hôtel Moresque, la résolution de Lydia était prise. Elle était décidée à ne rien cacher de ce qu'elle savait à la malheureuse Maud, qui lui de-
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manda, le cœur battant et d'un accent étouffé d'émotion :
— ce Et maintenant, m'expliquerez-vous ce que vous avez voulu dire?... »
— « Interrogez-moi, » fît l'autre, « je vous répondrai. Je me suis trop avancée pour reculer... »
— c( Vous avez prétendu qu'une femme était la cause de ce duel entre votre frère et mon mari?... »
— (c J'en suis sûre, » répondit Lydia.
— ce Cette femme, quel est son nom?... »
— (( M"'® Sténo. »
— (( M™® Sténo ? » répéta Maud. oc Catherine Sténo est la cause de ce duel? Et comment?... »
— « Parce qu'elle est la maîtresse de mon mari, » répliqua Lydia brutalement, ce comme elle a été la maîtresse du vôtre, parce que Gorka est venu ici, affolé de jalousie, provoquer Lincoln, et qu'il s'est heurté à mon frère qui Ta empêché d'entrer... Ils se sont querellés, je ne sais pas dans quels termes. Mais je sais que le voilà, le motif de ce duel... Avais-je le droit, oui ou non, de vous dire qu'ils se battaient pour cette femme?... »
— « La maîtresse de mon mari?... » s'écria Maud. « Vous dites que M"™® Sténo a été la maîtresse de mon mari?... Non, ce n'est pas vrai. Vous mentez! Vous mentez! Vous mentez! Je ne vous crois pas... »
— « Vous ne me croyez pas?... » dit Lydia en haussant ses minces épaules. « Comme si j'avais le moindre intérêt à vous tromper, comme si l'on
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mentait quand il s'agit de la vie du seul être que Ton chérisse au monde! Car je n'ai que mon frère, moi, et demain peut-être je ne l'aurai plus... Mais vous me croirez. Je veux que nous soyons deux à haïr cette drôlesse, deux à nous venger, comme nous sommes deux à ne pas vouloir ce duel, donc je vous répète qu'elle est la cause, Tunique cause... Vous ne me croyez pas ? Et savez-vous qui l'a fait revenir, votre mari? Car vous ne l'attendiez pas, avouez-le?... C'est moi, entendez-vous, c'est moi, en lui écrivant ce que la Sténo et Lincoln faisaient, journée par journée, et leur amour, et leurs rendezvous, et leur bonheur... Ah! J'étais sûre de ne pas frapper à vide, et il est revenu. Il a traversé toute l'Europe pour se venger... Est-ce une preuve?... »
— a Vous n'avez pas fait cela? » s'écria M"^® Gorka en reculant avec horreur, a C'est une trop grande infamie... »
— « Oui, j'ai fait cela, » repartit Lydia avec un farouche orgueil, a et pourquoi non? C'était bien mon droit quand elle venait me prendre mon homme chez moi. Vous n'avez qu'à rentrer et à chercher dans l'endroit où Gorka enferme ses lettres. Vous y trouverez celles-là certainement, et d'autres encore, je vous l'affirme, de cette femme. Car la gueuse a la manie d'écrire... Me croirez-vous ensuite, ou répéterez-vous encore que j'ai menti?... »
— a Jamais, » reprit Maud avec une indignation douloureuse sur son beau visage loyal, « non, jamais je ne descendrai à cette bassesse. »
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— a Hé bien! J'y descendrai, pour vous, moi, » dit Lydia. <c Ce que vous n'osez pas, je l'oserai, et c'est vous qui me demanderez de vous aider à vous venger,.. 'Venez... » et prenant la main de l'autre stupéfaite, elle l'entraîna dans l'atelier de Lincoln, vide en ce moment. Elle avisa un de ces meubles Espagnols au coloris Arabe, que l'on appelle des hargeûos, et elle en rabattit la tablette peinte de pourpre et d'or. Elle fit jouer deux petits panneaux qui découvrirent un tiroir secret dans lequel se trouvait un paquet de lettres qu'elle saisit. Maud Gorka la regardait se livrer à cette besogne de Judas avec la même horreur épouvantée que si elle avait vu quelqu'un tuer et voler. Tout, dans cette âme de droiture, se révoltait contre cette scène dont sa seule présence la faisait la demi-complice. Mais en même temps elle était la proie, comme son mari quelques jours auparavant, de ce frénétique appétit de savoir la vérité, qui devient^ dans certaines crises aiguës de doute, un besoin physique, comme un cri de notre nature sentimentale, aussi impérieux que la faim ou que la soif, et elle écou tait la terrible sœur de Florent parler :
— a Et sera-ce une preuve, quand vous l'aurez vue, la chose, écrite de sa propre main à elle?... Oui! » continua-t-elle avec une cruelle ironie. « Elle aime la correspondance, notre heureuse rivale. Il faut lui rendre la justice qu'elle ne marchande pas les aveux dans ses lettres... Elle écrit comme elle sent... Il paraît que le successeur avait été jaloux
du prédécesseur... Tenez, en est-ce une preuve, cette fois ?... » Et, après avoir feuilleté les premières lettres comme une personne habituée à étudier cette liasse, elle tendit un de ces papiers à Maud qui n'eut pas le courage de détourner les yeux. Ce qu'elle vit écrit sur cette feuille lui arracha un cri d'aganie. Elle n'avait lu pourtant que dix lignes, lesquelles prouvaient, entre parenthèse, combien le psychologue Dorsenne avait eu tort de croire que Maitland ignorait les anciennes relations de sa maîtresse avec Gorka. La grandeur de la comtesse Sténo, ce qui en faisait une femme courageuse dans ses passions jusqu'à l'héroïsme, c'était une sincérité absolue et le dégoût pour les petitesses habituelles à la galanterie. Il lui eût répugné de disputer, pied à pied et mensonge à mensonge, à un nouvel amant la connaissance de son passé, et les demi-aveux, si habituels à la race féminine, lui eussent semblé une lâcheté pire encore. Elle n'avait pas essayé de cacher à Maitland quelle liaison elle rompait pour lui, et c'était sur une des phrases où elle en parlait ouvertement qu'était tombé le regard de M°^® Gorka : «c Tu seras content de moi, » y était-il dit, a et je ne verrai plus dans tes chers yeux bleus que Je baise, comme je les aime, à notre manière, cette lueur de défiance qui me fait mal. fai coupé même la correspondance avec G... Si tu l'exiges, j'irai jusqu'à me brouiller avec éMaud, malgré la raison que tu sais et qui me le rend difficile, zMais comment serais-tu encore jaloux?*.. tMa franchise sur cette liaison n' est-elle pas
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la plus sûre garantie quelle est bien finie ? Va, ne sois pas Jaloux, Sache un peu ce que je sais si bien, que j'ai cru aimer, et que ma vie a commencé le jour seulement où tu m'as prise dans tes bras. La femme que tu as éveillée en moi y personne ne V avait connue.., t>
— « Elle écrit bien, n'est-il pas vrai? » dit Lydia avec Téclat d'un sauvage triomphé dans ses prunelles. « Vous me croyez, à présent?... Comprenezvous que nous n'avons plus 'qu'un même intérêt aujourd'hui, un commun affront à venger? Et nous le vengerons... Comprenez-vous aussi que vous ne pouvez pas laisser votre mari se battre avec mon frère? Vous me devez cela à moi qui vous ai donné cette arme avec laquelle vous le tenez... Menacez-le du divorce. La fortune est à vous. On vous laisserait l'enfant. Je vous répète que vous le tenez, et solidement. Mais vous empêcherez le duel, vous me le promettez?... »
— a Ah ! Qu'est-ce que vous voulez que cela me fasse à présent qu'il se batte ou non ? » dit Maud. « Du moment qu'il m'a trahie ainsi pendant tant de jours, est-ce que je ne suis pas veuve?... Ne m'approchez plus, » ajouta-t-elle en regardant Lydia avec des prunelles hagardes, et un frémissement de répulsion la remuait tout entière. « Ne me parlez plus. J'ai autant d'horreur pour vous que pour lui... Laissez-moi partir, m'en aller d'ici... Rien que de me sentir dans la même pièce que vous me fait trop de maL.. Ah! Quelle honte!... »
Elle avait reculé jusqu'à la porte en fixant sur la
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dénonciatrice des yeux que fautre soutint, malgré le mépris qui en jaillissait, avec le sombre orgueil du défi. Elle sortit en répétant: c Quelle honte!... ]> sans que Lydia lui pariât en effet, tant la surprise de ce résultat contraire à toute son attente l'avait comme paralysée. Mais la redoutable créature n'en était pas à se perdre dans les regrets ou les repentirs. Elle resta quelques minutes encore à songer. Puis, tordant de ses mains nerveuses la lettre qu'elle avait montrée à Maud, au risque d'être dénoncée elle-même plus tard à son mari par ce papier froissé, elle dit tout haut :
— « Lâche! Dieu! Conmie elle est lâche!... Elle aime. Elle pardonnera. Il n'y aura donc personne pour m'aider? Personne pour les frapper dans leur insolent bonheur?... » Et après une nouvelle méditation, le visage plus contracté encore, elle rejeta les lettres dans le tiroir qu'elle referma, et, une demiheure plus tard, elle demandait un conmiissionnaire à qui elle remettait une lettre avec ordre de la porter immédiatement, et cette lettre était adressée à l'inspecteur de police du quartier. Elle le prévenait du duel du lendemain en lui donnant le nom des deux adversaires et des quatre témoins. Si elle n'avait pas eu peur de son frère, elle eût signé cette fois sans hésiter.
— a J'aurais dû commencer par là, » se dit-elle quand la porte de son petit salon se fût refermée derrière son messager à qui elle avait tenu à parler elle-même, ce Les gendarmes sauront bien les empê-
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cher de se battre, même si je n'arrive à rien en suppliant Florent... Quant à lui?]> et elle regardait un portrait de Maitland posé sur le bureau où elle venait d'écrire, ce Si je lui racontais ce qui se passe, cependant... Non, je ne lui demanderai rien. Je le hais trop... » Et elle conclut avec un sourire féroce, qui découvrit ses dents aux coins de sa bouche mince, anomalie d'hérédité qui ne permettait guère de reconnaître le sang noir en elle : « C'est égal. Il faudra bien que Maud Gorka travaille avec moi, même malgré elle. Il y a toujours quelqu'un à qui elle ne pardonnera pas, c'est la Sténo... » Et, malgré son atroce inquiétude, cette âme cruelle se sentit frémir de joie à l'idée de son œuvre.
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