‹ Cosmos (volume 2)Chapitre 19 sur 36 · EN ASIE · texte numérisé non relu

EN ASIE

RELATIONS NOUVELLES ENTRE LES DIVERSES PARTIES DU MONDE. — FUSION DB L^ORIENT ET DE L^OCaDENT. — HELANGE DES PEUPLES

BEPtIS LB NIL JUSOflA LEUPHRAIS^ L lAXAKTS ET L INDUS, SOUS

l'influence du PRINCI

DE l'idée du COSMOS.

l'influence du principe HELLENIQUE. — ACRANDIâSBMEKl SURIT

Si^ ensuivant Thistoire da genre humain, on s'attache à Tunion de plus en plus intime qui s^établit entre les poptilatîons de l'Europe occidentale et celle du sud-ouest de T Asie , de la yallée du Nil et de la Libye, l'expédition des Macédoniens sous la ccmduite d'Alexandre , la chute de la monarchie persane , les premières relations avec la presqu'île de Flnde, el Finflaence exercée par l'empire grec de Bactriane pendant une durée de 116 ans, forment one des époques des plus importantes de la vie ecHnimme des peuples. La ^ère dans laquelle s'accomplit ce

mouvement était immense ; le conquérant ajouta encore à la grandeur morale de l'entreprise, par ses efforts infatigables pour mélanger toutes les races et créer l'unité du monde sous l'influence civilisatrice de l'hellénisme (75). La fondation de tant de villes sur des points dont le choix indique une pensée plus générale et plus haute, le soin d'instituer dans ces villes une administration indépendante, de ménager les usages nationaux et le culte indigène , tout de sa part témoigne qu'il tendait à la réalisation d'un plan bien arrêté. Les conséquences qui originairement peutr-être avaient échappé à ses prévisions se développèrent d'elles-mêmes, en vertu des relations nouvelles, comme cela arrive toujours sous la pression d'événements graves et compliqués. Si l'on se souvient que, depuis la bataille du Granique jusqu'à l'invasion destructive des Saces et des Tochares en Bactriane, il ne s'est écoulé que cinquante-deux olympiades, on admire la séduction magique qu'exerça la civilisation grecque importée de l'occident, et les racines profondes qu'elle poussa dans un temps si court. Mêlée à la science des Arabes, des Néo-Perses et des Hindous , cette civilisation a prolongé son influence jusqu'au moyen âge, de telle sorte que l'on ne peut souvent distinguer avec certitude ce qui appartient à la littérature grecque et ce qui, étant resté piu* de tout mélange, doit être rapporté au génie propre des populations asiatiques.

Le principe de la centralisation et de l'unité , ou plutôt le sentiment des conséquences salutaires de

ce principe appliqué à Tordre politique, était profondément empreint dans l'esprit du hardi conquérant, ainsi que le prouvent toutes ses institutions gouvernementales. 11 y avait longtemps déjà que son maître T avait pénétré de T excellence de ce régime, même pour la Grèce. On lit dans la Politique d'Aristote : Les peuples asiatiques ne manquent pas d'activité intellectuelle et d'habileté poiu* les arts , et cependant ils vivent lâchement dans la dépendance et dans la servilité; tandis que, vifs et robustes , libres et bien gouvernés par cela même , les Grecs, si seulement ils étaient réunis en un seul Etat , seraient capables de soumettre tous les barbares (76). » Le Stagirite écrivait ces mots avant qu'Alexandre passât le Granique (77). Les préceptes du maître, bien que ce fût mal les interpréter que de les appliquer à la monarchie absolue (7ra[JiêaGi).eia), qu'il jugeait contraire à la nature, causèrent sans doute une impression plus vive au conquérant que les récits fantastiques de Gtésias sur l'Inde, dont Guillaume de Schlegel et avant lui Sainte-Groix ont tant exagéré l'importance (78).

Dans le précédent chapitre, nous avons présenté la mer comme un élément de liaison et de rapprochement entre les peuples. Nous avons décrit en quelques traits l'extension apportée à la navigation par les Phéniciens et les Carthaginois, les Tyrrhéniens et les Étrusques. Nous avons fait voir comment les Grecs, fortifiés dans leur puissance maritime par de nombreuses colonies , ont tenté de s'étendre au delà

du bassin de la Méditerranée^ en ptoétrant à Test et à r ouest par T intermédiaire des Argonantes et de Colaeus de Samos , comment Ters le midi , les flottes réunies de Salomon et d'Hiram (araversèroiit la mer BQuge , pour ga^er la terre d'Ophir, et yhsitèrent les pays lointains appelés pays de Por. Le second chapitre va nous conduire dans rintérieur d'un vaste continent, par des routes qui po^ir la première fois s'ouvrent au commerce et à la navigation. Pendant Je court espace de douze années, s'accomplissent successivement : la descente des Macédoniens dans l'Asie Mineure et dans la Syrie , avec la bataille du Granique et celle des défilés d'Issus ; la prise de Tyr et l'occupation facile de l'Egypte ; k campa^e contre les Babyloniens et les Perses, dans laquelle fut anéantie près d' Arbèles , au milieu de ia plaine de Gaugamela , la touie-^puissance des Achéménides; l'expédition dans la Bactriane et dans hk Sogdiane, entre les monts Hindour-Eho ^et l'Iaiuoie ou Syr; enfin l'invasion aventuraise de la contrée des Cinq-Fleuves ou Pentapotamie ^ dans l'Inde septentrionale. Alexandre fonda presque partout des établissements grecs, et répandit les mœurs de l'occident à travers l'immense contrée qui s'étend depuis le tempie d' Ammon, bâti au milieu d'une oasis de la Lybie, et la ville d'Alexandrie, située à la partie occidentale du delta formé par le Nil, jusqu'à l'Alexandrie du nord , sur ies bords de l'Iaxarte , aujourd'hui la ville de Khodjfend, dans la province de Fei^na.

Les causes principales <iHi ont servi à élargir le cercle des idées , car c'est là surtont le point de Tne auqnel nons devons consid^er les conquêtes d'Alexandre et l'empire moins éphémère de la Bactriane, sont l'étendue des pays et la diversité des dîmats ccmipris depuis Gyropolis, située au bord de Tlaxarte, SOBS la même latitude que Tiflis et Rome , jusqu^au delta (oriental de l'Indus , près de Tira, sous le tropique du Cancer. On y peut joindre la merveîHeuse variété du sol, entrecoupé de contrées fertiles, de déserte et de montagnes couvertes de neige; les formes nouvelles et la grandeur gigantesque des animaux et des végétaux ; la distribution géographique de races humaines diversement colorées ; le contact des Grecs avec les populations de l'orient, douées pour la plupart de qualités brillantes , et dont la civilisation rettiontait à l'origine des temps ; la connaissance des mythes religieux de ces peuples , de leurs rêveries philosophiques, de leurs observations sur les astres et des superstitions qui s^y rattachaient. Jamais à aucune époque, si l'on excepte la découverte de l'Amérique tropicale, survenue dix-huit ^ècles et demi plus tard , nulle partie du genre humain n'a réuni à la fois une plus riche moisson d'idées nouvelles 5ur la nature; jamais on n^a fondé sur des matériaux plus non^reux la connaissance physique du globe et l'étude de F ethnologie comparée- Toute la littérature occidentale témoigne de la vive impression que produisit cet accroissement de richesses intellectrolles. On peut en voir aussi la preuve dans la

défiance que rencontrèrent chez les écrivains grecs, et plus tard chez les écrivains latins, les récits de Mégasthène , de Néarque , d' Aristobule et des autres compagnons d'Alexandre, défiance à laquelle sont d'ailleurs en butte tous les observateurs dont les grandes scènes de la nature aiguillonnent F imagination. Ces narrateurs, soumis au goût et à F influence de leur temps, ne distinguant pas toujours assez soigneusement les faits et les hypothèses, ont éprouvé les vicissitudes communes à tous les voyageurs, et subi les oscillations de la critique qui débute par un blâme sévère, sauf plus tard à l'iadoucir et à le rectifier. On a d'autant plus penché de nos jours vers ce dernier parti que l'étude approfondie du sanscrit, la connaissance des noms géographiques indigènes, les monnaies trouvées dans les topes de la Bactriane, et, avant tout, l'aspect animé du pays et de ses productions organiques, ont fourni à la critique des éléments qui étaient demeurés étrangers à la science incomplète du sceptique Ératosthène, de Strabon et de Pline (79).

Si , en prenant pour mesure les degrés de longitude, on compare la plus grande étendue de la mer Méditerranée à l'espace qui s'étend de l'est à l'ouest, depuis l'Asie Mineure jusqu'aux rives de l'Hyphase ( Béas ) et aux Autels du Retour j on reconnaît que le monde connu des Grecs fut doublé en quelques années. Afin de mieux préciser ce que j'ai voulu entendre par ces matériaux de la géographie physique et de la science de la nature, accrus d'une manière

si notable à la suite des marches et des fondations d'Alexandre , je rappellerai d'abord les observations réunies à cette époque, pour la première fois, sur la configuration particulière de la surface terrestre. Dans les contrées que parcourut T armée des Macédoniens, les basses terres, c'est-à-dire des déserts salants et dépourvus de végétation, tels que ceux qui sont situés au nord de la chaîne d'Asferah, Fun des prolongements du Thian-chan, et les quatre grands bassins cultivés de l'Euphrate, de l'Indus, de l'Oxus et de riaxarte , contrastent avec des montagnes couvertes de neige et hautes de 1 9000 pieds. L'Hindoukho ou Caucase indien des Macédoniens, servant de prolongements aux monts Kouen-lun , et situé à l'ouest de la chaîne méridienne de Bolor qui le coupe perpendiculairement, se partage, dans la partie dirigée vers Hérat, en deux grandes chaînes qui bornent la Kafiristan , et dont la plus méridionale est la plus élevée (80). Alexandre, après avoir gravi sur le plateau de Bamian, haut déjà de 8000 pieds, où l'on croyait voir le rocher de Prométhée (81), s'éleva jusqu'à la crête du Kohibaba, afin de longer le Ghoès et de passer par la ville de Kaboura , pour aller traverser l'Indus un peu au nord de la ville moderne d'Attok. Les Grecs , en comparant l'élévation moins considérable du Taurus , auquel leurs yeux étaient habitués, avec les neiges étemelles qui couvrent THindou-kho et qui, près de Bamian, ne commencent qu'à la hauteur de 12200 pieds, suivant le rapport de Bûmes, eurent occasion de reconnaître , sur une

plusinasle échelte, la saperposition des climals et des zones végétales. Lorsque la nature inaminée se déroule sajJiS Toile aux regards des hommes, ce speotade laisse dsms les esprits wdeats une impression profonde et ineffaçaide* Sixaboa nous a transmis un récit pittoresque du passage de l'armée à travers la contrée montagneuse des Paropanisades^ à Tendbrmt où déjà Ton ne rencontre plus d'arbres, et où les soldats furent forcés de se frayer péniblement wi cbeminau milieu de la neige (82).

Les productions indiennes , productions de la nature ou de rindustrie , étai^it imparfaitement conanes par d'andenu^es relations de commerce ou par les récils de Cté^as, qui pendant dixHsept ans vécut à la odur de Perse, comme médecin d'Artaxerxès Mnémon. De la plupart même on ne savait ifae les noms. Des notions plus exactes se répandirent dans l'occident par l'iinAermédiaipe des établiâBBeiaeEiifts macédcmiens. On apprit sinsi à connatb'e les rizières entrecoiqiées de ruisseaux: , auxquelles Aristobuto a accordé une mention particulière; les cotomûeis jûnsi que les fines étoifes et le papier dont ûs foopnissaieût la matière (83) ; les épices et l'opium; le vin fait avec du riz et le suc des palmiers , dont Arrien nous a conserve le nom sanscrit iala (84) ; le sucre de cttune (^5) que l'on a souvent conf<»adu avec le tebaschir formé du suc du bambou ; la laine qui croit sinr les grands arbres de bombax (86); les cbâks tissus avec la laine des chèvres du Tib^; les étofes de soie de la Sérique (87), l'huile de sézame blanc

{en sanscrit tila), l'hnile de rose et d'autres parfdms, la laque (en sanscrit lâhehâ, dans la langue vulgaire iakkha) (88), et enfin Tacier trempé dit acier de Woutz.

Outre la connaissance pour aînsî ^e matérielle de ces produits ^ qui devinrent bientôt l'objet d'un coDHnerce étendu, et dont plusieiu*s furent naturalisés en Arabie par les Séleucides , le magnifique aspect de la nature tropicale fut pour les Grecs la source de jouissances plus élevées (89). Ces grandes fonnes de plantes et d'ammaux inconnus remplissaient leur pensée d'images qui la tenaient en éveil. Des écrivains étrangers à toute inspiration , et dont le style a d'ordinaire la sécheresse didactique, s'élèvent jusqu'à la poésie quand ils viennent à décrire les moeurs des éléphants , « la hauteur de ces arbres dont le faite ne peut être atteint par une flèdie, éont les feuilles sont pins larges que les boucliers des fantassins ; » les bambous, ces graminées colossales aux feuilles lègues , « qui , d'un nœud à un autre ;9 peuvent form^ une barque à plusieurs rameurs; » le figuier indien, dont le tronc n a pas moins de 28 pieds de diamètre et qui, reprenant racine par l'extrémité de ses branches, offi« aux regards, suivant la description fidèle d'Onésimte, un pavillon de verdure orné d'une multitude de colonnes. Cependant les compagnons d'Alexandre ne font jsunais mention des grandes fougères arboresoentes qui, à mon sentiment, sont le plus bel ornement des régions tropicales (90). En revanche, ils

citent avec admiration les hauts palmiers dont les feuilles se développent en éventail ^ et le feuillage tendre et toujours vert des plantations de bananiers (91).

Ce ne fut qu'à partir de ce moment qu'on put réellement se flatter de connaître une grande partie de la terre. Le monde extérieur entra en balance avec le monde subjectif de l'imagination et ne tarda pas à l'emporter. Tandis que, suivant la voie ouverte par les conquêtes d'Alexandre , la langue et la littérature grecques allaient partout porter leurs fruits, l'observation scientifique et la combinaison systématique des matériaux de la science étaient devenues, grâce aux préceptes et à l'exemple d'Âristote, des opérations claires pour l'esprit (92). Ici se présente un heureux concours de circonstances : précisément à l'époque où ce riche trésor s'offrait à la connaissance humaine, les travaux d'Aristote rendaient la mise en œuvre des matériaux plus facile et plus variée, en guidant les lois de l'expérimentation physique, en fixant les esprits dans toutes les voies de la spéculation, en donnant le modèle d'une langue vraiment scientifique, dont la précision s'accommodait à toutes les nuances de la pensée. C'est ainsi qu'après tant de siècles écoulés , Aristote demeure encore , selon la belle expression de Dante , il maestro di color che sanno (95).

Des recherches récentes et sérieuses ont cependant, sinon complètement détruit, du moins fort ébranlé l'opinion d'après laquelle Aristote aurait tiré

immédiatement de grands secours pour ses études zoologiques de la conquête macédonienne. La misérable composition où est racontée la vie du philosophe de Stagire, et que Ton a longtemps attribuée à Âmmonius, fils d'Hermias^ avait répandu cette erreur, entre beaucoup d'autres (94), que le mattre avait accompagné son élève, du moins jusqu'aux rives du Nil (95). Le grand ouvrage d'Aristote sur les Animaux, parait avoir suivi de très-près la Météorologie, qui, d'après quelques indices tirés du livre même, remonte à la cent sixième ou tout au moins à la cent onzième olympiade , c'est-à-dire a précédé de quatorze ans l'arrivée d'Aristote à la cour de Philippe, ou au moins de trois ans le passage du Granique (96). On fait, à la vérité, quelques objections contre l'opinion tendant à reculer l'époque où furent écrits les neuf livres d'Aristote sur les Animaux ; on oppose en particulier la connaissance exacte qu'il paraît avoir eue de l'éléphant, du cerf- cheval à longue barbe (Hippelaphos), du chameau à double bosse de la Bactriane, de l'hippardion ou tigre chasseur, que l'on croit être le guépard, et du bufQe indien, qui fut introduit pour la première fois en Europe à l'époque des croisades. Toutefois la contrée qu'Aristote désigne comme la patrie de cette espèce de cerf à crinière , nommé Cervus Aristotelis par Cuvier à qui de Hos jours Diard et Duvaucel l'ont envoyée des Indes orientales, n'est pas la Pentapotamie indienne que traversa Alexandre, mais bien l'Arachosie, pays situé à l'est du Candahar , et qui formait avec la Gédrosie

une des ancieimes satrapies persanes (97). Aristote n^ avait-il pu, indépendanunent de T expédition matcédoniemie, tirer de la Perse et de cette ville de B»bylone en relaticm avee le monde enli^, des rens»gnements, si courts pour la plupart, sur la fonne et les mœurs de ces animcRix? Dans un temj» d'ailleurs où la pr^aration de l'alcool était complètement inconnue^ on pouvait bien: envoyer en Grèce/ des contrées lointaines de l'Asie, des peaux et des os, mais on ne pouvait envoyer des parties molles et susceptibles d'être disséquées (98). Sans doute Anstotedut recevoir une assistance très-généreuse de Philippe et d'Alexandre , pour tout ce qu'exigeaient ses études sur la natiu'e ,. pour sa vaste collection zoologique, recueillie sur le continent et dans les mers de la Grèce, et pour sa bibliothèque, uni<pie eu son temps, qui de ses mains passa dans celles de Tkéophraste et de Nélée de Scepsis. Mais quant à des présente de dix-huit cents talents ou aux frais qu'auraient entraînés tant de milliers de pourvoyeurs et d'honunes chargés d'entretenir ks étangs et les volières, il ne jEaut voir là que des exagérations et des malentendos dans lesquels sont tombés par la suite Pline, Athâobée et Élien (99).

L'expédition macédonienne ^ qui ouvrit une si grande et si belle partie de la terre à l'influence d'uni peuple parvenu au plus haut degré de la civil isar tîoa, peut être à bon droit considérée comme une expédition scientifique. Elle est même la première pour laquelle un ccmquérant se soit fait accompagner

d'hommes versés daas toutes les coimaissanees humainesy de naturalistes^ de géomètres^ d'historiens^ de philosophes et d'artistes. L'action exercée par Aris^ tote ne se borna pas à ses propres travaux \ elle se fit sentir encore par l'entremise des hommes émînents qu'il avait formés et qui suivaient Texpéditicm. Celui qui de tous jeta le plus d'éclat fut un de ses proches parents, Callisthène d'Olynthe, qui dé}à^ avant de quitter la Grèce, avait composé des ou- Trages de botanique et une belle étude anatomîque sur Torgane de la vue. La sévérité de ses moeurs et la liberté sans mesure de son langage le rendirent odieux au prince^ déjà bien dégénéré de ses sentiments d'autrefois, ainsi qu'à la foule des flatteiu^. Callisthèiàe sacrifia sans faiblesse sa vie à son indépendance; et quand, malgré son innocence, il Ait impliqué à Bactres dans la conjuration d'Hermolaûs et de la jeunesse macédonienne, il devint l'occasion malheureuse de l'aigreur qu'Alexandre témoigna depuis à son ancien maître. Théophraste , condisciple et ami dévoué de Callisthène, eut le courage de le défendre après sa mort. D'Aristote nous savons seulement qu'il avait recommandé la prudence à son élève. Listruit de la vie des cours par un long séjour auprès de Philippe, il avait conseillé à Callisth^œ «de parler au roi le moins possible et , quand il y serait forcé, d'avoir toujours soin de lui complaire (100).» Lorsque Callisthène, familiarisé déjà par ses spér dilations philosof^ques avec l'étude de la nature, vit s'ouvrir devant lui ces vastes régions, il marqua

un but plus élevé aux recherches des hommes qui le secondaient de leurs efforts, et qui tous étaient, comme lui, les élèves du Stagirite. L'abondance des végétaux , les organisations puissantes d'animaux inconnus, la conformation du sol, le gonflement périodique des grands fleuves, ne pouvaient seuls fixer leur attention. La race humaine avec toutes ses variétés , avec toutes ses nuances de civilisation et de couleur, devait s'offrir à eux, selon l'expression même d'Aristote, comme le centre et le but de la création tout entière; «car c'est seulement dans l'homme, ajoute ce philosophe, que le sentiment de la pensée divine arrive à l'état de conscience (1). » Par le peu qui nous reste des récits d'Onésicrite , si maltraité dans l'antiquité, nous voyons de quel étonnement furent frappés les Macédoniens, lorsqn'en s' engageant au loin dans l'orient, ils rencontrèrent bien les races indiennes, fortement colorées et semblables aux Ethiopiens, ainsi que les avait désignées Hérodote, mais non les nègres aux cheveux crépus de l'Afrique (2). On observa soigneusement l'influence de l'atmosphère sur la coloration, et les effets divers de la chaleur sèche et de la chaleur humide. Dans les temps homériques, et même longtemps après les Homérides, on avait complètement méconnu les rapports de la chaleur atmosphérique avec les degrés de latitude et la distance des pôles. Gomme moyen d'apprécier la température , la distinction de l'ouest et de l'est formait toute la science météorologique des Hellènes. Les contrées situées vers l'orient étaient

considérées comme plus proches du soleil : on les appelait les Pays du Soleil. « Ce dieu, disait-on, colore, dans sa course, la tête des hommes de Téclat sombre de la suie, et frise leurs cheveux par sa chaleur desséchante (3). D

L'expédition d'Alexandre fournit pour la première fois l'occasion de comparer sur une vaste échelle les races africaines qui affluaient de toute part en Egypte, avec les populations de l' Arie au delà du Tigre et les races originaires de l'Inde, qui avaient la peau fortement colorée, mais non les cheveux crépus des nègres. La division de l'espèce humaine en variétés ; la place que ces variétés ont occupée sur la terre, plutôt par suite des événements historiques qu'eu égard à l'influence persévérante des climats, une fois du moins que les types furent nettement arrêtés; la contradiction apparente qui existait entre la couleur des races et leur séjour, durent solliciter vivement la curiosité des observateurs réfléchis. On trouve encore dans l'intérieur de l'Inde une vaste étendue de territoire habitée par des populations primitives de couleur trèsfoncée et presque noire, tout à fait distinctes des races Ariennes, au teint plus clair, qui pénétrèrent postérieurement dans ces contrées : telles sont la race Gonda, mêlée aux peuplades qui habitent les abords des monts Vindhya ; la race Bhilla , dans les montagnes boisées de Malava et de Guzerale, et la race Kola d'Orissa. Un critique très-pénétrant, M. Lassen , tient pour vraisemblable qu'au temps d'Hérodote la race noire de l'Asie, « les Éthiopiens du Levant, » semblables aux II. 43

peuples de la Libye pour la couleur de la peau^ mais aon pour la chevelure , étaient répandues beaucoup plus avant qu'aujourd'hui dans les contrées du nordouest (4). De même, dans Y Ancien Empire égyptien, les races nègres, souvent vaincues, les véritables nègres aux cheveux de laine, s'étendaient très^oin dans la Nubie septentrionale (5).

A cette moisson d'idées qu'avaient fait éclore l'aspect d'un grand nombre de phénomènes nouveaux, le contact avec des races d'honmies différentes et les contrastes de leur civilisation, il manqua malheureusement les fruits de l'étude comparative des langues, j'entends d'une étude historique ou philosophique, reposant sur les rapports essentiels de la pensée humaine (6). Les recherches de cette nature étaient étrangères à l'antiquité classique. En revanche, les conquêtes d'Alexandre fournirent aux Grecs des matériaux scientifiques, dérobés aux trésors qu'amassaient depuis si longtemps les peuples qui les avaient précédés dans la voie de la civilisation. Il suffit, pour s'en faire une idée, de songer que, d'après des recherches récentes et solides, outre la connaissance de la terre et de ses productions, la connaissance du ciel fut aussi considérablement agrandie par les relations établies avec Babylone. Depuis la conquête de Cyrus, le collège astronomique des prêtres, établi dans cette capitale du monde oriental, avait beaucoup perdu de son éclat. La pyramide à gradins de Bélus, qui était en même temps un temple , un tombeau et un observatoire servant à

marquer les heures de la nuit, avait été abandooaée par Xerxès à la destructioa ; ce monument était déjà en ruines au moment de l'invasion macédonienne. Mais justement parce que la caste privilégiée des piréh très était dissoute, et qu'à sa place s'était formé un ^and nombre d'écoles astronomiques (7) , il -avait été possible à Callisthène, agissant en cela d'après les conseils d' Aristote, ainsi que le remarque Simplicius^ d'envoyer en Grèce des observations sur le cours des astres^ pendant une longue série de siècles. Selon Porphyre, elles remontaient à 1903 ans avant l'entrée d'Alexandre à Babylone (olymp. H 2, 2). Les premières observations des Chaldéens dont YAlmageste fasse mention, qui sont aussi, selon toute apparence, les plus anciennes sur lesquelles Ptolémée ait cru pouvoir s'appuyer, ne s'étendent pas au delà de l'année 721 avant notre ère, c'est-à-dire de la première guerre de Messénie. Ce qu'il y a de certain, c'est que les Chaldéens connaissaient d'une manière tellement précise les mouvements moyens de la lune, que les astronomes grecs purent prendre leurs calculs pour base, quand ils établirent la théorie de ce satellite (8). Il paraît aussi que les Grecs mirent à pro&t, pour la construction de leurs tables astronomiques, les observations que les Chaldéens avaient été amenés à faire sur les planètes par leur goût inné poiu* l'asr trologie.

Quant à savoir quelle part doit revenir aux Chatdéens dans les premières notions de l'école pythagoricienne sur la structure de la voûte céleste, sur le

mouvement des planètes et la longue carrière que parcourent régulièrement les comètes, selon l'opinion d'Apollonius le Myndien, ce n'est pas ici le lieu de discuter ces questions (9). Strabon dit que le mathématicien Séleucus était né à Babylone ^ et semble le distinguer ainsi de Séleucus d'Erythres, qui mesura les hauteurs des marées (10). 11 suffit de remarquer que le zodiaque grec fut très-vraisemblablement emprunté aux dodécatémories des Chaldéens, et que, suivant les importantes recherches de M. Letronne, il ne remonte pas au delà du vr siècle avant notre ère (1 1 ). n est impossible de démêler, au milieu des ténèbres qui les enveloppent, les conséquences immédiates du contact des Grecs avec les peuples d'origine indienne, à Tépoque de la conquête macédonienne. La science vraisemblablement y gagna peu, puisque Alexandre, après avoir traversé le royaume de Porus entre l'Hydaspe (Jelum) bordé par des forêts de cèdres (1 2), et l'Acésinès ( Tschinab ) , ne s'engagea pas, dans la Pentapotamie (Pantschanada), au delà de l'Hyphase; cependant il alla jusqu'à un point où déjà ce fleuve a reçu les eaux du Satadrou , nommé par Pline Hesidrus. Le mécontentement de ses soldats et l'appréhension d'une révolte générale, dans les provinces de Perse et de Syrie, réduisirent le conquérant qui voulait pousser vers Test jusqu'au Gange, à la grande catastrophe du retour. Les contrées que les Macédoniens traversèrent étaient habitées par des peuples peu civilisés. Le pays compris entre le Satadrou et le Yamouna, dans le bassin dé l'Indus et du

Gange, renferme une rivière peu considérable, mais sacrée pour les habitants, le Sarasvati. Cette rivière a formé dès la plus haute antiquité ime ligne de démarcation traditionnelle entre les pieux et purs adorateurs de Brahma à l'est, et les races impures de Touest, qui ne sont pas partagées en castes et n'ont pas de roi (13). Alexandre ne parvint pas jusqu'au siège de la vraie civilisation indienne. Le premier, Séleucus Nicator, fondateur du grand empire des Séleucides, s'avança de Babylone vers le Gange, et grâce aux ambassades répétées de Mégasthène à Patalipoutra, réussit à établir des relations politiques avec le puissant Sandracottus ( Tschandragouptas ) (14).

Ce fut de cette manière que la Grèce put commencer à entretenir des rapports fréquents et durables avec la partie de l'Inde la plus civilisée , le Madhya- Desa ou contrée du centre. Il y avait bien dans la Pentapotamie de savants brahmanes et des gymnosophistes qui vivaient en anachorètes; mais connaissaient-ils cet admirable système de numération des Indiens, d'après lequel un petit nombre de chiffres changent indéfiniment de valeur par le seul fait de leur position? On ne saurait le dire sûrement; il est même perinis de douter , bien que cela soit assez vraisemblable, que dans la contrée la plus civilisée de rinde ce système fût déjà inventé. Quelle révolution ne se fût pas accomplie dans les sciences mathématiques, combien leur développement ne fûtil pas devenu plus rapide et leur application plus facile, si le brahmane Sphines, qui accompagnait

Tarmée d'Alexandre et que les soldats appelaient Calanus, si plus tard, au temps d'Auguste, le brahmane Syramanatscharja, avant de monter sur le bûcher en victimes volontaires , à Suse et à Athènes , avaient pu révéler aux Grecs le système de la numération indienne, d'une manière assez saisissante pour en rendre l'usage universel ! Sans doute les vastes et ingénieuses recherches de M. Chasles ont appris que la méthode de Vabacus pythagorique ou Valgorismus, selon la désignation employée dans la Géométrie de Boëce , est presque identique avec le système de position; mais cette méthode resta stérile entre les mains des Grecs et des Romains ; elle ne fut gênéralement appliquée qu'au moyen âge et surtout à partir du moment où l'on remplit par un zéro Fespace qui était laissé en blanc jusque-là. Les plus heu-^ reuses découvertes ont souvent besoin de plusieurs siècles pour être comprises et complétées.

Page 1