SUR L'ÉTUDE DB LA NATURE
UZ L*ART DU DESSIN kVVUQvi A LA PHTSIONOMIB DBS PUNTS9. — fORHSS TARDÎES DES vic^TAlIX SOUS LES DIFF^RBlfTES LATITUDES.
La peinture de paysage est, non moins qu'une description fraîche et animée , propre à répandre l'étude de la nature. Elle montre aussi le monde extérieur dans la riche variété de ses formes , et peut , suivant qu'elle embrasse avec plus ou moins de bonheur l'objet qu'elle reproduit, rattacher le monde visible au monde invisible. Cette union est le dernier effort et le but le plus élevé des arts d'imitation; mais je dois , pour conserver à ce livre son caractère scientifique , me borner à un autre point de vue. S'il peut être question ici de la peintiœe de paysage, c'est seulement en ce sens qu^elle nous met à même de contempler la physionomie des plantes dans les différents espaces de la terre , qu elle favorise le goût
des voyages lointains, et nous invite, d'une manière aussi instructive qu'agréable, à entrer en commerce avec la libre nature.
Dans l'antiquité que l'on nomme par excellence Tantiquité classique, les dispositions d'esprits particulières aux Grecs et aux Romains ne permettaient pas que la peinture de paysage fût pour l'art un objet distinct, non plus que la poésie descriptive. Toutes deux ne furent traitées que comme des accessoires. Subordonnée à d'autres buts, la peinture de paysage n'a été longtemps qu'un fond sur lequel se détachaient des compositions historiques , ou un ornement accidentel dans les peintures murales. C'est de la même manière que le poëte épique rendait visible par une description pittoresque la scène où s'accomplissaient les événements , je pourrais dire encore le fond au-devant duquel se mouvaient ses personnages. L'histoire de l'art nous apprend par quel progrès l'accessoire est devenu peu à peu l'objet principal de la représentation ; comment la peinture de paysage dégagée de l'élément historique a pris rang et est devenue im genre à part ; comment les figures humaines n'ont plus servi qu'à animer une contrée couverte de montagnes ou de forêts, les allées d'un jardin ou le bord de la mer. Ainsi s'est préparée peu à peu la séparation des tableaux d^histoire et de paysage , séparation qui a favorisé le progrès général de l'art aux différentes époques de son développement. Pour les anciens, on a remarqué avec raison que ce qui leur manqua le plus, dans T infériorité où la
peinture demeura eu comparaison de Tart plastique, fut le sentiment du charme particulier qui s'attache à la reproduction par le pinceau des scènes de la nature. Cette jouissance était réservée aux modernes*
Sans doute il dut y avoir, dans les plus anciennes peintures des Grecs , quelques traits d^tinés à car* ractériser les lieux , s'il est vrai que Mandroclès de SamoSy ainsi que le rapporte Hérodote, fit représeiH ter pour le grand roi le passage des Perses à travers le Bosphore (6), et que Polygnote peignit la ruina de Troie sur les murs de la Lesché des Delphes (7). Philostrate l'ancien, parmi les tableaux qu'il décrit, cite un paysage où l'on voyait la fumée s'échapper du faite d'un volcan, et des torrents de lave qui allaient se jetw près de là dans la mer. Suivant les conjec^ tures des plus récents commentateurs, une autre composition ferè&*compiiquée , dans laquelle on em* brassait sept lies, aurait été réellement peinte d'après nature et aurait représenté le groupe volcanique det lies Éoliennes ou Lipari, au nord de la Sicile (8). heê décorations scéniques destinées à relever encore par un nouveau prestige les chefs^l'œuvre d'Eschyle et de Sophocle durent contribuer à reculer peu à peu les limites de l'art (9). Elles firent sentir plus vivement le besoin d'imiter, en ayant égard à la perspective et de manière à produire l'illusion, un palais, une forêt, des fochtts et des objets de même nature.
Ainsi perfectionnée , grftoe aux exigences de l'art dramatique, la peinture du paysage passa du théâtre dans les habitation» des particuliers, et plus tard
les Romains empruntèrent ce luxe aux Grecs. Les peintures se partageaient avec les colonnes la décoration des portiques. De larges pans de murs étaient couverts de paysages dont l'horizon, borné d'abord, s'élargit rapidement (10), au point que Ton put suivre les bords de la mer, embrasser des villes entières ou de vastes plaines, dans lesquelles paissaient des troupeaux de brebis (11). Ce fut un peintre du temps d'Auguste, Ludius, qui, je ne dirai pas inventa, mais mit à la mode ces peintures murales (12), et leur donna un intérêt nouveau, en y introduisant des figures (13). Presque au même temps, et peut-être même un demi siècle plus tôt, à l'époque brillante où florissait Yikramaditya, un poëte indien fait allusion à la peintiu^e de paysage comme à un art très-cultivé. Dans le beau drame de la Sakountala^ on montre au roi Douschmanta le portrait de sa bien-^imée^ il n'en est pas satisfait, et veut que le peintre retrace les Heux particulièrement chers à son amie : la rivière Malini avec un banc de sable où vont se poser les flamants pourprés, une suite de collines qui se rattachent à l'Himalaya, et sur cette colline des gazelles. C'était demander beaucoup , et de telles exigences témoignent une grande confiance dans les moyens dont l'art pouvait dès lors disposer.
A partir de César, la peinture de paysage devint à Rome im art distinct ; mais, d'après tous les échantillons qu'ont mis au jour les fouilles d'Herculanum, de Pompéi, et de Stables, les ouvrages de ce genre n'offraient guère que des plans topographiques de la
contrée. On se proposait plutôt de représenter les ports de mer, les villas ou les jardins artificiels, que de peindre la nature dans sa liberté. Les Grecs et les Romains ne recherchaient guère dans la cam* pagne que les habitations commodes, et se laissaient peu attirer aux beautés romantiques et sauvages. L'imitation pouvait être fidèle, autant que le permettaient toutefois une indifférence souvent poussée trop loin pour les règles de la perspective, et le parti pris de tout ramener à ime ordonnance conventionnelle. Les compositions en forme d'arabesques, contre lesquelles protestait le goût sévère de Vitruve, contenaient des plantes et des animaux disposés harmonieusement et qui témoignaient de quelque originalité; mais, pour me servir des expressions d'Otfried Muller, <c il ne parut pas aux anciens que Tart pût jamais produire cette disposition mélancolique, cette sorte de pressentiment dans lesquels nous jette la vue d'im paysage. Ils se proposèrent plutôt, en peignant la nature, d'égayer l'esprit que d'inspirer ime émotion sérieuse (14). »
Nous avons fait voir par quels progrès analogues les deux moyens que l'homme possède de faire revivre la natiu^e , d'un côté la parole inspirée , et de l'autre le dessin, ont pu, dans l'antiquité classique, conquérir une existence indépendante. Les échantillons de paysage dans la manière de Ludius, que nous ont découverts les fouilles d'Herculanum , si heureusement poursuivies dans ces derniers temps, sont tous vraisemblablement de la même époque et
appartiennent au très-court espace de tempB qui s'étend de Néron à Titus (1 5). La ville en effet avait été déjà complètement détruite par un tremJbleDient de terre, seize ans avant la fameuse éruptioa du Vésuve*
Si l'on considère les procédés d*6xécution, la peîtt* ture chrétienne ne changea pas de caractère depuis Constantin jusqu'au commencement du moyen âgeé Elle resta y pendant toute cette période , voisine dû Tancien art des Grecs et des Romains. Les miniature qui ornent de somptueux manusmts , et dont beaui^ coup nous sont parvenues sans altération, «ont pour nous un trésor de vieux souvenirs , aussi bien que les mosaïques plus rares qui datent de la même époque (16). Rumohr cite un manuscrit des Psaumes^ conservé dans le palais Barberini à Rome^ où sur une miniature est représenté David jouant de ia harpe, au milieu d'un bosquet gracieux, tandis que des nymphes sortent du feuillage pour Téoouter. Cette personnification^ ajoute Rumohr, montre que le peintre se rattachait encore aux vieilles traditions^ Depuis le milieu du vi' siècle, quand T Italie tomba dans r appauvrissement et dans T anarchie, ce fut surtout Part byzantin qui conserva un reflet de la pein* ture antique et les types persistants d'une époque meilleure» Les productions de l'école byzantine nous amènent, par une transition naturelle, aux créa* tiens de la seconde moitié du moyen âge , lorsque le goût des manuscrits illustrés se fut répandu du Bas-Empire dans les contrées de l'occident et du
nord, dans la monarchie des Francs^ chez les Anglo- Saxons, et chez les Néerlandais. Il n'est pas, en effet, sans intérêt pour Thistoire de Tart moderne, de remarquer, ainsi que le dit M. Witagen, que les célèbres frères Hubert et Jean Van Eyck se sont formés surtout dans Técole des peintres de miniature établie en Flandre, qui, depuis la seconde moitié du xiY^ siècle, s'éleva à un si haut degré de perfection (17).
C'est dans les tableaux historiques des frères Van Eyck que Ton est frappé pour la première fois du soin apporté aux détails du paysage. Aucun d'eux ne vit ritalie { mais le plus jeunei Jean, put contempler la végétation du midi de l'Europe, lorsque, en 1428, il accompagna l'ambassade envoyée à Lisbonne par le duc de Bourgogne, Philippe le Bon , à l'occasion de son mariage avec la ûlle du roi de Portugal , Jean I". Le musée de Berlin possède deux volets d'une ma^ gnifiMiue composition, que les mêmes artistes, véritables fondateurs de la grande école i^erlandaise , exécutèrent pour la cathédrale de Gand. Us repré^ sentent des anachorètes et des pèlerins. Jean Van Eyck a orné le paysage d'orangers, de dattiers, de cyprès d'une merveilleuse fidélité qui, se détachant sur des masses plus sombres, donnent à l'ensemble de la composition un caractère grave et élevé. On sent, à la vue de ces tableaux , que le peintre avait reçu lui-même l'impression de la végétation vigoureuse caressée par les vents tièdes du midi.
Ce chef-d'œuvre des frères Van Eyck date de la
première moitié du xV siècle. A cette époque, la peinture à l'huile était encore une découverte récente et commençait seulement à prévaloir sur la peinture en détrempe, bien que ses procédés eussent acquis dès lors une grande perfection. Un besoin nouveau s'était éveillé ; on cherchait à donner de la vie aux formes de la natiu^e. Pour suivre les progrès de ce sentiment, nous devons rappeler comment un élève de Van Eyck, Antonello de Messine, naturalisa à Venise le goût de la peinture de paysage , et quelle influence des tableaux sortis de la même école exercèrent jusque dans Florence, sinr Dominique Ghirlandajo et sur d'autres maîtres (18); A cette époque, les efforts étaient encore dirigés vers une imitation minutieuse et trop servile. C'est dans les chefs-d'œuvre de Titien que, pour la première fois, la nature apparaît largement comprise et représentée à grands traits. Titien cependant avait déjà pu prendre modèle sur Giorgione. Tai eu le bonheur de contempler à Paris, pendant plusieurs années, le tableau de Titien représentant la mort de Pierre le martyr, massacré dans une forêt par un Albigeois, en présence d'un autre religieux de l'ordre des dominicains (19). La forme et le feuillage des arbres, le lointain bleuâtre des montagnes, l'harmonie générale de l'ombre et de la lumière, tout trahit, dans cette composition parfaitement simple, l'émotion profonde du peintre , et laisse une impression solennelle de sévérité et de grandeur. Le sentiment de la nature était si vif chez Titien, que non-seulement
dans ses plus gracieuses compositions , telles que la voluptueuse Véaus qui orne la galerie de Dresde, mais encore dans les tableaux d'un genre plus sévère, dans le portrait de Pierre Arétin, par exemple, il semble, en peignant le ciel ou le paysage qui en fait le fond, avoir sous les yeux les objets qu'il xeproduit. Ânnibal Garracbe et le Dominicain, dans l'école bolonaise, ont donné à leurs ouvrages le même caractère d'élévation.
Si le XV* siècle fut l'époque la plus brillante de la peinture historique, ce fut seulement au xvu' siècle que fleurirent les grands peintres de paysage. A mesure qu'on connaissait mieux et qu'on observait plus attentivement les richesses de la nature, le domaine de l'art allait s' agrandissant. D'autre part, les procédés matériels se perfectionnaient tous les jours ; on s'appliquait davantage à laisser paraître au dehors les dispositions de l'âme, et par là on fut cout duil à donner aux beautés de la nature une expression plus douce et plus tendre, à mesure que l'on fut plus assuré de l'influence que le monde extérieur exerce sur nos sentiments. L'effet de cette excitation est de produire ce qui est le but de tous les arts, la transformation des objets réels en images idéales; c'est de faire naître au dedans de nous un repos harmonieux qui n'est pas cependant sans émotion. Notre âme ne peut échapper à ces émotions, toutes les fois que nos regards plongent dans les profondeurs de la nature et de l'humanité (20). Grâce à une conscience plus élevée du sentiment de la nature,
le même siècle put réunir Claude Lorrain^ le peintre des effets de lumière et des lointains vaporeux; Ruysdael, avec ses forêts sombres et ses nuages menaçants; Gaspard et Nicolas Poussin, qui ont donné aux arbres un caractère si imposant et si fier ; Everdingen, Hobbema et Cuyp, dont les paysages semblent être la nature même (21).
Dans cette période si heiu^euse pour Tart, on imitait habilement les modèles qu'offrait la végétation du nord de l'Europe, de Tltalie méridionale et de la péninsule Ibérique. On ornait le paysage d'orangers, de lauriers, de pins et de dattiers» Les dattiers, la seule espèce de cette noble famille des palmiers que l'on connût alors de vue, avec l'espèce nommée Cham^erops, sorte de palmier nain originaire des c6tes de l'Europe méridionale, étaient le plus souvent représentés d'xme manière conventionnelle, avec un tronc recouvert d'écaillés semblables à celles des serpents (22). Longtemps ces arbres fiu*ent les seuls types de la végétation tropicale, comme d'après une croyance fort accréditée encore de nos jours, le Pinus pinea est chargé de représenter seul la végétation de l'Italie. On étudiait peu les contours des hautes chaînes de montagnes. Les cimes couronnées de neige qui s'élèvent au-dessus des praû^ies verdoyantes des Alpes étaient réputées inaccessibles. Pour qu'un peintre songeât à reproduire exactement la physionomie des masses de rochers, il fallait qu'un torrent écumant se fût creusé un chemin au travers. Il est cependant un artiste qui doit être distingué de
tous les autred, pour ta variété de ses facultés et la liberté de don génie. Plongé au sein même de la nature, Rubens en embrasse tous les aspects; il représente arec une vérité inimitable , dans ses grandes chasses, la nature sauvage des animaux de la Torèt, en même temps qu'il se Tait paysagiste et reproduit avec un rare bonheur le plateau aride et absolument désert où le palais de rEscurial se détache au milieu dM rochers (23).
Pour que la représentation des formes indivis duelles de la nature, en ce qui touche la partie de Tart qui nous occupe , put acquérir plus de variété et de précision , il fallait que le cercle des connaissances géographiques eût été agrandi, que les voyages aux contrées lointaines fussent devenus plus faciles, que Ton se fût exercé à sentir les beautés diverses des végétaux et les caractères communs qui les groupent en familles naturelles. Les découvertes de Colomb, de Vasco de Gama et d'Alvarez Cabrai, dans le centre de T Amérique, dans l'Asie méridionale et dans le Brésil ; l'extension donnée au commerce des épiées et des substances médicinales, que faisaient avec les Indes les Espagnols, les Portugais , les Italiens et les Hollandais; l'établissement de jardins botaniques, fondés à Pise, à Padoue et à Bologne de 1 544 à i 568 , sans toutefois l'utile accessoire des serres, toutes ces causes réunies familiarisèrent les peintres avec les formes merveilleuses d'un grand nombre de productions exotiques, et leur donnèrent quelque idée du monde tropical. Jean Breughel , qui
commença à devenir célèbre à la fin du xvr siècle, a représenté avec une vérité charmante des branches d'arbre, des fleurs et des fruits étrangers à l'Europe. Mais on ne possède pas, jusque vers le milieu du xvir siècle , de paysage peint par l'artiste sur les lieux mêmes, et qui reproduise le caractère propre de la zone torride. Le mérite de cette innovation appartient, ainsi que nous l'apprend M. Waagen, à François Post, de Harlem, qui accompagna MaiH rice de Nassau dans le Brésil, lorsque ce prince, fort curieux des productions tropicales, fut nommé gouverneur pom* la Hollande des provinces conquises sw les Portugais [1637-1644]. Pendant plusieurs années, Post fit des études d'après nature sur le promontoire Saint- Augustin, dans la baie de Tousles- Saints, sur les rives du fleuve Saint -François et dans les pays arrosés par le cours inférieur de la rivière des Amazones (24). De ces études, les unes sont devenues des peintures achevés ; Post a gravé lui-même les autres d'une façon fort originale. A la même époque appartient le grand tableau à l'huile de Eckhout, composition très-remarquable, conservée en Danemark, dans la galerie du beau château de Frederiksborg. Eckhout se trouvait aussi en 1641 sur les côtes du Brésil, avec le prince Maurice de Nassau. Les palmiers, les papayers, les bananiers et les héliconia sont représentés dans ce paysage sous leurs traits caractéristiques, ainsi que des oiseaux au plumage brillant et de petits quadrupèdes particuliers à ces pays.
Quelques artistes heureusement inspirés ont seuls suivi ces exemples jusqu'au second voyage de Cook. Ce qu'ont fait Hodges pour les îles occidentales de la mer du Sud, et Ferdinand Bauer pour la Nouvelle- Hollande et la terre de Diemen,. Maurice Rugendas, le comte de Clarac, Ferdinand Bellermann et Edouard Hildebrandt l'ont exécuté récemment avec un talent supériem* et dans \m style beaucoup plus large, poiu* les contrées tropicales de l'Amérique, Henri de Kittlitz, qui accompagna l'amiral russe Lutke dans son expédition autour du monde, a rendu le même service en décrivant plusieurs autres parties de la terre (25).
L'homme qui, sensible aux beautés naturelles des contrées coupées par des montagnes , des fleuves et des forêts, a parcouru lui-même la zone torride, qui a contemplé la richesse et l'infinie variété de la végétation, non pas seulement sur les côtes habitées, mais sur les Andes couvertes de neiges, sur le penchant de l'Himalaya et des monts Niigherry, dans le royaume de Mysore ; celui qui a parcouru les forêts vierges renfermées dans le bassin compris entre rOrénoque et la rivière des Amazones, celui-là seul peut comprendre quel champ sans limites est ouvert encore à la peinture de paysage, entre les tropiques des deux continents, dans les archipels de Sumatra, de Bornéo, des Philippines, et comment les œuvres admirables accomplies jusqu'à ce jour ne sauraient être comparées aux trésors que la nature tient en réserve pour ceux qui voudront s'en rendre maîtres. 11. 7
Et pourquoi notre espérance serait-elle vaine T Nous croyons que la peinture de paysage doit jeter un jour un éclat que Fou n'a pas vu encore, lorsque des artistes de génie franchiront plus souvent les bornes étroites de la Méditerranée et pénétreront loin des côtes, quand il leur sera donné d'embrasser l'immense variété de la nature, dans les vallées humides des tropiques, avec la fraîcheur native d'une âme jeune et pure.
Ces magnifiques régions n'ont guère été visitées jusqu'ici que par des voyageurs qui n'avaient pas à F avance une assez grande expérience des arts, et auxquels des occupations scientifiques ne laissaient pas le loisir de perfectionner leinr talent de paysagistes* Un très-petit nombre d'entre eux pouvaient, frappés de l' intérêt qu'offrent poinr la botanique ces formes nouvelles de fruits et de fleurs, rendre l'impression générale produite par l'aspect des tropiques. Les artistes que l'on chargeait d'accompagner les grandes expéditions, envoyées dans ces contrées, aux frais de l'Etat, étaient souvent choisis au hasard, et l'on ne tardait pas à reconnaître leur insuffisance. La fin du voyage approchait, quand les plus habiles d'entre eux, à force de contempler les grandes scènes de la nature et de s'essayer à les reproduire, commençaient à acquérir un certain talent d'exécution. Il faut bien le dire aussi, les voyages que l'on appelle voyages de circumnavigation offrent aux artistes peu d'occasions de s'enfoncer dans les forêts, de remonter le cours des grands fleuves et de gravir
les sommets des chaînes intérieures de montagnes.
Prendre des esquisses en face des scènes de la nature, est le seul moyen de pouvoir, au retour d'un voyage, retracer le caractère des contrées lointaines, dans des paysages achevés. Les efforts de l'artiste seront plus heureux encore si, sur les lieux mêmes, tout plein de son émotion, il a fait un grand nombre d'études partielles, s'il a dessiné ou peint, à l'air libre, des têtes d'arbres, des branches touffues chargées de fruits et de fleurs ,^ des troncs renversés recouverts de pothos ou d'orchidées, des rochers, une falaise, quelque partie d'une forêt. En emportant ainsi des images exactes des choses, le peintre, de retour dans sa patrie, pourra se dispenser de recourir à la triste ressource des plantes conservées dans les serres et des figures reproduites dans les ouvrages de botanique.
Un grand événement, l'affranchissement des possessions espagnoles et portugaises en Amérique , et le progrès de la civilisation dans l'Inde, dans la Nouvelle-Hollande, les lies Sandwich et les colonies méridionales de l'Afrique, doivent, sans aucun doute, non-seulement faciliter les progrès de la météorologie et de toutes les sciences dont se compose la connaissance de la nature, mais donner aussi à la peinture de paysage un caractère plus élevé et un essor qu'elle n'eût pu prendre, sans les changements survenus dans ces contrées. Il existe dans l'Amérique du Sud des villes populeuses qui s'élèvent à près de 1 3000 pieds au-dessus du niveau de la mer. De ces hauteurs l'œil
découvre toutes les variétés végétales dues à la diversité des climats. Que ne pouvons-nous pas attendre des efforts de Tart appliqués à la nature, quand les discordes une fois finies, après l'établissement d'institutions libres, le sentiment de l'art s'éveillera enfin dans ces hautes régions !
Tout ce qui, dans l'art, touche à l'expression des passions et à la beauté des formes humaines , a pu recevoir son dernier achèvement dans les pays plus voisins du nord où règne un climat tempéré, sous le ciel de la Grèce et de l'Italie. C'est en puisant dans les profondeurs de son être, et en contemplant chez ses semblables les traits communs de la race humaine, que l'artiste, créateur à la fois et imitateur, évoque les types de ses compositions historiques. La peinture de paysage n'est pas non plus purement imitative; elle a cependant un fondement plus matériel ; il y a en elle quelque chose de plus terrestre. Elle exige de la part des sens une variété infinie d'observations immédiates, observations que l'esprit doit s'assimiler, pour les féconder par sa puissance et les rendre aux sens, sous la forme d'une œuvre d'art. Le grand style de la peinture de paysage est le fruit d'une contemplation profonde de la nature et de la transformation qui s'opère dans l'intérieur de la pensée.
Sans doute chaque coin du globe est mi reflet de la nature entière. Les mêmes formes organiques se reproduisent sans cesse et se combinent de mille manières. Les contrées glacées du nord se raniment peu-
(lant des mois entiers. La terre est couverte d^herbes ; les piâDtes s'y épanouissent comme sur les Alpes; le ciel y est doux et pur. Familiarisée seulement avec les formes simples de la flore européenne et un petit nombre de plantes naturalisées dans nos contrées, la peinture de paysage, grâce à la profondeur des sentiments et à la force de l'imagination qui animait les artistes, a pu accomplir sa tâche gracieuse. Dans cette carrière bornée, des peintres éminents, tels que les Carrache, Gaspard Poussin, Claude Lorrain et Ruysdael, ont trouvé encore assez de place pour produire les créations les plus diverses et les plus ravissantes, en mêlant habilement toutes les formes d'arbres connues et les effets si variés de la lumière. Si Tart a quelque chose encore à attendre, si j'ai dû indiquer une voie nouvelle pour retourner, du moins en pensée, à l'antique alliance de la science, de l'art et de la poésie, la gloire de ces grands maîtres n'a pas à en souffrir. Dans la peinture de paysage, comme dans toute autre branche de l'art, il y a lieu de distinguer l'élément borné, fourni par la perception sensible, et la moisson sans limite que fécondent une sensibilité profonde et une puissante imagination. Grâce à cette force créatrice, la peinture de paysage a pris un caractère qui en fait aussi une sorte de poésie de la nature. Si l'on étudie le développement successif des arbres, depuis Annibal Carrache et Poussin jusqu'à Everdingen et Ruysdael, en passant par Claude Lorrain, on sent que cet art, malgré son objet , n'est pas enchaîné au sol ; on ne
s'aperçoit pas, chez ces grands maîtres, des bornes étroites dans lesquelles ils étaient retenus ; et cependant , il faut bien le reconnaître , Télargisseinent de l'horizon, la connaissance de formes naturelles plus grandes et plus nobles, le sentiment de la vie voluptueuse et féconde qui anime le monde tropical offrent ce double avantage, de fournir à la peinture de paysage des matériaux plus riches, et d'exciter plus activement la sensibilité et l'imagination d'artistes moins heureusement doués.
Qu'il me soit permis de rappeler ici les considérations que j'ai développées, il y a près d'un demisiècle, dans l'ouvrage intitulé Tableaux de la NalurCj considérations qui se rattachent par un lien étroit au sujet que je traite en ce moment (26). L'homme qui peut embrasser la natiu'e d'un regard, abstrac^ tion faite des phénomènes partiels, reconnaît par quels progrès se développent la vie et la force organique de la nature , à mesure que la chaleur augmente des pôles à l'équateur. Ce progrès est moins sensible encore depuis le nord de l'Eiu'ope jusqu'aux côtes de la Méditerranée , que de la péninsule Ibérique, de l'Italie méridionale et de la Grèce au monde des tropiques. Le tapis que Flore a étendu sur la terre est inégalement tissu; plus épais aux lieux où le soleil domine la terre de plus haut et brille dans l'azur profond du ciel ou au milieu de vapeurs transparentes, il est plus clair-seraé vers les sombres contrées du nord, dans lesquelles le retour précipité des frimas ne laisse pas au bour-
geon le temps d'éclore, et surprend les fruits au milieu de leur maturité. Dans le pays des palmiers et des fougères arborescentes^ à la place des tristes lichens ou des mousses qui, vers les régions glacées, recouvrent l'écorce des arbres, le cymbidium et la vanille odoriférante se suspendent au tronc des anacardes et des figuiers gigantesques. La fraîche verdure du dracontium et les feuilles profondément découpées du pothos contrastent avec les fleurs éclatantes des orchidées. Les baubinia grim^ pants, les passiflores, les banistères aux fleurs dorées enlacent les arbres de la forêt et s'élancent au loin dans les airs; de tendres fleurs sortent des racines du théobroma et de Técorce rude des crescentia et des gustavia. Au milieu de ce luxe de végétation, dans la confusion de ces plantes grimpantes , l'observateur a souvent peine à reconnaître à quel tronc appartiennent les fleurs et les feuilles. Quelquefois un seul arbre, entrelacé de paullinia , de bignonia et de dendrobium , offre réunies une quantité de plantes qui, séparées l'une de l'autre, suffiraient à couvrir un espace considérable de terrain.
Cependant chaque partie de la terre a aussi ses beautés propres. Aux tropiques , la diversité et l'élévation des formes végétales ; au nord , l'aspect des prairies et, après une longue attente, le réveil de la nature sous le premier souffle du printemps. Autant dans les bananiers, de la famille des musacées, le feuillage s'épanouit et se développe, autant il se contracte
et se resserre dans les casuarines et dans les arbres à feuille aciculaire. Les pins, les thuya et les cyprès forment une famille propre aux climats du nord; rarement on rencontre des formes analogues dans les plaines des tropiques. Le feuillage éternellement vert de ces arbres ranime les contrées désertes et glacées; il rappelle aux peuples septentrionaux que si la neige et les frimas couvrent la surface de la terre , la vie intérieure de la végétation, non plus que le feu de Prométhée, ne peut s'éteindre dans notre planète. Si Ton considère l'aspect des zones végétales, chacune d'elles, à part les richesses propres à telle ou telle contrée , offre un caractère distinct d'où naissent des impressions différentes. Qui ne se sent diversement affecté , pour nous en tenir aux productions qui nous sont familières, sous l'ombrage épais des hêtres, sur des collines couronnées de pins épars, et dans ces vastes prairies où le vent murmure à travers le feuillage tremblant des bouleaux ? De même que chaque famille d'êtres organisés offre des caractères spéciaux, sur lesquels sont fondées les divisions de la botanique et de la zoologie, de même il y a aussi une physionomie de- la natiu^e qui se diversifie sous tous les degrés de latitude. La distinction que l'artiste exprime vaguement par ces mo(s : la nature de la Suisse, le ciel de l'Italie, repose sur un sentiment confus du caractère de la nature , dans les différents pays. L'azur du ciel , la forme des nuages , les vapeurs qui se forment autour des objets lointains, l'éclat du feuillage, le contour des montagnes sont
les éléments dont se forme l'aspect général d'une contrée. Embrasser cet aspect et le reproduire d'une manière saisissante , tel est l'objet de la peinture de paysage. 11 est permis à l'artiste de diviser les groupes ; sous son pinceau , le grand enchantement de la nature se décompose en traits plus simples et en pages détachées , comme les ouvrages écrits de la main des hommes.
Malgré l'état peu satisfaisant où sont demeurées jusqu'ici les gravures qui accompagnent et souvent déparent nos relations de voyage, elles n'ont pas peu contribué cependant à faire connaître la physionomie des zones lointaines, à répandre le goût des voyages dans les contrées tropicales, et à stimuler activement l'étude de la nature. Les décors de théâtre, les panoramas, les dioramas, les néoramas, et toute cette peinture à grande dimension, si fort perfectionnée de nos jours , ont rendu plus générale et plus forte l'impression produite par le paysage, Vitruve et le grammairien Jules Pollux nous ont décrit les décorations champêtres qui servaient à la représentation des pièces safyriques. Longtemps après, vers le milieu du xvi* siècle, l'établissement des coulisses, dû à Serlio, favorisa beaucoup l'illusion; mais aujourd'hui, après les admirables perfectionnements apportés par Prévost et Daguerre à la peinture circulaire de Parker, on peut presque se dispenser de voyager à travers les climats lointains. Les panoramas circulaires rendent plus de services que les décors de théâtre, parce que le spectateur,
frappé d'enchantement au milieu d'un cercle magique, et à l'abri de distractions importunes, se croit entouré de tout côté par une nature étrangère. Ils nous laissent 4es souvenirs qui , après quelques années, se confondent avec l'impression des scènes de la nature que nous avons pu voir réellement. Jus* qu'à présent, les panoramas, qui ne peuvent faire illusion qu'à la condition d'avoir un large diamètre, put représenté des villes et des lieux habités , plutôt que les grandes scènes dans lesquelles la nature étale sa sauvage abondance et toute la plénitude de la vie. Des études caractéristiques prises sur les flancs escarpés de l'Himalaya et des Cordillères , ou au milieu des fleuves qui sillonnent les contrées intérieures de rinde et de l'Amérique méridionale, produiraient un effet magique, si l'on avait soin surtout de les rectifier d'après des empreintes prises au daguerréotype , excellent pour reproduire , non pas les massifs de feuillage, mais les troncs gigantesques des arbres et la direction des rameaux. Tous ces moyens , dont nous ne pouvions manquer de faire rémunération dans un livre tel que le Cosmos, sont très-propres à propager l'étude de la nature; et sans doute la grandeur sublime de la création serait mieux connue et mieux sentie, si dans les grandes villes, auprès des musées, on ouvrait librement à la population des panoramas où des tableaux circulaires représenteraient, en se succédant, des paysages empruntés à des degrés différents de longitude et de latitude. C'est
en multipliant les moyens à Taide desquels on reproduit ^ sous des images saisissantes , Teusembie des phénomènes naturels, que l'on peut familiariser les hommes avec T unité du monde et leur faire sentir plus vivement le concert harmonieux de la nature.
— lOS —