LA MER MÉDITERRANÉE
LA MER UBDITERRANÉB CONSIDEREE COMME POINT DE DEPART DES REU- TIONS QUI ONT AMENE l'aGRANDISSEMENT SUCCESSIF DE l'iDÉE DU COSMOS. — LIEN QUI RATTACHE CE MOUVEMENT A LA CULTURE PRIMITIVE DES HELLENES. — ESSAIS DE NAVIGATION LOINTAINS VERS LE NORD-EST (EXPEDITION DES ARGONAUTES), VERS LE SUD ( VOYAGE A OPHIRJy VERS l'ouest (DECOUVERTE DE COL£US DE SAMOS].
Platon laisse voir un sentiment profond de la grandeur du monde, lorsqu'il indique en ces termes, dans le Phédon , les bornes étroites de la mer Méditerranée (1 0) : a Nous tous qui remplissons l'espace compris entre le Phase et les colonnes d'Hercule, nous ne possédons qu'une partie de la terre , groupés autour de la mer Méditerranée comme des fourmis ou des grenouilles autour d'un marais. » Cet étroit bassin sur les bords duquel les Égyptiens^ les Phéniciens
et les Grecs ont fait fleurir une brillante civilloàlion , a été le point de départ des événements les plus considérables. De là sont sorties les colonies qui ont peuplé de vastes contrées en Afrique et en Asie , et les expéditions maritimes à Taide desquelles a été découvert tout un nouveau continent occidental. Dans sa forme actuelle , la mer Méditerranée a conservé la trace d'une division antérieure en trois bassins fermés et se limitant l'un l'autre (11). Le bassin de la mer Egée est borné au sud par l'arc de cercle que forment, en partant des côtes de la Carie , les lies de Rhode , de Crète et de Cy thère ( Cerigo ) , et qui vient aboutir au Péloponèse , non loin du promontoire Malea. Plus à l'ouest, est la mer Ionienne ou le bassin des Syrtes qui renferme l'Ile de Malte. La pointe occidentale de la Sicile n'est distante des côtes d'Afrique que de 89 myriamètres, et l'apparition subite, mais rapidement évanouie , de l'Ile volcanique Ferdinandea, surgissant au fond de la mer, en 1 83 1 , au sud-ouest des rochers calcaires de Sciacca , témoigne d'un effort de la nature pour fermer de nouveau le bassin des Syrtes entre le cap Grantola , le banc d'Aventure reconnu par le capitaine Smith, l'île Pantellaria et le cap Bon , et pour séparer ce bassin du troisième, formé par la mer Tyrrhénienne (1 2). Le basshi de la mer Tyrrhénienne reçoit les flots de l'océan qui pénètre à travers le détroit de Gibraltar, et comprend la Sardaigne , les lies Baléares et le petit groupe volcanique des Columbrates espagnoles.
Cette division de la mer Méditerranée en trois bassins a du arrêter d^ abord l'essor des voyages dô découvertes entrepris par les Phéniciens et les GreC5 ; plus tard, au contraire, elles les a favorisés. Les Grecs restèrent longtemps enfermés dans la mer Egée et dans celle desSyrtes. Aux temps Homériques, le continent de rltalie était encore une terre inconnue. Ce furent les Phocéens qui ouvrirent les premiers la mer ïyrrhénîenne, à Pouest de la Sicile; des navigateurs en destination pour Tartessus touchèrent aux colonnes d'Hercule. Il ne faut pas oublier que Càrthage était située siu* la limite de la mer Tyrrhénienne et du bassin des Syrtes. La disposition physique des côtes influa sur la marche des événements , sur la diret;tion des voyages et sur les vicissitudes de la suprématie maritime. A son tour, le développement de la pui^ sance maritime contribua à T agrandissement du cercle des idées.
Le rivage septentrional de la mer Méditerranée a ravantage , signalé déjà par Eratosthène, ainsi que le rapporte Strabon, d'être plus divisé et plus richement articulé que la côte d'Afrique. Trois presqu'îles s'en détachent : l'Espagne, l'Italie et la Grèce, qui, découpées par un grand nombre de golfes , forment avec les îles et les côtes voisines d'étroites langues de terre et de mer (13). Cette disposition du continent et des îles qui en ont été séparées violemment , ou qui ont été soulevées par la force des volcans • le long des crevasses dont le globe est sillonné, ont conduit de bonne heure à des considérations géologiques sur
le déchirement des terraiiis , sur les tremblements de terre et le transvasement des eaux plus hautes de r océan dans les bassins de niveau inférieur. Le Pont , les Dardanelles , le détroit de Gadès et la Méditerranée , avec ses lies si nombreuses , étaient très-propres à appeler Taitention sur ce système d'écluses natm^elles. Le poëte qui^ sous le nom d*Orphée , a chanté l'expédition des Argonautes, et qui vraisemblablement est postérieur à Tère chré»tienne, a recueilli de vieilles légendes. Il parle de la division de l'ancienne Lyctonie en îles séparées ; il dit comment « Neptune , à la sombre chevelure , irrité contre son père Saturne, frappa la Lyctonie de son trident d'or. »» Les imaginations de ce genre, souvent produites, il est Vrai, par une connaissance imparfaite des rapports géographiques , furent reprises et perfec* tionnées dans cette école d'Alexandrie, si érudite, qui se tournait si complaisamment vers les origines des choses. Que le morcellement de l'Atlantide ait été, en occident, un reflet éloigné du mythe de la Lyctonie, opinion que je crois avoir exposée ailleurs avec quelque vraisemblance , ou que , selon Otfried Muller , la disparition de la Lyctonie ( Leuconia ) désigne dans les fables de la Samothrace , une grande inondation qui aurait envahi cette contrée, c'est une question qu'il n'est pas nécessaire de résoudre ici (14).
Ce qu'il y a eu de plus efficace dans l'influence exercée par la situation géographique de la Méditerranée sur les relations des peuples et sur cette conscience de lui-même à laquelle le monde s'est suc-
cessivement élevé , c^est le voisinage du continent oriental , se projetant en avant par la presqu'île de l'Asie Mineure; c'est le grand nombre d'îles qui peuplent la mer Egée, et qui ont été comme un pont jeté sous les pas de la civilisation (15); c'est aussi le long sillon creusé entre l'Arabie, l'Egypte et l'Abyssinie , dans lequel sous le nom de golfe Arabique ou de mer Rouge, pénètre l'océan Indien, séparé seulement par un isthme étroit du Delta du Nil et des côtes qui bornent la Méditerranée au sud-est. Ces rapports topographiques facilitèrent le développement de la puissance phénicienne , et plus tard de la puissance hellénique ; ils hâtèrent l'essor des idées, et l'on vit de quelle ressource peut être la mer, comme élément de rapprochement. En Egypte, sur les rives de l'Euphrale et du Tigre, dans la Pentapotamie indienne et dans la Chine , dans toutes les contrées où elle se fixa d'abord, la civilisation parait avoir été liée au cours des grands fleuves qui les traversaient ; il n'en fut pas de même pour la Phénicie et pour la Grèce. L'activité des Grecs, l'instinct qui les portait tous et particulièrement la race ionienne aux entreprises maritimes put se satisfaire librement, grâce à la distribution merveilleuse du bassin de la Méditerranée et aux communications de cette mer avec l'océan , au sud et à l'ouest.
L'origine du golfe Arabique formé par l'irruption de l'océan indien, à travers le détroit de Bab-el- Mandeb, appartient à la classe de ces grands phénomènes physiques qu'a découverts la géologie mo-
derne. L'axe principal du continent européen est dirigé du nord-est au sud-ouest , mais cette ligne coupe presque à angle droit un autre système de crevasses dont les unes ont été remplies par les eaux de la mer , et les autres sont marquées par le soulèvement de chaînes de montagnes parallèles. La ligne allant du sud-est au nord-ôuest , en sens inverse de la première , jusqu'à Tembouchiu^e de l'Elbe , a pour point de départ la mer Rouge, bordée des deux côtés par des montagnes volcaniques. Elle se prolonge avec le golfe Persique, la vallée comprise entre TEuphrate et le Tigre , la chaîne des monts Zagros dans le Louristan , les montagnes de la Grèce , les rangées d'Iles qui garnissent TArchipel , la mer Adriatique, et les Alpes calcaires de la Dalmatie. Le croisement de ces deux systèmes de lignes géodésiques , provenant sans doute de secousses violentes qui ont ébranlé Fmtérieur du globe dans Tune et l'autre direction , et dont la ligne qui va du sud-est au nord-ouest me parait d'origine plus récente, a influé de la manière la plus efficace sur le sort de l'humanité et sm* les communications des peuples (16). La situation relative de l'Afrique orientale, de l'Arabie et de la presqu'île de l'Inde, et la température de ces contrées, si variable suivant la distance du soleil dans les différentes saisons de l'année, produisent une alternative régulière de courants aériens, les moussons, qui facilitent les voyages vers le pays des Adramites (regio Myrrhifera), situé dans l'Arabie méridionale, vers le golfe Persique, l'Inde, et l'Ile de Ceylan (17). En effet, de-
puis le mois d'avril et de mars jusqu'en octobre, temps pendant lequel la mer Rouge est agitée par les vents du nord, la mousson du sud-ouest règne dans T espace compris entre Test de TÂfirique et les côtes de Malabar ; tandis que le reste de Tannée, la mousson du nord^st , favorable au retour , souffle simultanément avec les vents du sud , depuis le détroit de Bab-el- Mandeb jusqu'à l'isthme de Suez.
Après avoir décrit le lieu de 1^ scène , disposée de telle façon que les éléments dont s'est formée la civilisation des Grecs et leur science géographique , y venaient naturellement aboutir de toutes parts, nous devons, sans tarder, caractériser les peuples qui, placés sur les côtes de la Méditerranée, pouvaient se glorifier d'une antique et brillante culture, c'est-à-<lire les Egyptiens ) les Phéniciens, avec leurs colonies répandues dans le nord et dans l'ouest de l'Afrique, et les Etrusques. Les migrations et le commerce sont les causes qui ont le plus agi sur le développement de ces peuples. A mesure que la découverte des monuments et des inscriptions, ainsi qu'une étude plus philosophique des langues , ont élargi , dans ces derniers temps , notre horizon historique , on a mieux compris quelles influences complexes et multiples exercèrent sur les Grecs les peuples de l'Asie jusqu'à l'Euphrate et, en particulier, les Lyciens et les Phrygiens , unis par une commune origi4e avec les habitants de la Thrace.
Selon M. Lepsius dont je suis les dernières découvertes, résultat de l'importante expédition qui a jeté
tant de jour sur toute la science de l'antiquité (18), la vallée du Nil , qui a joué un si grand rôle dans rhistoire de Thumanité, renferme des figures authenf^ tiques de rois remontant jusqu'au commencement de la quatrième dynastie de Manéthon» Cette dy«nastie qui comprend les constructeurs des grandes pyramides de Giseh , Chephren ou Schafra , Gfaeops» Choufou et Menkera ou Mencherès commence plus de 3400 ans avant Tère chrétienne, vingt-trois sî^ clés avant l'invasion dorienne des HéracUdes dans le Péloponèse (19). M. Lepsius regarde les pyramides en pierre de Dahschour , situées un peu au sud de Giseh et de Sakara , comme l'oeuvre de la troisième dynastie. « Les blocs de ces pyramides, dit-îl, pcHrtent des inscriptions taillées dans la pierre, mais sans noms de rois. La dernière dynastie de l'Ancien Empire, qui finit avec l'invasion des Hycsos, au moins 1200 ans avant Homère, était la douzième d'après Manéthon; c'est à cette dynastie qu'appartient Amenemha IH qui construisit le labyrinthe , fit creuser le lac Monris et l'entoura de puissantes digues au nord et à l'ouest. Après l'expulsion des Hyosos, le Nouvel Empire corn* mença avec la dix-huitième dynastie. Le grand Ram^ sès-Meiamoun (Ramsès II), fut le second souverain de la dixrueuvième. Ses victoires rendues immortelles , grâce à la représentation qu'on en fit sur la pierne, furent racontées à (jermanicus par les prêtres de lliè^ bes(20). Hérodote le connaît sous le nom de Sésostris^ vraisemblablement par suite d'une confusion avec son père Seti (Setos), qui fut im conquérant prescpie
aussi belliqueux et aussi puissant que Bamsès.
Nous avons cru devoir nous arrêter à ces détails de chronologie, afin d'être à même, dès que nous serons arrivé sur le vrai terrain de l'histoire, d'établir approximativement des synchronismes entre les grands événements de l'Egypte, de la Phénicie et de la Grèce, De même que nous avons esquissé en quelques traits la position relative de la Méditerranée, nous devions remonter les siècles et rappeler cette avance de plusieurs milliers d' années que l'Egypte prit sur la Grèce dans la voie de la civilisation. L'intelligence est ainsi faite , que , sans ces doubles rapports du temps et de l'espace, nous ne pouvons nous former une idée claire et satisfaisante des événements historiques.
La civilisation éveillée de bonne heure sm* les bords du Nil par les besoins de l'esprit, par la conformation particulière du pays, par les institutions sacerdotales et politiques, mais en même temps gênée dans son développement, poussa les peuples là comme partout à se mettre en contact avec les nations étrangères , à entreprendre des expéditions lointaines, et à fonder des villes. Cependant les indications que nous fournissent l'histoire et les monuments ne témoignent que de conquêtes passagères sur le continent et d'une marine peu considérable , si l'on se borne du moins
à celle qui appartenait en propre à l'Egypte. Cette antique et puissante nation ne parait pas avoir exercé au dehors une influence aussi durable que d'autres races moins nombreuses, mais plus actives. Le long
travail de sa civilisation nationale , plus profitable aux masses qu'aux individus, fut circonserit dans des limites déterminées, et dut par conséquent peu contribuer à r agrandissement des vues générales sur le monde. Ramsès-Meiamoun , qui régna de 1388 à 1322 avant J.-C., six siècles avant la première olympiade, entreprit des expéditions lointaines. D'après Hérodote, il parcourut F Ethiopie et y laissa des monuments dont les plus reculés vers le Midi se trouvent, selon M. Lepsius , au mont Barkal ; il traversa la Par lestine de Syrie ; puis passant de l'Asie Mineure en Europe , il visita les Scythes , les Thraces et alla jusqu'en Colchide et sur les bords du Phase, où s'arrêtèrent épuisés une partie des soldats qui l'avaient accompagné dans sa marche. Au dire des prêtres , Ramsès aurait déjà , avant cette campagne , côtoyé avec des vaisseaux longs les bords de la mer Erythrée et subjugué les peuples qui les habitent, jusqu'à ce que , poussant plus loin , il trouva une mer qui n'était plus navigable à cause des bas-fonds (21). Diodore afiirme que Sesoosis (Ramsès le Grand), pénétra dans l'Inde* jusqu'au delà du Gange et ramena des prisonniers de Babylone. « Le seul fait avéré , ajoute M. Lepsius, en ce qui touche l'ancienne navigation des Égyptiens, c'est qu'ils ne se bornèrent pas au Nil et parcoururent le golfe Arabique. Les célèbres mines de cuivre situées près du Ouadi Magara, dans la presqu'île de Sinaï , étaient déjà en exploitation au temps de la quatrième dynastie , sous Gheops- Choufou. Jusqu'à la sixième dynastie, les inscriptions
wut répandues dans le pays compris entre Hamftmèt et la route de Cosseir, qui unit la vallée du Nil à la o6t6 occidentale de la mer Rouge. Sous Ramsès II, on (enta de construire le canal de Suez (22), sans doute pour faciliter les communications avec la partie de r Arabie d'où provenait le cuivre. » Des entreprises pjiis vastes, telles que le voyage de circumnavigation, eoLécuté par Neko n autour de TAArique (611-595 avant J.-C.), voyage souvent contesté et qui, à mes yeux , n'est nullement invraisemblable (23), furent confiées à des bâtiments phéniciens. Vers le même tMips, un peu phis tôt, sous le père de Neko, Psammitique (Psemetek), et un peu plus tard, après la fin de la guerre civile qui troubla le règne d'Amasis (Aahoiès)^ des mercenaires grecs, en s' établissant à Naucratis^ posèrent la base d'un commerce durable. De oe moment des produits étrangers purent s'intro^ duire dans le pays, et l'hellénisme pénétra peu à peu dans la basse Egypte. On fut alors moins dépendant des influences locales ; l'esprit tendit à s'affi*anchir, et cet heureux germe se développa avec rapidité et avec force , dans la période durant laquelle la conquête macédonienne changea toute la face du monde. L'ouverture des ports égyptiens sous Psammitiqu^^ marque une ère d'autant plus importante, que depuis longtemps le pays, du moins sur les côtes septentrionales, avait été absolument fermé aux étrangers, comme l'est encore le Japon (24).
Dans cette énumération des peuples civilisés, autres que les peuples helléniques, qui habitèrent le bassin
de la Méditerranée; )e Biége le plus ancîeit et le point de départ de la science cosmologique, les Phéniciens tiennent à la suite des Égyptiens. Ils furent les intermédiaires les plus actifs des relations qui s'établirent entre les peuples, depuis T océan Indien jusqu'aux contrées occidentales et septentrionales de ^ancien coûtinent. Bornés sous quelques rapports dans leur coltore intellectuelle 7 moins familiers avec les beauxarts qu'avec les arts mécaniques, ils n'apportèrent pas dans leurs créations la même grandeur que les habitants de la vallée du Nil , doués d'une organisation plus sensible. Cependant, par l'activité et la hardiesse qu'ils déployèrent dans leurs entreprises commet* eiales, surtout par l'établissement de nombreuses colonies, dont une dépassa de beaucoup te métropole en puissance ^ ils contribuèrent , plus que toutes les autres races qui peuplèrent les bords de la Méditerranée, à la circulation des idées, à la richesse et à la variété des vues dont le monde fut l'objet. Les Pb^iciens se servaient des mesures et des poids em-' ployés à Babylone (25), et de plus ils connaissaient,^ pour faciliter les transactions, l'usage des monnaies frappées, ignoré, chose assez singulière, des Egyptiens dont l'éducation artistique était si perfectionnée. Mais ce qui contribua le plus peut-être à étendre l'influence des Phéniciens sur la civilisation des peuples avec lesquels ils furent en contact, ce fut le soin qu'ils prirent de communiquer et de répandre partout l'écriture alphabétique dont ils se servaient depuis longtemps. Si- la légende d'une colonie amenée en
Béotie par Cadmus reste encore, dans son ensemble, enveloppée des nuages de la fable , il n'est pas moins certain que les Hellènes ont dû la connaissance de Talphabet appelé longtemps par eux caractères phéniciens j aux relations commerciales des Phéniciens et des Ioniens (26). D'après des aperçus récents sur le développement des signes alphabétiques dans rantiquité , aperçus qui , depuis la grande dé* couverte de Ghampollion, se répandent chaque jour davantage , les caractères en usage chez les Phéniciens ; aussi que bien ceux, dont se servaient tous les peuples sémitiques, doivent être considérés comme formant un alphabet vocal qui tirait son origine de récriture figurée, c'est-à-dire que les figures, ayant perdu leiu* signification intellectuelle , n'étaient employées que d'une manière purement phonétique et comme signes de sons. Cet alphabet vocal que, d'après sa nature et sa forme essentielle, on peut appeler alphabet syllabique, était tel qu'il pouvait satisfaire à tous les besoins de l'écriture et représenter graphiquement tout le système vocal d'une langue. « Lorsque l'écriture sémitique , dit M. Lepsius , dans sa dissertation sur les alphabets , passa en Europe chez les peuples indo-germaniques, qui témoignent d'une tendance beaucoup plus arrêtée à distinguer nettement les voyelles et les consonnes, et devaient être en effet conduits à ce résultat par la prépondérance du vocalisme dans leurs tangues, ces alphabets syllabiques subirent des modifications considérables, qui eurent de graves conséquences (27). » Ce fut
chez les Grecs que Teffort de décomposer les syllabes fut couronné d'un plein succès. Ainsi F importation des caractères phéniciens sur presque toutes les côtes de la Méditerranée , et jusqu'à la côte nordouest de r Afrique, ne devait pas seulement faciliter les transactions commerciales et établir un lien commun entre plusieurs peuples civilisés. L'écriture alphabétique . se répandant rapidement , grâce à sa flexibilité graphique , était appelée à de plus grands résultats : elle fut le véhicule des plus nobles conquêtes auxquelles purent s'élever les Grecs dans la double sphère de T intelligence et du sentiment , de la réflexion et de l'imagination créatrice, et qu'ils léguèrent à la postérité la plus reculée , comme un impérissable bienfait.
Ce n'est pas seulement par leur entremise et par l'impulsion qu'ils communiquèrent , que les Phéniciens ont fourni à la contemplation du monde de» éléments nouveaux; ils ont aussi, dans quelques directions particulières, élargi le cercle de la science par leurs propres découvertes. Leur prospérité industrielle, fondée sur le développement de leur marine et sur l'activité avec laquelle les habitants de Sidon fabriquaient des ouvrages de verre blanc ou coloré, tissaient les étoffes et les teignaient en pourpre, les a conduits, comme il arrive toujours, à des progrès dans les sciences mathématiques et chimiques, et surtoi;t dans les arts d'application. << Ou représente les Sidoniens, dit Strabon, comme des investigateurs laborieux aussi bien dans l'astronomie
que dans la science des nombres. Ils se sont préparés à ces science par Fart de la numération et par les navigations nocturnes, car toutes deux sont nécessaires au commerce et aux voyages maritimes (28). » Si Ton veut mesurer Tétendue de pays qui fut ouverte pour la première fois par les vaisseaux et les caravanes des Phéniciens, il suffit d'indiquer les colonies établies près du Pont-Euxin sur les côtes de Bitbynie (Proneo tus et Bithynium), qui remontent vraisemblablement à une haute antiquité ; les Cyclades et plusieurs ties
de la mer Egée qui furent reconnues au temps d'Homère; la partie méridionale de l'Espagne, riche en mines d'argent (Tartessus etGadès); le nord de r Afrique à F ouest de la petite Syrte (Utique, Hadrumetum et Carthage ) ; les contrées septentrionales de FEurope qui produisaient Fétain et Fambre (29); enfin deux factoreries établies dans le golfe Persique (Tylos et Aradus, aujourd'hui les tIes de Baharein) (30).
Le commerce de Fambre que vraisemblablement l'on tira d'abord de la Chersonèse cimbrique, et plus tard des rivages de la mer Baltique, habités par les Estiens, doit son premier essor à la hardiesse et à la persévérance des Phéniciens qui naviguaient le long des côtes (34). Le développement que reçut ultérieurement ce commercé n'est pas sans intérêt pour l'histoire de la contemplation du monde. Un tel fait est digne de remarque , et montre bien ce que peut le goût d'une seule production lointaine, pour établir entre les peuples des communications fréquentes, et amener la connaissance de vastes
contrées. De même que les Phocéens de Marseille transportaient Tétain de la Bretagne à travers la Gaule jusqu'au Rhône • de même l'ambre jaune (electnim) passait de peuple en peuple à travers la Germanie et le pays des Celtes, jusqu'au double versant des Alpes 9 sur les bords du Pô, ou jusqu'au Borysthène, à travers la Pannonie. Ce fut ce commerce qui, pour la première fois, mit les côtes de la mer du nord en rapport avec le Pont^Euxin et avec la mer Adriatique.
Partant de Carthage et probablement aussi de Tarft68gu8 et de Gadès, fondées deux siècles plus tôt, les Phéniciens exptc^èrent une grande partie des côtes nord-ouest de TAfirique , et allèrent fort au delà du cap Bojador, bien que le fleuve Chretès d'Hannon ne puisse être ni le Chremetès mentionné par Aristote àms sa Météorologie^ ni la Gambie moderne (32). C'est sur ces côtes qu'étaient situées les nombreuses villes des Syriens dont Strabou porte le nombre à 300, et qui furent détruites par les Pharusiens et les Nigritiens (33). Parmi elles était Cerné (la Gaulea de Dicuil d'après M. Letronne), qui formait la station principale dès vaisseaux et l'entrepôt le mieux approvisionné de toute la côte. A l'ouest, les lies Canarie et les Açores, que le fils de Colomb, don Fernando, prit pour les Cassitérides découvertes jadis par les Carthaginois; au nord, les Orcades, les lies Feroë et l'Islande, sont devenues comme des stations intermédiaires pour les vaisseaux qui se rendent dans le nouveau continent. Elles marquent les deux chemins par les-
quels la race européenne s'est mise eu communication avec celle qui peuple le nord et le centre de TAmérique. Cette considération donne un haut intérêt à la question de savoir si les Phéniciens de la métropole, ou ceux des colonies répandues sur les côtes de TIbérie et de l'Afrique (Gadeira, Carthage, Cerné), connurent Porto -Santo, Madère et les Canaries, et à quelle époque ils les connurent. On peut même dire que cette question importe à l'histoire du monde. Dans une longue chaîne d'événements, on remonte volontiers au premier anneau. Il est vraisemblable qu'il s'est écoulé 2000 ans au moins depuis la fondation de Tartessus et d'Utique par les Phéniciens jusqu'à la découverte de l'Amérique par la voie du nord, c'est-à-dire jusqu'au passage d'Erich Rauda au Groenland, qui fut bientôt suivi de voyages maritimes, prolongés jusqu'à la Caroline du nwd. Il en faut compter 2500 jusqu'à l'expédition de Colomb, qui s'y rendit par le sud-ouest, en partant d'un point voisin de l'ancienne ville phénicienne de Gadeira. Si, désireux de donner aux idées le degré de généralité que demande un pareil sujet , j'ai signalé la découverte d'un groupe d'Iles, situé à 31 myriamètres de la côte d'Afrique, comme formant la premier chaînon dans une longue série d'efforts régulièrement dirigés, il ne s'agit pas ici d'une fiction imaginée par les peuples pour satisfaire à l'amour du merveilleux. Je ne parle pas de l'Elysée ou des lies des Bienheureux qui , situées dans l'océan à l'extrémité de la terre, sont échauffées par les derniers
rayons du soleit. On aimait à reporter dans un lointain indéfini toutes les jouissances de la vie et les plus précieuses productions de la terre (34). Cette contrée idéale , ce mythe géographique de TÉlysée, fut reculé vers l'ouest au delà des colonnes d'Hercule, à mesure que la connaissance de la Méditerranée se répandit parmi les Grecs. Ce ne sont vraisemblablement pas des notions exactes sur le globe, ni les découvertes des Phéniciens, dont nous ne pouvons déterminer l'époque précise, qui furent l'occasion de cette légende; on ne fit que l'appliquer plus tard à une contrée réelle. La découverte géographique ne servit qu'à donner un corps aux images de la fantaisie, à leur fournir une sorte de SHbslratu7n.
A l'occasion de ces îles délicieuses qui ne sont autres que les Canaries , les écrivains postérieiu^s , tels que le compilateur inconnu qui composa la col^ lection de Récits Merveilleux attribuée à Aristote et mit à profit le Timée , ou plutôt Diodore de Sicile plus explicite à ce sujet, rappellent la tempête qui en amena accidentellement la découverte. « Des vaisseaux phéniciens et carthaginois , dit Diodore , qui faisaient voile vers les établissements déjà fondés à cette époque sm* la côte de Libye, furent entraînés en pleine mer. » Cet accident dut arriver dans la première période de la puissance maritime des Tyrrhéniens , au commencement de la lutte entre les Pélasges de la Tyrrhénie et les Phéniciens. Statius Sebosus et le roi de Numidie Juba ont les premiers donné des noms à chacune de ces îles;
mais malheureureuseiueul ces uoms n'étaient pas carthaginois, bien qu'ils fussent choisis d'après des renseignements puisés dans des livres carthaginois. De ce que Sertorius^ chassé d'Espagne après la ruine de sa flotte , voulut se réfugier avec les siens « vers un groupe composé seulement de deux lies, et situé dans r Atlantique , à 10000 stades à Touest de Tembouchure du liœtis, » on a conjecturé que Plutarque avait en vue dans son récit les deux Iles de Porto-Santo et de Madère , que Pline désigne clairemement sous le nom de Purpurariœ (35). Le courant violent qui , au delà du détroit de Gibraltar, va du nord-ouest au sud-est, put longtemps empêcher les navigateurs qui côtoyaient le littoral de découvrir ces îles, les plus éloignées du continent , et dont la plus petite, Porto- Santo , fut seule trouvée peuplée au xv* siècle. La rondeur de la terre s'opposait à ce que le sommet du grand volcan de Ténériffe pût, même par une forte réfraction, être aperçu des vaisseaux phéniciens qui longeaient la côte , mais il pouvait l'être , d'après mes propres observations , des hauteurs moyennes qui entourent le cap Bojador, surtout pendant les éruptions , et grâce au reflet des vapeiurs suspendues au-dessus du volcan (36). On assure en Grèce que , dans des temps plus rapprochés de nous, on a pu apercevoir les éruptions de l'Etna des hauteurs du mont Taygète (37).
En énumérant les éléments qui contribuèrent à agrandir la connaissance du monde, et affluèrent de bonne heure chez les Grecs des différents points de la
mer Méditerranée, nous avons suivi les Phéniciens et les Carthaginois dans leurs relations avec les contrées du nord d'où ils tiraient Tétain et Tambre , et dans les établissements qu'ils formèrent près des régions tropicales, sur les côtes occidentales de l'Afrique. Il nous reste à rappeler le voyage maritime que les Phéniciens firent vers le sud , et qui aboutit fort au delà du tropique du Cancer, dans la mer Prasodique et la mer Indienne , à 742 myriamètres de Cerné et de la corne occidentale d'Hannon. Il est permis de conserver des doutes sur la situation des pays qui produisaient l'or, de ces contrées lointaines désignées sous les noms d'Ophir et de Supara ; on peut indifféremment les supposer placées sur la côte occidentale de la presqu'île indienne ou sur la côte orientale de l'Afrique. Il est du moins incontestable que la race sémitique , race active , essentiellement propre au rôle d'intermédiaire et de bonne heufe en possession de l'alphabet , allait chercher les productions des climats les plus divers, depuis les tles Cassitérides jusqu'au sud du détroit de Bab-el-Mandeb et fort avant dans les régions tropicales. Le pavillon tyrien flottait en même temps près des rivages de la Bretagne et dans l'océan Indien. Les Phéniciens avaient des comptoirs dans les ports d'Elath et d' Aziongaber , situés à l'extrémité septentrionale du golfe arabique, aussi bien que dans le golfe Persique à Âradus etàTylos où, d'après Strabon, il existait des temples dont l'architecture rappelait les temples bâtis sur les bords de la Méditerranée (38). Il ne faut pas
non plus oublier le commerce des caravanes que les Phéniciens envoyaient pour rapporter les épices et les parfums, et qui se rendaient au delà de Palmyre, dans l'Arabie Heureuse et dans la viHe chaldéenne ou nabatéenne de Gerrha, sur la côte occidentale du golfe Persique.
C'est d' Aziongaber que partirent les expéditions entreprises en commun par les Israélites et les Tyriens sous la conduite de Salomon et d'Hiram. On se rendit à travers le détroit de Bab-el-Mandeb au pays d'Ophir (Opheir , Sophir , Sophara , Supara , selon la forme sanscrite donnée par Ptolémée) (39), Salomon, fort épris du luxe, fit construire une flotte sur les bords de la mer Rouge. Hiram lui donna d'habiles matelots de la Phénicie et des vaisseaux tyriens qui faisaient ordinairement le voyage de Tarschich (40). Les marchandises que l'on rapporta d'Ophir étaient de l'or, de l'argent , du bois de santal (algummin) , des pierres précieuses, de l'ivoire, des singes (kophim), et des paons (thukkiim). Les noms de ces marchandises ne sont pas hébreux, mais indiens (41). D'après les ingénieuses recherches de Gesenius , de Benfey et de Lassen, il est extrêmement vraisemblable que les Phéniciens, familiarisés de bonne heure avec lés moussons périodiques, grâce aux colonies qu'ils avaient établies sur le golfe Persique et à leurs relations avec les habitants de Gerrha, visitèrent la côte occidentale delà presqu'île de l'Inde. Christophe Colomb était même persuadé que la terre d'Ophir (l'Eldorado de Salomon) et le mont Sopora faisaient partie de l'Asie orientale, de la
Chersonesus aurea de Ptoléinée (42). Il parait tellement difficile de se représenter la presqu'île de rinde en deçà du Gange comme une mine d'or féconde/ qu'il n'y a pas lieu, je crois, à s'enquérir des fourmis chercheuses (Tor , ni de la forge décrite en termes clairs parCtésias, dans laquelle, d'après son récit , on fondait à la fois de l'or et du fer (43). Il n'est pas non plus bien important de déterminer d'une manière précise la contrée à laquelle doivent se rapporter ces observations. Il suffit de songer, pour expliquer la confusion de Ctésias, à quelle faible distance sont la partie méridionale de l'Arabie et l'île de Dioscoride, habitée par des colons Hindous (chez les modernes Diu Zokotora, altération du nom sanscrit Dvipa Sukhatara), en se rappelant aussi que près de là, sur le rivage oriental de l'Afrique, est la côte de Sofala où les flots déposent de l'or. L'Arabie et l'île de Zokotora , au Sud-Est du détroit de Bab-el-Mandeb, formaient, pour le commerce réuni des Phéniciens et des Juifs, des stations intermédiaires eatre l'Inde et l'Est de l'Afrique. Dès la plus haute antiquité, des Hindous s'étaient établis dans cette contrée , si voisine des côtes de leur patrie , et les navigateurs qui faisaient le voyage d'Ophir pouvaient trouver dans le bassin de la mer Rouge et de la mer des Indes d'autres sources d'or que l'Inde même.
Moins propre que les Phéniciens au rôle de médiateurs des peuples, la race sombre et sévère des Etruscpies fit moins aussi pour agrandir la sphèi*e des connaissances géographiques. De bonne hexu^e elle se II. U
montra soumise à F influence grecque des Pélasges de Tyrrhénie, qui s'étaient répandus sur toutes les côtesv comme un torrent débordé* Les Etrusques firent un conmierce assez considérable avec les pays qui produisaient r ambre. Ils traversaient le nord de l'Italie , passaient les Alpes par la route Sacrée, placée sous la protection commune de toutes les peuplades qui en habitaient les abords, et se rendaient ainsi jusque dans ces contrées lointaines (/i4). Presque par le mêmechemin, la souche originaire des Etrusques, les Rasènes de Rhétie, descendirent sur les bords du Pô, et plus loin encore vers le sud. Ce qui est surtout important pom* nous , au point de vue où nous devons nous placer, pour embrasser les résultats les plus généraux et les plus durables, c'est F influence que la vie publique des Etrusques exerça sur les plus anciennes institutions de Rome et par là sur toute la vie romaine. On peut dire que cette influence n'a pas cessé d'agir politiqu^nent jusqu'ici, et qu elle se fait jour encore dans quelques manifestations secondaires et éloignées. L'Etrxu^ie, en effet, a, par la civilisation romaine, hâté la civilisation de l'humanité tout entière, ou du moins elle lui a laissé pour une longue suite de siècles l'empreinte de son caractère (45).
Un trait propre à la race étrusque et qui mérite d'être signalé d'une manière spéciale, c^est la disposition à se familiariser intimement avec certains phénomènes naturels. La divination dont le soin était confié à la caste sacerdotale, prise parmi les chevaliers, donnait l'occasion d'étudier joumel-
lemeut les variations météorologiques de Tatmosphère. Les Observateurs des ^c/aiV* (fulguratores) s'occupaient d'en rechercher la direction, ainsi que les moyens de les attirer ou de les détourner ( 46 ). Us distinguaient soigneusement les éclairs qui partaient de la haute région des nuages des Éclairs terrestres de Saturne^ c'est-à-dire de ceux que Saturne, divinité de la terre , lançait de bas en haut ( 47 ) ; et la physique moderne n'a pas jugé cette différence indigne d'une attention particulière (48). Grâce à ces observations, on avait des renseignements officiels et journaliers sur les orages. L'art exercé aussi par les Etrusques de faire tomber la pluie ( aquœlicium ) ou de faire jaillir des sources cachées, supposait chez les Aquiléges une étude approfondie de tous les indices naturels qui servent à reconnaître la stratification des roches et les inégalités du soi. Aussi Diodore loue-t-il les Étrusques de se livrer curieusement à l'investigation des lois de la nature. A cet éloge nous ajouterons que la puissante caste des prêtres de Tarquinies donna le rare exemple d'encourager les sciences physiques.
Avant d'en venir aux Hellènes, à cette race si heureusement douée, dans la culture de laquelle la culture moderne a poussé de profondes racines , et dont les traditions ont beaucoup contribué à former l'idée que nous pouvons nous faire des premières notions répandues sur les peuples et sur le monde, nous avons indiqué l'Egypte, laPhénicie et l'Étrurie, comme les sièges originaires de la civilisation. Nous avons consi-
déré le bassiade la Méditerranée dans sa configuration propre et dans sa situation relative, en recherchant l'influence de ces accidents et de ces rapports sur le commerce qui s'établit entre les côtes occidentales de l'Afrique, les contrées du nord, le golfe Arabique et l'océan Indien. En aucun lieu de la terre, la puissance n'a été soumise à plus d'alternatives, et les progrès de l'intelligence n'ont amené plus de changements dans la vie réelle. Le mouvement a été propagé et entretenu par les Grecs et par les Romains , surtout après que les Romains eurent anéanti dans les Carthaginois les derniers restes de la puissance Phénicienne. Ce que l'on appelle les commencements de l'histoire n'est autre chose que la conscience d'elles-mêmes, qui vient à naitre chez les générations ultérieures. C'est im avantage de notre temps que, grâce aux brillants progrès de la philologie comparée, grâce à une étude plus curieuse et à une interprétation plus sure des monuments, l'horizon de l'historien s'est agrandi de jour en jour, et que les couches superposées des premiers siècles se découvrent enfin à nos regards. Outre les peuples cultivés qui habitaient les bords de la Méditerranée, plusieurs autres laissent voir aussi des traces d'une antique civilisation. Tels sont, dans l'Asie Mineure, les Phrygiens et les Lyciens, et, à l'extrémité occidentale du globe, les Turdules et les Titfdétans (49). Strabon dit de ces peuples: « Ils sont les plus civilisés des Ibères ; ils sont familiarisés avec l'écriture et ont des livres qui remontent à une haute antiquité. Ils possèdent aussi des poésies
et des lois rédigées en vers qui, selon eux, datent de six mille ans. » Je me suis arrêté sur cet exemple afin de rappeler quelle part de T antique civilisation, même chez les nations européennes, s'est évanouie sans laisser de trace ; combien Thistoire ancienne de la contemplation du monde, demeure bornée pour nous à im cercle étroit.
Au delà du 48* degré de latitude, au nord de la mer d'Azov et de la mer Caspienne, entre le Don, le Volga, qui coule à peu de distance, et le Jaïk, à l'endroit où cette rivière sort de la partie méridionale de l'Oural, riche en mines d'or, l'Europe et l'Asie sont pour ainsi dire confondues l'une dans l'autre par de vastes landes. Hérodote, aussi bien que Phérécyde de Syros, considère la Scythie , c'est-à-dire tout le nord de l'Asie qui forme aujourd'hui la Sibérie, comme dépendant de la Sarmatie d'Europe et comme étant TEurope même (50). Au sud, il est vrai, notre continent est séparé du continent asiatique par des limites nettement tracées; mais la presqu'île de l'Asie Mineure, grâce à sa situation avancée , et l'archipel de la mer Egée, jeté avec ses mille articulations comme un pont de peuples entre deux parties du monde , ont livré un facile passage aux races, aux langues et à la civilisation. L'Asie Mineiu^e a été de tout temps la grande route militaire des peuples qui ont émigré de l'orient à l'occident, comme la partie nord-ouest de la Grèce était celle des races envahissantes de l'Illyrie. Les ties de la mer Egée, dont les Phéniciens, les Perses et les Grecs se partageaient la souveraineté ,
furent le lien qui servit à unir le monde grec aux contrées lointaines de Torient.
Lorsque T empire phrygien fut incorporé dans le royaume de Lydie, et la Lydie dans la Perse, les idées des populations grecques de l'Asie et de F Europe s'agrandirent en se mélangeant. A la suite des expéditions de Cambyse et de Darius, fils d'Hystape, la domination des Perses s'étendit depuis Cyrène et le Nil jusqu'aux rives fertiles de TEuphrate et de Tlndus. lin Grec, Scylax de Caryande, fut chargé d'explorer le cours de l'Indus, en partant de la ville de Caspapyre, dans l'ancien royaume de Cachemire , et en suivant le fleuve jusqu'à son embouchure (51). Les communications des Grecs avec quelques points de
l'Egypte, tels que Naucratis et la branche pélusiaque du Nil, étaient déjà actives avant la conquête des Perses, sous les règnes de Psammitique et d'Amasis (52). Ces diverses relations décidèrent un grand nombre de Grecs à quitter le sol natal , non-seulement dans le désir de fonder des colonies éloignées, mais aussi pour aller, en qualité de mercenaires, former le noyau d'armées étrangères , à Carthage , en Egypte ,. à Babylone, dans la Perse et dans la Bactriane (53). Un regard plus profond jeté sur le caractère individuel et national des différentes races grecques (54), a fait voir que si chez les Doriens et en partie chez les Eoliens domine une humeur sévère , quelque chose d* exclusif et de concentré, chez la race plus expansive des Ioniens s'agitait au dedans et au dehors une vie mobile, continuellement tenue en éveil par le besoin
d'agir et le désir de connaître* Livrée aux inpreesions de sa sensibilité, repaissant son imagination du charme de la poésie et des beaux-^œts, la race ionienne a jeté, dans toutes les colonies où elle s'est répandue, le germe bienfaisant d'un perfectionnement indéfini. L'aspect physique de la Grèce offre l'attrait particulier d'une contrée à la fois continentale et maritime. La richesse de contours sur laquelle est fondé ce double avantage dut faire naître de bonne heure parmi les Grecs le goût de la navigation, d'un commerce actif et de communications fréquentes avec les peuples étrangers. La prépondérance maritime des Cretois et des Rhodiens fut suivie des expéditions entreprises d'abord dans des vues de rapine et de piraterie par les Samiens, les Phocéens, les Taphiens et les Thesprotes. L'éloignement que témoignent les poëmes d'Hésiode pour la vie de la mer, ou ne part que d'une disposition personnelle, ou s'explique par la timidité et l'inexpérience nautique qui dut retenir les peuples de la Grèce continentale , au moment où commençait l'œuvre de leur civilisation. Au contraire, les premières légendes et les mythes les plus anciens ont toujours trait à des voyages lointains, à quelque expédition maritime, comme si l'imagination jeune encore de la race humaine se plaisait dans l'opposition des créations idéales et d'une étroite réalité. De là sont nées les expéditions de Bacchus et d'Hercule, adoré dans le temple de Gadès sous le nom de Mdkarth, les voyages d'Io (55), les pérégrinations d'Aristéas, à Ja suite de ses résurrections successives, celles
d^Âbaris, le thaumaturge descontréeshyperboréennes, qui traversait Tair sur une flèche, figure symbolique sous laquelle on a cru reconnaître une boussole (56). Dans les voyages de ce genre , les événements et les aperçus cosmologiques sont un reflet les uns des autres ; l'histoire légendaire de ces temps se modèle sur le progrès des idées. A en croire Aristonicus , Ménélas aurait fait le tour de TAfrique, en revenant du siège de Troie, 500 ans avant Neko, et aurait navigué depuis Gadès jusqu'aux Indes (57).
Dans la période qui nous occupe, c'estr^-dire dans l'histoire de la Grèce antérieure à la conquête macédonienne, trois événements ont surtout contribué à agrandir l'idée que les Grecs se formaient du monde : ce sont les tentatives faites pour pénétrer à l'est et à l'ouest, en partant de la Méditerranée, et l'établissement de nombreuses colonies, depuis le détroit de Gadès jusqu'aux côtes nord-est du Pont-Euxin , colonies qui , par les ressorts variés de leur constitution politique, étaient mieux préparées au développement de la culture intellectuelle que celles des Phéniciens et des Carthaginois, répandues dans la mer Egée, dans la Sicile, dans l'Ibérie, au nord et à l'ouest de l'Afrique.
L'eflFort fait pour pénétrer à l'est, qui remonte environ à douze siècles avant notre ère, 1 50 ans après Ramsès-Meiamoun (Sésostris), est, historiquement parlant, désigné sous le nom d'Expédition des Argonautes en Colchidc. Cet événement réel mais enveloppé de fictions, c'est-à-dire mêlé de circonstances
idéales, et puisées dans T imagination des peuples, n^est autre chose, si on veut le ramener à sa signification la plus simple, que Taccomplissement d^une entreprise nationale , destinée à ouvrir un passage dans P inhospitalier Pont-Euxin. La fable de Prométhée, et la délivrance du Titan inventeur du feu, prédite pour l'époque où Hercule visitera l'orient, l'ascension du Caucase par la nymphe lo partie de la vallée de l'Hybristès (58), les mythes de Phryxus et de Hellé, tout indique cette direction constante, et marque le désir de pénétrer dans le Pont-Euxin où s'étaient déjà hasardés de bonne heure des navigateurs de la Phénicie.
Avant les migrations dorienne et éolienne, les Minyens, puissance maritime, avaient déjà une riche métropole dans la ville béotienne d'Orchomène, située près de l'extrémité septentrionale du lac Gopaïs. Ce fut cependant d'Iolcos, capitale des Minyens de la Thessalie, sur le golfe Pagasétique, que partirent les Argonautes. La contrée qui fut le terme de l'entreprise a été décrite diversement, selon les époques. Quand on n'a plus voulu s'en tenir à la région lointaine et indéterminée d'iEa, on a rattaché le lieu de la scène à l'embouchure du Phase, aujourd'hui le Rion, et à laColchide, siège d'une antique civilisation (59). Les voyages des Miiésiens et leurs nombreuses colonies, répandues sur les côtes du Pont- Euxin, amenèrent une connaissance plus exacte des rivages oriental et septentrional de cette mer. Grâce à leurs explorations, la partie géographique de ces
mythes prit des contours plus distincts y et en même temps se produisit une série importante de découvertes nouvelles. On n'avait longtemps connu de la mer Caspienne que la côte occidentale ; Hécatée considère cette côte comme celle de la grande mer qui enveloppe le monde à l'orient (60). Le vénérable père de T histoire, Hérodote, enseigna le premier que la mer Caspienne est un bassin fermé de toute part ; vérité qui fut encore contestée pendant 600 ans après lui, jusqu'à la venue de Ptolémée.
Un vaste champ s'ouvrit aussi à l'ethnographie, quand on pénétra dans la partie nord-est de la mer Noire. On s'étonna de la diversité des langues (61) et l'on sentit vivement le besoin d'habiles inter^ prêtes, première ressource de l'ignorance et instruments grossiers encore de la philologie comparée. Oa partit, pour faire le commerce d'échange, du Palus-Maeotide , dont on s'exagérait beaucoup la grandeur, et l'on s'avança un peu au hasard dans les steppes habitées aujourd'hui par les Khirghises de la Horde Moyenne , à travers une série de peuplades de Scythes Scolotes, que je tiens pour être de race indo-germanique (62), depuis les Argipéens et les Issédons jusqu'aux Ârimaspes, possesseurs de riches mines d'or, sur le versant septentrional de l'Altaï (63). C'est là qu'était situé l'ancien empire des Griffons , ou prit naissance le mythe météorologique des Hyperboréens qui se répandit fort loin vers l'occident, sur la trace d'Hercule (64).
Il est à supposer que la partie de l'Asie septentrio-
nale indiquée plus haut, et de nouveau rendue célèbre de nos jours par les lavages d'or de la Sibérie, devint pour les Grecs, ainsi que Tor amassé au temps d'Hérodote chez les races gothiques des Massagètes, une source importante de richesses et de luxe, dont on fut redevable aux relations établies avec le Poni-Euxin, Je place ces mines entre le 53* et le 55* degré de latitude. Quant à la région du sable d'or, dont les Daranas, Dardes ou Derdes mentionnés dans le MahabharcUa et dans les fragments de Mégasthène, révélèrent l'existence aux voyageurs, et à laquelle on a rattaché la fable si souvent répétée des fourmis gigantesques, grâce au hasard du double sens qu'offire le nom de ces animaux (65), elle doit être placée plus au midi, vers le 35* ou le 37* parallèle. D'après deux combinaisons également possibles, elle oolndde ou avec la partie montagneuse du Tibet, située à l'est de la chaîne de Bolor, entre l'Himalaya et le Kouen-Lun, et à l'ouest d'Iskardo, ou bien avec la contrée qui s'étend au nord du Kouen-Lim , en face du désert de Gobi , où il existait aussi de l'or d'après les observations toujours si précises du voyageur diinois Hiouen-Thsang, qui remonte au commence* ment du vu* siècle de notre ère. Combien devait être plus accessible aux colonies milésiennes de la côte nord -est du Pont-Euxin le pays également riche, sous ce rapport des Arimaspes , et des Massagètes ! n m'a paru à propos , dans l'histoire de la contemplation du m(mde, d'indiquer tous les résultats importants et durables que purent avoir l'ouverture
de la mer Noire et les premiers efforts des Grecs pour pénétrer dans les contrées orientales.
La migration dorienne et le retour des Héraclides dans le Péloponèse , ces grands événements qui renouvellent la face de la Grèce, tombent environ un siècle et demi après l'expédition à moitié vraie à moitié fabuleuse des Argonautes , c'est-à-dire après que le Pont-Euxin fut devenu accessible au commerce et à la navigation des Grecs. Cette migration, concourant avec rétablissement de nouveaux Etats et de nouvelles constitutions, fut F occasion et le point de départ du système colonial qui marque une période importante de la vie hellénique et , en favorisant la culture intellectuelle, contribua plus qu'aucune autre cause à agrandir F idée du monde. Ce sont proprement les colonies qui ont rattaché plus étroitement TAsie et l'Europe. Les colonies grecques formaient une chaîne, se prolongeant depuis Sinope, Dioscurias et Panticapée , dans la Chersonèse taurique , jusqu'à Sagonte et à Cyrène, qui avait pour métropole Théra, où jamais la pluie ne rafraîchissait la terre.
Aucun peuple de l'antiquité ne présente une réunion de colonies plus nombreuses et en général plus puissantes. Mais aussi , depuis la fondation des premières colonies éoliennes, parmi lesquelles brillèrent Mytilène et Smyrne , jusqu'à celle de Syracuse , de Crotone et de Cyrène, il ne s'est pas écoulé moins de quatre à cinq siècles. Les Hindous et les Malais n'ont fait qu'essayer quelques faibles établissements sur la côte orientale de l'Afrique, à Zokotora (Dioscoride),
et dans Farchipel de l'Asie méridionale. Les PhénicienS; il est vrai, répandirent leurs colonies sur un espace plus vaste encore que les Grecs, puisqu'elles s'étendaient, bien qu'avec de grands intervalles, depuis le golfe Arabique jusqu'à Cerné , sur la côte occidentale de l'Afrique; de plus, leur système de colonisation était très-perfectionné. Jamais métropole ne donna jiaissance à une colonie qui ait pratiqué à la fois avec autant de puissance et d'activité que Carthage le commerce et la conquête. Mais Carthage, malgré sa grandeur , resta toujours , à l'égard de la culture intellectuelle et du génie artistique , fort audessous des colonies grecques appliquées à faire fleurir les formes les plus nobles de l'art, et qui surent leur donner un éclat si durable.
N'oublions pas qu'un grand nombre de villes grecques prospéraient en même temps dans l'Asie Mineure, dans la mer Egée, dans l'Italie méridionale et dans la Sicile ; que Milet et Marseille aussi bien que Carthage fondaient d'autres colonies à leur tour; que Syracuse, parvenue au faite de la puissance, combattait contre Athènes et contre les armées d'Hannibal et d'Hamilcar ; que Milet, après Tyr et Carthage, fut longtemps la ville commerciale la plus importante du monde. Ainsi, à force d'activité, un peuple, souvent agité de troubles intérieurs, répandait cependant la vie en dehors de lui-même, et, grâce à sa prospérité croissante, allait déposer en tous lieux des germes féconds, d'où devait renaître la civilisation nationale. La communauté de la langue et de la religion
rattachait les membres éloignés de ce corps; ils formaient autant d^ntermédiaires par lesquels la petite métropole hellénique pénétrait dans les vastes cercles où s'agitait la vie des autres peuples. L'hellénisme admit ainsi dans son sein des éléments étrangers , sans sacrifier jamais la grandeur ni F originalité de son caractère. On ne peut douter toutefois qu'un contact direct avec l'orient et avec l'Egypte , plus de cent ans avant que cet empire tombât sous la domination des Perses, n'ait dû exercer sur la Grèce une influence plus durable que les colonies si contestées et si mystérieuses amenées par Gécrops de Sais, par Gadmus de la Phénicie , et par Danaùs de Chemmis. Ce qui distingue les colonies grecques de toutes les autres , particulièrement des colonies immobiles de la Phénicie , ce qui a imprimé un cachet propre à leur organisation, c'est l'individualité et les diflTérences originaires des races dont se composait la nation. Il y avait dans les colonies grecques, comme dans tout le monde hellénique, un mélange de forces dont les unes tendaient à la séparation, les autres au rapprochement. Cette opposition produisit la diversité dans les idées et dans les sentiments ; elle amena des diflférences dans la poésie et dans l'art rhythmique ; mais partout aussi elle entretint cette plénitude de vie où tout ce qui semble ennemi s'apaise et se réconcilie , en vertu d'une harmonie plus générale et plus haute.
Bien que les villes de Milet, d'Éphèse, de Colophon fussent ioniennes , celles de Cos , de Rhodes
et d'Halicamasse doriennes, Grotone et Sybaris adiéennes y au milieu de cette culture si variée et même dans la Grande Grèce où vivaient rapprochées des cok)nies de tribus dilOTérentes , la puissance des poèmes homériques , de cette parole où respire un enthousiasme si profond et si vrai, rapprochait tous les esprits par le charme qu'elle exerçait sur eux. Avec les contrastes frappants qu'offraient les mœurs et les constitutions des divers Etats et malgré la mobilité de r esprit grec , T hellénisme se maintint constamment dans toute son intégrité. On put considérer comme la propriété de toute la nation ce vaste empire d'idées et de types artistiques à la création duquel chaque race avait travaillé pour sa part.
n me reste à mentionner le troisième événement que j'ai indiqué plus haut, comme ayant particulièrement influé sur les progrès de la contemplation du monde, avec l'ouverture du Pont Ëuxin et l'établissement des colonies sur les côtes de la Méditerranée, c'est-à-dire le passage à travers le détroit de Gadès. La fondation de Tartessus , celle de Gadès où l'on avait consacré un temple au dieu voyageur Melkarth, fils de Baal, et la colcmie d'Utique, plus ancienne que Carthage , prouvent que les Phéniciens naviguaient déjà depuis plusieurs siècles dans l'océan, quand s'ouvrit pour la première fois aux Grecs la route que Pindare appelle la porte de Gadeira (66). De même qu'à l'est, les Milésiens, en pénétrant dans le Pont- Euxin (67), avaient établi des communications qui activèrent le commerce de terre avec le nord de
r Europe et de l'Asie, et beaucoup plus tard avec les contrées arrosées par TOxus et Tlndus, ainsi, parmi les Grecs, les Samiens (68) et les Phocéens (69) furent les premiers qui se frayèrent une route à F occident en partant de la Méditerranée.
Golaeus de Samos voulait faire voile vers TÉgypte, au moment où venaient de commencer ou peut^tre seulement de se renouveler , sous Psammitique , les relations de ce pays avec la Grèce. Des vents de Test le jetèrent vers l'île Platée , et de là il fut poussé dans r océan à travers le détroit de Gadès. Hérodote, en racontant ce fait, ajoute avec intention que Colaeus de Samos fut conduit par une main divine. Ce ne fut pas seulement F importance des bénéfices imprévus qui en résultèrent pour la ville ibérienne de Tartessus, mais aussi la découverte d'espaces inconnus , F accès dans un monde nouveau qu'on ne faisait qu'entrevoir à travers les nuages de la fable , qui donnèrent du retentissement et de l'éclat à cet événement, partout QÙ dans la mer Méditerranée la langue grecque était entendue. On voyait pour la première fois au delà des colonnes d'Hercule (nommées d'abord colonnes de Briarée, d'Egéon et de Cronos), à l'extrémité occidentale de la terre, sur le chemin de FÉlysée et des Hespérides, ces eaux primitives de l'océan qui entouraient la terre (70), et d'où l'on voulait encore, à cette époque, faire descendre tous les fleuves.
Sur les bords du Phase, les navigateurs avaient trouvé un rivage qui fermait le Pont-Euxin, et
vaient imaginé au delà que l'Étang du Soleil. Au sud de Gadès et de Tartessus, l'œil se reposait librement sur T infini. Cette circonstance a pendant 1500 ans donné une importance particulière à la porte de la mer Méditerranée. Tendant toujours à aller au delà , les peuples navigateurs , tels que les Phéniciens , les Grecs , les Arabes , les Catalans , les Majorquains , les Français de Dieppe et de La Rochelle, les Génois, les Vénitiens, les Portugais et les Espagnols s'efforcèrent successivement d'avancer dans Tocéan Atlantique , que Ton se représenta longtemps comme une mer sombre (mare tenebrosum) remplie de limon et de bancs de sable, jusqu^à ce que , partant des Canaries ou des Açores , ils parvinssent, de station en station, au nouveau continent que les Normands avaient déjà atteint par une autre route.
Tandis qu'Alexandre pénétrait dans les contrées lointaines de l'orient, des considérations sur la forme de la terre amenaient déjà le philosophe de Stagire à soupçonner la proximité du détroit de Gadès et des Indes (71). Strabon allait même jusqu'à supposer que, dans l'hémisphère du nord, peut^tre sous le parallèle du détroit de Gadès , de l'Ile de Rhode et du pays de Thinœ, il pouvait y avoir, entre les côtes occidentales de l'Europe et les côtes orientales de l'Asie, plusieurs autres continents habitables (72). L'hypothèse, que l'axe prolongé de la mer Méditerranée devait aboutir à des contrées nouvelles, était d'accord avec cette grande idée d'Eratosthène ,