‹ CosmopolisChapitre 6 sur 8 · BOLESLAS GORKA · texte numérisé non relu

BOLESLAS GORKA

Il n'y avait pas dix minutes que Dorsenne avait parlé à Florent Chapron, et déjà l'imprudent écrivain commençait de se demander s'il n'eût pas été plus raisonnable en ne se mêlant ni de près ni de loin à une aventure où son intervention était à tout le moins inutile. Cette appréhension d'un drame immédiat qui l'avait affolé, une première fois, après l'entretien avec Montfanon, et une seconde fois d'une manière plus forte en constatant l'ignorance de Mme Gorka au sujet du retour de son mari, — cette effrayante et irrésistible évocation d'une chambre clandestine, soudain pleine de sang, allait s'évanouir par le plus simple des événements. Les six visiteurs échangeaient leurs dernières impressions sur les mélancolies et les splendeurs de l'appartement Castagna, et ils achevaient de descendre ce vaste et svelte escalier à colonnettes, à travers les fenêtres duquel continuait de sourire sous le brûlant soleil, parmi les sombres verdures et les fleurs éclatantes, l'étroit jardin que Dorsenne avait comparé à un visage. Le jeune homme marchait un peu en avant auprès d'Alba Sténo dont il essayait maintenant, mais en vain, d'égayer à nouveau la physionomie hostile et fermée. Tout d'un coup, au dernier

détour des larges et longues marches qui adoucissaient élégamment la pente, cette physionomie s'éclaira d'un étonnement et d'un plaisir. La contessina jeta un léger cri et elle dit : « Mais voilà ma mère !... » Et Julien aperçut cette Mme Sténo qu'il avait vue, dans un accès presque insensé d'inquiétude, surprise, brutalisée, assassinée par un amant trahi. Elle se tenait debout sur la mosaïque grise et noire du péristyle, vêtue de la plus délicieuse et de la plus souple toilette du matin, en petit drap anglais. Ses cheveux toujours dorés étaient massés sous un grand chapeau à fleurs qu'enveloppait un voile blanc, sa main jouait avec la poignée d'argent ciselé d'une ombrelle blanche, et, dans le reflet de cette blancheur, avec son beau teint de blonde, avec ses beaux yeux bleus où la passion et l'intelligence éclataient, avec ses admirables dents qui brillaient dans son sourire, avec sa taille demeurée mince malgré l'opulence de son buste, elle semblait une créature si jeune, si vigoureuse, si peu touchée par la vie, que jamais un étranger ne l'aurait crue la mère de cette grande jeune fille qui était déjà auprès d'elle et qui lui disait :

— « Quelle imprudence ! Souffrante comme tu étais ce matin, être sortie avec ce soleil, et pourquoi?... »

— « Mais pour venir te prendre et te ramener ! » dit gaiement la comtesse. « J'ai eu honte de m'être écoutée. Je me suis levée, et me voici... Bonjour, Dorsenne. J'espère que vous avez ouvert les yeux tout grands là-haut. Il y a un roman à écrire avec

cette affaire d'Ardea. Je vous le conterai... Bonjour, Maud. Que vous êtes gentille d'avoir fait faire un peu d'exercice à cette paresseuse d'Alba ! Elle aurait un autre teint si elle employait ses matinées à marcher... Bonjour, Florent. Bonjour, Lydia. Et le Maître n'est pas là?... Et vous, vieil ami, qu'avezvous fait de Fanny?... »

Elle avait ,eu, pour distribuer ces simples « bonjours », une grâce si nuancée, un sourire si particulier pour chacun, — tendre pour sa fille, spirituel pour l'écrivain, reconnaissant pour Mme Gorka, amicalement étonné pour Chapron et Mme Maitland, — familier et confiant pour Vieil Ami, comme elle appelait le baron ; elle était si évidemment l'âme de cette petite société que sa seule présence avait comme allumé de la vie dans tous les yeux. Tous commencèrent de lui répondre à la fois, et elle répondait à chacun en marchant vers les voitures qui avaient attendu dans une cour d'honneur capable de contenir vingt carrosses de gala. Et, l'une après l'autre, ces voitures s'avancèrent : le duc de Hafner, le vis-à-vis de Mme Gorka, la victoria de Mme Maitland. Les chevaux piaffaient. Les harnais brillaient. Les valets de pied et les cochers se tenaient dans des livrées si correctes, le suisse du palais Castagna, avec sa longue redingote sur les boutons de laquelle se voyaient les châtaignes symboliques de la famille, avait sous son chapeau galonné une si magnifique prestance, que Julien se trouva soudain grotesque d'avoir imaginé un drame brutal et passionné à l'occasion de pareilles gens.

Demeuré • le dernier, et regardant ce départ, il éprouva une fois de plus cette acre sensation, habituelle à ceux qui, connaissant le dessous des splendeurs du monde, en aperçoivent toute la misère morale et l'enfantillage, et avec une gaieté ironique tout ensemble et indulgente :

— « Vous venez d'être un grand sot, mon ami Dorsenne, » se disait-il en s'asseyant plus démocratiquement dans un de ces petits fiacres ouverts qu'on appelle à Rome une botte... « Avoir peur d'une aventure tragique pour cette femme-là et qui se possède à ce degré, c'est à peu près se jeter à l'eau pour empêcher un requin de se noyer... Si elle n'avait pas sur la bouche les baisers de Maitland, je ne m'y connais pas, et dans les yeux toutes les flammes du plaisir!... Elle sortait de son rendez-vous. C'était écrit, pour moi, dans sa toilette commode, dans le rose de ses joues, dans ses petits souliers, faciles à enlever, qui n'avaient pas fait trente pas à pied. Et avec quelle maestria elle a jeté son filet de mensonges ! Sa fille, Mme Gorka, la Maitland, comme elle vous a ramassé ce fretin prestement ! Voilà pourquoi je n'aime pas le théâtre. Où trouver une actrice qui ait ce ton pour laisser tomber son : — Le Maître n'est pas là?... » Il se prit à rire tout haut, puis, comme il lui arrivait sans cesse d'imaginer des situations de caractères par delà les situations de sentiments que présente la réalité, sa rêverie affranchie de toute, anxiété galopa sur ce nouveau chemin, et employant le mot familier aux cosmopolites d'origine allemande pour désigner une sottise de con-

duite : « J'ai fait une jolie schlemylade, » songea-t-il, « comme dirait Hafner, en racontant à Florent l'arrivée imprévue de Gorka. Pourquoi ne pas lui annoncer en propres termes que Maitland est l'amant de la comtesse?... Voilà une conversation à laquelle je voudrais pourtant assister, celle qui va se tenir entre les deux beaux-frères. Serais-je bien surpris d'apprendre que ce nègre en disponibilité est le confident des adultères de son grand homme? C'est un sujet à peindre que celui-là, qui n'a jamais été bien traité : ces amitiés passionnées d'un Tattet pour un Musset, d'un Eckermann pour un Gœthe, d'un Asselineau pour un Baudelaire, cette totale absorption de l'admirateur dans l'admiré. Florent a trouvé que le génie de son grand peintre avait besoin d'une fortune, et il lui a donné celle de sa sœur. S'il trouve que ce génie a besoin d'une passion pour se développer plus encore, il s'entremettra avec délices... Ma parole d'honneur ! il regardait la comtesse tout à l'heure avec reconnaissance. Pourquoi pas, après tout? Lincoln est un coloriste de premier ordre, quoique son désir d'être au courant l'ait égaré dans trop d'imitations. Mais c'est de sa race. La jeune Mme Maitland a de l'esprit comme une anse de panier ; et Mme Sténo est une de ces femmes extraordinaires, vraiment créées pour exalter la vitalité d'un artiste. Jamais celui-là n'avait rien fait comme le portrait d'Alba... J'entends le dialogue tout à l'heure : — Tu sais, le Polonais est revenu. — Quel Polonais? — Celui de ta comtesse. — Comment? Tu crois à ces calomnies?...

Maitland sera très beau en prononçant cette phrase inévitable... Ah ! que de comédies on manque icibas !... Bon. Ce cocher a commis lui aussi sa schlemylade. Je lui ai dit rue Sistina, près de la Trinité des Monts, et le voici qui prend par la place Barberini au lieu de couper par Capo le Case. C'est ma faute aussi. Je ne regarde plus rien quand la folle du logis se met en branle. Admirons du moins le Triton du Bernin qui souffle de l'eau dans sa conque. Quel sculpteur génial que ce grand homme, et il n'a jamais pensé à la nature que pour la fausser ! Faites donc des esthétiques après cela... »

Ces incohérentes réflexions, durant lesquelles l'écrivain avait de nouveau traversé un tiers de Rome, se résumaient dans une bonne humeur décidément optimiste, comme on peut voir, lorsque le fiacre s'arrêta enfin devant l'adresse donnée. C'était celle d'un fort modeste restaurant décoré de cette enseigne toute toscane : « Trattoria al Marzocco. » Et le « Marzocco », le lion symbolique de Florence, figurait au-dessus de la porte, appuyant sa forte patte sur l'écusson orné du lis national. L'apparence de cette devanture ne justifiait guère le choix que l'élégant Dorsenne avait fait de cet endroit pour y manger chaque fois qu'il ne dînait pas dans le monde. Mais son dilettantisme n'adorait rien tant que ces sautes subites de sociétés, et le sieur Egiste Brancadori qui tenait le Marzocco était un de ces bouffons inconscients comme il allait en cherchant sans cesse dans la vie réelle, de ceux qu'il appelait

ses « Thébains », par souvenir du roi Lear. « Je veux dire encore un mot à ce savant Thébain, » s'écrie, on ne sai't pourquoi, le prince devenu fou, lorsqu'il rencontre le pauvre Tom dans la lande. Pour que les amis parisiens de Dorsenne, les Casai, les Machault, les Vardes, ces habitués de la table du petit Cercle, ne le jugent pas trop sévèrement, il convient d'ajouter que ce Thébain, né à Florence, était en même temps un cuisinier de premier ordre et que le modeste restaurant avait sa légende. Elle divertissait toujours le paradoxal observateur qu'était Julien. Il disait souvent : « Qui osera jamais écrire les vérités de l'histoire? Celle-ci par exemple : le pape Pie IX ayant demandé à l'empereur Napoléon III de lui prêter quelques troupes pour protéger ses États, ce dernier y consentit, occupation qui eut deux résultats, une haine féroce de la moitié de l'Italie contre la France et la fondation du Marzocco par Egiste Brancadori, dit le Thébain ou le Docteur. » C'était encore une plaisanterie du romancier, qui prétendait avoir guéri sa dyspepsie en Italie, grâce à la savante et saine cuisine dudit Egiste. Plus simplement, Brancadori était l'ancien chef d'un grand seigneur russe, d'un des Wérékiew, le propre cousin du véritable père de la jolie Alba Sténo. Ce Wérékiew, renommé à Rome pour la délicatesse de ses dîners, était mort subitement en 1866. Quelques habitués de sa maison, conseillés par un officier français de l'armée d'occupation et lassés des clubs, des hôtels et des restaurants ordinaires, s'étaient avisés de se syndiquer et de coni-

manditer à leur profit le cuisinier du défunt. Ils avaient fondé avec lui, dans un petit local, une popotte d'espèce supérieure, qu'ils auraient pu, avec un peu de vanité, décorer du nom de cercle culinaire. En lui assurant un minimum de seize repas à sept francs par tête, ils avaient eu pendant quatre années une table exquise à laquelle s'étaient assis tout ce que Rome comptait alors de voyageurs distingués. L'année 1870 avait dispersé cette petite société de gourmets et de causeurs, et le cercle fermé s'était métamorphosé en un restaurant, mais presque inconnu, sinon de quelques artistes ou des diplomates qu'attiraient la tradition des anciennes splendeurs de l'endroit et surtout la connaissance des talents du « docteur ». Il n'était pas rare que les trois petites salles qui composaient l'établissement fussent remplies, vers les huit heures, de cravates blanches, de gilets blancs et de fracs de soirée. Pour le cosmopolite Dorsenne, c'était un coup d'œil singulièrement divertissant que celuilà : un coin d'ambassade d'Angleterre ici, un coin d'ambassade russe plus loin, deux attachés allemands ailleurs, deux secrétaires français auprès du Saint-Siège, un autre auprès du Quirinal. Ce qui intéressait davantage encore le romancier, c'était la conversation du « docteur » lui-même, du génial Brancadori, qui ne savait ni lire ni écrire. Mais il avait gardé un souvenir vivant de tous ses anciens convives, et quand il se sentait en confiance, debout au seuil de sa cuisine dont la propreté le rendait insolemment lier, il mimait des anecdotes de la

Rome si curieuse de sa jeunesse. Ses gestes d'illettré si conformes à la physionomie des choses, son masque mobile et son parler toscan, ce fin parler qui adoucit en h tous les c durs entre deux voyelles, donnaient une saveur à ses récits dont un curieux de vérité locale devait raffoler. Le matin surtout, quand il n'y avait guère personne dans le restaurant, il abandonnait volontiers ses fourneaux pour bavarder, et si Dorsenne avait donné l'adresse du Marzocco à son cocher en sortant du palais Castagna, c'avait été dans l'espoir que le vieux chef lui esquisserait à sa manière l'histoire de la ruine d'Ardea. Brancadori était justement debout auprès du comptoir où trônait sa nièce, la signorina Sabatina, charmant visage florentin au menton un peu long, au front un peu large, au nez un peu court, à la bouche sinueuse, aux grands yeux noirs dans un teint doré, avec des cheveux ondulés, qui rappelait d'une manière saisissante le type favori du premier Ghirlandajo.

— « Tenez, mon oncle, » dit cette jeune fille aussitôt qu'elle eut aperçu Dorsenne, '< où avezvous mis la lettre que l'on a apportée pour le prince?... » En Italie, tout étranger est prince ou comte, et la profonde bonhomie qui règne dans les mœurs donne à ces titres, dans la bouche de celui qui les décerne ainsi, une amabilité le plus souvent exempte de calcul. Il n'y a pas de pays au monde où règne une plus véritable et plus charmante familiarité de classe à classe, et Brancadori en donna une preuve tout de suite en traitant de « caro lei », c'est-

à-dire de « mon cher », celui que sa nièce avait blasonné d'une couronne fermée, et il s'écriait, en fouillant dans les poches de la veste en alpaga qu'il portait par-dessus son tablier d'office :

— « A testa bianca spesso cervello manca (1)... — Je l'avais mise dans la poche de mon habit, pour être plus sûr de ne pas l'oublier... Et j'ai changé d'habit parce qu'il faisait chaud. Je l'ai laissé avec la lettre à l'appartement.... »

— « Vous l'enverrez chercher après le déjeuner, » dit Dorsenne.

— « Non, » reprit la jeune fille en se levant, « c'est à deux pas, et j'y cours. C'est le concierge du palais où habite Son Excellence qui l'a apportée lui-même en insistant pour qu'on la remette tout de suite... »

— « Eh bien, allez la chercher, » répondit Julien, qui ne put, malgré l'habitude, s'empêcher de sourire de cet anoblissement de sa maison après celui de sa personne, « et moi, je resterai à causer avec mon docteur en attendant qu'il me donne son ordonnance de ce matin, c'est-à-dire son menu... Devinez d'où je viens, Brancadori? » ajouta-t-il, sûr de provoquer la curiosité d'abord, puis le bavardage du cuisinier ; « du palais Castagna, où l'on va tout vendre... »

— « Ah ! per Bacco ! » s'écria le Toscan avec une visible douleur sur le parchemin de son vieux visage roussi au feu do quarante ans de casseroles,

(1) A tête blanche souvent cervelle manque.

« si défunt le prince Urbain voit cela de l'autre monde, le cœur lui en crève, je vous le jure... La dernière fois qu'il est venu dîner ici, c'était il y a dix ans, pour la saint Joseph ; il m'avait dit : « Vous « me ferez des beignets, Egiste, comme ceux que « nous mangions autrefois avec M. d'Épinay, « M. Clairin, Fortuny et ce pauvre Henri Regnault. » Et il était content ! Il s'attardait à me parler : « Egiste », me disait-il, « je peux aller à mon destin ! « Je n'ai qu'un fils, mais je lui laisse six millions « et le palais. Si c'était Gigi, je serais moins tran- « quille, mais avec Peppino... » — Gigi, c'était l'autre, l'aîné, qui est mort, le gai, qui venait ici tous les jours, du temps de ces messieurs, un brave garçon, mais si mauvais sujet !... Il fallait l'entendre raconter sa visite chez Pie IX le jour où il eut converti un Anglais. Oui, Excellence, il l'avait converti, en lui prêtant par erreur un livre de piété au lieu d'un roman. Cet Anglais prend le livre, le lit, en lit un autre à la suite, un troisième. Il se fait catholique. Le Gigi, qui n'était pas très bien au Vatican, court se vanter de ce haut fait au Saint-Père... « Regarde un peu, mon fils, » dit Pie IX, « de « quels moyens notre bon Seigneur Dieu va se « servir !... » Ah ! celui-là les aurait du moins mangés en s'amusant, ces millions, au lieu que Peppino... ! Ils ont tous passé dans les signatures. Pensez donc, le prince d'Ardea. ce nom en valait de l'argent ! Il joue à la Bourse, il perd, il rejoue, il perd encore, et le voilà à parafer des lettres de change après des lettres de change... Et je parafe,

et je parafe, et chaque fois qu'il faisait ce petit geste, comme moi avec mon crayon, — seulement, moi, je ne sais pas signer mon nom, — c'étaient des cent mille, des deux cent mille francs qui couraient le monde... Et maintenant il va falloir qu'il quitte sa maison et qu'il quitte Rome... Qu'est-ce qu'il y ferait, Excellence, je vous le demande? » Et secouant sa tête, il ajouta : « Il devra reconstruire sa fortune à l'étranger... Nous disons cela en Toscane : « Celui qui gaspille l'or avec les mains ira le « chercher avec les pieds... » Mais voilà Sabatina qui revient. Elle a fait la chose, leste comme un chat... »

L'impayable mimique du bonhomme, ses proverbes, le joli fond d'habitudes dessiné derrière son récit par le souvenir de cette fête de Saint- Joseph où toutes les boutiques de friture portent écrit le sacramentel : « Bignè, » le mot du goguenard Pie IX reproduit avec l'accent du vieux pape, l'originale évocation de l'héritier des Castagna signant et signant toujours, cette explication grossière de sa ruine, très vraie au demeurant, — tout dans ce récit avait amusé Dorsenne. Il savait assez l'italien pour apprécier les intraduisibles finesses de langue de cet homme du peuple. — Mais est-on jamais du peuple quand on est de Florence? — Il riait encore au moment où la madone en rupture de fresque, comme il appelait quelquefois la jeune fille, lui remit une enveloppe dont la suscription changea aussitôt son sourire en une moue de contrariété non dissimulée. Il repoussa de la main le menu

du jour que lui présentait le vieux cuisinier et il dit avec brusquerie : « Je crains bien de ne pas rester à déjeuner... » Puis, ouvrant la lettre : « Non, je ne peux pas, adieu. » Et il sortit, d'une manière si évidemment troublée et précipitée que l'oncle et la nièce échangèrent un regard en souriant. Ces véritables Méridionaux ne pouvaient croire chez un beau jeune homme tel que Dorsenne à d'autres soucis qu'à des soucis de cœur.

— « Chi ha Vamor nel petto,... » dit la signorina Sabatina.

— « Ha lo spron nei fianchi,... » répondit l'oncle. Ce naïf adage, qui assimile au coup d'éperon

donné dans les flancs du cheval la pointe aiguë que la passion nous enfonce dans la poitrine, n'était pas vrai de Dorsenne. L'application de ce proverbe à la circonstance n'était cependant pas entièrement fausse, et le romancier le commentait lui-même à sa façon, quoique sous une autre forme, en se répétant tout le long de la rue Sistina, pleine d'un soleil qui augmentait son énervement : « Non, pour ça, non, je ne veux pas me mêler de cette affaire-là. Je vais le lui dire tout haut et ferme... » Et il reprenait le billet dont la lecture lui avait soudain donné une crise d'inquiétude plus forte encore que les deux de la matinée. Il ne s'était pas trompé en reconnaissant sur l'enveloppe l'écriture de Boleslas Gorka, et voici en quels termes, effrayants de mystère dans la situation présente, ce court message était rédigé :

COSMOÊÔLIS 85

« Je vous sais tellement mon ami, cher Julien, et j'ai pour votre caractère si chevaleresque et si français une telle estime que j'ai décidé de m'adresser à vous dans une circonstance de ma vie tout à fait tragique. J'ai besoin de vous voir immédiatement, et je vous attends chez vous. J'envoie un billet pareil au Cercle de la Chasse, un chez le libraire du Corso, un autre chez votre antiquaire. Où que mon appel vous trouve, quittez tout et venez. Vous me sauverez plus que la vie. Pour une raison que je vous dirai, mon retour est absolument secret. Personne, vous entendez, ne le connaît que vous. Je n'ai pas besoin d'en dire davantage à l'ami si sûr que vous êtes et que j'embrasse de cœur.

— « Il est parfait ! » se répétait Dorsenne en froissant cette lettre avec une colère croissante. « Il m'embrasse de cœur !... Je suis son plus sûr ami !... Je suis chevaleresque, Français, la seule personne qu'il estime !... Quelle commission va-t-il me prier de faire pour lui, affreusement désagréable? Dans quel guêpier va-t-il me demander de me jeter, à moins qu'il m'y ait jeté déjà?... Je la connais, cette école des gaffeurs à protestations. — C'est entre nous à la vie et à la mort, n'est-ce pas? Rendez-moi service !.... — Et ils vous bouleversent vos habitudes, ils vous saccagent votre temps, ils vous embarquent dans des tragédies, et quand vous leur dites : Non, — là, carrément, — ils vous accusent d'égoïsme ou de trahison !.... C'est ma

faute aussi. Pourquoi ai-je écouté ses confidences? Est-ce que je ne sais pas cela depuis des années qu'un homme qui vous raconte ses amours, quand il ne vous connaît pas, car nous ne nous connaissions pas de huit jours, lui et moi, est une canaille, un cabotin ou un fou, les trois quelquefois? Et avec les canailles, les cabotins et les fous, il n'y a pas de relations possibles... Mais voilà. Il m'amusait, dans le commencement, quand il me détaillait son intrigue sans me nommer la personne, comme ils font tous. Il m'a encore amusé par son manège pour arriver à me la nommer sans manquer à ce que les gens du monde appellent l'honneur. Et dire que les femmes y croient, à cet honneur et à cette discrétion !... Et puis c'était le plus sûr moyen d'avoir mes grandes et petites entrées chez la Sténo et d'approcher d'Alba... Je crois que je vais la payer cher, ma flirtation romaine... Nous allons bien voir. Si Gorka est Polonais, je suis Lorrain. Il y a un proverbe sur notre nom aussi, à nous autres, et l'héritier des Castellans ne me fera faire que ce qui me conviendra, pas un geste de plus. »

C'est avec cette mauvaise humeur et cette résolution que Julien s'engagea sous la porte de sa maison. Si cette demeure n'était pas le palais célébré par la signora Sabatina, elle n'était pas non plus la banale caserne moderne qui se multiplie aujourd'hui dans la Rome nouvelle, comme dans le Paris contemporain, comme dans le récent Berlin, comme dans certaines rues de Londres ouvertes ces temps derniers aux environs de Hyde Park. C'était

une vieille bâtisse, dressée en promontoire sur la place de la Trinité-des-Monts, à l'angle des deux rues Sistina et Gregoriana. Quoiqu'elle se trouvât réduite à l'état de simple pension plus ou moins bourgeoise, cette maison a son surnom marqué dans certains guides, et comme tous les coins* de la vieille Rome elle garde les traces d'une glorieuse légende artistique. Les petites colonnes du porche qui la précède la font appeler le Tempietto, ou petit temple, et plusieurs personnages chers aux artistes y ont habité, depuis le paysagiste Claude Lorrain. A deux pas de là, presque en face, a vécu Poussin, et l'un des plus grands parmi les lyriques anglais modernes, Keats, est mort tout auprès, ce John Keats dont le tombeau se voit à Rome aussi, dans le cimetière que domine la pyramide de Cestius, avec cette mélancolique épitaphe tracée par lui-même :

Hère lies one whose name was writ on water...

Il était rare que Dorsenne revînt chez lui sans se répéter la traduction qu'il avait essayée de ce beau vers :

Ci-gît un dont le nom fut écrit sur de l'eau...

Cette fois ce fut d'une manière beaucoup plus prosaïque qu'il effectua son entrée. Car il s'adressa au concierge avec l'accent dèun mari jaloux ou d'un débiteur traqué par des créanciers :

— « Vous avez donc donné la clef à quelqu'un, Tonino?... » demanda-t-il.

— « Mais M. le comte Gorka a dit que Son Excellence l'avait prié de l'attendre chez lui, » répondit le vieil homme avec une timidité rendue plus comique par la coupe formidable de sa moustache grise et de sa barbiche blanche qui faisaient de lui une caricature du feu roi Victor-Emmanuel. Il avait servi en 59 sous le Galantuomo, et il rendait ainsi son hommage de vétéran de Solferino à cette glorieuse mémoire. Avec cela, il était timide comme un petit enfant, et ses gros yeux toujours effarouchés roulaient avec épouvante sous des sourcils de grenadier au moindre embarras. Il répétait : « Oui, que Son Excellence l'avait prié de l'attendre,... » tandis que Dorsenne montait quatre à quatre en disant lui-même tout haut :

— « De plus en plus parfait... Mais, cette fois, la familiarité passe les bornes, et c'est presque tant mieux. Je vais me montrer si étonné et si mécontent dès l'abord que je serai tout à mon aise pour refuser à cet indiscret ce qu'il me demandera... »

Et se raidissant dans sa colère, l'écrivain se prémunissait à l'avance contre une faiblesse singulière qu'il se connaissait trop. Elle dérivait chez lui, non pas d'une volonté insuffisante, mais d'une perception trop vive des motifs et des mobiles auxquels obéissaient les personnes avec lesquelles il était en conflit. Il allait éprouver une fois de plus, la porte à peineOouverte, qu'il n'y. a pas de pire dissolvant de la rancune que la curiosité intelligente. La sienne fut en effet éveillée aussitôt, quoi qu'il en eût, par un bien simple détail, mais qui

achevait de prouver dans quelles conditions étranges 1j grand seigneur polonais avait voyagé : son nécessaire, son pardessus et son chapeau étaient posés sur la table de l'antichambre, encore blanchis de la poussière du train. Evidemment Gorka s'était abattu tout droit de Varsovie sur la place de la Trinité-des-Monts. En proie à quel délire de passion? Dorsenne n'eut pas plus le loisir de se le demander qu'il n'eut la présence d'esprit de se composer une attitude serrée qui coupât court à la familiarité de son étrange visiteur. Au bruit qu'avait fait en s'ouvrant la porte de l'antichambre, Boleslas s'était précipité. Et déjà il saisissait les deux mains de l'hôte dont il avait violé le domicile. Il les lui serrait. Il le contemplait avec des yeux de fièvre, de ces yeux qui n'ont pas dormi depuis des heures et des heures, et il balbutiait en l'entraînant dans le petit salon :

— « Vous voilà, Julien, vous voilà !... Ah ! merci d'être venu à mon appel et tout de suite !... Laissezmoi vous regarder, que je sois bien sûr que j'ai un ami auprès de moi, quelqu'un en qui croire, avec qui parler, sur qui m'appuyer... Si cette solitude avait duré, je vous le jure, je serais devenu fou... »

Quoique l'amant de Mme Sténo appartînt à cette race des nerveux excitables qui outrent sans cesse l'expression de leurs sentiments les plus sincères par une inconsciente griserie de la parole et du geste, son visage portait la trace d'un trouble trop profond pour n'être pas saisissant. Julien, qui l'avait vu partir, trois mois auparavant, si radieux

d'une beauté presque lumineuse, resta saisi de le retrouver changé à ce point par cette courte absence. C'était bien toujours le même Boleslas Gorka, célèbre comme joli homme, cet admirable animal humain si fin et si fort dans lequel il tenait des siècles d'aristocratie. — Les comtes de Gorka appartiennent à cette antique maison de Lodzia à laquelle se rattachent tant d'illustres familles polonaises, les Opalenice-Opalenski, les Bnin-Bninski, les Ponin-Poninski et beaucoup d'autres.1 — Seulement ses joues étaient maigres sous sa longue barbe brune à reflets fauves, une fatigue immense se lisait dans les paupières comme mâchurées de veilles, dans les méplats du masque creusé, dans les narines qui semblaient, pincées, dans le teint dont la noble pâleur se fonçait en taches terreuses. Les traces de la souillure du voyage empreintes sur ce visage en accentuaient encore la cruelle altération. Et cependant l'élégance native de cette physionomie et de ce corps donnait de la grâce à cette lassitude. Boleslas, dans la vigoureuse et souple maturité de ses trente-quatre ans, réalisait un de ces types de beauté virile si accomplis qu'ils résistent aux plus dures épreuves. Les excès de l'émotion, comme ceux du libertinage, semblent parer seulement ces hommes-là d'un nouveau prestige ; et le fait est que dans le décor tout intellectuel de cette chambre d'écrivain, parmi cet amas de livres, de photographies, de gravures, de tableaux et de moulages, cette apparition d'une figure rongée par les acres souffrances de la passion revêtait une

poésie à laquelle Dorsenne ne pouvait demeurer entièrement insensible. L'atmosphère imprégnée de tabac russe et la vapeur bleuâtre qui flottait dans cette chambre révélaient de quelle manière l'amant trahi avait trompé son impatience, et, au milieu du bureau, une coupe italo-grecque avec une bacchanale peinte en rouge sur fond noir, dont Julien était très fier, montrait les débris d'une trentaine de cigarettes presque aussitôt jetées qu'allumées. Les bouts de carton en avaient été mâchonnés avec un énervement qui se lisait dans l'être tout entier du jeune homme, pendant qu'il répétait d'un accent à faire trembler, tant il était sombre :

— « Oui, je serais devenu fou... »

— « Calmez-vous, mon cher Boleslas, je vous en supplie, » répondait Dorsenne: Qu'était devenue sa mauvaise humeur de l'escalier? Mais comment la conserver en présence d'un personnage si évidemment hors de lui-même? Et Julien continuait, parlant à son compagnon comme on parle à un enfant malade : « Voyons, asseyez-vous... Soyez un peu plus tranquille, puisque je suis là. Vous avez eu raison de compter sur mon amitié... Confessez-vous. Expliquez-moi ce qui se passe. S'il y a un conseil à vous donner, je suis prêt. Un service à vous rendre, je suis prêt encore... Mon Dieu I dans quel état je vous retrouve !... »

— « N'est-ce pas? » dit l'autre avec une espèce d'ironique orgueil. Il suffisait qu'il eût un spectateur de ses chagrins, pour qu'il les étaiât avec une secrète vanité, si réels fussent-ils. « N'est-ce pas, »

insista-t-il, « que l'on voit comme j'ai souffert?... Et là, ce n'est rien, » il montra son visage d'un geste découragé. « C'est ici qu'il faudrait lire, » et il se frappa la poitrine. Puis, passant ses mains sur son front et ses yeux, comme pour exorciser un cauchemar : « Mais vous avez raison. Il me faut du calme. Ou bien je suis perdu... » Et après un silence durant lequel il paraissait avoir ramassé ses idées et pris de nouveau une pleine conscience de sa volonté, car sa voix s'était faite décidée et brève, il commença : « Vous savez que je suis ici à l'insu de tout le monde et même de ma femme?... »

— « Je le sais, » répondit Dorsenne, « je quitte la comtesse à l'instant même. Nous avons visité ce matin le palais Castagna avec elle, Hafner, Mme Maitland, Florent Chapron. » Il prit un temps et il ajouta, pensant qu'il valait mieux ne pas mentir sur des points inutiles : « Il y avait aussi Mme Sténo et Alba... »

— « Et personne d'autre? » interrogea Boleslas avec un regard si aigu que l'écrivain dut déployer toute sa force pour voiler lui-même le sien, et il répondit :

— « Personne d'autre. »

Il y eut un silence entre les deux hommes. Dorsenne venait de comprendre, à cette déconcertante interrogation, de quelle allure marcherait un entretien engagé de la sorte. Gorka, couché maintenant plutôt qu'assis sur le divan de l'étroite pièce, avait dans le reploiement de toute sa personne sur elle-

même quelque chose d'une bête qui, dans une minute, bondira. Visiblement il était arrivé chez Julien en proie à cette foliede savoir qui est pour la jalousie ce qu'est la soif pour certains supplices. Quand on aura bu cette goutte d'eau amère de la certitude, on n'agonisera pas moins. Pourtant on marcherait vers elle, les pieds nus sur des pavés ardents, sans même sentir cette brûlure. Les motifs qui avaient décidé Boleslas à choisir l'écrivain français pour lui arracher une révélation étaient d'ordres très divers et démontraient que le caractère félin de sa physionomie ne trompait pas. Il connaissait Dorsenne beaucoup mieux que Dorsenne ne le soupçonnait. Il le savait étourdi et nerveux d'une part, et de l'autre assez perspicace. Si donc il y avait une intrigue entre Maitland et Mme Sténo, Julien l'avait pénétrée certainement, et, attaqué d'une certaine manière, il se trahirait npn moins certainement. En outre, — car cette nature de violence, de ruse et d'étalage abondait en complexités, — Boleslas, qui admirait passionnément le talent du romancier, éprouvait une sorte d'indéfinissable attrait à se montrer devant lui sous son jour d'amant frénétique et déchaîné. Il était de ces gens qui se feraient photographier sur leur lit de mort, tant ils attachent d'importance naïve à leur personne, — ce qui ne les empêche pas de mourir vraiment et quelquefois très bravement. Il se fût sans doute indigné, de la meilleure foi du monde, si l'auteur d'Une églogue mondaine l'eût portraituré vivant dans un livre, lui et ses amours

avec la comtesse Sténo, et cependant il ne s'était rapproché de l'écrivain cet hiver et il ne l'avait choisi pour confident qu'avec un vague désir de l'impressionner. Il avait rêvé de lui suggérer quelque création à sa ressemblance, tout en croyant céder simplement, et cédant en effet au besoin de se raconter dont on étouffe dans certaines crises morales. Oui, tout était complexe dans Gorka, car il ne se contentait pas de tromper sa femme avec la profondeur d'hypocrisie que supposait cette affreuse organisation de son adultère : cette noble et confiante créature liée d'amitié avec la fille de la maîtresse de son mari. Il prétendait la tromper avec remords, et n'avoir jamais cessé de lui porter une affection aussi douloureuse que respectueuse. C'était vrai aussi. Mais il fallait être Dorsenne pour admettre de pareilles anomalies, et cette sensation rare d'être compris dans les égarements les plus invraisemblables de son cœur achevait d'attacher le jeune comte à quelqu'un qui était tout ensemble un sûr confident, un peintre possible, un complice moral. Il s'agissait maintenant d'en faire, ce qui était moins facile, son policier involontaire.

— « Vous voyez, » reprit-il tout d'un coup, « à quelles misérables enquêtes de détail j'en suis descendu, moi qui ai toujours eu horreur de l'espionnage comme d'un affreux avilissement. Je viens de vous questionner sans franchise, quand vous êtes mon ami !... C'est toute mon histoire, ces deux mouvements que j'ai eus devant vous depuis deux minutes. J'ai voulu ruser avec vous, et puis j'ai eu

honte... La passion me prend. Elle me tord. N'importe quelle infamie se présente : tout à l'heure une vilenie, à un autre moment une action pire. Je m'y précipite, et puis j'ai peur. Oui, j'ai peur de moi !... Mais c'est que je viens de tant souffrir!... Vous ne comprenez pas? Eh bien ! écoutez, » continua-t-il en enveloppant de nouveau Dorsenne d'un de ces regards dont l'avidité scrutatrice ne laisse pas échapper un geste, un mouvement de paupières chez celui que l'on observe ainsi, « et dites si vous avez jamais imaginé pour un de vos romans une situation pareille à la mienne... Vous vous rappelez les transes mortelles où j'ai vécu cet hiver, avec la présence de mon beau-frère chez moi, et ce danger continu qu'il ne se fît mon dénonciateur auprès de ma pauvre Maud, par sottise, par vertu britannique, par antipathie. Est-ce qu'on sait jamais?... Vous vous rappelez aussi comme ce voyage en Pologne m'a coûté, après ces longs mois d'angoisse? Cet embarras d'affaires et cette maladie de ma tante survenus juste à l'époque où j'étais délivré d'Ardrahan me donnèrent une funeste impression... J'ai toujours cru aux pressentiments. J'en avais un, comme au jeu. Je sentais la série noire. Je ne me trompais pas. Dès la première lettre que je reçus, — de qui vous devinez, — je compris qu'il se passait à Rome quelque chose qui me menaçait dans ce que j'avais de plus cher au monde, dans cet amour auquel j'ai tout sacrifié, vers lequel j'ai marché en piétinant le plus noble cœur... Catherine allait-elle cesser de m'aimer? Quand on a enfermé deux années

de vie dans une passion, — et quelles années ! — on y tient par des fibres cruellement profondes... Je vous passe le récit de ces premières semaines employées à courir de-ci de-là, à faire des visites à des parents, à converser avec des hommes de loi, à soigner la vieille princesse malade, à remplir mon devoir envers mon fils enfin, puisque la moitié de cette fortune lui reviendra. Et toujours, toujours cette idée fixe : Catherine ne m'écrit plus comme autrefois, elle ne m'aime plus... Ah ! si je pouvais vous les montrer, ses lettres des autres absences?... Vous avez bien du talent, Julien, vous n'en avez jamais composé de plus belles... »

Il se tut, comme si la partie de sa confession de laquelle il s'approchait lui coûtait un trop grand effort, et Dorsenne insista à son tour :

— « Un changement de ton dans une correspondance ne suffit cependant pas à expliquer la fièvre où je vous vois... »

— « Non, » reprit Gorka, « mais il n'y eut pas qu'un changement de ton. Je me plaignis. Pour la première fois ma plainte ne trouva pas d'écho. Je menaçai de cesser d'écrire. Elle ne me répondit pas. J'écrivis pour demander pardon. Comme on est lâche ! Je reçus une lettre si froide que j'en écrivis une de rupture. Nouveau silence... Ah ! Vous vous rendrez compte à présent du terrible effet que me produisit dans un trouble pareil une autre lettre, non signée, celle-là, que je reçus il y a quinze jours. Elle m'arriva un matin, toute seule. Elle portait le timbre de Rome. Je ne reconnais pas l'écriture.

J'ouvre. Je vois deux feuilles de papier sur lesquelles étaient collés des mots imprimés, découpés à même un journal français. Je vous répète, pas de signature. C'était un billet anonyme... »

— « Et vous l'avez lu? » interrompit Dorsenne. « Quelle folie !... »

— « Et je l'ai lu, » répondit le comte. « Il débutait par des phrases d'une effrayante exactitude sur ma propre situation... Que nos histoires, à nous, soient connues des autres, nous devrions le savoir puisque nous connaissons les leurs... Nous devrions penser, par conséquent, que nous sommes en proie à la férocité de leur indiscrétion, comme ils sont en proie à la nôtre. Cela fait cruellement mal pourtant, je vous le jure, de le constater. Mais ce qui rendait cette exactitude du début de ce billet vraiment infernale, c'est qu'elle servait de garantie et de preuve à l'exactitude de la fin. Et la fin, c'était le récit détaillé, minutieux, implacable, d'une intrigue que Mme Sténo avait nourrie pendant mon absence, et avec qui? avec l'homme de qui je me suis toujours le plus défié, avec ce gâcheur de couleurs, qui a dû faire une première fois le portrait d'Alba, — et cette fois, je l'ai empêché, — cela m'a bien servi d'ailleurs ! — avec ce drôle qui s'est abaissé à ce honteux mariage d'argent et qui se dit artiste, avec cet Américain de table d'hôte, avec Lincoln Maitland !... »

Quoique la haine enfantine et injuste des jaloux, — cette haine qui nous dégrade en abaissant celui que l'on nous préfère, — empoisonnât de son flot i. i. -7

amer le cœur de Gorka, comme elle empoisonnait cette fin de son discours, il n'avait pas cessé de surveiller Dorsenne. Il s'était levé du divan à moitié, et, appuyé sur ses poignets, il avait avancé la tête en prononçant le nom de son rival, comme pour envelopper l'écrivain de son observation. Ce dernier, par bonheur, avait été saisi d'indignation à la nouvelle de la lettre anonyme, et il répétait avec un étonnement qui ne permettait à son interlocuteur de rien deviner :

— « Quelle infamie ! Mais quelle infamie !... »

— « Attendez, » reprit Boleslas, « et ce n'était qu'un début... Le lendemain je recevais une autre lettre écrite et envoyée dans les mêmes conditions ; le surlendemain une troisième. J'en ai douze, entendez-vous? — douze, — dans mon portefeuille, toutes composées avec cette même atroce connaissance du milieu où nous vivons qui m'avait affolé dès la première. Concevez-vous cela comme supplice? Je recevais en même temps des lettres de ma pauvre femme, et tout concordait, dans cette triste série, d'une concordance affreuse. La lettre anonyme me disait : « Aujourd'hui, ils ont eu un rendez- « vous, de deux heures à quatre, » et Maud m'écrivait : « Je n'ai pas pu sortir aujourd'hui, comme « c'était convenu avec Mme Sténo, elle avait la « migraine. » Et ce portrait d'Alba, que Catherine m'avait annoncé comme en courant? Les lettres anonymes m'en racontaient les péripéties, les prolongations de séance, de ces commodes séances, tandis que ma femme m'écrivait : « Nous sommes

« encore allés voir le portrait d'Alba, hier. Le peintre a défait ce qu'il avait fait... » Enfin, il m'a été impossible d'y tenir. Avec leur abominable précision de détails, les lettres anonymes m'avaient donné même l'adresse du lieu de leurs rendezvous... Je suis parti. Je me suis dit : Si j'annonce mon arrivée à ma femme, ils la sauront, ils m'échapperont. Je voulais les surprendre. Je voulais... Estce que je le sais, ce que je voulais? Je voulais ne plus souffrir cette agonie d'incertitude. Je monte dans le train, je ne m'arrête ni jour ni nuit. Je laisse mon valet de chambre hier à Florence. Et ce matin j'étais à Rome... Mon plan s'était dessiné en route. Je prenais un appartement en face du leur, dans la même rue, dans la même maison peutêtre. Je les épiais, un jour, deux jours, une semaine. Et puis... Le croiriez-vous? C'est dans le fiacre qui me conduisait droit vers cette rue que j'ai vu clair soudain en moi, et que j'ai eu peur. J'avais ma main sur la crosse de ce revolver. » Et il tira l'arme de sa poche pour la jeter sur le canapé, comme s'il voulait repousser une nouvelle tentation. « Je m'aperçus aussi clairement que je vous vois, tuant ces deux êtres, si je les surprenais, comme deux bêtes... En même temps, je vis mon fils et ma femme... Entre l'assassinat et moi, il y avait peutêtre juste la distance qui me séparait de cette fatale rue... Et j'ai senti qu'il fallait fuir tout de suite, fuir cette rue, fuir ces coupables, s'ils le sont vraiment, me fuir moi-même. Votre nom a traversé mon esprit, et je suis venu vous crier : Mon ami,

voilà où j'en suis, je me noie, je suis perdu, sauvezmoi... »

— « Mais vous l'avez trouvé vous-même, le salut, » répondit Dorsenne. « C'est votre fils et c'est votre femme. Revoyez-les d'abord, et, si je ne vous promets pas que vous ne souffrirez plus, vous ne serez plus tenté par cette épouvantable idée... » Et il lui montra aussi le pistolet, dont le canon luisait sous le coup d'un rayon de soleil insinué par la croisée. Puis, comme la pitié très vraie dont l'avait secoué le récit de Boleslas n'abolissait pas plus l'auteur en lui que l'émotion n'avait aboli la finesse et la vanité chez le conteur lui-même, il ajouta : « Et vous l'aurez d'autant moins, cette idée, que vous aurez pu vérifier de visu ce que valent ces lettres anonymes. Douze lettres en quinze jours et composées avec ce procédé, de menu découpage de combien de journaux ! Et l'on prétend que nous inventons des noirceurs dans nos livres !... Si vous voulez, nous chercherons ensemble qui peut bien avoir élaboré cette jolie petite scélératesse. C'est Judas, Rodin, Iago, — ou Iaga... Mais ce n'est pas le moment de nous perdre dans ces hypothèses... Êtesvous sûr de votre valet de chambre? Oui, puisque vous l'avez emmené et laissé. Vous lui envoyez une dépêche, et dans cette dépêche la copie d'une autre dépêche adressée à Mme Gorka. Votre homme l'expédiera ce soir même. Vous annoncez votre arrivée pour demain en faisant allusion à une lettre soidisant écrite de Varsovie et qui se sera perdue. Vous prenez ce soir ici le train pour Florence, d'où vous

repartez cette nuit même. — Vous êtes à Rome demain matin, de nouveau et officiellement. Vous aurez évité, non pas le malheur de devenir un assassin, car vous n'auriez surpris personne, j'en suis bien sûr, mais celui beaucoup plus grave, pour l'avenir de votre ménage, d'éveiller les soupçons de Mme Gorka. — Est-ce promis?... » Et Dorsenne se leva pour préparer sur sa table une plume, du papier : « Allons, faites la dépêche tout de suite, et rendez grâce à votre bon génie qui vous a conduit chez un ami dont le métier consiste à imaginer le moyen de résoudre des situations insolubles... »

— « Vous avez raison, » dit Boleslas après avoir pris en main la plume que lui tendait l'autre, « c'est le salut, la sagesse... » Puis, jetant cette plume comme il avait fait le revolver : « Je ne peux pas... Non, je ne peux pas, tant que j'ai ce doute en moi... Non. C'est trop horrible. Je les vois trop... Vous me parlez de ma femme. Mais vous oubliez qu'elle m'aime. Et au premier regard elle lira en moi, comme vous y lisez... Vous ne vous rendez pas compte de ce qu'il m'a fallu d'efforts depuis deux ans pour qu'elle ne devinât rien. J'étais heureux, et il est aisé de tromper quand on n'a rien à cacher que du bonheur... Aujourd'hui, nous ne serions pas ensemble depuis cinq minutes qu'elle chercherait, — et elle trouverait... Non. Non. Je ne veux pas. Autre chose. Il me faut autre chose... »

— « Mais, malheureux, » répondit Julien, « je ne peux pas vous la donner, cette autre chose. Il n'y a point d'opium pour endormir des doutes

comme celui que ces horribles lettres anonymes ont mis en vous. On ne fait pas aux gens des piqûres de confiance, que diable ! comme des piqûres de morphine... Seulement, si vous ne suivez pas mon conseil, ce n'est pas un doute qu'aura Mme Gorka, c'est une certitude. Il est déjà trop tard peut-être. Voulez-vous que je vous dise ce que je vous ai caché tout à l'heure, quand je vous ai vu si troublé? Vous n'avez pas employé beaucoup de temps pour venir de la gare chez moi, et, probablement, vous n'avez pas mis deux fois la tête hors de votre fiacre. Eh bien! on vous a rencontré. Qui? Montfanon. Et il me l'a dit ce matin presque sur le seuil du palais Castagna. Si je n'avais pas compris par une phrase de votre femme qu'elle ignorait votre présence à Rome, c'est moi, entendez- vous? moi qui la lui dénonçais... Jugez maintenant votre situation !... »

Il avait parlé avec un trouble qui n'était pas joué, tant il se sentait ému par l'évidence du danger que représentait l'obstination de Gorka. Ce dernier, qui avait recommencé de se replier sur lui-même, eut un éclair étrange dans ses yeux jaunes. Sans doute cet énervement de son interlocuteur marquait la minute qu'il attendait pour frapper un coup décisif. Il se leva d'un élan si brusque qu'il fit reculer Dorsenne. Il lui prit les deux mains comme tout à l'heure, avec une telle force que pas un tressaillement de celui qu'il serrait ainsi ne pût lui

échapper :

— « Si, Julien, vous l'avez, ce moyen de me

soulager, vous l'avez,... » dit-il d'une voix devenue rauque par l'excès de l'anxiété.

— « Mais lequel? » demanda l'écrivain.

— « Lequel? — Vous êtes un honnête homme, Dorsenne, vous êtes un grand artiste, vous êtes mon ami, et un ami lié à moi d'un lien sacré, presque un frère d'armes, vous, le petit-neveu d'un héros qui a versé son sang à côté de mon grand-père à Somo-Sierra !... Donnez-moi votre parole d'honneur que vous êtes absolument certain que Mme Sténo n'est pas la maîtresse de Maitland, que vous ne l'avez jamais ni pensé, ni entendu dire, et je vous croirai, et je vous obéirai. — Allons donc !... » continua-t-il en serrant les mains de l'écrivain avec plus de fièvre encore. « Vous voyez bien que vous hésitez !... »

— « Non, » dit Julien en se dégageant de cette farouche étreinte, « je n'hésite pas... Je vous plains. Quand je vous l'aurai donnée, cette parole, est-ce qu'elle aura cinq minutes de valeur pour vous?... Est-ce que vous ne serez pas persuadé tout de suite que je me parjure pour éviter un malheur?... »

— « Vous hésitez, » interrompit Boleslas, qui répéta ces mots deux fois encore. « Vous hésitez... » Puis, avec un éclat de rire terrible, tant il y passait de férocité frémissante : « C'était donc vrai ! D'ailleurs, j'aime mieux cela. C'est affreux de savoir, mais on souffre moins... De savoir !... Comme si je ne savais pas qu'elle a eu des amants avant moi, comme si ce n'était pas écrit dans tous les traits d'Alba qu'elle est la fille de Wérékiew, comme si je

COSMOPOT.IS

n'avais pas entendu raconter vingt fois avant de la connaître qu'elle avait eu Branciforte, Vitale, Strabane, dix autres. Avant, pendant ou après, quelle différence y a-t-il?... Ah ! j'étais bien sûr qu'en frappant chez vous, à cette porte de l'honneur, j'aurais la vérité, que je la toucherais, comme je touche cet objet. » Et il saisit sur la table une tête de marbre que ses doigts palpèrent avec frénésie. « Vous voyez que je la supporte en homme cette vérité. Vous pouvez me parler maintenant. Qui sait? C'est un grand amputeur de passions que le dégoût. Je vous écoute. Ne me ménagez pas !... »

— « Vous vous trompez, Gorka, » répondit Dorsenne ; « ce que je vous ai dit, je vous l'ai dit très simplement. — J'étais et je suis persuadé que dans un quart d'heure, mettons dans une heure, mettons demain, mettons après-demain, vous me prendrez pour un menteur ou pour un imbécile. Mais, puisque vous interprétez ainsi mon silence, mon devoir est en effet de parler, et je parle... Je vous donne ma parole d'honneur que je n'ai jamais eu la moindre idée d'une aventure entre Mme Sténo et Maitland, ni que leurs rapports m'aient paru avoir changé une seconde depuis votre absence. Je vous donne ma parole d'honneur que personne, entendez-vous? personne n'en a parlé devant moi. Et maintenant, agissez comme vous voulez, pensez comme vous voulez. Je vous ai dit tout ce que je pouvais vous dire... »

L'écrivain avait prononcé ces mots avec une fiévreuse énergie qui provenait de l'horrible contrainte

qu'il faisait à sa conscience. Mais le rire de Gorka l'avait d'autant plus épouvanté qu'au même instant la main libre du jaloux s'était, volontairement ou non, avancée du côté de l'arme qui continuait de luire, immobile, sur le canapé. Une vision nouvelle d'une catastrophe prochaine, immédiate, inévitable cette fois, s'était imposée à Julien. Sa bouche avait parlé, comme son bras se serait tendu, par un irrésistible instinct de sauver plusieurs vies humaines, et il avait fait ce faux serment, le premier et sans doute le dernier de son existence, sans plus réfléchir. Il ne l'eut pas plutôt proféré qu'il éprouva un tel accès de fureur intime qu'il eût presque mieux aimé à cette seconde-là ne pas être cru. Ce lui eût été un soulagement que son redoutable visiteur lui répondît par une de ces négations outrageantes qui permettent à un homme d'en souffleter un autre, tant son irritation de cette parole d'honneur ainsi arrachée était violente... Il vit au contraire la face de l'amant de Mme Sténo se tourner vers lui avec une indicible expression de reconnaissance. Les lèvres de Boleslas tremblèrent, ses mains se joignirent, deux grosses larmes jaillirent de ses yeux brûlés et roulèrent sur ses joues creusées. Puis, quand il fut capable de parler à son tour :

— « Ah ! mon ami, » gémit-il, « que vous m'avez fait du bien ! De quel cauchemar vous venez de me guérir ! Ah ! C'est maintenant que je suis sauvé ! Je vous crois, vous, je vous crois. Vous êtes de leur intimité. Vous les voyez presque chaque jour... S'il y avait entre eux quoi que ce fût, vous le sauriez.

Vous l'auriez entendu raconter. Ah ! Merci ! Donnez-moi votre main que je vous remercie... Oubliez ce que je vous ai dit tout à l'heure, ces calomnies que j'ai répétées dans un accès de délire. Je sais si bien qu'elles sont fausses ! Et tenez, laissez-moi vous embrasser comme je vous embrasserais si j'avais vraiment risqué de me noyer et si vous m'aviez tiré de l'eau... Ah ! mon ami, mon seul ami !... »

Et il s'élança pour serrer contre sa poitrine l'écrivain qui lui répondait les mots du commencement de leur entretien : « Calmez-vous, je vous en supplie, calmez-vous, » et, en lui-même, l'homme très brave et très loyal qu'était Dorsenne se répétait : « Je ne pouvais pourtant pas agir autrement, mais que c'est dur !... »

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