‹ Cosmos (volume 2)Chapitre 15 sur 36 · II · texte numérisé non relu

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beauté de leur forme, l'objet d'un sentiment religieux^ on honorait des groupes d'arbres, comme étant les bosquets des divinités. Pausanias fait Téloge du bois sacré qui entourait le temple d'Apollon à Grynium en Éolide (33). Le bois de Colone a été célébré dans un admirable chœur de Sophocle.

Les anciens peuples ne témoignaient pas seulement leur amour poiu* la nature, par le respect religieux qu'ils vouaient à quelques objets particuliers du règne végétal et par le soin religieux qu'ils apportaient à leur culture ; ce sentiment se manifestait avec plus de force encore et de variété chez les peuples de l'Asie orientale, par la disposition générale des jardins. A l'extrémité de l'ancien continent, les jardins chinois paraissent avoir ressemblé beaucoup à oe que nous appelons aujourd'hui parcs anglais. Sous la dynastie glorieuse des Han , les jardins pittoresques avaient envahi une telle étendue de terrain, qu'ils devinrent un danger pour l'agriculture et une cause de sédi* tion (34). «Quelle est, dit un ancien écrivain chinois, Lieou-tscheou, la jouissance que l'on recherche surtout dans les jardins d'agrément? Toujours on est convenu que les plantations sont destinées à dédommager les hommes de la vie délicieuse qu'ils auraient pu mener au sein de la libre natiœe, dans leur véritable séjour. L'art de dessiner les jardins consiste ainsi à rémiir, autant qu'il est possible, le charme des perspectives, la richesse de la végétation, l'ombre, la solitude et le repos, de façon à faire illusion aux sens. La variété est le plus grand attrait du paysage.

Oa devra donc ohoisir de préférence un sol accidentel ou alternent iw collines et les vallons^ qui soit coupé de ruisseaux et de lacs couverts d'herbes aquatiques. Toute symétrie est fatigante; la satiété et Tennui naissent bientôt dans un jardin où tout trahit l'art et la contrainte (85). » Une description que nous a' donnée sir George Staunton du grand jardin impérial de Zhe4ioly au nord de la muraille de la Chine , ré* pond à ces prescriptions de Lieou-^tscheou (36)9 pre&r* criptions auxquelles sans doute ne refuserait pas son sufBrage le prince qui de nos jours a fait planter lui«* même le gracieux parc de Muskau (37).

Le poôme descriptif où T empereur Kien^long a voulu célébrer, vers le milieu du dernier siècle , la ville de Moukden, Tancienne résidence de la dynastie MandchouXi et les tombeaux de ses ancêtres, respire Tamour le plus profond pour cette libre nature dont Fart n'a que bien peu altéré la simplicité. Le mo« uarque-poëte a représenté avec vérité et bonheur la fraîcheur des prairies, les collines couronnées de forêts, les habitations calmes des hommes, et à ces images sereines il a mêlé, sans que l'harmonie soit jamais troublée, l'image sombre des tombeaux. Le sacrifice qu'il offire à ses aïeux, d'après les rites institués par Confucius, le souvenir pieux qu'il doxme aux rois et aux guerriers qui ne sont plus, forment le véritable sujet de cette composition remarquable- La longue énumération des plantes sauvages et des animaux qui peuplent la contrée fatigue comme tout ce qui est didactique ; mais le mélange de Yim^

pression sensible produite par le paysage, qui n^ apparaît guère que comme le fond du tableau, avec les sublimes objets empruntés au monde des idées, Taocomplissement de pratiques pieuses et la mention de grands événements historiques donnent à toute cette composition un caractère original. Le respect religieux pour les montagnes , si profondément enraciné dans le cœur des Chinois, amène Kien -long à dépeindre soigneusement cette nature inanimée, dont le sentiment fut tout à fait refusé aux Grecs et aux Romains. La figure des arbres, la direction et la hauteur des branches, la forme du feuillage, sont décrites aussi avec une prédilection particulière (38). Puisque je ne partage pas, on le voit, des préjugés trop persistants contre la littérature chinoise, et que peut-être même je me suis arrêté un peu longtemps sur ces images de la nature, tracées par un contemporain du grand Frédéric, c'est pour moi un devoir d'autant plus impérieux de remonter plus haut et de rappeler le Poème des jardins^ composé il y a sept siècles et demi par un homme d'Etat célèbre, See-ma- Kouang. La plupart des lieux que décrit l'auteur sont un peu encombrés de constructions , à k façon des villas de l'ancienne Italie; mais il fait aussi l'éloge d'une solitude située au milieu des rochers et entourée de hauts sapins. Il admire la perspective qui s'étend librement sur le large fleuve du Kiang où se pressent un grand nombre d'embarcations, sans oublier pour cela des préoccupations d'un autre genre. Il ne redoute pas, dit- il, les visites de ses amis, parce

que sMls viennent pour lui lire leurs vers, ils enten^ dront aussi les siens (39). See-ma-Kouang écrivait vers Tan 1 086, lorsqu'en Allemagne la poésie était tout entière aux mains d'un clergé barbare, et n'était pas encore entrée en possession de la langue nationale.

A cette époque , et peut-^ètre même cinq siècles plus tôt j les habitants de la Chine, de Tlnde au delà du Gange et du Japon étaient déjà familiarisés avec un grand nombre de végétaux. Les rapports étroits qui se maintinrent entre les monastères des bouddhistes ne f lurent pas sans influence sur ces connaissances précoces. Autour des temples, des cloîtres et des lieux de sépulture, s'étendaient des jardins décorés d'arbres étrangers , et où brillait un tapis de fleurs qui étonnait les yeux par la variété des couleiu*s et des formes. Les plantes de l'Inde se répandirent de bonne heure dans la Chine, dans le royaume de Corée et dans l'Ile Niphon. M. Siebold, dont les écrits embrassent toutes les relations des habitants du Japon avec les peuples étrangers, a signalé le premier les causes qui facilitèrent le mélange des végétaux dans tous les pays voués au culte de Bouddha (40). Il est remarquable qu'à une autre époque, les monastères chrétiens devaient aussi réunir autour d'eux les premières plantes exotiques, introduites dans nos climats.

La richesse des formes végétales offertes de nos jours au savant comme un objet d'étude , à l'arlistç comme un modèle, doit nous donner un vif désir de

rechercher les causes qui nous ont préparés à mieut connaître la nature et à en mieux goûter les jouissances. L'énumération de ces causes trouvera place dans la seconde partie de ce volume , consacrée à Fhistoire de la Contemplation du Monde. Ici nous devions nous contenter, en retraçant le reflet des objets extérieurs dans l'intérieur de l'homme, en cherchant T effet que F aspect du monde a produit sur sa sensibilité et sa raison^ de signaler les moyens qui, à mesure que la culture se perfectionnait , ont contribué à répandre et à vivifier Tétude de la nature. Bien qu'une certaine liberté soit laissée au dévelop* pement des diverses parties , la force originaire de l'organisation rattache forcément la conformation des animaux et des plantes à des types déterminés qui se reproduisent sans interruption. Elle empreint cha« cune des zones de la terre d'un caractère qui lui est propre et que l'on peut appeler la physionomie de la nature. Aussi est-ce un des plus beaux ihiits de la civilisation européenne, qu'aujourd'hui il soit possible à l'homme, dans les contrées les moins favorisées, de goûter, grftce aux collections de plantes exotiques, à la magie de la peinture de paysage et à la puissance de l'expression pittoresque, une part des jouissances que va chercher le voyageur, souvent au prix de bien des périls, dajos la contemplation immédiate de la nature.

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