DE L'IDÉE DE L'UNIVERS
L'histoire de la Contemplation physique du Monde est l'histoire de la connaissance de la nature prise dans son ensemble; c'est le tableau du travail de rhmnanité cherchant à embrasser l'action simultanée des forces qui s'exercent sur la terre et dans les espaces célestes. Cette histoire a donc pour but de décrire les progrès successifs par lesquels les observations ont tendu à se généraliser de plus en plus. Elle tient aussi une place dans l'histoire du monde intellectuel, en tant que l'intelligence s'applique aux objets sensibles, au développement organique de la matière agglomérée et aux forces qu'elle récèle dans son sein.
Dans la première partie de cet ouvrage, dans le chapitre Sur les Limites eiVEooposiiion méthodique de la Description physique du Monde , je crois avoir fait voir clairement quel rapport lie les sciences natu-
relies isolées à la description de l'univers, c'est-àdire à la doctrine du Cosmos ; comment cette doctrine ne peut emprunter autre chose aux connaissances spéciales que les matériaux sur lesquels repose son existence scientifique (1). L'histoire de la connaissance du monde dont j'expose ici les idées essentielles y et que je nommerai tantôt Thistoire du Cosh raos, tantôt l'histoire de la contemplation physique du monde , ne doit donc pas être confondue avec l'histoire des sciences naturelles , telle que nous la présentent quelques-uns de nos meilleurs ouvrages de physique, de botanique et de zoologie.
Le meilleur moyen de donner une idée de la nature des choses qui doivent trouver plaee dans ce tableau, est de citer quelques exemples. A l'histoire du monde appartiennent les découvertes du microscope composé, du télescope , et de la polarisation de la lumière, parce qu'elles ont fourni les moyens de démêler ce qui est commun à tous les organismes, de pénétrer dans les espaces les plus recidés du ciel| et de distinguer la lumière propre de la lumière réfléchie, c'est-à-dire de reconnaître si la lumière solaire émane d'un corps solide ou d'une enveloppe gazeuse. Au contraire, l'énumération des essais qui| depuis Huygens, nous ont successivement amenés à la découverte de M. Arago sur la polarisation colorée, doit être réservée pour l'histoire de l'optique. De même, il faut laisser à l'histoire de la phytognosie ou botanique le développement des principes d'après lesquels la masse innombrable des végétaux peut se
partager en familles , tandis que la géographie des plantes, c^est^à-dire la distribution locale et clima^ tologique des végétaux qui couvrent tout le globe» en y comprenant les algues qui garnissent le bassin des mers 9 forme une division importante dans un essai historique sur le développement de Tidée de r univers.
L'observation raisonnée des progrès qui ont pu amener Thomme à embrasser le corps de la nature n'est pas plus Thistoire générale de la culture de l'humanité qu'elle ne peut être , ainsi que nous ve« nous de le rappeler, l'histoire des sciences naturelleiS. Sans doute ce coup d'œil jeté sur l'ensemble des forces vivantes de la création doit être considéré comme le plus noble fruit de la civilisation himiaine , comme l'effort suprême de l'intelligence vers le but le plus élevé qu'il lui soit donné d'atteindre. Cependant la science dont nous voulons donner ici l'idée n'occupe qu'une place déterminée dans l'histoire de la civilisa» tien. Celte histoire en effet devrait embrasser simultanément les différents peuples, et tout ce qui, dans quelque direction que ce soit, a pu tourner au profit de leur moralité et de leur intelligence. Placé au point de vue moins vaste de la physique générale, nous ne considérons qu'ime face dans l'histoire de la connais sance humaine; nous portons de préférence nos regards sur les efforts par lesquels on s'est succès^ sivement élevé des faits isolés à l'idée de Tensemble; nous nous attachons moins au développement de chaque science , qu'aux résultats susceptibles d'être
généralisés, ou qui ont servi à rendre les observations plus précises, en fournissant aux observateurs des instruments énergiques.
Avant tout , il faut soigneusement distinguer les pressentiments qui devancent la science, de la science elle-même. A mesure que la race humaine devient plus cultivée, beaucoup de choses passent du premier état au second , et cette transformation obscur^ cit l'histoire des découvertes. Il suffit souvent de rattacher Tune à l'autre dans son esprit les recherches antérieures, pour se sentir animé, sans bien s'en rendre compte, d'une force qui guide et féconde la faculté divinatrice. Que d'explications n'a-t-on pas hasardées chez les Hindous , chez les Grecs , et au moyen âge, sur l'ensemble des phénomènes physiques, explications qui, d'abord avancées sans preuve et mêlées aux plus gratuites hypothèses, ont été appuyées plus tard sur une expérience certaine et constatées scientifiquement. Il n'est pas juste de reprocher à l'imagination divinatrice , à cette activité vivifiante de l'esprit qui animait Platon, Colomb, Kepler, de n'avoir rien créé dans le domaine de la science, comme si, par la loi même de la nature, elle devait rester toujoiœs étrangère à la réalité des choses.
Puisque l'histoire de la Contemplation physique du Monde est, ainsi que nous l'avons définie, l'histoire de l'idée de l'unité appliquée aux phénomènes et aux forces simultanées de l'univers , la méthode d'exposition, pour un livre de ce genre, doit consister
à passer en revue les moyens par lesquels T unité des phénomènes s'est successivement révélée. Sous ce point de vue, nous distinguons : i"* le libre effort de la raison s' élevant à la connaissance des lois de la nature, c'est-à-dire l'observation raisonnée des phénomènes naturels; 2* les événements qui ont subitement élargi le champ de l'observation; 3" la découverte d'instruments propres à faciliter la perception sensible, c'est-à-dire la découverte d'organes nouveaux qui mettent l'homme en rapport direct avec les forces terrestres et avec les espaces les plus éloignés , qui multiplient les formes de l'observation et la rendent plus pénétrante. C'est d'après cette triple considération que doivent être déterminées les phases essentielles de l'histoire du Cosmos. AGn de nous mieux faire comprendre, nous allons caractériser de nouveau, en nous aidant de quelques exemples, la diversité des moyens par lesquels l'humanité est arrivée progressivement à la possession intellectuelle d'une grande partie de l'univers. Nous citerons des exemples empruntés aux trois classes que nous venons de distinguer.
La connaissance de la nature , en remontant à la plus ancienne physique des Hellènes , était tirée des pftfondeurs de l'intelligence et résultait de contemplations intérieures, plutôt que de la perception des phénomènes. La philosophie naturelle de l'école Ionique est fondée sur la recherche de l'origine des choses et sur la transformation d'une substance unique. Dans le symbolisme mathématique de Pylhagore
et de ses disciples , dans leurs considérations sur le nombre et la forme y on découvre au contraire une philosophie de la mesure et de l'harmonie. Cette école appliquée à chercher partout l'élément numérique a , par une sorte de prédilection pour les rap* ports mathématiques qu'elle a pu saisir dans l'espace et dans le temps , posé, pour ainsi dire, la base sur laquelle devaient s'élever nos sciences expérimentales. L'histoire de la Contemplation du Monde, telle que je la comprends , ne s'attache pas tant à retracer les fréquentes oscillations entre la vérité et Terreur que les pas décisifls faits dans la voie de la vérité et les efforts heureux tentés pour envisager sous leur vrai jour les forces terrestres et le système planétaire. Elle nous montre que si Platon et Aristote se représen* talent la terre sans rotation ni révolution, et comme suspendue dans son immobilité au milieu du monde, l'école de Pythagore , d'après Philolaûs de Crotone , sans soupçonner il est vrai la rotation de la terre , enseignait du moins le mouvement circulaire qu'elle décrit autour du foyer du monde ou feu central ( Hestia). Hicétas de Syracuse , qui remonte pour le moins au delà de Théophraste, Héraclide de Pont et Ecphantus connaissaient la rotation de la terre ; mais Aristarque de Samos , et surtout Séleucus de Babylone, furent les premiers qui, un siècle et denn après Alexandre , combinèrent le mouvement de la terre sur elle-même avec l'orbite tracée autour du soleil , comme centre de tout le système planétaire. Si la croyance à T immobilité du globe reparut dans les
leiDps ténébreux du moyeu âge ^ grâce au fouatisme chrétien et à T influence dominante du système de Ptolémée; si déjà au sixième siècle de notre ère, Cosmas Indopleustès était revenu, pour donner une idée de la forme de la terre , au disque de Thaïes , il est juste aussi de dire que y près de cent ans avant Copernic, un cardinal allemand, Nicolas de Cusa, eut assez d'indépendance et de courage pom* proclamer de nouveau le double mouvement de notre planète. Après Copernic , le système de Tycho fut sans doute un pas en arrière, mais la marche n'en fut pas long« temps arrêtée. Dès qu'on eut rassemblé une masse considérable d'observations précises, et Tycho lui-» loéme y avait largement contribué, la vérité ne pou* vait pas larder à se faire jour. Par ce qui précède, on voit que la période des oscillations dans la connais* sance du monde a été surtout celle de la divination et des rêveries philosophiques sur la nature.
Après l'observation directe et le travail de la pensée qui devaient avoir pour effet immédiat d'amener une connaissance plus exacte de la nature, nous avons in* diqué , comme seconde division , les grands événe* ments qui ont pu découvrir aux yeux des observateurs un horizon plus spacieux. De ce nombre sont les migrations des peuples, la navigation et les marches des armées. Ce sont ces voyages qui ont mis les hommes à même d'explorer la surface de la terre , de reconnaître la disposition des continents , la direction des chaînes de montagnes , l'élévation relative des plateaux et qui, leur ouvrant de vastes contrées, leur ont
fourni les éléments nécessaires pour aller à la recherche des lois générales de la nature. Il n^est pas besoin, dans ces considérations historiques, de présenter Tenchalnement de tous les faits; il suffit, pour T histoire du Cosmos , de rappeler à chaque époque les événements qui ont le plus influé sur le travail intellectuel de l'humanité , et ont permis de mieux embrasser la nature. A ce point de vue, les événements les plus considérables, pour les peuples situés autour du bassin de la Méditerranée, sont : le voyage de Golaeusde Samos au delà des colonnes d'Hercule , Texpédition d'Alexandre dans la presqu'île de Tlnde en deçà du Gange , la domination des Romains , les progrès de la civilisation arabe et la découverte du nouveau continent. Dans tous ces faits , ce qui importe , c'est moins d'en connaître les détails que de marquer l'influence qu'ils ont exercée sur le développement de l'idée du Cosmos , soit qu'il s'agisse d'un voyage de découverte, des progrès d'une langue rendue dominante par un haut degré de culture et par les nombreux chefs-d'œuvre qu'elle a produits, ou de la connaissance soudainement répandue des moussons de l'Afrique et de l'Inde.
Puisque, en énumérant ces diverses causes d'impulsion, j'ai cité l'exemple des langues, je ferai ressortir d'une manière générale leur importance, sous deux rapports très-différents. Considérées isolément, les langues répandues dans de vastes contrées agissent comme moyen de communication entre des races séparées par de longues distances. Si, au contraire,
on les compare Tune à Tautre, si Ton observe leur organisation intérieure et les divers degrés de parenté qui les unissent, elles font entrer plus avant dans rhistoire de Thumanité. La langue des Grecs, et leur nationalité, si étroitement unie à leur langue, ont exercé un prestige magique sur tous les peuples qui ont été en contact avec eux (2) . La langue grecque, pro*tégée par Tempire de Bactriane, apparaît dans TAsie centrale comme un véhicule de la science hellénique qui, mêlé à la science indienne, sera ramené dix siècles plus tard par les Arabes dans les contrées les plus occidentales de TEurope. Grâce à Tancienne langue des Hindous et à celle des Malais, des relations de commerce se sont établies entre les peuples répandus dans r archipel du sud -est de TAsie, sur les côtes orientales de l'Afrique et dans Tile de Madagascar. On peut même dire avec vraisemblance qu'en révélant r existence des comptoirs établis par les Banians de riude , ces langues ont été F occasion de Taudacieuse expédition de Yasco de Gama. Les langues devenues dominantes ont exercé ime influence bienfaisante sur le rapprochement de la famille humaine, de même que Fextension du christianisme et du bouddhisme. Par malheiu*, ce fut en étouffant prématurément d'autres idiomes aux dépens desquels elles s'établissaient.
Comparées entre elles et considérées comme les objets de cette Science de la Nature qui peut aussi s'appliquer aux choses de l'esprit, les langues groupées eu familles, d'après l'analogie de leur structure in!cn. 9
rieure, sont devenues une source précieuse dé coûnaissauces historiques ; c'est là même une des plus brillantes conquêtes scientifiques des soixante ou soixante -dix dernières années. Les langues étant le produit spontané de rinfelligence humaine, nous nous trouvons ramenés, en recherchant les traits principaux de leur organisme, à cet obscur lointain qui précède toute tradition. La philologie comparée nous montre comment des l'aces séparées par de vastes pays peuvent être cependant unies entre elles et originaires d'une même contrée ; elle nous découvre la direction et le chemin des antiques migrations. En suivant à Ift trace les époques critiques de l'histoire des langues, le philologue reconnaît daiis là physio^ nomie plus ou moins dltérée de ceâ idiomes, dans la permanence de formes particulières ou dans la décomposition et la dissolution du système général des formes , quelle race s'est tenue le plus près de la langue usitée autrefois dans la commtme patrie. Ces recherches sur les premiers caractères du laû*gage, dans lesquelles l'espèce humaine est considérée comme Un organisme vivant, trouvent amplement matière à s'exercer en suivant la longue chaîne des langues indo-germaniques qui s'étend depuis le Gange jusqu'à la Péninsule ibérique, depuis la Sicile jusqu'au cap Nord. L'étude des langues comparées historiquetnent aide eUcore à découvrir de quelles contrées ont été tirées dans l'origine certaines productions qui, depuis la plus haute antiquité, ont été d'importants objets de commerce. On trouve ainsi
que les noms sanscrits de denrées exclusivement indiennes , telles que le riz , le coton , le nard et le sucre, sont passés dans la langue grecque et en par^ tie dans les langues sémitiques (3).
Ces considérations, éclaircies par des exemples, montrent que Tétude comparative des langues et les recherches purement philologiques offrent un puissant secours à ceux qui veulent emhrasser d'un point de vue général la parenté de la race humaine et les rayons qu'elle a suivis dans sa marche, en partant vraisemblablement de plusieinrs centres distincts. Les moyens rationnels à l'aide desquels s'est développée successivement l'idée du Cosmos sont, d'après cela, de nature très -diverse : ce sont les recherches sur la structure des langues, l'explication des documents historiques cachés sous les hiéroglyphes et sous les caractères cunéiformes, le perfectionnement des ma^ thématiques et surtout du calcul analytique , si puissant à résoudre les problèmes que présentent la forme de la terre, le flux de l'océan et les espaces célestes. A ces découvertes scientifiques se joignent enfin les inventions matérielles qui nous créent en quelque Sorte de nouveaux organes, donnent à nos sens plus de pénétration , et nous mettent en rapport direct avec les forces terrestres et avec les points les plus éloignés de Tespace. Afin de mentionner simplement ici les instruments qui font époque dans l'histoire de Id civilisation , nous citerons le télescope et la combinaison que l'on en a faite, malheureusement trop tard, avec les instruments de mesure; le microscope
composé, qui donne le raoyen de suivre les développements de la matière organique j et d^ observer dans les corps cette activité efficiente, selon Texpression d' Aristote, qui est le principe de leurs transformations; la boussole et les différents mécanismes appliqués à la recherche du magnétisme terrestre; le pendule employé comme mesure du temps, le baromètre , le thermomètre , les appareils hygrométriques et électrométriques; enfin le polariscope, destiné à observer les phénomènes de la polarisation colorée , soit que la lumière rayonne des astres, ou qu'elle soit répandue dans l'atmosphère.
L'histoire de la Contemplation du Monde fondée, ainsi que je viens de l'expliquer, sur l'observation réfléchie des phénomènes naturels, sur un enchaînement de faits considérables et sur les inventions qui ont agrandi le cercle de la perception sensible, ne peut être présentée ici, même en se bornant d'avance aux traits principaux, que d'une manière rapide et incomplète. Je me flatte cependant de l'espérance que cette courte esquisse mettra le lecteur en état de saisir plus facilement l'esprit dans lequel poiu*rait être rempli un jour un cadre si difficile à tracer. Ici, comme dans le tableau de la nature qui remplit le premier volume du Cosmos, je ne m'attacherai pas à épuiser les détails , mais à développer avec clarté les idées générales propres à jeter du joiu» sur quelqu'une des voies que doit parcourir l'observateur de la natm*e, faisant fonction d'historien. Je supposerai connue la série des événements et des causes qui les
ont produits. Ces événements, en effet, n^ont pas besoin d'être racontés; il suffit de les citer et de marquer leur influence sur la connaissance progressive du monde. Dans un tel sujet, il serait, je crois devoir le répéter, impossible d'être complet , et ce n'est pas d'ailleurs le but d'une semblable entreprise. En faisant cette déclaration, afin de conserver à mon livre du Cosmos le caractère qui seul le rend exécutable, je sens que je m'expose de nouveau au blâme des critiques, accoutumés à juger moins un livre d'après ce qu'il contient que d'après ce qui eût dû s'y trouver, à leur point de vue individuel. Pour les époques reculées, je suis entré à dessein dans beaucoup plus de détails que pour les événements plus récents. Là où les sources sont moins abondantes, il est plus difficile de généraliser les aperçus , et il est nécessaire, poiu* les justifier, de citer des témoignages qui ne peuvent être connus de tout le monde. Je me suis permis aussi de répartir les développements d'une manière inégale, lorsque j'ai cru, en rapportant quelques particularités, pouvoir jeter plus d'intérêt sur l'exposition.
De même que la connaissance du Monde a commencé par une sorte d'intuition divinatrice et quelques observations positives siu* des parties isolées du domaine de la nature, ainsi nous croyons devoir prendre pour point de départ, dans ce récit, un espace borné de la terre. Nous choisirons le bassin autour duquel se sont agités les peuples dont les connaissances ont été le fondement le plus réel de notre civilisation
occidentale, la seule peut^tre dont les progrès n'aient jamais subi d'interruption. On peut suivre les grands courants qui ont apporté à l'ouest de l'Europe les éléments de la civilisation et d'une connaissance plus générale de la nature ; mais dans la multiplicité de ces courants , il est impossible de reconnaître une source primitive. Des vues profondes sur l'ensemble des forces de la nature et le sentiment de son imité ne sont pas le privilège de ce qu'on l'on appelle un peuple primitif, dénomination donnée, selon les systèmes historiques qui ont dominé tour à tour, tantôt à une race sémitique située dans la partie septentrionale de la Chaldée , dans le pays d' Arpaxad , l' Arrapacbitis de Ptolémée (4), tantôt à la race des Hindous et à celle des Iraniens renfermée dans le pays du Zend , entre l'Oxus et l'Iaxarte (5). L'histoire, en tant qu'elle s'appuie sur des témoignages humains , ne reconnaît pas de peuples originaires ni de siège primordial de la civilisation ; elle n'admet pas cette physique primitive ni cette science révélée de la nature qui aurait été étouffée plus tard sous les ténèbres de la barbarie et du péché. L'historien perce les couches nébu-p leuses amassées par les mythes symboliques, pour arriver à la terre ferme, sur laquelle se sont développés, d'après des lois naturelles, les premiers germes de la civilisation humaine* Dans une antiquité reculée , à la limite de l'horizon que peut découvrir la vraie science historique , on voit déjà de grands centres de culture briller simultanément, comme des points lumineux, et rayonner les uns vers
les autres: J'Egypte, dont l'éclat remonte au. moins à cinquante siècles avant notre ère (6) ; Babylone , Ninive , Cachemire, l'Iran et la Chine, depuis la première colonie qui du versant nord-est du Kouenlun se transporta dans la vallée arrosée par le cours inférieur de l'Hoangho. Ces points centraux rap-^ pellent involontairement les grandes étoiles qui étiocellent au firmament , ces éternels soleils des espace» célestes dont nous connaissons la force lumineuse , sans pouvoir, sauf pour un petit nombre d'entre eux, mesurer la distaijce relative qui les sépare de notre planète (7).
L'hypothèse d'une physique primitive révélée à la première race humaine, cette science de la nature dévolue aux peuples sauvages et que la civilisation n'aurait fait qu'obscurcir, rentre dans une sphère de connaissances ou plutôt de croyances qui doit rester étrangère à l'objet de ce livre. On trouve déjà cependant cette croyance profondément enracinée dans les plus anciens dogmes de l'Inde, dans la doctrine de Crischna : « Il est probable que la vérité fut originairement déposée au milieu des hommes , mais peu à peu elle sommeilla et fut oubliée. La connaissance reparaît comme un souvenir (8). » Nous laissons volontiers indécise la question de savoir si toutes les races que l'on appelle aujourd'hui sauvages sont en effet dans l'état de rudesse naturelle et originaire , ou si un grand nombre d'entre elles ne sont pas, ainsi qu'on a pu souvent le conjecturer d'après la structure de leurs langues, des races devenues sauvages, et
comme des débris épars , échappés au naufrage dans lequel aurait péri de bonne heure une première civilisation. En observant de plus près ce que Ton est convenu d'appeler les hommes de la nature , on ne découvre rien de cette prétendue supériorité dans la connaissance des forces terrestres que , par amour du merveilleux, on a prêtée aux peuples non civilisés. Sans doute le sentiment confus de l'unité qui rattache entre elles toutes les puissances de la nature peut, dans l'état sauvage , effrayer les imaginations ; mais un tel sentiment n'a rien de commun avec les efforts tentés pour arriver à une conception claire de l'ensemble des phénomènes. Les vues vraiment générales sur le monde ne peuvent résulter que de l'observation et de combinaisons intellectuelles; il faut qu'elles soient préparées par im long contact de l'humanité avec le monde extérieur. Elles ne sont pas non plus l'œuvre d'une race unique ; elles sont le fruit de communications réciproques et du commerce qui s'établit, sinon entre tous les peuples, du moins entre un grand nombre d'entre eux.
Au début de ce volume , en peignant le reflet du monde extérieur sur l'imagination de l'homme, nous avons cherché dans l'histoire générale des lettres les traits qui expriment le plus vivement le sentiment de la nature. Nous ferons de même pour l'histoire de la contemplation du monde ; nous extrairons de l'histoire de la civilisation les progrès accomplis dans la connaissance de l'univers. Ces deux parties rapprochées, non au hasard, mais en coiwaissance de cause,
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ont entre elles les mêmes rapports que les sciences auxquelles elles sont empruntées. L'histoire de la culture humaine renferme en soi l'histoire des forces fondamentales dé l'esprit humain , et aussi celles des œuvres littéraires ou artistiques dans lesquelles ces forces se sont manifestées d'après des directions diverses. De la même manière , nous devons reconnaître dans le sentiment vif et profond de la natiu^e , tel que nous l'avons dépeint suivant la différence des temps et des races, une sollicitation efficace à observer plus attentivement les phénomènes et le monde formé de leur assemblage.
En raison même de la multiplicité des courants qui ont transporté les éléments de la science de la natiu'e et, dans la suite des siècles, les ont répartis inégalement sur la surface du globe, il est à propos, ainsi que nous l'avons déjà remarqué , de prendre pour point de départ dans l'histoire de la Contemplation du Monde un groupe unique de peuples, et de choisir celui chez lequel se retrouve le germe de toute notre civilisation occidentale. La culture intellectuelle des Grecs et des Romains peut sans doute paraître toute récente, si on la compare à celle de l'Egypte, de la Chine et de l'Inde; mais, en dépit des révolutions et du mélange des nations envahissantes, les éléments étrangers qui leur ont afflué de l'orient et du midi se sont reproduits sans interruption sur le sol européen , associés aux résultats de leur civilisation indigène. Dans les pays où des connaissances nombreuses étaient répandues plusieurs milliers d'années
auparavant, ou la barbarie a tout rejeté dans les ténèbres 9 ou bien 9 tout eu conservant les anciennes mœurs et des institutions politiques complexes et invariables comme en Chine , les nations se sont comr plétement arrêtées dans la voie des sciences et des arts industriels; surtout elles sont devenues étran^ gères à ces communications de peuple à peuple sans lesquelles ne peuvent se former les idées générales. Grâce au développement immense de leur navigation, les peuples européens et ceux qui, originaires de TEurope, sont passés dans d'autres continents, se sont rendus , pour ainsi dire , présents partout , se mon^ trant à la fois dans les mers et sur les côtes les plus lointaines. Les contrées qu'ils ne possèdent pas , ils peuvent du moins les menacer. Dans leur science, dont r héritage s'est transmis presque sans interruption , et dans leur nomenclature scientifique, on retrouve les traces des routes nombreuses à travers lesquelles ont pénétré chez eux d'importantes inventions, ou du moins les germes de ces inventions ; traces qui sont comme autant de jalons dans l'histoire de Vhnr manité. Ainsi ils ont reçu de l'extrémité orientdLe de l'Asie la connaissance de la direction et de la dé^ clinaison de l'aiguille mobile aimantée ; de l'Egypte et de la Phénicie , des préparations chimiques telles que le verre , des matières colorantes animales ou végétales, des pxydes de métaux; de l'Inde , l'usage d'un petit nombre de chiffres avec la facilité de leur donner une valeur plus élevée, en vertu du principe de position.
Depuis que la civilisation a abandonué ses premières demeures, situées entre les tropiques ou dans les zones sous-tropicales , elle a choisi cette partie du monde dont les régions septentrionales sont moins froides que leg contrées de TAsie ou de l'Araérique placées sous les mêmes latitudes. Le continent de rEiu'ope est une presqu'île occidentale de l'Asie , et j'ai déjà expliqué comment elle doit la douceur civilisatrice de son climat à cette circonstance, à sa forme divisée et articulée que vantait déjà Strabon , à sa situation en face de l'Afrique , qui s'étend au loin sous l'équateur, et enfin au^ vents de l'ouest qui, en contact avec une vaste étendue de l'océan , sont pour cette raison plus chauds dans l'hiver (9). Les conditions physiques de l'Europe ont opposé aux progrès de la civilisation moins d'obstacles que l'Asie et l'Afrique, où de vagtes chaînes de montagnes parallèles , des plateaux et des mers de sables forment des limites difficiles à franchir. Nous partirons donc , pour exposer dans ses phases principales l'histoire de la Contemplation du Monde, du coin de terre qui, par ces rapports topographiques et sa place dans le monde , a le plus favo^ rigé les communications entre les peuples et l'agran* dissement des vues cosmiques qui en ont été le réniltat.