‹ Cosmos (volume 2)Chapitre 14 sur 36 · LES JARDINS ET DANS LES SERRES · texte numérisé non relu

LES JARDINS ET DANS LES SERRES

CULTURE DES PLANTES TROPICALES. — PHYSIONOMIE CARACTERISTIQUE DB CES PLANTAS. — EFFET DE CONTRASTE PRODUIT PAR LS RAPPROCHEMENT DES FORMES VEGETALES.

Malgré la facilité de reproduction qu'offre la gravure, et en dépit des perfectionnements nouveaux apportés à la lithographie, la peinture de paysage est plus bornée dans ses effets, elle aiguillonne moins vivement les esprits sensibles aux beautés de la nature , que la vue immédiate des collections de plantes réunies dans les serres et dans les jardins. Je me suis référé déjà à l'expérience de ma jeunesse; j'ai rappelé comment l'aspect d'un dragonnier colossal et d'un palmier éventail , placés dans une vieille tour du jardin botanique de Berlin,

a déposé eu moi le premier germe de l'ardeur inquiète qui m'a poussé irrésistiblemeut vers les voyages loiutains. Quiconque peut remonter dans ses souvenirs jusqu'au premier accident qui a décidé de la direction de toute sa vie comprendra la force de ces impressions.

En parlant des formes végétales, je songe à l'émotion que leur aspect peut produire, nullement au secours que l'on en peut tirer pour Tétude de la botanique. Il faut bien se garder de confondre les groupes naturels de végétaux qui frappent les yeux par leur élévation ou leur étendue , tels que les bananiers et les heliconia , auxquels se mêlent les palmiers corypha , les araucaria et les mimosacées , ou bien les troncs couverts de mousse d'où s'échappent les dracontia, les fougères au feuillage léger, les orchidées en fleurs , avec ces rangées de plantes sans vigueur que l'on dispose en famille , pour servir aux descriptions ou aux classifications de la botanique. Dans cette nature exubérante , ce qui doit surtout fixer nos regards, c'est la végétation puissante des cecropia , des carolinea et des bambous; c'est la réunion pittoresque des grandes et nobles formes végétales qui parent la partie occidentale du cours de rOrénoque et les rivages boisés du fleuve des Amazones et de THuallaga, décrits avec tant de vérité par Martius et Edouard Pœppig. C'est enfin l'impression générale de ce spectacle , auquel nous ne pouvons songer sans soupirer après des contrées où la source de la vie coule avec plus d'aboudauce , et

dont nos serres , qui n'étaient guère jadis que des hôpitaux à T usage des plantes maladives j nous offrent aujourd'hui un reflet affaibli quoique brillant encore.

Sans doute la peinture de paysage est en état de nous représenter une image de la nature plus riche et plus complète que ne peut le faire la collection la mieux choisie de plantes cultivées. La peinture de paysage dispose souverainement de l'étendue et de la forme des objets. Pour elle , l'espace n'a pour ainsi dire pas de limite ; elle suit la lisière des bois jusque dans les vapeurs du lointain ; elle précipite de roc en roc le torrent qui tombe du haut de la montagne , et fait planer l'azur profond du ciel des tropiques sur la cime des palmiers, comme sur la prairie qui ondoie à la limite de l'horizon. La clarté et la couleur que le ciel pur ou légèrement voilé de l'équateur répand sur tous les objets situés à la surface de la terre donne au paysage une sorte de puissance mystérieuse que la peinture seule peut reproduire , quand elle réussit à imiter ces jeux si doux de la lumière. Depuis que l'on a mieux approfondi l'essence de la tragédie grecque, on a comparé ingénieusement le rôle mystérieux du chœur et la part d'action qui lui est laissée à l'effet du ciel dans le paysage (27).

Les serres et toutes les plantations artificielles sont très-loin de pouvoir réunir la diversité de moyens dont dispose la peinture, pour exciter notre imcii^ination et concentrer dans un coiu't ' espace les plus vastes phénomènes de la terre et de l'océan. Mais

si rimpression générale en est diminuée, cette infériorité est compensée par la domination que la réalité exerce partout sur nos sens. Si dans la serre où sont abrités les palmiers de Loddiges, ou dans celle que le noble monarque, enlevé à la Prusse il y a quelques années, a fait construire dans Tlle des Paons, près de Potsdam , comme un témoignage de son amour pour la simple nature ; si, dis-je, par un brillant soleil, on abaisse ses regards du haut de la plate-forme sur ces nombreux palmiers qui à l'élévation des arbres joignent la souplesse des roseaux, on est pour quelques moments complètement dépaysé. On croit être transporté dans le climat des tropiques, et que, dû faite d'une colline, on contemple un buisson de palmiers. Rien ne peut remplacer à la vérité l'azur profond du ciel ni Téclat d'ime lumière plus intense, et cependant l'imagination est plus vivement mise en jeu, l'illusion plus grande, que devant le tableau le plus parfait. Nous rattachons à chaque plante les merveilles d'une contrée lointaine ; nous entendons le bruissement des feuilles disposées en éventail ; nous les voyons changer d'aspect suivant les reflets de la lumière, quand, agitées par de légers courants d'air, les têtes des palmiers s'inclinent et s'entre-choquent ; tant est puisisant le charme que conserve la réalité sur nos sens, alors même que le souvenir de la serre et de la culture artificielle vient troubler notre contemplation. Les idées de vigueur et de liberté sont inséparables aussi dans les productions de la nature; et aux yeux du botaniste zélé qui a parcouru le monde,

des plantes cueillies sur. les Cordillères ou dans les plaines de Tlnde et séchées dans un herbier ont souvent plus de prix que les mêmes espèces vivantes qui ont grandi dans une de nos serres d'Europe. La culture efface quelque chose du caractère naturel et originaire ; elle détruit dans ces organisations entravées le libre développement des parties qui les composent.

La forme et la physionomie des végétaux, les contrastes qui naissent de leur rapprochement, ne sont pas seulement un sujet d'observation pour le botaniste et un moyen de propager l'étude de la nature ; on peut aussi les faire servir fort utilement à l'ordonnance des jardins, c'est-à-dire à l'art d'y ménager des paysages pittoresques. Je résiste à la tentation de faire une excursion dans ce champ nouveau, bien qu'il se trouve presque sur mon chemin ; je me contenterai de faire une remarque : de môme que nous avons eu déjà, au commencement de ce livre, l'occasion de signaler les traces nombreuses et profondes qu'a laissées l'amour de la nature dans la poésie des races sémitiques, chez les peuples de l'Inde et de l'Iran, de même, l'histoire nous montre, dès la plus haute antiquité, des parcs et des jardins qui témoignent du même sentiment, dans les contrées centrales et méridionales de l'Asie. Sémiramis avait fait disposer, au pied du mont Bagistauus, des jardins que Diodore a décrits (28), et dont la renommée était (elle, qu'Alexandre étant en marche pour se rendre de la. vil le de Celonac aux pâturages de Nysa, crut devoir se détourner de sa roule,

pour les visiter. Les parcs des rois persans étaient ornés de cyprès, dont la forme pyramidale rappelait celle de la flamme , et qui, pour cette raison, furent plantés, après l'avénementdeZerdouscht ouZoroastre, autour du sanctuaire des temples consacrés au feu. Peut-être aussi est^-ce cette forme qui donna naissance à la légende d'après laquelle on croyait les cyprès originaires du Paradis (29). Les paradis terrestres de TAsie (iropa^eiooi) furent célèbres de bonne heure dans les contrées de T occident (30). Il est vrai même de dire que le culte des arbres remonte, chez les habitants de Tlran, jusqu'aux préceptes de Hom, in* voqué dans le Zend-Avesta comme le prophète de la loi antique. On sait par Hérodote de quel plaisir fat transporté Xerxès à la vue du grand platane qu'il ren* contra en Lydie, au point de le faire orner de colliers et de bracelets d'or, et d'en confier la garde à l'un de ses dix mille immortels (31 ). La vénération des peuples primitifs pour les arbres se liait au culte des soiut^es sacrées, parce qu'on venait aussi chercher le repos et la fraîcheur sous leur ombrage.

A ce culte originaire de la nature se rattachent la renommée du palmier colossal de Délos, et celle i'un ancien platane de l'Arcadie. Les bouddhistes réfèrent à Ceylan le figuier colossal d' Anourahdepoura, {u'ils croient être un rejeton de la souche primitive K)us laquelle Bouddha, pendant son séjour à l'antique tfagoudha, se plongeait dans T anéantissement qui ^tait le dernier degré de la béatitude (nirwàna) (32). )e même que des arbres isolés devenaient, pour la

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