‹ CosmopolisChapitre 5 sur 8 · LE COMMENCEMENT D ' U N DRAME · texte numérisé non relu

LE COMMENCEMENT D ' U N DRAME

— « Voilà pourtant un homme intelligent qui ne doute jamais de ses idées, » se dit Dorsenne quand le marquis l'eut quitté. « C'est comme les socialistes de bonne foi, cela m'étonne toujours. M'en a-t-il servi, des tirades ! Mais quelle jeunesse d'âme dans cette vieille machine usée !... » Et il accompagna des yeux pendant une minute encore, avec un regard où il entrait au moins autant d'envie que de pitié, le mutilé de Patay en train de s'éloigner par la rue de la Propagande. Cette mutilation faisait encore ressortir la hauteur et la maigreur de la taille de Montfanon, qui marchait, en se redressant, de ce pas rapide propre aux maniaques. Ils suivent leurs idées au lieu de prendre garde aux objets. Cependant le soin que celui-ci avait eu d'éviter la ligne du soleil pour celle de l'ombre attestait l'instinct du vieux Romain qui sait le danger des premiers rayons du printemps sous ce ciel bleu, si aisément meurtrier. A une minute, Montfanon s'arrêta pour faire à un des nombreux mendiants qui foisonnent aux alentours de la place d'Espagne une aumône d'autant plus méritoire qu'avec son unique bras et chargé du livre d'heures, il lui fallait un véritable efforl pour chercher dans sa poche. Dor-

senne était assez lié avec cet original personnage pour savoir que jamais le gentilhomme n'avait pu dire « non » à qui lui demandait une charité petite ou grande. Grâce à ce système, cet ennemi de la belle Fanny Hafner se trouvait sariS cesse gêné avec quarante mille francs de rente et l'existence la plus simple. Aussi l'achat coûteux de la relique de Montluc prouvait-il que cette antipathie conçue contre la charmante fille du baron Justus était devenue une espèce de passion. En toute autre circonstance, le romancier, qui se délectait à de telles remarques, n'eût pas manqué de méditer ironiquement sur cette nuance d'âme, assez facile d'ailleurs à expliquer. Il y entrait beaucoup plus d'instinct irraisonné que Montfanon ne le soupçonnait luimême. Le vieux ligueur n'aurait pas été logique, s'il n'eût eu en matière de races une partialité d'inquisiteur, et le simple soupçon de l'origine juive l'eût déjà très mal disposé pour Fanny. Mais c'était un juste, comme le lui avait dit Dorsenne, et si la jeune fille avait été une Juive avouée, pratiquant sa religion avec ferveur, il l'eût estimée en l'évitant, et jamais il n'en eût parlé avec cette amertume. Le vrai motif de son antipathie, c'est qu'il aimait le cardinal Guérillot, comme il faisait toutes choses, avec passion et avec jalousie, et il ne pouvait pardonner à Mlle Hafner d'être entrée dans l'intimité de ce saint prélat malgré lui, Montfanon, qui avait vainement prémuni l'ancien évêque de Clermont contre celle qu'il considérait comme la plus dangereuse des intrigantes. Elle avait beau, depuis des

mois, multiplier les preuves de sa vérité de cœur, et le cardinal les rapporter au terrible marquis, l'entêté personnage s'obstinait à ne pas y croire, et chaque nouvelle bonne action de son ennemie augmentait sa haine en exaspérant le malaise que lui donnait, malgré tout, un vague sentiment de son iniquité. Mais Dorsenne n'eut pas plus tôt commencé de marcher lui-même dans la direction du palais Castagna qu'il oublia vite et Mlle Hafner et les préjugés de Montfanon, pour ne plus penser qu'à une seule des phrases qu'avait prononcées ce dernier, à celle qui se rapportait au retour de Boleslas Gorka. Il fallait que cette nouvelle fût bien inattendue et qu'elle éveillât chez l'écrivain des préoccupations bien graves, car il ne jeta même pas un regard sur l'étalage du libraire français à l'angle du Corso, pour voir si l'étiquette désirée du « Quatorzième Mille » flamboyait enfin sur la couverture jaune de son dernier volume, de cette Églogue mondaine, parue en automne avec un succès que son absence de Paris depuis six mois, loin de toute coterie, avait pourtant rogné et diminué. Il ne pensa pas davantage à constater si le régime qu'il pratiquait, à l'imitation de lord Byron, contre l'embonpoint, lui conservait l'élégante silhouette dont sa fatuité de joli homme était fière, et cependant les glaces des devantures sont nombreuses sur la route qu'il suivit pour aller de la place d'Espagne an palais Castagna, lequel dresse sa masse sombre au bord du Tibre, à l'extrémité de la via Giulia et comme un pendant à l'admirable palais Sacchetti,

ce chef-d'œuvre de Sangallo. Dorsenne ne s'amusa pas davantage à son plaisir accoutumé, à cette tapisserie bariolée de souvenirs que la promenade à travers les rues de Rome déploie dans la mémoire de tout homme qui a de la lecture. Et cependant il longea, durant les vingt minutes qu'il mit à gagner son rendez-vous, une suite d'édifices où il tenait des siècles d'histoire. Ce fut d'abord le vaste palais Borghèse, le piano des Borghèse, comme l'a fait surnommer la forme de clavecin adoptée par l'architecte, monument de splendeur qui devait, moins de deux ans plus tard, servir de théâtre à une exposition plus mélancolique encore que celle du palais Castagna et à une ruine qui, elle, n'était pas méritée comme celle du viveur cosmopolite qu'avait été Ardea. Toute la Rome papale ne s'évoquait-elle pas devant cette masse imposante baptisée au nom du pontife qui a terminé Saint-Pierre et inscrit sur le fronton, à côté du prince des Apôtres, son orgueilleux Paulus V Burghesius Romanus? Dorsenne n'eut même pas un coup d'ceil distrait pour la somptueuse bâtisse, pas plus qu'il ne remarqua, dix minutes plus tard, la façade de Saint-Louis, objet du culte de Montfanon. Si l'écrivain ne professait pas pour cette relique de la vieille France la piété du marquis, il ne manquait jamais d'y entrer pour faire ses dévotions littéraires à la tombe de Mme de Beaumont, à ce Quia non sunt d'une épitaphe que Chateaubriand a inscrite sur la pierre de cette douce morte avec plus de vanité, hélas ! que de tendresse. Pour la première fois, Dorsenne n'y songea point ;

il oublia aussi de se réjouir les regards à la fontaine rococo de la place Navone, de cette place où Donatien avait son cirque et qui rappelle les fastes cruels de la Rome impériale, — comme, à deux pas, la statue tronquée qui fait l'angle du palais Braschi, ce Ménélas devenu par l'ironie du sort le Pasquin des Pasquinades, rappelle la conquête morale de Rome par les artistes hellènes, — comme, à deux autres pas, la grande artère du corso Victor-Emmanuel démontre l'effort de renaissance de la Rome actuelle, — comme, à deux pas encore, la masse du palais Farnèse rappelle tout ensemble les grandeurs de l'art moderne et la tragédie des monarchies contemporaines. La pensée de Michel-Ange ne semblet-elle pas encore empreinte dans le sombre travertin de cet immense sarcophage, qui fut le refuge du dernier roi de Naples? Mais il faut avoir l'âme entièrement libre pour se livrer à ce charme du dilettantisme historique qui émane des villes construites de passé, et quoique Julien se piquât, non sans motif, d'être un intellectuel supérieur à l'émotion, quoiqu'il admirât par-dessus tout le mot de celui qui prétendait n'avoir jamais éprouvé de chagrin dont une heure de lecture ne l'eût consolé, il n'avait pas son indépendance habituelle d'esprit durant cette course à pied qui le conduisait vers sa « mosaïque humaine », comme il avait dit pittoresquement, et il tournait et retournait sans cesse les questions suivantes :

— « Boleslas Gorka revenu? Et il y a deux jours j'ai vu sa femme qui ne l'attendait pas avant le

mois prochain. Montfanon n'est cependant pas un halluciné... Boleslas Gorka revenu? Et au moment où Mme Sténo est réellement folle de Maitland, car elle en est folle. Avant-hier, chez elle, à dîner, elle le regardait ! C'en était scandaleux. Gorka l'avait déjà pressenti cet hiver. Quand l'Américain a dû faire le portrait d'Alba une première fois, le Polonais a tout empêché. Il est bon, lui, Montfanon, lorsqu'il parle de partage entre ces deux hommes. Quand Boleslas est parti pour Varsovie, à peine si Maitland et la comtesse se connaissaient, et maintenant !... S'il est revenu ainsi, c'est qu'il aura su son remplacement. Quelqu'un l'aura averti, un ennemi de la comtesse, un confrère de Maitland. Ça se fait entre bons petits camarades, ces infamieslà... Que Gorka, qui tire le pistolet comme Casai, tue Maitland en duel, cela fera quelques faux Velasquez de moins, et je m'en soucie comme de mon premier article. Qu'il se venge sur sa maîtresse de cette trahison, voilà qui me serait égal encore, car cette Catherine Sténo est une trop grande coquine... Mais ma petite amie, ma pauvre charmante Alba, que va-t-elle devenir s'il y a un scandale, du sang peut-être autour des folies de sa terrible mère, elle qui, par moments, soupçonne tout déjà et à qui cela fait tant de peine?... Gorka revenu?... Et il ne me l'a pas écrit, à moi qui ai reçu plusieurs lettres de lui depuis qu'il est parti, à moi, qu'il était venu prendre l'automne dernier pour confident de ses jalousies, sous prétexte que ie connais les femmes, et avec la jolie petite vanité

du roman à m'inspirer !... Ce silence et ce retour, cela ne sent plus le roman, mais le drame, et avec un Slave aussi Slave que ce Slave-ci, on doit s'attendre à tout. Je saurai à quoi m'en tenir tout de suite, car il va être au palais Castagna. Il aura tenu à accompagner sa femme pour revoir son ancienne maîtresse une matinée plus tôt. Ancienne maîtresse?... Non. Ce n'est pas réglé, cette situationlà... Je l'aimerais mieux sur la Vistule, décidément. Il y était plus rassurant !... Pauvre charmante Alba !... »

Ce petit monologue intérieur n'était pas très différent de celui que se serait prononcé dans une circonstance analogue n'importe quel jeune homme intéressé par une jeune fille dont la mère se conduit mal. C'est une situation attendrissante, mais assez commune, et il n'était nul besoin que le romancier vînt l'étudier à Rome, tout un hiver et tout un printemps, au plus grand dam de ses ambitions littéraires. Si cet intérêt dépassait celui d'une étude, Dorsenne possédait un moyen très simple pour empêcher que « sa petite amie », comme il disait, ne fût malheureuse des déportements de cette mère que l'âge n'assagissait pas. Que ne demandaitil sa main? Il était riche d'un patrimoine que ses succès de librairie avaient encore augmenté. Car depuis le premier livre qui avait établi sa réputation, ces Études de femmes publiées en 1879, pas un seul de ses quinze romans ou recueils de nouvelles n'était resté inaperçu. Sa célébrité personnelle pouvait, à la rigueur, se parer d'une célébrité de famille,

car son grand-père était le petit-cousin de ce brave général Dorsenne que Napoléon ne put remplacer à la tête de la garde que par Friant. C'est tout dire d'un mot. Quoique les héritiers du héros de l'Empire n'eussent jamais reconnu ce cousinage, Julien y croyait, et quand il lui arrivait de dire, en réponse à des compliments sur ses livres : « A mon âge, mon grand-oncle, le colonel de la garde, avait fait bien autre chose,... » il était de bonne foi. Cette prétention douteuse n'était même pas nécessaire pour que, posé comme il l'était, la comtesse Sténo, qui elle-même s'était vaguement déclassée par sa galanterie, l'acceptât pour gendre. Quant à se faire aimer de la jeune fille, avec sa belle physionomie, toute en intelligence et en finesse, et la tournure élégante qu'il gardait malgré ses trente-cinq ans, il y pouvait évidemment prétendre. Rien cependant n'était plus loin de sa pensée qu'un projet de cet ordre, car, en montant les marches de l'escalier du palais jadis habité par Urbain VII, il continuait en de tout autres termes le monologue poursuivi durant le chemin, cette espèce de copie involontaire qui s'écrit d'instinct dans le cerveau de l'homme de lettres, quand il a trop aimé la littérature. Elle prend par instants une forme presque rédigée, et c'est la plus marquée des déformations professionnelles, la plus inintelligible aussi aux illettrés, qui pensent flottant et qui ne subissent pas, heureusement pour eux, la continuelle servitude du mot trop précis et de l'idée trop consciente.

— « Oui, pauvre charmante Alba ! » se répé-

tait-il. « Quel malheur que ce mariage avec le frère de la comtesse Gorka ne se soit pas arrangé il y a quatre mois !... C'était passablement immoral que cette entrée dans la famille de l'amant de sa mère. Mais elle aurait eu moins de chances encore de jamais rien savoir, et la combinaison commode par laquelle cette mère l'a liée d'amitié avec cette femme, afin de mieux les aveugler toutes deux, aurait abouti à un peu de bien. Alba serait lady Ardrahan aujourd'hui, prise dans cette forte existence anglaise, qui vous refait de la vie morale comme la montagne vous refait du sang, au lieu qu'on va la marier à un imbécile quelconque d'ici ou d'ailleurs. Puis elle le trompera comme sa mère a trompé feu Sténo, avec moi peut-être, par souvenir de notre joie et pure intimité de maintenant, — ce qui sera par trop mélancolique... Allons ! n'y pensons pas !... C'est l'avenir dont nous ne savons point s'il existe, au lieu que le présent existe, lui, et il a tous les droits... Le présent, c'est que j'aurai dû à la contessina mes plus fines sensations de Rome, cette vision de sa jeunesse, pas très heureuse, dans ce décor d'un si grand passé. Et c'est une sensation encore qu'il faut savoir goûter, que celle-ci : visiter ce palais à l'encan avec cette adorable enfant sur qui pèse cette menace de drame. Que veut la lo-giqtw, comme aurait dit mon ami Beyle? Me réjouir que la comtesse Sténo soit galante, car autrement la maison n'aurait pas ce ton, et je n'aurais jamais vécu dans la familiarité de la petite. Me réjouir qu'Ardea soit un viveur doublé d'un fou, qu'il ait

perdu sa fortune à la Bourse et que le syndicat de ses créanciers, présidé par le sieur Ancona, ait fait main basse sur son palais. Car autrement je ne serais pas à monter les marches de cet escalier papal, ni à regarder ces débris de sarcophages grecs encastrés dans les murs, et ce jardin d'un vert si intense. — Quant à Gorka, il peut être revenu pour trente-six motifs autres que la jalousie, et Montfanon a raison, la Caterina est assez fine pour les rouler tous deux, le peintre et lui. Elle fera croire au Maitland qu'elle reçoit Gorka à cause de Mme Gorka, et pour l'empêcher de ruiner au jeu cette excellente femme. Elle racontera au Boleslas qu'il ne s'agit entre elle et Maitland que de dissertations platoniques sur les mérites comparés de Raphaël et de Pérugin... Et moi, je serais plus dupe que ces deux dupes en perdant cette visite-ci. Ce n'est pas tous les jours que l'on a la chance de voir vendre, comme un simple bohème, l' arrière-petitneveu d'un pape... »

Cette seconde suite de réflexions ressemblait plus que la première au vrai Dorsenne, et à la sorte de dilettantisme raisonné dont il avait livré à Montfanon une confession atténuée qui le rendait inexplicable même à ses meilleurs amis. Ce jeune homme aux grands yeux noirs, largement ouverts dans un visage aux traits délicats, avec un teint olivâtre de moine espagnol rongé d'ascétisme, n'avait jamais eu qu'une passion, trop exceptionnelle pour ne pas dérouter l'observateur ordinaire, et développée dans un sens si singulier qu'elle devait revêtir tour à tour

pour les plus bienveillants les apparences d'une attitude presque outrageante ou bien celle d'un abominable égoïsme et d'une profonde corruption. Dorsenne l'avait dit avec sincérité, il aimait à comprendre, — pour comprendre, — comme le joueur aime à jouer, l'avare à entasser de l'argent, l'ambitieux à conquérir des places. Il y avait en lui cet appétit, ce goût, cette manie plutôt des idées qui fait le savant et le philosophe. Mais c'était un philosophe cousu par le caprice de la nature à un artiste, et par celui de la fortune et de l'éducation à un mondain et à un voyageur. Les spéculations abstraites du métaphysicien ne lui eussent pas suffi, non plus que la création continue, jaillissante et simple du conteur qui conte pour s'amuser de sa verve, non plus que l'ardeur à demi animale de l'homme de plaisir qui s'abandonne à la frénésie du vice. Il s'était inventé, un peu par instinct, un peu par méthode, un compromis entre ses tendances contradictoires qu'il formulait d'une façon assez pédantesque, quand il disait que son unique but était d' « intellectualiser des sensations vives ». En termes plus clairs, il rêvait d'éprouver de l'existence humaine le plus grand nombre des impressions qu'elle peut donner et de les penser après les avoir éprouvées. Il croyait, à tort ou à raison, démêler dans les deux écrivains qu'il appréciait le plus, Goethe et Stendhal, une application d'un principe pareil. Sa constante étude avait donc consisté, depuis environ quatorze ans qu'il avait commencé de vivre et d'écrire, à traverser le plus de milieux

différents qu'il lui avait été possible. Mais il les avait traversés en s'y prêtant sans jamais s'y donner, avec cette idée, toujours présente dans l'arrière-fond de son esprit, qu'il existait de par ailleurs d'autres mœurs à connaître, d'autres caractères à regarder, d'autres personnages à revêtir, d'autres sensations sous lesquelles vibrer. L'instant où il devait se renouveler lui était marqué par l'achèvement de chacun des livres qu'il composait de la sorte, persuadé qu'une fois écrite et traduite, une expérience sentimentale ou sociale ne vaut plus la peine d'être prolongée. Ainsi s'expliquent l'incohérence d'habitudes et les contrastes d'atmosphère, si l'on peut dire, qui font la marque de son œuvre. Prenez au hasard son premier recueil de nouvelles, ces Études de femmes qui l'ont fait connaître. Elles sont d'un sentimental qui a mal aimé et qui a perdu des heures après des heures à prendre au sérieux par excès de romanesque le demi-monde avoué ou déguisé. A côté de cela, Sans Dieu, ce récit d'un drame de conscience scientifique, atteste une fréquentation continue du Muséum, de la Sorbonne et du Collège de France, tandis que Monsieur le Premier demeure l'un des tableaux les plus ressemblants du monde politique contemporain et qui ne peut avoir été tracé que par un familier du Palais- Bourbon et des bureaux de journaux. Mais n'a-t-on pas appris à Paris, un beau matin, que Dorsenne était candidat à la députation, — où il a d'ailleurs échoué, — par réclame, ont dit ses ennemis, par caprice, ont dit ses amis, au lieu qu'il n'avait

d'autre but que de se figurer la sensibilité spéciale à l'homme d'action? D'autre part, les deux volumes de voyage assez prétentieusement dénommés Tourisme, les Portraits d'étrangères, et cette Églogue mondaine dont le cadre flotte entre Florence et Londres, La Maloja et Bayreuth, révèlent de longs séjours hors de France, une analyse sur le vif des mondes italien, anglais et allemand, enfin une connaissance superficielle, mais exacte, des langues, des histoires et des littératures qui ne s'accorde guère avec Yodor di femmina comme répandue sur toutes ces pages. Ces contrastes sont de ceux qui supposent une âme douée de qualités étrangement complexes, dominée par une volonté très ferme, et, il faut bien le dire, d'une sensibilité médiocre. Ce dernier point paraîtra inconciliable avec l'extrême et presque morbide délicatesse de certaines œuvres de Dorsenne. C'était ainsi cependant. Il avait très peu de cœur. En revanche, il avait beaucoup de nerfs, et si le cœur est nécessaire pour sentir véritablement jusqu'à ce don complet de soi qui ne recule même pas devant la mort, les nerfs et leur irritabilité souffrante suffisent à celui qui veut peindre les passions humaines, l'amour surtout, avec ses joies et ses douleurs que l'on tait lorsqu'on les éprouve à un certain degré. Quoique Julien n'ait jamais eu qu'une demi-gloire, le succès était venu le prendre trop jeune pour ne pas lui avoir donné l'occasion de quelques aventures. Il passait pour en avoir eu bien davantage, à cause du goût très vif qu'il avait toujours professé pour la conversation féminine.

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Dans chacun des milieux traversés au cours de son vagabondage sentimental, toujours il essayait de trouver une femme qui résumât dans son charme le charme épars de ce milieu. Il avait ébauché ainsi d'innombrables intimités. Quelques-unes avaient été franchement galantes. La plupart étaient demeurées platoniques. D'autres avaient consisté dans une simple coquetterie d'amitié, comme c'était le cas aujourd'hui avec Mlle Sténo. Le jeune homme n'y avait jamais apporté plus d'amour-propre que d'entraînement. Toute femme, maîtresse ou amie, n'avait jamais été pour lui qu'une curiosité à satisfaire neuf fois sur dix, et cette dixième fois une volupté à goûter ou un parfum d'âme à respirer, puis un modèle à peindre. Mais comme il s'était sans cesse appliqué à ce que le modèle ne pût être reconnu à aucun signe extérieur, il n'avait jamais pensé qu'il fût coupable, en utilisant son prestige d'écrivain connu pour ce qu'il appelait « sa culture ». Il ne se doutait même pas de ce qu'il y avait de dépravé dans cet épicurisme cérébral fondé sur un constant abus de sa propre âme d'abord et de celle des autres. Il était capable de justice, la défense qu'il avait faite de Fanny Hafner à Montfanon l'avait prouvé ; d'admiration, son respect pour les nobles côtés de ce même Montfanon en faisait foi ; de pitié, car il n'aurait pas sans cela appréhendé tout de suite avec tant de sympathie le contre-coup que le retour du comte Gorka aurait sur la destinée de l'innocente Alba Sténo. Mais la volte-face soudaine qui s'était accomplie dans ses pensées, rien qu'à

s'engager dans la cage du vaste escalier Castagna, s'accomplissait pour lui dans chaque circonstance analogue. L'excès de la réflexion venait sans cesse corrompre ou dissoudre sa sensibilité naturelle, et c'est ainsi qu'après avoir été vraiment bouleversé par cette nouvelle inattendue, par cette rentrée à Rome de l'amant que trompait Mme Sténo, au point de se détailler, dans ur quart d'heure de douloureuse inquiétude, tous les dangers que cette rentrée représentait pour Alba, il s'était repris en main avart même d'avoir revu la jeune fille. Et au lieu de s'empresser, comme il était naturel, pour savoir du moins à quoi s'en tenir, il s'était arrêté à une fenêtre et il griffonnait sur un mince cahier de notes tiré de sa poche, avec la pointe d'un crayon toujours à portée de ses doigts, d'une écriture ferme, précise et nette, comme il voulait que fussent son esprit et son art, cette petite note peu teintée de sentimentalisme :

— « 2 mai 90. — Palais Castagna. Merveilleux escalier tournant construit par Balthazar Peruzzi, si large et si long, avec de doubles colonnettes de dix marches en dix marches, comme celui de Santa Colomba près de Sienne. Goûté surtout la vue d'un jardin intérieur si fermé, si encadré, si dessiné que les buissons rouges de fleurs, la sèche régularité des arbustes verts, les lignes nettes des allées sablées et grises, semblent autant de traits d'un visage. Idée du jardin latin, opposé au jardin germanique ou anglo-saxon, ce dernier respectant l'indéterminé de

la nature, Vautre tout en ordre, tout en règle, humanisant et administrant jusqu'aux parterres. Soumettre la complexité de la vie à une pensée d'ensemble et très claire, marque constante de ce génie latin, pour un bouquet d'arbres comme pour tout un peuple, comme pour toute une religion. — Catholicisme. — C'est le contraire dans les races du Nord. — Protestantisme. — Profondeur du mot : les forêts ont appris à l'homme la liberté... »

Il avait à peine fini d'écrire cette citation, si bizarrement interprétée, et il refermait le petit carnet qu'il appelait tantôt son « garde-manger », et tantôt, plus brutalement encore, son « crachoir », lorsque le son d'une voix qu'il connaissait très bien le fit se retourner subitement. Il n'avait pas entendu monter un personnage qui s'était amusé à le laisser écrire, et qui n'était autre qu'un des acteurs de sa « troupe », pour parler toujours comme lui-même, une des personnes avec lesquelles la partie de ce matin s'était organisée l'avant -veille chez Mme Sténo, celle justement que l'intolérant marquis avait déchirée avec le plus d'ardeur, le père de la belle Fanny Hafner, le baron Justus lui-même. L'ancien écumeur des marchés de Berlin et de Vienne, le trop fameux fondateur du Crédit austro-dalmate, était un petit homme très maigre, avec des yeux bleus, d'une acuité presque insupportable, dans un visage d'un teint comme neutre et d'une physionomie comme éteinte. Son attitude toujours également courtoise, sa mise toujours également simple et t. i. 4

soignée, sa parole toujours également sobre et retenue lui donnaient cette espèce de distinction effacée qui joue la supériorité chez les vieux diplomates. Mais le dangereux aventurier se trahissait par ce regard que Hafner n'était pas arrivé à voiler d'amabilité indifférente. L'homme du monde qu'il se piquait d'être devenu laissait transparaître, malgré tout, par des riens indéfinissables et surtout par ces prunelles, d'une inquiétude si singulière dans un personnage si riche, un énigmatique et amer passé de luttes obscures et contrastées, d'âpres convoitises, de froids calculs et d'indomptable énergie. Le fanatique Montfanon, qui se méprenait avec tant d'iniquité sur la fille, y voyait juste pour le père, — ou presque juste, car il y a plus de nuances et moins de parti pris même dans un type aussi complet de faiseur international que ce personnage qui n'a en effet ni religion, ni famille, ni patrie. Mais c'est la naissance qui l'a voulu. Fils d'un juif de Berlin et d'une Hollandaise protestante, Justus Hafner a été inscrit sur les registres de l'état civil comme appartenant au culte de sa mère. Seulement il a perdu cette mère dès le plus bas âge, et il n'a été élevé dans aucune autre liturgie que celle de l'argent. Chez son père, petit joaillier très persévérant et très habile, mais trop prudent pour hasarder et gagner beaucoup, il apprit le commerce des pierres précieuses, auquel il adjoignit bientôt celui des dentelles, des tableaux, des vieilles étoffes, des tapisseries, des meubles raves. Un coup d'oeil infaillible, une patience d'Allemand mâtiné d'Israélite

et de Hollandais lui valurent vite un premier capital, que l'héritage du père vint augmenter. A vingtsept ans, Justus n'avait pas moins de quatre cent mille marks. Deux opérations de Bourse imprudentes, entreprises pour forcer la chance et atteindre le premier million, dépouillèrent le trop audacieux courtier, qui recommença l'édifice de sa fortune en brocantant à nouveau des diamants et des bijoux. Il vint à Paris, et c'est là, dans un pauvre petit appartement de la rue Montmartre, qu'il reforma, en trois ans, son second capital. Il le manœuvra, cette fois, d'une manière si supérieure qu'en 1870 et à l'époque de la guerre il avait reconquis sa mise de fonds. L'armistice le trouva en Angleterre, où il s'était marié avec la fille d'un agent d'affaires viennois, venu à Londres afin de monter une vaste entreprise de ravitaillement pour les armées belligérantes. Les gains énormes faits par le beau-père et le gendre dans cette année-là les décidèrent à fonder une maison de banque qui eut son siège principal à Vienne et une succursale à Berlin. Justus Hafner, admirateur passionné de M. de Bismarck, commandita en outre un grand journal. Mais il faisait double emploi entre les mains du célèbre homme d'État, qui refusa d'aider l'ancien placier en pierres à satisfaire des ambitions politiques caressées dès le premier âge. Ce fut un cruel écroulement, tout moral celui-ci, dans la vie du laborieux personnage, qui, ayant jugé son avenir en Prusse, émigra définitivement à Vienne. La création du Crédit austro-dalmate, lancé avec une extraordinaire supé-

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riorité de réclame, lui permit de réaliser enfin une au moins de ses chimères. Sa fortune, sans égaler celle des puissants financiers de l'époque, s'éleva avec une rapidité presque fantasmagorique à un chiffre assez haut pour lui permettre, dès 1879, ce luxe supérieur qui ne convient qu'aux cinq cent mille francs de rente. Contrairement aux habitudes des agioteurs de cette espèce, Hafner sut et put réaliser cette fortune à temps, et mettre ce prodigieux bénéfice en placements sûrs. Il se croyait donc à l'abri, lorsque le coup de foudre du procès de 1880 faillit détruire à jamais cet édifice si péniblement construit. Le Crédit austro-dalmale avait sombré d'une manière retentissante parmi d'innombrables désastres publics et privés, et des scandales tels que le suicide de la famille Schrœder. Des poursuites furent ordonnées contre un groupe de fondateurs, dont était Justus Hafner. Il fut parmi les acquittés mais j vec des considérants si cruels pour sa moralité financière, au milieu d'une telle indignation publique, qu'il abandonna l'Autriche pour l'Italie, et Vienne pour Rome. Là, sans se préoccuper des premières rebuffades, il entreprit de réaliser ce qui avait été le troisième grand objectif de sa vie : la conquête d'une situation mondaine. A la période de l'avidité avait succédé, comme il arrive chez ces redoutables manieurs d'argent, la période de la vanité. Devenu veuf, il prépara le mariage de sa fille avec une force de vouloir et une complication de combinaisons égales à son effort d'autrefois, et ce struggle for high life était déguisé sous le parti

pris de haute politesse et de noble tenue le plus systématiquement adopté. Comment avait-il trouvé le moyen, à travers tant de luttes et si âpres, de se raffiner assez pour que le brocanteur primitif et le boursicotier véreux ne fussent pas trop reconnaissablés chez le baron de cinquante-quatre ans, décoré de plusieurs ordres, installé dans un magnifique palais, père d'une charmante fille, et lui-même aimable causeur, cavalier courtois, élégant sportsman? C'est le secret de ces natures, taillées pour la conquête sociale comme un Napoléon pour la guerre et un Talleyrand pour la diplomatie. Cette question, Dorsenne se la posait sans cesse, et il ne la résolvait pas. Quoiqu'il se fût vanté de regarder le baron avec une curiosité tout intellectuelle, il ne parvenait pas non plus à se défaire d'un frisson d'antipathie chaque fois qu'il rencontrait les terribles yeux de ce terrible homme. Et encore ce matin-là, dans ce tournant d'escalier, il lui fut parfaitement désagréable que ces yeux l'eussent vu en train de prendre sa note innocente, quoiqu'il y eût à peine une nuance de douce ironie mondaine, — celle d'un grand seigneur qui protège un grand artiste, — dans la manière dont Hafner l'interpella :

— « Ne vous dérangez pas pour moi, cher maître, » lui disait-il. « Vous travaillez d'après nature, et vous avez bien raison... Je vois que votre prochain roman va rouler sur la ruine de notre pauvre prince d'Ardea... Ne soyez pas trop dur pour lui, ni pour nous... »

L'écrivain ne put s'empêcher de rougir à celle

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bénigne plaisanterie. Aucune ne l'affectait plus péniblement, parce qu'elle était à la fois très juste et très injuste. Comment expliquer l'espèce d'alchimie littéraire grâce à laquelle il avait le droit d'affirmer qu'il ne faisait jamais de portrait, quoique pas une ligne de ses quinze volumes ne fût tracée sans un modèle vivant? Aussi mit-il une certaine mauvaise humeur à répondre :

— « Vous vous trompez, mon cher baron. Je ne prends de notes sur personne, et je n'ai pas l'habitude d'écrire des livres à clef... »

— « Les auteurs disent tous cela, » reprit le baron en haussant les épaules avec la bonhomie jouée dont il se départait si rarement, « et ils ont encore raison... En tout cas, c'est fort heureux que vous ayez eu ces quelques mots à écrire, car nous serons deux à arriver en retard à un rendezvous où il y a des dames... Il est tout près d'onze heures et quart, et nous devions être là à onze heures précises... Moi, j'ai une excuse, j'ai attendu ma fille... »

— « Et elle ne vient pas?... » demanda Dorsenne.

— « Non, » répondit Hafner, « au dernier moment elle n'a pu se décider... Elle a eu une petite contrariété ce matin, je ne sais quel vieux livre qu'elle voulait acheter. Un plus malin a su qu'elle en avait envie, et il le lui a soufflé. Elle en sera quitte pour payer cette fantaisie vingt-cinq louis de plus... Mais ce n'est pas la vraie cause. La vraie cause, c'est qu'elle est trop sensible, et elle trouve

cela si triste, cette mise en vente de tout le mobilier de cette vieille famille... Enfin, je n'ai pas insisté. Que serait-ce si elle avait connu feu la princesse Nicoletta, la mère de Peppino? Quand je suis venu à Rome en visite pour la première fois, vers 75, si vous saviez ce que c'était que ce salon et comme la princesse était princesse !... C'était une Condolmieri, elle, de la famille d'Eugène IV, un pape du plus pur quinzième... »

— s Comme la vanité rend sot l'homme le plus fin ! » songeait Julien tout en emboîtant le pas au baron. « Il voudrait me faire croire qu'il a été reçu chez cette femme qui a été la plus noire des noires, la plus difficile sur le recrutement de son salon... Mais aussi comme la vie est plus complexe que ne la voient les Montfanon, tout de même ! Cette fille qui sent d'instinct ce que ce chouan de marquis sent par doctrine : la mélancolie de ces fins de noblesse, avec ce père qui laisse passer le bout de l'oreille du brocanteur et qui parle des papes du moyen âge comme d'un bibelot !... Le plus pur quinzième 1... Pendant que nous sommes seuls, il faut que je lui demande, à ce vieux renard, ce qu'il sait du retour de Boleslas Gorka. Il est l'âme damnée de Mme Sténo. Il doit être renseigné sur les faits et gestes du Polonais... » Précisément cette amitié de Hafner à l'égard de la comtesse, dont il était le conseiller financier, eût dû être pour Dorsenne une raison d'éviter à tout prix un sujet pareil, d'autant plus qu'il était très sûr de l'antipathie de cet homme. Le baron pouvait, par un seul mot perfidement

répété, lui nuire beaucoup auprès de la mère d'Alba. Mais le romancier, pareil sur ce point à la plupart des observateurs professionnels, n'avait de puissance d'analyse que d'une façon rétrospective. Jamais sa pénétrante intelligence ne lui avait servi à éviter une de ces petites fautes de langage qui sont les grandes fautes de conduite sur le mesquin échiquier du monde. Heureusement pour lui, il ne nourrissait aucune sorte d'ambition, que de son plaisir et de son art. Sans quoi il eût trouvé le moyen de se faire, et gratuitement, assez d'ennemis pour manquer toutes les académies et toutes les croix. Il choisit donc le moment où le baron, arrivé sur le palier du premier étage, respirait avec un peu d'essoufflement, et où l'agent de l'entrepreneur des ventes préposé au guichet vérifiait leur permis d'entrée à tous deux, pour dire à son compagnon :

— « Est-ce que vous avez vu Gorka depuis son arrivée? »

— « Comment? Boleslas est ici? » demanda Justus Hafner, qui ne manifesta d'ailleurs son étonneent d'aucune autre manière, sinon en ajoutant : « Je le croyais toujours en Pologne... »

— « Je ne l'ai pas vu moi-même, » dit Dorsenne. Il regrettait déjà d'avoir parlé trop vite. Il est toujours plus prudent de ne pas colporter le premier certaines nouvelles. Mais l'ignorance où le meilleur ami de la comtesse Sténo et qui la voyait presque tous les jours était de ce retour, avait frappé le jeune homme d'une surprise trop vive pour qu'il n'insistât point. « Quelqu'un l'a rencontré

ce matin, de la véracité de qui je ne peux pas douter... » Puis, brusquement : « Cela ne vous fait pas peur, à vous, cette rentrée subite?... »

— « Peur? «répondit le baron. « Et pourquoi?...» Il avait regardé l'écrivain en prononçant cette phrase, avec cette même physionomie impassible qu'il avait toujours, et que démentait cependant un très petit indice, bien significatif pour qui le connaissait. Les deux hommes avaient passé, en échangeant ces quelques mots, dans la première salle de l'exposition des « objets d'art ayant appartenu à l'appartement de S. E. le prince d'Ardea », comme disait le catalogue, et le baron n'avait pas pris, comme c'était son geste habituel, le lorgnon d'or qu'il posait à la pointe de son nez devant le moindre étalage de bric-à-brac. Pour qu'il cheminât de son pied lent — un pied qui mesurait son pas avec une prudence de policier — à travers les bustes -et les statues de cette première salle, dite « des Marbres » sur le catalogue, sans donner son coup d'oeil d'ancien marchand aux tapisseries des Gobelins pendues sur les murs, il fallait que lui-même considérât comme très grave la révélation du romancier. Ce dernier en avait trop dit pour ne pas continuer :

— « Eh bien ! moi qui ne suis pas lié avec Mme Sténo depuis des années comme vous, j'ai eu froid pour elle quand on m'a annoncé ce retour. Elle ne sait pas ce que c'est que Gorka jaloux, et ce dont il est capable... »

— « Jaloux? Et au nom de quoi?... » interrompit Hafner. « Ce n'est pas la première fois que j'entends

prononcer le nom de ce pauvre Boleslas à propos de la comtesse... J'avoue que je n'ai jamais pris ces ragots au sérieux, et je n'aurais pas cru que vous, un habitué de son salon, ud de ses amis, vous hésitiez là-dessus. Tranquillisez-vous... Gorka est amoureux de sa charmante femme, et il ne peut pas mieux choisir. La comtesse Caterina est une excellente personne, très Italienne, très en dehors. Elle s'intéresse à lui, comme à vous, comme à Maitland, comme à moi, avec son expansion naturelle ; à vous parce que vous écrivez de si beaux ouvrages, à Maitland parce qu'il peint comme nos meilleurs maîtres, à Boleslas à cause du chagrin qu'il a eu lors de la mort de son premier enfant, à moi parce que j'ai la charge si délicate de diriger une jeune fille... C'est mieux qu'une excellente personne ; c'est une femme vraiment supérieure, très supérieure... »

Il avait débité ce discours hypocrite avec une tranquillité si complète que Dorsenne en demeura abasourdi et en même temps irrité. Que Hafner ne pensât pas un mot de ce qu'il disait, le romancier en était sûr, lui qui, par les indiscrètes confidences de Gorka, savait à quoi s'en tenir sur les mœurs de la Vénitienne, et il connaissait le coup d'oeil du baron ! En tout autre instant, il eût admiré la politique du vieux routier, si dressé aux ménagements de la plus timorée circonspection, qu'il appréhendait de même avoir écouté ce dont il était plus sûr que n'importe qui. En ce moment, l'écrivain jugea cette réserve d'autant plus puérile qu'elle lui faisait jouer un rôle, assez ordinaire, mais peu élé-

gant, celui d'un calomniateur qui déshonore une femme chez laquelle il a dîné l'avant-veille. Il pressa donc le pas, autant que la politesse le lui permettait, afin de ne pas demeurer en tête à tête avec le baron et aussi pour rejoindre les personnes de leur partie arrivées déjà. Ils sortirent de cette première salle pour entrer dans une seconde, dite « des porcelaines », puis dans une troisième, dite « de la fresque de Pierin del Vaga », à cause du plafond où ce maître a peint une réplique de son vigoureux morceau de Gênes : Jupiter foudroyant les Géants, et enfin dans une quatrième, dite « des Arazzi », à cause des panneaux merveilleux dont elle est décorée. De rares visiteurs s'y promenaient, car la saison était un peu avancée, et le choix singulier qu'avait fait de cette date le sieur Ancona, pour procéder à l'exécution immobilière du prince, attestait ou bien le calcul d'une haine profonde ou bien la ruse adroite d'un syndicat de revendeurs. Les antiques magnificences du palais allaient être adjugées pour la moitié de la valeur qu'elles auraient eue quelques mois plus tôt ou plus tard. Ce petit nombre de curieux faisait encore ressortir, par le contraste, la profusion de meubles, d'étoffes, d'objets d'art de toute nature qui encombraient ces vastes pièces. C'était un résidu étonnant de cinq cents ans de puissance et de luxe, où des chefsd'œuvre dignes des grands Médicis, et d'ailleurs exécutés de leur temps, alternaient avec des fanfreluches du dix-huitième siècle, des bronzes du premier Empire avec des bibelots d'argent commandés

à Londres hier. Le baron Justus n'avait pu y tenir. Il avait enfin placé sur son nez busqué le fameux lorgnon, et il interpellait Dorsenne pour lui montrer un fauteuil curieux, la ciselure d'un cartel, la broderie d'une étoffe. Un regard lui suffisait pour juger sans se tromper. Si le romancier avait eu l'esprit capable d'observer, peut-être aurait-il aperçu, dans la connaissance minutieuse où le banquier était du catalogue, la trace d'une étude trop approfondie pour ne pas s'accorder à quelque projet mystérieux. — « Il y a des trésors ici, » disait-il. « Tenez, ces deux potiches à couvercle bombé, avec ce fond orange rehaussé de dorures? Voilà des pièces qui ne se font plus en Chine. Le secret en est perdu... Et ce tête-à-tête en vieux Saxe décoré de fleurs?... Et cette chape pluviale dans cette vitrine? Quelle merveille !... Cela vaut celle de Pie II qui est à Pienza et qu'on avait volée. J'ai failli l'acheter à l'époque pour quinze cents francs. Elle en vaut quinze mille, vingt mille, tout ce qu'on veut... Voilà maintenant de la faïence hispano-mauresque. Elle aura été rapportée d'Espagne lorsque le cardinal Castagna, depuis Urbain VII, est allé à Madrid et qu'il u remplacé Pie V comme parrain de l'infante Isabelle. Ah ! que de richesses !... Mais vous allez comme le vent, » ajouta-t-il, « et c'est peut-être mieux, car je m'arrêterais, et le cavalier Fossati, l'entrepreneur à qui ces terribles créanciers de Peppino ont confié sa vente, a des espions partout. Vous remarquez un objet, vous oies connu pour être un solider Mann, comme on dit en Aile-

magne. Vous êtes noté. Je dois être sur sa liste... Je me suis tant laissé rouler par lui!... Hé 1 c'est un homme très fin... Mais, tenez, j'aperçois ces dames. Nous aurions dû penser qu'elles étaient là... »

Et en souriant, — mais de qui? de Fossati, de lui-même, ou de son compagnon? — il fit lire à ce dernier le cartouche suspendu à la porte d'entrée d'une chambre transversale, avec cette inscription : — « Salon des coffres de mariage. » — Il y avait, en effet, rangées le long des murs, une quinzaine de ces caisses de bois peint et sculpté, de ces cassorti où ce fut la mode autrefois, dans les grandes familles italiennes, d'enfermer les trousseaux destinés aux nouvelles épousées. Ceux de la famille Castagna attestaient, par leurs écussons, quelles alliances le dernier des petits-neveux d'Urbain VII, l'actuel prince d'Ardea, compromettait dans cette faillite de sa fortune héréditaire. Trois jeunes femme très élégantes étaient occupées à les examiner, dans lesquelles Dorsenne reconnut aussitôt la blonde et frêle Alba Sténo, Mme Gorka, avec sa haute taille, sa chevelure blonde aussi et son profil énergique d'Anglaise au menton trop fort, la jolie Mme Maitland et son teint comme doré qui semblait n'avoir pris du sang noir que juste de quoi bistrer son fin visage. Florent Chapron, le beau-frère du peintre, était le seul homme qui tînt compagnie à ces trois dames. La comtesse Sténo/ et Lincoln Maitland étaient absents, et l'on entendait la voix musicale d'Alba qui épelait les blasons sculptés sur les targes de ces coffres, jadis ouverts dans d'autres

momeDts avec des frissons de curiosité tendre par des jeunes filles rieuses et rêveuses comme elle :

— « Regarde, Maud, » disait-elle à Mme Gorka, « voilà le chêne des Délia Rovere, et, tiens, les étoiles des Altien... »

— « Et moi, j'ai trouvé la colonne des Colonna, » répondait Maud Gorka.

— « Et vous, Lydia? » demandait Mlle Sténo à Mme Maitland.

— « Et moi les abeilles des Barberini. »

— « Et moi les lis de Farnèse, » dit à son tour Florent Chapron, qui, s'étant relevé le premier, aperçut les nouveaux venus. Il les salua gaiement de son bon rire qui découvrait ses dents si blanches et semblait illuminer jusqu'à la sclérotique de ses yeux, toute bleutée de blanc. « Nous ne vous attendions plus, messieurs. Tout le monde a fait faux bond à notre rendez-vous. Lincoln était en train, il n'a pas voulu quitter son atelier. Il paraît que Mlle Hafner s'est dégagée hier auprès de ces dames. La comtesse Sténo a un peu de migraine. Nous ne comptions plus sur le baron, qui est connu pour n'être jamais arrivé cinq minutes trop tard... »

— « Moi, j'étais sûre que Dorsenne ne nous manquerait pas, » fit Alba, en regardant le jeune homme avec ses larges prunelles d'un bleu aussi clair que celles de Mme Gorka étaient sombres. « Seulement je m'attendais que nous le rencontrerions dans l'escalier en nous en allant, et qu'il nous dirait avec stupeur : Comment? Je ne suis pas exact?... » Et elle continua : « Ne vous excusez pas, et répondez

à l'examen d'histoire romaine que nous allons vous faire passer... C'est un véritable cours que nous venons de suivre ici, avec tous ces vieux bahuts.... Quelles sont les armes de cette famille-ci? » insistat-elle en invitant le jeune homme à se pencher sur la paroi d'un des coffres. « Vous ne savez pas?... Les Carafa, monsieur l'homme célèbre. Et quel pape ont-ils eu? Vous ne savez pas non plus?... Paul IV, monsieur l'écrivain... Si jamais vous venez nous voir à Venise, c'est là que je vous étonnerai sur les Doges... »

Elle avait mis une grâce si affectueuse à ce petit discours, et elle était si visiblement dans une de ses heures — trop rares, hélas ! — d'enfantine joie, que Dorsenne, préoccupé comme il venait de l'être à cause d'elle, en eut le cœur serré. Cette défection simultanée de Mme Sténo et de Lincoln Maitland pouvait n'être que fortuite. Mais, persuadé comme l'était le jeune homme que la comtesse aimait Lincoln et ne doutant pas qu'elle ne fût sa maîtresse, cette double absence devait lui paraître singulièrement suspecte. Une pareille idée aurait suffi pour que l'innocente gaieté de la jeune fille lui fît un peu mal. Cette gaieté devenait tragique s'il était vrai que l'autre amant de la comtesse fût revenu à l'improviste, averti par quelque dénonciation. Aussi Dorsenne éprouvait-il une émotion véritable en demandant à Mme Gorka :

— « Comment se porte Boleslas?... »

— « Mais bien, je suppose, » dit la jeune femme. « Je n'ai pas de lettre aujourd'hui... Est-ce que ce

n'est pas un de vos proverbes : Pas de nouvelle, bonne nouvelle? »

Le baron Hafner se tenait à côté de Maud Gorka lorsqu'elle prononça cette phrase. Involontairement Dorsenne le regarda, et involontairement, si maître qu'il fût de lui-même, Hafner regarda Dorsenne. Il ne s'agissait plus, cette fois, d'une simple hypothèse. Que Boleslas Gorka fût revenu à Rome à l'insu de sa femme constituait, quand on savait ses relations avec Mme Sténo et l'infidélité de cette dernière, un événement gros de trop redoutables conséquences pour que les deux hommes ne fussent pas saisis de la même pensée : est-il temps encore d'empêcher un malheur? Chacun d'eux devait, dans cette circonstance, comme il arrive dans les crises importantes de la vie, montrer le fond même de son caractère. Pas un muscle du visage de Hafner ne tressaillit. Il s'agissait peut-être de rendre un service capital à une femme en danger, et qu'il aimait d'amitié autant qu'il pouvait aimer. Cette femme était la cheville ouvrière de sa situation mondaine à Rome. Elle était davantage encore. Tout un plan de mariage pour Fanny, encore secret, quoique sur le point d'aboutir, reposait sur Mme Sténo. Mais il se trouvait ne pouvoir rendre ce service qu'après avoir passé une demi-heure dans les salles du palais Castagna, et il se mit en mesure d'employer cette demiheure de lu manière qui fût le plus profitable à ses achats possibles, — à moins qu'il n'eût encore un intérêt plus compliqué. Car il se retourna vers

Mme Gôrka, et il lui dit, avec sa politesse un peu soulignée :

— « Comtesse, si vous me permettez de vous donner un conseil, ne vous attardez pas devant ces coffres, tout intéressants qu'ils soient... D'abord, comme je le racontais à Dorsenne, le cavalier Fossati, l'entrepreneur de la vente, a sa police partout ici... Votre station, à vous quatre, est déjà remarquée, soyez-en sûrs, en sorte que, si la fantaisie vous prend d'un de ces bahuts, il le saura d'avance. Il s'arrangera pour que vous le payiez le double, le triple et au delà... Et puis, nous avons à voir tant d'autres richesses, notamment un carton de douze dessins de maîtres que d'Ardea ne soupçonnait même pas et que Fossati a découverts, le croiriezvous? mangés aux vers dans une armoire d'un des greniers... »

— « Voilà qui intéresse votre collection, » reprit Florent, « et celle de mon beau-frère. »

— « Allons, » répondit Mme Gorka, avec sa bonne humeur habituelle, « il y a au moins deux de ces coffres dont je raffole et que je veux avoir... Je l'ai dit si haut que ce n'est plus la peine d'espérer que votre cavalier Fossati ne le sache pas, s'il a vraiment ce joli procédé d'espionnage... Mais quarante à cinquante livres de plus ne valent pas un mensonge, — ni même quarante mille... »

— « Hafner va te dire que ce ton n'est pas encore assez baissé, » dit Alba Sténo en riant, «et il ajoutera son grand mot : Vous ne serez jamais diplomate... Mais, » ajouta la jeune fille en se tournant vers Dor-

senne, après s'être eiïaeée devant la silencieuse Lydia Maitland, et s'arrangeant pour rester en arrière avec le jeune homme, « je viens de l'être, moi, un peu, diplomate, afin de savoir si vous avez quelque ennui... » Et son mobile visage avait changé d'expression pour regarder celui de Julien avec une véritable anxiété. « Oui, » dit-elle, « je ne vous ai jamais vu préoccupé comme vous semblez l'être ce matin. Est-ce que vous ne vous sentez pas bien? Est-ce que vous avez reçu quelque mauvaise nouvelle de Paris? Enfin, qu'avez-vous?... »

— « Moi, préoccupé?... » répliqua Dorsenne. « Vous vous trompez, je n'ai absolument rien, je vous l'assure. » Il était impossible de mentir avec une maladresse plus évidente, et si quelqu'un, méritait l'épigramme et le mépris du baron Hafner, c'était assurément lui. A peine Mme Gorka avaitelle parlé, qu'il avait, avec la rapidité des hommes d'imagination, vu en pensée la comtesse Sténo et Maitland surpris par Gorka à cette minute même dans quelque appartement de rendez-vous, et une provocation, un meurtre immédiat peut-être. Et comme Alba continuait de rire de son rire clair, son impression du triste sort réservé à cette enfant s'était faite si forte que sa physionomie s'en était, en effet, comme voilée. Il se sentit ému à constater, quand elle le questionna, combien elle lui portait une amitié •rivante et vraie. Son effort pour cacher cette émotion rendit sa voix si sèche, que la jeune fille reprit :

— « Je vous ai fâché en vous questionnant?

— « Pas le moins du monde, » répondit-il, sans pouvoir trouver une parole d'amitié. Il se sentait, en ce moment, incapable de causer, comme ils faisaient d'ordinaire, sur ce ton d'une intimité à moitié moqueuse, à moitié sentimentale, et il ajouta : « Je trouve seulement que cette exposition est un peu trop mélancolique, voilà tout... » Et avec un sourire : « Mais ne perdons pas l'occasion de nous la faire montrer par cet incomparable cicérone, » et il la contraignit, en hâtant le pas, de regagner le groupe dirigé par Hafner parmi les magnificences de cet appartement presque désert. Et la promenade continua, et l'on entendait tour à tour la voix assourdie du baron commenter la mise en scène que le commissaire-priseur avait su donner à toutes choses, puis les voix claires des visiteuses et des visiteurs qui l'interrogeaient.

— « Voyez, » disait l'ancien brocanteur de Berlin et de Paris, — devenu, dans les comptes rendus mondains des journaux, un amateur éclairé, — « voyez comme ce charlatan de Fossati a eu soin de ne plus multiplier les bibelots maintenant que nous sommes dans les salons de réception... Ces fauteuils semblent attendre les invités. Ils sont connus. On les a publiés dans une Revue des arts décoratifs, à Paris... Et cette salle à manger à travers cette porte, avec toute la vaisselle plate dressée sur la table, ne croirait-on pas une fête préparée?... »

— « Baron, » demandait Mme Gorka, « regardez donc cette étoffe ; c'esl du dix-huitième siècle, n'est-ce pas?... »

— « Baron, » interrogeait Mme Maîtland, « cette tasse à couvercle, c'est du Vieux- Vienne ou du Capodimonte?... »

— « Baron, » disait Florent Chapron, « c'est un travail florentin ou milanais, cette dossière d'armure?... »

Et le lorgnon remuait sur le bout mince et mobile du nez du baron, et ses petits yeux aigus clignaient, ses lèvres minces se plissaient, et il répondait d'un mot aussi juste que s'il eût étudié par le menu les moindres détails du catalogue, et c'étaient des « mercis », aussitôt suivis d'autres questions auxquelles deux voix seulement ne se mêlaient pas, celle d'Alba Sténo et celle de Dorsenne. Dans toute autre circonstance, ce dernier eût essayé de dissiper à son tour la tristesse grandissante de la jeune fille, qui ne lui parlait plus depuis qu'il avait repoussé son amicale inquiétude. D'ordinaire il s'en tourmentait plus qu'il ne se l'avouait lui-même. Ces passages d'une excessive gaieté à une dépression soudaine étaient certes habituels à la contessina, mais pourquoi les avait-elle surtout auprès de lui? Bien qu'ils fussent l'indiscutable indice d'un sentiment trop vif, le jeune homme n'y voulait voir qu'un signe de déséquilibre nerveux. Pourtant il s'en fût préoccupé, s'il n'avait eu, ce matin-là, sa pensée trop absorbée d'un autre côté. Il se demandait si, à tout hasard, après la manière dont Mme Gorka avait parlé, il ne serait pas plus prudent de faire connaître à Lincoln Maitland le retour clandestin de son rival. Peut-être le drame n'avait-il pas encore

eu lieu, et si seulement les deux personnes menacées savaient à quoi s'en tenir? Sans doute Hafner avertirait la comtesse Sténo. Mais quand la verrait-il? Au lieu que lui, Dorsenne, pouvait annoncer tout de suite cette rentrée en scène de Gorka au beau-, frère de Maitland, à ce Florent Chapron qu'il regardait en ce moment même promener sur tous les objets de cette exposition princière son beau regard tendre d'esclave dévoué. C'était une chose énorme que cette démarche et qui eût paru telle à tout autre que Julien. Mais ce dernier était en proie à cette sensation des heures comptées qui fait perdre tout sang-froid aux gens très nerveux et plus encore aux écrivains, habitués par leur métier à ne jamais bien distinguer le possible du réel. En outre, les relations de Florent Chapron et de Lincoln Maitland étaient d'une nature très spéciale et qui avaient trop intéressé le romancier pour que, dans cette minute d'extrême angoisse, il- ne tînt pas compte de ses précédentes observations. Il savait que Florent, envoyé tout jeune chez les Jésuites de Beaumont en Angleterre par un père soucieux de lui éviter les humiliations que son sang lui réservait en Amérique, s'y était pris poux Lincoln, élève lui aussi de cette pension, d'une amitié exaltée. Il savait que cette amitié pour le camarade d'école s'était tournée en un enthousiasme égal pour l'artiste, quand le talent de son ancien camarade avait commencé de se révéler. Il savait que le mariage qui avait mis la fortune de Lydia au service de la gloire du peintre avait été l'œuvre de cet enthousiasme,

à une époque où Maitland, ruiné par la mauvaise administration de sa mère et encore trop peu apprécié du public pour vivre de son pinceau, était tenté par le désespoir. Le caractère exceptionnel de ce mariage aurait étonné un homme moins soucieux des singularités morales que n'était Dorsenne. Celui-ci avait trop remarqué le silence et l'effacement de cette sœur pour ne pas la considérer comme une sacrifiée. Il pensait que le culte pour la gloire de son beau-frère aveuglait Florent au point qu'il était le tout premier artisan de ce sacrifice.

— « Drame pour drame, » se dit-il au moment où la visite approchait de sa fin et après un assez long débat intérieur, « j'aime mieux qu'il y en ait un dans cette famille-là que dans l'autre. Je me reprocherais toute ma vie de n'avoir pas tout tenté... » On était dans la dernière salle, et le baron Kafner achevait de nouer avec ses longs doigts agiles les cordons de l'album de dessins apporté par un des employés de la vente, lorsque cette résolution s'empara du jeune homme d'une manière définitive. Alba Sténo, qui avait continué de se taire, le regardait de nouveau, avec des yeux qui révélaient le combat de son intérêt pour lui et de sa fierté froissée. Elle voulait sans doute, au moment où ils allaient se séparer, lui demander, suivant leur intime et charmante coutume, quand ils se reverraient. Il n'y prit pas garde, — non plus qu'à d'autres yeux qui lui disaient d'être très prudent et qui étaient ceux du baron, — non plus qu'à

l'observation de Mme Gorka qui, remarquant enfin la mauvaise humeur d'Alba, en cherchait la cause où elle avait depuis longtemps deviné qu'était le cœur de la jeune fille, — non plus qu'à l'attitude de Mme Maitland dont les prunelles lançaient quelquefois des éclairs d'une perfidie égale à la douceur de son frère. Il attira ce dernier par le bras en lui disant tout haut :

— « Comme je voudrais avoir votre impression sur un petit portrait que j'ai remarqué dans l'autre pièce, mon cher Chapron...» Puis, arrêtés tous deux devant la toile quelconque qui avait servi de prétexte à cet aparté, il continua, d'une voix basse : « J'ai appris une nouvelle bien étrange. Imaginez vous que Boleslas Gorka est à Rome à l'insu de sa femme... »

— « C'est bien étrange en effet, » répondit le beau-frère de Maitland, qui ajouta simplement, après un silence : « Vous en êtes certain?... »

— « Aussi certain que nous sommes ici, » dit Dorsenne. « Un de mes amis, le marquis de Montfanon, l'a rencontré ce matin. »

Il y eut un nouveau silence entre les deux interlocuteurs, durant lequel Julien sentit que le bras sur lequel il appuyait le sien frémissait. Puis ils recommencèrent de marcher du côté des autres pendant que Florent disait, mais à voix haute : « C'est un excellent morceau de peinture malheureusement trop reverni... »

— « Que j'ai eu raison ! » pensa Julien. « Il m'a compris... »

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