‹ Cosmos (volume 2)Chapitre 21 sur 36 · PAR LES RELATIONS COMMERCIALES. STRABON ET PTOLEMBE · texte numérisé non relu

PAR LES RELATIONS COMMERCIALES. STRABON ET PTOLEMBE

COMMENCEMENTS DE l'oPTIQUE MATHEMATIQUE ET DE LA CHIMIE. -—

ESSAI d'une DESCRIPTION DU MONDE PAR PLINE. LE CHRISTIANISME

FAIT NAITRE ET DEVELOPPE LE SENTIMENT DE l'uNIT^ DE LA RACE HUMAINE.

Lorsqu'on poursuit les progrès intellectuels de rhumanilé et le développement successif de l'idée de l'univers, la période de la domination romaine se présente comme un des moments les plus importants de cette histoire. Pour la première fois , on trouve réunies dans une alliance étroite toutes les contrées fertiles qui entourent le bassin de la mer Méditeranée , sans compter les vastes pays qui s'ajou-

tèrent encore à cet immense empire , surtout dans Torient.

Cest ici le lieu de dire encore une fois comment le tableau de Fhistoire du monde que je m'efforce d'esq[ui6ser à grands traits , reçoit de l'apparition d'un teli assemblage d'états si intimement liés entre eux un intérêt nouveau, dû à l'unité de composition (37). Notre civilisation , c'est>-à-dire le développement intel«lectuel de tous les peuples du continent européen , peut être considérée comme aj^t poussé ses racines dans la civilisation des peuples répandus sur les côtes de la Méditerranée ^ et comme étant un rejeton direct de celle des Grecs et des Romains. La dénomination trop exclusive peut-être de littérature classique , donnée aux littératiœes grecque et latine ^ tient à ce que nous avons conscience de l'origine de nos plus anciennes connaissances, à ce que nous savons d'où est partie l'impulsion première qui nous a fait entrer dans un cercle d'idées et de sentiments en rapport intime avec la dignité morale et l'élévation intellectuelle d'une race privilégiée (38). Sans doute, même en considérant les choses à ce point de vue y il y a un grand intérêt à rechercher les éléments qui, partant de la vallée du Nil et de la Phéair cie, de l'Euphrate et de l'Inde, sont venus par des routes diverses et trop peu explorées jusqu'ici, afflueir dans le vaste fleuve de la civilisation ^ecque ei latine. Mais ces éléments mêmes, c'est aux Grecs, c'est aux Romains, placés entre les Grecs et les Etrusques, que nous en sommes redevables. Combien,

en effet, ne s'esir-il pas écoulé de temps avant que les grands monuments des peuples qui les avaient précédés dans la carrière de la civilisation pussent être observés directement , interprétés et classés d'après leur âge ; avant qu'on arrivât à lire ces hiéroglyphes et ces caractères cunéiformes devant lesquels les armées et les caravanes avaient passé et repassé pendant tant de siècles , sans rien soupçonner de leur sens mystérieux !

Les deux presqu^lles dont les riches articulations se détachent sur la partie septentrionale de la mer Méditerranée ont donc été le point de départ de la culture intellectuelle et de l'éducation politique , pour les peuples qui possèdent en ce moment et accroissent chaque jour le trésor impérissable , nous l'espérons, de la science et des arts créateurs, pour les peuples qui, à leur tour, ont été répandre la civilisation dans un autre hémisphère, et, en se flattant d'y porter T esclavage, ont fini, malgré eux, par y implanter la liberté. Cette origine commune de la science et des idées n'empêche pas cependant que, même sur notre continent, Tunité et la diversité ne se mêlent heureusement, comme par une faveur du sort. Les éléments qui concoururent à fonder celte alliance ne différaient pas moins en euxmêmes que par l'appropriation et la transformation qu'ils subirent plus tard, en se pliant aux caractères opposés et aux dispositions particulières de toutes les races de l'Europe. Le reflet de ces contrastes s'est conservé , même par delà l'océan , dans des colonies

et des établissements qui sont devenus de grands états libres , ou qui travaillent à perfectionner leur organisation , en vue d^ atteindre le même but.

La puissance romaine, si Ton considère l'étendue du territoire qu^elle occupait dans sa forme monar^ chique sous les Césars , est sans doute , absolument parlant, moins vaste que T empire chinois sous la dynastie des Thsin et des Han de TOrient (de Tan 30 avant J.-C. à l'an 1 1 6 de notre ère), que la domination des Mongols sous Dschingischan , ou les contrées qui forment actuellement l'empire russe en Europe et en Asie (39). Mais à l'exception de la monarchie espagnole , avant la perte de ses possessions dans le nouveau continent , jamais , en tenant compte à la fois des bienfaits du climat , de la fécondité du sol et de la situation relative de l'empire romain, jamais on ne vit, réunies sous le même sceptre , des contrées plus vastes et plus favorisées que celles où s'étendait la domination romaine entre Octave et Constantin.

Depuis Textrémité occidentale de l'Europe jusqu'à l'Euphrate , depuis la Bretagne et une partie de la Calédonie jusqu'à la Gétulie et à la limite où commencent les déserts de la Libye , on n'était pas frappé seulement de la variété infinie des aspects que présentent la conformation du sol , les productions organiques et les phénomènes naturels ; la race humaine offrait aussi toutes les nuances de la civilisation et de la barbarie. Ici elle était en possession d'arts et de sciences datant d'une haute antiquité , là elle était encore plongée dans le premier crépuscule où flotte

rintellig^ice à son réveil. Les lointaines expéditicms, dirigées au nord et 93a midi vers les côtes qpii produisaient L'ambre , celles que conduisirent iËlius Gallus et Balbos dans T Arabie et dans le pays des Garamantes, furent suivies de succès inégaux. Déjà, sous César, puis sous Auguste, on commença à mesurer la suiv face de T empire, et à cette opération, dont avaient été chargés trois géomètres grecs Théodote , Zénodote et Polyclète, on joignit des itinéraires et des topographies spéciales qui devaient être distribiiées à tous les gouverneurs de provinces (40). U est juste de dire que pareille chose s'était déjà pratiquée en Chine bien des siècles auparavant; mais pour T Europe, ce sont les pruniers travaux de statistique dont elle puisse se £sdre honneur. Les routes romaines , partagées en milles, traversaient de vastes préfectures. Adrien,^ qui parcourut tout son empire, n'employa pas à ce voyage moins de onze ans, avec des interruptions, il est vrai* Il visita tout F espace compris depuis la péninsnle Ibérique jusqu'à la Judée, l'Egypte et la Mauritanie. Ainsi fut ouverte et rendue praticable une partie considérable dumonde soumise à la domination romaine : pervius orbùj comme le dit avec un peu moins de raison le chœur delaiMédée de Sénèque, ea parlant de la terre entière (41 ).

On eût pu s attendre qu'à la faveur d'une longue paix , la réunion en une seule monarchie de tant de vastes contrées et de climats si divers, que la facilité avec laquelle les provinces étaient traversées par de» fonctionnaires escortés d'une suite nombreuse

f hommes diversement insbruits y auraient pro&é [l'une manière merveilleuse, non pas seulement à la description de la terre, mais à la scî^oce même de la oature, et auraient fait naître des vues plus élevées sur r ensemble des phénomènes. Ces espérances étai^at trop ambitieuses sans doute ; elles n'ont pas été reo»plies. Dans toute la longue période où Tempire ronuôn conserva son intégrité, pendant un espace de quatre sièdes, on ne voit apparaître comme observateurs de la nature que Dioscoride de Cilicie etGalien de Pergame.^ Le premier augmenta d'une manière notable le nom^ bre des espèces végétales déjà décrites ; il doit être placé néanmoins fort au-dessous de Théophraste , qui a su marquer partout l'empreinte de son esprit philosophique. Galien étendit ses observations à un grand nombre d'espèces d'animaux, et par la finesse de ses analyses ^ par la portée de ses découvertes anatomiques, mérita d'être placé auprès d'Aristote^ et très-souvent au-dessus de lui. Tel est du moins le sentiment de Cuvier (42).

A côté de Dioscoride et de Galien , il est encore un nom, mais un seul, qui a jeté de l'éclat : c'est celui de Ptolémée. Nous ne le citons pas ici comme géographe ou comme inventeur d'un système nouveau d'astronomie ; nous ne voyons en lui dans ce moment que le physicien qui , par ses expérimentations , est par^ vaiu à mesurer la réfraction de la lumière, et peut être considéré comme le fondateur d'une partie considé^ rable de l'optique. Ses droits n'ont été reconnus que tard, bien ^'on ne puisse les révoquer en doute (43) «

Pour nous/ si importants qu^ aient été les progrès accomplis dans la sphère de la vie organique et dans les considérations générales qui sont du domaine de Tanatomie comparée, nous ne pouvons pourtant nous dispenser, en étudiant une période antérieure de cinq cents ans à celle des Arabes, d'accorder une attention particulière aux expériences physiques qui ont révélé la marche des rayons lumineux. C'est en effet comme le premier pas dans une carrière qui ne faisait alors que de s'ouvrir, et dont le terme est la physique mathématique.

Les hommes éminents qui jetèrent Féclat de la science sur la période impériale étaient tous d'origine grecque. Je ne parle pas de Diophante , algébriste profond, mais, qui faute de formules suffisantes, était encore borné aux procédés de l'arithmétique; il appartient à une époque postérieure (44). Dans le tiraillement qu'éprouvait la civilisation au temps de l'empire romain, la victoire resta à l'élément le plus ancien et le plus heureusement organisé , à la race grecque. Mais après la décadence successive de l'école d'Alexandrie, les lumières de la science et de la philosophie s'affaiblirent et se dispersèrent. On les verra renaître plus tard en Grèce et en Asie Mineure. Gomme il arrive dans toutes les monarchies absolues, qui , étendues sur des espaces immenses, offrent l'assemblage des parties les plus hétérogènes , le gouvernement s'appliquait surtout à conjurer la rupture menaçante de cette alliance factice par la discipline militaire et par l'émulation qu'il introduisait dans l'ad-

fflinistration en la subdivisant, à voiler les discordes intestines de la famille impériale par Taltemative de la sévérité et de la douceur , enfin à assiu^er aux peuples , sous des gouverneurs illustres , le triste repos que peut procurer temporairement le despotisme accepté sans résistance.

L^ établissement de la domination romaine fut sans doute r effet de la grandeur inhérente au caractère romain , de la sévérité qui se maintint longtemps dans les mœurs, d'un patriotisme exclusif et allié à un haut sentiment de soi-même. Mais ce résultat une fois obtenu, les nobles qualités qui Tavaient produit se trouvèrent peu à peu affaiblies et dénaturées, sous l'influence inévitable des relations nouvelles. Avec Tesprit national s^éteignit Tardeur commune à tous les citoyens , et en même temps disparurent la publicité et le principe de l'individualité qui sont les deux

plus fermes soutiens des Etats libres. La Ville étemelle était devenue le centre d'une trop vaste circonférence. Il manquait l'esprit qui eût pu, sans s'épuiser, animer cette vaste corporation d'Etats. La religion chrétienne devint la religion de l'empire, lorsqu'il était déjà profondément ébranlé, et que les effets bienfaisants de la doctrine nouvelle étaient frappés d'impuissance par les querelles dogmatiques des sectes ennemies. Aussi vit-on dès lors commencer le douloureux combat de la science et de la foi qui , se renouvelant sans cesse sous des formes diverses , se prolongea à travers tous les siècles, et fut un obstacle constant à la recherche de la vérité.

Si rEmpîre romain , à cause de son étendue et de la constitution politique qui en était la conséquence , fut impuissant à entretenir et à vivifier les forces intellectuelles et créatrices de Thumanité, tout au contraire de ce qui était advenu dans les petites républiques grecques isolées et indépendantes, il avait eoa revanche d'autres avantages qui ne doivent pas être oubliés. L'expérience et la multiplicité des observations amenèrent une abondante moisson d'idées. Le monde des objets extérieurs fut considérablement agrandi, et ainsi fut rendue plus facile pour les siècles à venir la contemplation réfléchie des phénomènes de la nature. Les relations entre les peuples furent activées par la domination romaine ; la langue latine se répandit dans tout l'occident et une partie de l'Afrique septentrionale. En orient, l'hellénisme demeura naturalisé longtemps après la raine de l'empire de Bactriane , arrivée sous Mithridate I , treize ans avant l'invasion des Saces ou Scythes.

Si l'on compare l'étendue des pays où avaient respectivement pénétré les langues grecque et latine , la seconde prit le pas sur la première, même avant que le siège de l'empire eût été transféré à Byzance. Les progrès de ces deux idiomes si perfectionnés et si riches en monuments littéraires, contribuèrent encore à mêler et à fondre plus intimement tant de races différentes, à les rendre plus civilisées et plus perfectibles, a à faire les hommes plus humains , comme dit Pline, et à leur créer une patrie commune (45). » Cependant quelque mépris que l'on professât en général pour les

langues des barbares, que l'on ne craignait pas d'a(>peler muets (aylw^Toi), d'après le témoignage de Pollux, il n'est pas sans exemple qu'à Rome on ait fait traduire, à l'imitation des Lagides, quelque œuvre littéraire du carthaginois eu latin. Il est notoire que le livre de Magon sur l'agriculture fut traduit par l'ordre du sénat.

La domination romaioe qui , à l'ouest , en suivant la côte septentrionale de la Méditerrmée , avait atteint le promontoire Sacré , c'est-à-dire l'extrémité la plus reculée du continent européen , ne s'étendait à l'est , même du temps de Trajan qui navigua sur le Tigre , que jusqu'au méridien du golfe Persique. C'est de ce côté que , dans la période dont nous esquissons le tableau , les relations des peuples et le commerce par terre , si important pour la géographie , firent les progrès les plus considérables. Il s'y joignit, après la chute de l'empire grec de Bactriane, des communications avec les Sères , grâce à la puissante entremise des Arsacides. Mais ce n'étaioit là toutefois que des rapports indirects, insuffisants pour compenser le tort fait aux relations immédiates des Romains avec les peuples de l'Asie intérieure par l'activité que les Parthes déployèrent dans leur commerce de seconde main. Le contre-coup des mouvements accomplis à l'extrémité de la Chine opéra une révolution rapide et complète, bien que peu durable, dans l'état politique des immenses contrées comprises entre la chaîne volcanique des monts Célestes ouThiaachan et celle du Kouen-lun qui traverse le Tibet

septentrional. Une armée chinoise poussa devant elle les Hiouugnou, rendit tributaires les petits royaumes de Khotan et de Kaschgar, et porta ses armes victorieuses jusque sur les côtes orientales de la mer Caspienne; je veux parler de la grande expédition du chef Pantschab, accomplie sous l'empereur Mingti, de la dynastie des Han , c'est-à-dire vers le règne de Vespasien et de Domitien. Les historiens chinois attribuent encore un plan plus vaste à ce hardi et heureux conquérant. Ils assurent qu'il ne se proposait rien moins que d'envahir l'empire romain (Tathsin), mais que les Perses l'en avaient détourné (46). Ainsi furent établies des relations entre les côtes de la mer Pacifique, le Chensi et ce bassin de l'Oxus où depuis longtemps on entretenait un commerce actif avec la mer Noire. Les grandes invasions furent dirigées en Asie de l'est à l'ouest et, dans le nouveau continent, du nord au sud. Un siècle et demi avant notre ère , à peu près au temps de la destruction de Corinthe et de Carthage, les Hioungnou , race turque , que de Guignes et Jean deMuller ont confondus avec les Huns de race finnoise, en faisant irruption près de la muraille de la Chine chez les Youeti (peut-être bien les Gètes) et les Ousuns, peuples remarquables par leurs cheveux blonds et leurs yeux bleus et probablement de race indogermanique , donnèrent le premier branle à ces migrations qui ne devai^oit atteindre les frontières de l'Europe que cinq cents ans plus tard (47). Ainsi des flots de populations, attirés vers l'occident, se •sont lentement écoulés depuis la vallée supérieure

de THouangho jusqu'au Don et au Dauube , tandis que des mouvements en sens contraire mèiaienl une partie de la race humaine avec l'autre, dans la partie septentrionale de Tancien continent, et faisaient éclater entre elles des hostilités qui plus tard se changeaient en relations de paix et de commerce. Ces grands courants de peuples qui , comme les courants océaniques, suivent leiu* marche entre des masses immobiles , sont des événements d'une haute portée dans l'histoire de la contemplation du monde. Sous le règne de T empereur Claude , une ambassade envoyée parle Rachia de l'île de Ceylan , vint à Rome en traversant l'Egypte ; et sous Marc-Aurèle Antonin , nommé An-toun par les historiens de la dynastie des Han , des ambassadeurs romains parurent à la cour de Chine, après s'être, rendus par mer jusqu'au Tounkin. Nous signalons, dès ce moment, les premières traic^s des relations que l'Empire romain entretint avec la Chine et avec l'Inde , parce que très-vraisemblablement c'est grâce à ces relations que se répandit dans ces deux contrées , vers les premiers siècles de notre ère , la connaissance de la sphère grecque , du zodiaque grec et de la semaine planétaire des astrologues (48). Les grands mathématiciens indiens Warahamihira , Brahmagoupta et peut-être même Aryabhatta sont postérieurs à l'époque qui nous occupe en ce moment (49 j ; mais il se peut aussi que quelques-unes des découvertes appartenant originairement aux Hindous , et auxquelles ces peuples étaient arrivés par des votes solitaires et détoUj:nées , aient

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