‹ Cosmos (volume 2)Chapitre 12 sur 36 · II · texte numérisé non relu

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descend une colonne qui pompe avidetnenl lès èmt île la iner; comment ce nuage sombre , lorsqu'il est âaturé^ retire à soi le pied de l'entonnoir, et , fuyant Vers le ciel , laisse retomber en eau douce dans les flots de la mer ce que la trombe mugissante leinr avait enlevé (91). » Quant à expliquer ces mystères mei^ veîlléux: de la nature, cela appartient, dît le poëte, ^ont les paroles semblent être encore la critique du temps présent, aux écrivains de profession qui, fiers de leur esprit et de leur science, témoignent tant de dédain pour les récits recueillis de la bouche des navigateurs sans autre guide que l'expérience.

Gamoens ne se montre pas seulement xrn grand peintre dans la description des phénomènes isolée , il excellé aussi à embrasser les grandes masses d'un seul coup d'œil. Le troisième chant de son poëme reproduit eu quelques traits la configuration de l'Europe , depuis les plus froides contrées du tiord jusqu'au royaume de Lusitanie et au détroit où Hercule accomplit son dernier travail (92). Partout il est fait allusion aux mœurs et à la Civilisation des peuples qui habitent cette partie du monde si richement articulée. De la Prusse, de la Moscovie et des pays « que lavent les eaux ft^oides du Rhin » ( que o Rheno fric lava), il passe rapidement aux plaines délicieuses de la Grèce « qui crée les coeurs éloquents et les nobles jeux de rîmaginalioii *» (que creastes os peitos éloquentes, e os juizos de alla phantasia). Dans le dixième chant, Thorizon s'agrandit encore; Téthys conduit Gama sur une haute montagne, pour lui dé-

Yoiler les secrets de la structure du monde (machina do mundo) et le Cours des planètes d'aptes le système de Ptolémée (93). G'eét une vision racontée dans le style de Dante ; et , comme la terre est le een^ de tout ce (jui se meut avec elle , le pbëie prend occasion de là pour exposer ce ({ue Ton savtoit des pays récemment reconnus et de leuHs diTerses productions (94). II ne se borne plus^ ainsi qu'il Ta fait au troisième diant, à représenter TBurbpe; toutes les parties de la terre sont passées ea rèvud , même le pays de la Sainte-Croix (le Brésil), et les côtes découvertes par Magellan , « ce ftls inidèia ote la Lusitanie , qui renia sa mèrë« »

En louant surtout dans Gamoens le peintre maritime, j'ai voulu dire que les scènes de la nature terrestre l'avaient moins vivemeiit attirée Déjà Sismondi a remarqué que rien dians son poëme ne témoigne qu'U se soit ar^té jamais à contempler la végétatioh tropicale et ses foi^mes caractéristiques. Il né nonme que Iw aromates et les productions drât le commerce tirait parti. L'épisode de l'Ile enchantée offire, il est vrai, le plus gracieux de tous les paysages (95); mais la décoration ne se compose^ comme il convient è une tie de Vénus, que de myrtes, de citronniers^ de grenadiers et de limoniers odorifi^aiits, tous ar^ bustes propres au climat de TEurope théridionaié. Christophe Colomb, le plus grand des navigateurs de son temps , sait mieux jodir des forêts qui boi:*deiit les c6tes, il donne plus d'attention à la physionomie des plantes. Mais Colomb écrit un journal de voyage

et y trace les vives impressions de chaque jour, tandis que r épopée de Gamoens célèbre les exploits des Portugais. Le poëte , habitué aux sons harmonieux , n^était pas très-tenté d'emprunter à la langue des indigènes des noms barbares , pour faire entrer les plantes exotiques dans la description d'un paysage, qui n'était après tout que le fond du tableau au devant duquel s'agitaient ses personnages.

On a souvent rapproché de la figure chevaleresque de Gamoens , la figure non moins romantique d'un guerrier espagnol, Alonso de Ercilla, qui servit sous le règne de Gharles-Quint , dans le Pérou et dans le Ghili, et, sous ces latitudes lointaines, chanta les actions auxquelles il avait pris une part glorieuse. Mais rien ne fait supposer dans toute l'épopée de Y Araucaria, que le poëte ait observé de près la nature. Les volcans couverts d'une neige étemelle, les vallées brûlantes malgré l'ombragé des forêts, les bras de mer qui s'avancent au loin dans les terres ne lui ont presque rien inspiré qui fasse image. L'éloge excessif que Gervantes décerne à Ercilla, quand il passe plaisamment en revue la bibliothèque de Don Quichotte, ne peut guère s'expliquer que par l'ardente rivalité qui existait alors entre la poésie espagnole et la poésie italienne ; et peut-être bien est^^e ce jugement qui a trompé Voltaire ainsi que plusieurs critiques modernes. L' Araucana est sans doute un livre où respire un noble sentiment national. Les mœurs d*une peuplade sauvage qui combat pour la liberté y sont décrites d'une manière chaleureuse; mais la diction d'Er-

cilla est traînante, surchargée de noms propres et sans aucune trace d'enthousiasme poétique (96).

Cet enthousiasme éclate en revanche dans plusieurs strophes du Romancero caballeresco (97) , dans les poésies religieuses et mélancoliques de Fray Luis de Léon, en particulier dans la pièce qui a pour titre Nuit sereine j lorsqu'il chante les splendeurs étemelles du ciel étoile (resplandores etemales) (98), enfin dans les grandes créations de Caldéron. « A Tépoque la plus florissante de la comédie espagnole , dit un critique profond, très-versé dans la connaissance générale de la littérature dramatique , mon noble ami M. Louis Tieck, on rencontre fréquemment chez Caldéron et chez ses contemporains des descriptions éblouissantes de la mer, des montagnes, des jardins et des vallons couverts de forêts , composées dans le mètre des romances et des canzone; mais presque toujours ces tableaux sont semés de traits allégoriques et chargés de couleurs artificielles, qui nous empêchent de respirer Tair libre, de voir les montagnes, de sentir la fraîcheur des vallées. Leurs vers harmonieux et sonores nous mettent toujours sous les yeux ime description ingénieuse qui revient uniformément, à quelques nuances près , et non la natm*e elle-même. Dans la comédie de Caldéron intitulée la Vie est un Songe, le prince Sigismond déplore sa captivité et Toppose, par de gracieux contrastes, à la liberté dont jouit toute la nature organique. Il dépeint les mœurs des oiseaux a qui dirigent leiu* vol rapide à travers les vastes espaces du eiel ; » les poissons « qui , à

peine sortis du frai et dégagés de la vase, cherehent déjà la mer y dont V immensité semble ne pouvoir suf^ fire à leurs courses aventureuses. Il n^est pas jusqu'au ruisseau dont les détours sinueux serpentent à travers les fleurs, devant lequel les plaines n'ouvrent un libre chemin ; et moi , s'écrie Sigismond désolé , moi chex qui la vie est plus active et l'esprit plus libre, je ne puis avoir la même liberté. » C'est de cette manière, et souvent même en appelant à son aide les anti* thèmes , les comparaisons subtiles et tous les raffine* ments de l'école de Gongor^, que Don Femwd s'adresse au roi de Fez , dans la comédie du Prince oonslant (99)« Nous citons ces exemples parce qu'ils montrent comment, dans la littérature drao^atique qui a surtout à s'occuper des événements, des p$^ sions et des caractères, les descriptions de la mâture ne sont jamais qu'un reflet extérieur de$ sentiments et de la disposition des personnages, Sbakspeare, emporté par le mouvement de l'action, n'a jamais le loisir de s'arrêter à retracer la nature ; mais par un incident , par un signe , à travers l'émotion de ses héros, il la peint si bien, que nous croyons l'avoir sous les yeux et vivre au milieu d'elle. Ainsi nous nous sentons respirer au milieu des bois, en lisant le Rêve d'une nuit d'été. Dans les dernières scènes du Marehand de Venise, nous voyons le clair de lune qui illu^ mine une nuit tiède, sans qu'il soit fait mention ni de clair de lune ni de forêt. Il y a pourtant dans le Roi Lear une véritable description de la montagne de Douvres» lorsque Edgar contrefaisant l'insensé et conduisant

— Tison père aveugle, le comte de Glocester, à travers la plaiae, lui fait croire qu'ils gravissent la montagne* Le coup d'œil par lequel il mesiu'e d'eu haut la pro^ fondeur de T abîme est à donner le vertige (1 00)« i>

Si dans Shakspeare la force intérieure des sentiments et la noble simplicité du langage jettent un intérêt si saisissant sur les quelques traits par lesquels il représente la nature sans la décrire , chçz Milton, les scènes descriptives ont plus de pompe que de réalité, et il devait en être ainsi dans un poëme tel que le Paradis perdu. Toutes les richesses de r imagination et de la poésie ont été prodiguées pour figurer la nature enchantée du paradis terrestre; mais y ainsi que dans le charmant poëme de Thom^ son sur les Saisons , la végétation n'y pouvait être dépeinte que sous ses traits généraux et avec des contours indécis. Au jugement des meilleurs coonaifrseurs de la poésie indienne, Kalidasa, dans un po^e sur le même sujet , intitulé Rilousanhara et antérieur de plus de quinze siècles à celui de Thomson , a fait une description pleine de vie de la puissante nature des tropiques ; en revanche il n'y faut pas chercher cette grâce qui naît , chez Thomson , de la variété et du contraste des saisons, toujours plus marqué dans les régions septentrionales. Le poëte anglais, en effet, a heureusement tiré parti du passage de l'autonme féconde à l'hiver, et de l'hiver au printemps qui régénère la nature. Il a retracé aussi avec un grand intè* rèt les diverses occupations de l'honmie, plus calmes ou plus actives aux différentes époques de Tannée.

En nous approchant du temps présent, nous remarquons que , depuis la seconde moitié du xvur siècle , la prose descriptive surtout a acquis ime force et une précision nouvelles. Bien que l'étude de la nature , s' agrandissant de toute part , ait mis en circulation une masse énorme de connaissances, la contemplation intelligente des phénomènes n'a pas été étouffée chez le petit nombre d'hommes susceptibles d'enthousiasme, sous le poids matériel de la science. Cette intuition spirituelle, œuvre de la spontanéité poétique, a plutôt grandi elle-même, à mesure que l'objet de l'observation gagnait en élévation et en étendue, c'est-à-dire depuis que le regard a pénétré plus profondément dans la structure des montagnes, ces tombeaux historiques des organisations évanouies, qu'il a embrassé la distribution géographique des animaux et des plantes, et la parenté des races humaines. Les premiers qui, par l'appât offert à l'imagination, ont donné une impulsion puissante au sentiment de la nature, qui ont mis l'homme en contact avec la nature et, comme conséquence inévitable, l'ont poussé aux voyages lointains, sont : en France, J.-J. Rousseau , Buffon , Bernardin de Saint-Pierre , et , pour nommer ici par exception un écrivain encore vivant, mon vieil ami M. de Chateaubriand; dans les îles Britanniques, le spirituel Playfair; enfin, en Allemagne, le compagnon de Cook, dans son second voyage de circumnavigation , Forster , écrivain éloquent et doué de toutes les facultés qui rendent apte à populariser la science.

n serait hors de propos de rechercher ici quels sont les caractères distinctifs de ces grands esprits, ce qui, dans leurs œuvres partout répandues, donne tant de grâce et d'attrait à la peinture du paysage, et aussi ce qui trouble T impression qu'ils auraient voulu produire. Mais Ton permettra à un voyageur, qui doit la plus grande partie de son savoir à la contemplation immédiate du monde, de rassembler quelques con-* sidérations éparses sur une branche de la littéra-» ture bien jeune encore et en général peu cultivée. Buffon, écrivain ^ave et élevé, embrassant à la fois le monde planétaire et l'organisme animal , les phénomènes de la lumière et ceux du magnétisme, a été, dans ses expériences physiques, plus au fond des choses que ne le soupçonnaient ses contemporains. Mais lorsque des mœiœs des animaux il passe à la description du paysage, ses périodes habilement balancées ont plus de pompe oratoire que de vérité pittoresque , et sont mieux faites pour disposer au sentiment du sublime, que pour saisir Tàme par l'image de la nature vivante et par le reflet fidèle de la réalité. On sent, quelque admiration que causent d'ailleurs ses efforts, qu'il n'a jamais quitté le centre de l'Europe, et qu'il lui a manqué de voir par ses yeux ce monde des tropiques qu'il croit dépeindre. Ce que nous regrettons surtout de ne pas trouver dans les ouvrages de Buffon, c'est un accord harmonieux entre les scènes de la nature et le sentiment qu'elles doivent faire naître. Cette analogie mystérieuse qui rattache les émotions de l'âme aux phénomènes du monde

sensible fut presque entièrement perdue pour lui.

Une plus grande profondeur de sentiments , uae plus grande fraicheur d'impressions respire dans les ouvrages de J.4. Rousseau , de Bernardin de Saint- Pierre et de Chateaubriand. Si je rappelle ici Félo-» quence entraînante de Rousseau, les descriptions pittoresques de Glarens et de la Meilleraie sur les bords du lac de Genève , c'est que dans les principaux écrits de cet herborisateur, plus zélé, à vrai dire^ qu'instruit 9 écrits qui ont devancé de vingt années les Époques de la nature de Buffon (4 ), Tenthousiasime déborde, aussi bien que dans les immortelles poésies de Klopstock y de Schiller ^ de Gœthe , de Byron , et se manifeste surtout par la précision et T originalité du langage. Un écrivain peut, sans avoir eu en vue les résultats directs de la science , inspirer un goût vif pour l'étude de la nature par l'attrait de ses descriptions poétiques, alors même qu'elles portent sur des lieux très-circonscrits et bien connus.

Puisque nous sommes revenu aux prosateurs, nous nous arrêterons avec plaisir sur la création qui a vajii à Bernardin de Saint-Pierre la meilleure partie de m gloire. Le livre de Paul et Virginie, dont on aurait peine à trouver le pendant dans xme autre littérature^ est simplement le tableau d'une tle située dans I9 mer des tropiques où , tantôt à couvert sous un ciel clément , tantôt menacées par la lutte des éléin^[i(s en fureur, deux figures gracieuses se détachent di| milieu des plantes qui couvrent le sol de la forêt, comme d'un riche tapis de fleurs. Dans ce livre> ainsi

que dans la CMumière indienne, el mèiqe dans lea Études de la nature , déparées malheureusement par des théories aventureuses et par de graves erreurs de physique 9 T aspect de la mer, les nuages qui s'amoncellent y le vent qui murmure à travers les buissons de bambous, les hauts palmiers qui courbent leurs tètes , sont décrits avec une vérité inimitable. Païul et Virginie m'a accompagné dans les contrées dont s'inspira Bernardin de Saint-Pierre ; je l'ai relu pendant bien des années avec mon compagnon et mon ami M. Bonpland. Que Ton veuille bien me pardonner ce ressouvenir d'impressions toutes person^ aellas. Là, tandis qu<^ }e ciel du midi brillait de son pur éclat, ou que par un temps de pluie, sur les rivef^ de l'Orénoque, la foudre en grondant illuminait la forftt, nous avons été pénétrés tous deux de l'admi*^ Fable vérité avec laquelle se trouve représentée, en si peu de pages, la puissante nature des tropiques, d9W tous ses traits originaux, ht même soin des détails, sans que l'impressicm de T ensemble en poit jamais troublée , sans que jamais la libre imagination du podte se lasse d'animer la matière qu'il met en œuvre, caractérise Tauteur ^'Atala, de René, dep Martjfrs et des Voyages en Qrèce et en Palestine. Dans eea créations , sont rass^mbléai et reproduits avec d'admirables couleurs tous les contrastes que le paysage peut offrir sous les latitudes les plus opposées. Il fallait l'intérêt sérieux qui s'attache aux sou«> venirs historiques, pour donner à la fois tant de^pro^ fondeur et de ealme aux impre^ions que laissaient

à Tauteur ses courses rapides à travers des contrées si diverses.

En Allemagne, comme en Espagne et en Italie, le sentiment de la nature ne s'est trop longtemps manifesté que sous la forme artificielle de l'idylle , du roman pastoral et de la poésie didactique. Cette voie est celle qu'ont longtemps explorée Paul Flenuning dans son voyage en Perse, Brockes, le tendre Ewald de Kleist, Hagedorn, Salomon Gessner, et l'un des plus grands naturalistes de tous les temps, Haller, chez lequel les descriptions de lieux ont du moins des contours plus arrêtés et des couleurs plus saisissantes. Le faux goût de l'idylle et de l'élégie régnait alors et répandait sur la poésie une mélancolie monotone. Dans toutes ces productions, l'heureuse perfection du langage ne pouvait dissimuler l'insuffisance du sujet, pas même chez Yoss, doué pourtant d'un haut sentiment et d'une connaissance exacte de l'antiquité. Ce fut seulement plus tard, lorsque l'étude du globe eut gagné en variété et en profondeur, quand les sciences naturelles ne se bornèrent plus à enregistrer les productions curieuses, mais s'élevèrent à des vues plus hautes et à des comparaisons générales entre les diverses contrées, que l'on put mettre à profit les ressources de la langue pour reproduire dans toute sa fraîcheur l'aspect animé des zones lointaines.

En remontant vers le moyen âge, les anciens voya-? geurs, tels que Jean Mandeville (1353), Hans Schiltberger de Munich (1425), et Bernard de Breytenbach (1486), nous charment encore aujourd'hui par

leur naïveté aimable , par la liberté de leur langage , par Tassurance avec laquelle ils se présentent devant un public fort peu préparé à leurs récits , mais qui les écoute avec d'autant plus de curiosité et de confiance qu'il n'a pas encore appris à rougir de son admiration et de son étonnement. L'intérêt qui s'at^ tachait alors aux relations de voyages était presque tout dramatique. Le mélange facile et nécessaire du merveilleux leur donnait presque une couleur épique. Les mœurs des peuples dans ces récits ne sont pas exposées sous forme de description ; elles sont mises en relief par le contact des voyageurs avec les indigènes. Les végétaux n'ont pas encore de noms et passent inaperçus, si ce n'est que, de temps à autre, on signale un fruit d'une saveur agréable ou d'une forme étrange , ou bien im arbre qui frappe les regards par les dimensions extraordinaires de son tronc et de ses feuilles. Parmi les animaux , on dépeint de préférence ceux qui se rapprochent le plus de la forme humaine, ceux qui sont le plus attrayants ou le plus dangereux. Les contemporains croyaient encore à tous les périls dont on les effrayait et que peu d'entre eux avaient été affronter. La longueur des traversées faisait paraître les pays de l'Inde (on nommait ainsi toute la zone des tropiques) comme reculés dans un lointain incalculable. Colomb n'était pas encore en droit d'écrire à la reine Isabelle : « La terre n'est pas immense; elle est beaucoup moins grande que le vulgaire ne se l'imagine (2). » Sous le rapport de la composition, ces relations.

oubliée^ aujourd'hui, ûvaient plusieurs avantages sur la plupart deâ relations modernes; elles avaient Tunité nécessaire à toute œuvre d'art ; tout se ratta^ chait à une action, tout était subordonné aux évén^ meirts du voyage. L'intérêt naissait du récit simple et ilnimé des difficultés vaincues, que d'ordinaire l'on acceptait sans défiance. Les Voyageurs chrétiens, ignorant tout ce qu'avaient foit avant eux les Arabes, les juifs de l'Espagne et lès missionnaires boud^ dhisles, se vantaient d'avoir tout vu et tout décrit les premiers. A part l'obsctœité qui voilait l'orient et le centre de l'Asie, toutes les formes, piar l'effet même de l'éloignement, prenaient des proportions exagérées. Cette unité de composition manque surtout aux relations des vopges modernes, entrepris dans des vues scientifiques. L'intârèt des événements disparaît sous la multiplicité des observations. Des asc^K sions sur les montagnes , qui ne dédommagent pas toujours de la peine qu'elles causent, des travét'sées périlleuses, des voyages de découverte à travers des mers peu explorées, un séjour au milieu des glaces et des déserts du pôle , peuvent seuls offrir encore quelque émotion dramatique et fournir matière à des descriptions pittoresques. La solitude absolue qui entoure le navigateur, l'éloignement où il est de tout secours humain, isolent le tableau, et par là même font sur l'imagination une impression plus profonde 4

On ne peut nier, d'après les considérations qui pi^ cèdent, que, dans les récits des voyageurs modernes,

rélémetit dramatique ne soit relégué sur le second plan; que, pour le plus grand nombre, ce nesoitqu'un Ao^GA de rattacher les unes aux autres , à mesure q[u*èlt»i se présentent, des observations sur la nature des pays et sur les tnKBUrs des habitants. Mais il est juste d'ajouter que cette infériorité est bien rachetée par Tabondance de ces observations, par la grandeur des aperçus généraux sur le monde, par de louables (èXfoTtÈ tentés pour relever Id vérité des descriptions, en etiapnintaut les termes propres à l'idiome du pays que le Voyagem* explore* Au progrès du temps nous devons l'agrandissement indéfini de Thorizon, l'abondance toujours croissante des émotions et des idées, et F influence efficace qu'elles exercent réciproquement les unes sur les autres. CeUi même qui ne veulent pas quitter le sol de la patrie ne se contentent plus aujourd'hui de savoir comment est conformée l'écorce de la terre dans les zones les plus lointaines, quelle est la figure des plantes ou des animaux qui leë peuplent ; il faut que l'on nous en crée une image vivante, que l'on nous rende une partie au moins des impressions que l'homme, dans chaque contrée, reçoit du monde extérieur» C'est à satisfaire cette exigence, à fournir à notre esprit une jouissance inconnue de l'antiquité , que travaille le temps présent. Le travail avance, parce qu'il est l'œuvre commune de toutes les nations civilisées, parce que le perfectionnement des moyens dé transport, sur terre et sur mer, rend le monde plus accessible, et facilite la comparaison des différentes parties qui le

composent , en dépit des distances qui les séparent. J'ai essayé de faire comprendre dans ces pages comment le talent de l'observateur, la vie qu'il communique au monde sensible , la diversité des vues qui se sont successivement produites sur l'immense théâtre où se déploient* les formes créatrices et destructives de l'univers, ont pu contribuera répandre le goût de la nature et à élargir les sciences dont elle est l'objet. L'écrivain qui, en Allemagne, a frayé cette voie avec le plus de puissance et de bonheur, est , à mon sens , mon illustre maître et ami George Forster. C'est de lui que date l'ère nouvelle des voyages scientifiques ; le premier il se proposa pour but l'étude comparée des peuples et des pays. Doué d'un sentiment exquis pour les beautés de la nature , il conservait toujours fraîches en lui les images qui, à Tahiti et dans d'autres lies, plus heureuses alors, de la mer du Sud , s'étaient emparées de sa pensée , comme tout récemment elles ont séduit Charles Darw^in (3). George Forster décrivit le premier avec charme la ^adation des végétaux, suivant la latitude ou l'élévation du sol qui les produit, la variété des climats et les effets de l'alimentation sur les mœurs des différents peuples , en tenant compte de leur patrie originaire. Tout ce qui peut rendre le tableau d'ime nature étrangère plus vrai, plus individuel, plus saisissant , se trouve réuni dans ses ouvrages. Ce n'est pas seulement dans sa relation pittoresque du second voyage de Cook, mais plus encore peutêtre dans ses Œuvres diverses que l'on trouve le

germe de grandes qualités que le temps a mûries plus tard (4). Mais cette vie si noble, si riche d^ émotions^ toujours ouverte à l'espérance , ne devait pas être heureuse.

Si Ton a souvent appliqué en mauvaise part le terme de <x poésie descriptive » aux reproductions de la nature en faveur chez les modernes , particulière* ment chez les Allemands , les Français , les Anglais et les Américains du Nord , ce blâme ne peut porter que sur l'abus qu'on a fait du genre, en croyant de bonne foi agrandir le domaine de l'art. Malgré le mérite de la versification et du style , les descriptions des produits de la nature auxquelles Delille consacra la fin de sa longue carrière , et qui furent si applaudies, ne peuvent être confondues avec la poésie de la nature, pour peu que l'on prenne ces mots dans un sens élevé. Elles sont étrangères à toute inspiration , et par conséquent à toute poésie. Elles sont sèches et froides, comme tout ce qui brille d'un éclat emprunté. Que l'on blâme donc, si l'on veut, cette poésie des< criptive qui tendrait à s'isoler et à devenir un genre à part; mais que Tonne confonde pas avec elle l'effort sérieux qu'ont tenté de nos jours les observateurs de la nature, pour rendre saisissables par le langage, c'est-à-dire par la force inhérente au mot pittoresque, les résultats de leur contemplation féconde. Fallait- il négliger un moyen qui met sous nos yeux l'image animée des contrées lointaines explorées par d'autres, et nous fait éprouver ime part de la jouist^auce que cause aux voyageurs la vue imicéiliale

de Id nature? Il y a un grand sens dang ce mot figuré des Arabes : « la meilleure description est celle qui fait de F oreille un œil (5)« » C'est une des mala* dies de notre époque que des voyageurs et des historiens de la nature ^ fort recommandables d'ailleurs , se soient laissé prendre en même temps , dans différents pays^ au goût malencontreux d'une prose poétique sans consistance et de vaines déclamations. Ces écarts sont plus regrettables encore lorsque , foute de culture littéraire et surtout faute d'émotion véritable, lé narrateur est réduit à l' emphase oratoire et à une Vague sentimentalité.

On peut donner aux descriptions de la nature ^ je le répète ici à dessein , des contours arrêtés et toute la rigueur de la science, sans les dépouiller du souffle vivifiant de l'imagination. Que l'observateur devine le lien qui rattache le monde intellectuel et le monde sensible, qu'il embrasse la vie universelle de la nature et sa vaste unité par delà les objets qui se bornent l'un l'autre; telle est la source de la poésie. Plus le sujet est élevé, plus l'on doit s'interdire avec soin là parure extérieiu*e du langage. L'effet que pro^ duisent les tableaux de la nature tient aux éléments qui les composent; tout effort, toute application de la part de celui qui les trace ne peut qu'en troubler l'impression. Mais si le peintre est familier avec les grandes œuvres de l'antiquité , si , en possession assurée des ressources de sa langue, il sait rendre avec vérité et simplicité ce qu'il a éprouvé lui-même en face des scènes de la nature, l'effet alors ne fera pas défaut.

On est plus sbï enoore du succès, si Ton n^ analyse pas MB propres dispositions, au lieu de décfire la natui^e extérieure , et si on laisse les autres à toute la liberté de leurs sentiments.

Les pays fortunés de la zone équinoxiale, dans le»- ^els l'intensité de la lumière et la chaleiu* humide de Taîr développent tous les germes organiques avec tant de rapidité et de puissance, ne sont pas les seuls dont les descriptions animées aient jeté, de nos jours, mr l'étude de la nature un irrésistible attrait. Le charme qui pénètre et anime ceux dont le regard plonge profondément dans la vie organique n'est pas borné aux régions tropicales. Chaque contrée de la terre offre le spectacle merveilleux d'organisations qui se développent d'après des types uniformes ou séparés par des nuances légères. Partout s'étend le redoutable empire des puissances de la nature qui ont apaisé l'antique discorde des éléments , et les forcent à s'unir dans les régions orageuses du ciel, comme ils s'unissent pom* former le tissu délicat de la substance animée. Aussi sur tous les points perdus dans le cercle immense de la création , depuis l'équatem* jusqu'à la zone glaciale , partout où le printemps fait éclore un bourgeon, la nature peut se glorifier d'exercer siu* nos âmes ime puissance enivrante. C'est surtout pour le sol de l'Allemagne que cette confiance est légitime. Où est le peuple méridional qui ne doive lui envier le grand maître de la poésie dont toutes les œuvres respirent un sentiment si profond de la nature, les Souffrances du jeune Werther y aussi bien que les Sou-

venirs d'Italie , la Métamorphose des plantes et les Poésies mêlées? Qui a plus éloquemment invité ses concitoyens « à résoudre Ténigme sacrée de Tunivers, » à renouveler Talliance qui, dans l'enfance de rhumanité , imissait, en vue d^une œuvre commune, la philosophie, la physique et la poésie ? ^i a attiré plus puissamment les imaginations vers cette contrée, sa patrie intellectuelle où « le souffle léger du vent s'agite sous le ciel bleu, où le myrte demeure tranquille , où se dressent les hautes tiges du laurier? »

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