II
pénétré dans ToccideBt avant la naissance de Diophante, par suite des rapports commerciaux qui avaient pris de si vastes proportions sous les Lagides et les Césars. Il ne saurait être question ici de démêler ce qui appartient en propre à chaque race et à chaque période ; il suffit de rappeler en général quelles routes étaient ouvertes à la circulation des idées.
A quel point ces routes s'étaient multipliées , quel vaste développement avaient reçu de toute part les communications des peuples, c'est ce que montrent de la manière la plus frappante les gigantesques ouvrages de Strabon et de Ptolémée. L'ingénieux géographe d'Amasée n'apporte pas dans ses mesures la précision d'Hipparque; il ne sait pas appliquer comme Ptolémée les principes mathématiques à la connaissance de la terre ; mais pour la variété des matériaux et la grandeur du plan , son ouvrage dépasse tous les travaux géographiques de Tantiquité. Strabon, ainsi qu'il s'en vante volontiers, avait vu de ses propres yeuT une partie considérable de l'Empire romain, «depuis l'Arménie jusqu'aux rivages Tyrrhéniens, depuis le Pont-Euxin jusqu'aux frontières de l'Ethiopie. » Après avoir écrit quarante4rois livres d'histoire , pour servir de continuation à l'histoire de Polybe, il eut le courage, dans sa quatre-vingt-troisième année, de commencer la rédaction de son grand ou^ vrage géographique (50). Il rappelle que, de son temps, la domination des Romains et celle des Parihes ont contribué plus encore à assurer le libre parcours d\jL monde que les conquêtes d'Alexandre, dont les
résultats confondaient Ëratosthène. Le commerce de rinde n'était plus aux mains des Arabes. Strabon s'étonnait en Egypte de voir tellement accru le nombre des vaisseaux qui cinglaient directement de Myos Hormos vers les ports de Tlnde, et son imagination fentralnait bien au delà de cette contrée, vers les côtes orientales de l'Asie (51 ). Sous la même latitude que le détroit de Gadès ou File de Rhodes, à l'endroit où, selon lui, une chaîne de montagnes non interrompue, prolongement du Taurus, partage T ancien continent dans sa plus vaste largeur, il soupçonne l'existence d'un atUre continent y situé entre l'Europe occidentale et l'Asie : ail est très-possible , dit-il , qu'en suivant à travers l'océan Atlantique le parallèle de Thinœ (ou d'Athènes suivant une correction proposée par le dernier éditeur ) , on trouve encore , dans cette zone tempérée, un ou plusieurs mondes, peuplés par des races d'hommes différentes de la nôtre (52). » 11 y a lieu de s'étonner qu'une telle assertion n'ait pas excité l'attention des écrivains e^gnols qui, au commencement du xvi** siècle, croyaient voir partout chez les auteurs classiques la preuve que dès lors le nouveau monde n'était pas complètement inconnu.
Strabon dit très-bien que, dans toutes les œuvres d'art qui tendent à représenter quelque grande chose, on ne s'attache pas de préférence à l'achèvement des détails; c'est ainsi que lui-même, dans le monument colossal qu'il s'efforce d'élever, il veut avant tout attirer les regards sur la forme de l'ensemble. Cette dis-
position à généraliser les idées ne l'a pas empêché d'admettre un grand nombre d'observations physiques et surtout géognostiques, toutes très-dignes d'intérêt (53). Il mentionne successivement, comme Posidonius et Polybe, Tinfluence qu'exerce sur le maximum de la chaleur atmosphérique , dans les régions des tropiques ou de l'équateur, le passage plus rapide ou plus lent du soleil au zénith; les causes diverses des changements qu^a subis la surface de la terre; le percement de lacs qui originairement n'avaient pas d'issue; les courants océaniques et l'égal niveau des mers, reconnu déjà par Archimède^ l'éruption des volcans sous-marins, les coquilles fossiles et les empreintes de poissons; enfin il signale un fait qui doit surtout nous frapper, parce qu'il est devenu le germe de la géologie moderne , je veux dire les osillations périodiques de Técorce terrestre. Strabon dit expressément que les chwr gements survenus dans les limites de la terre et de la mer tiennent plus au soulèvement ou à la dépression du sol qu'à des alluvions trop peu sensibles; « que ce ne sont pas seulement des masses isolées de rochers et des îles petites ou grandes, mais des continents tout entiers qui peuvent surgir du fond des mers. » Comme Hérodote , Strabon se montre attentif à la descendance des peuples et à la variété des races. Il donne de l'homme une définition remarquable, il l'appelle «un animal terrestre et aérien, qui a besoin de beaucoup delumière (54). » Toutefois, Jules César, dans ses Commentaires, et
Tacite, dans le beau monument qu'il a élevé à la gloire d'Agricola , sont les historiens qui ont appliqué le plus de sagacité à la distinction des races humaines.
Malheureusement l'ouvrage si vaste, si riche de Strabon, dont nous rassemblons ici les vues siu* l'ensemble du monde , resta à peu près inconnu de l'antiquité romaine jusque dans le \^ siècle. Pline même, malgré tout son savoir, n'en tira pas parti. C'est seulement vers la fin du moyen âge que ce livre commença à agir sur la direction des esprits ; encore cette influence fut-elle moins grande que celle de la Géographie de Ptolémée, ouvrage plus spécialement mathématique, presque entièrement étranger aux idées de physique générale, et qui n'est guère qu'une sèche nomenclature. La Géographie de Ptolémée fut,. jusque dans le xvi* siècle , le guide de tous les voyageurs. A chaque découverte, on croyait y reconnaître les nouvelles contrées, désignées sous d'autres noms. De même que , pendant longtemps , les naturalistes faisaient rentrer de force dans les classifications de Linné toutes les espèces récemment découvertes de plantes et d'animaux , de même , les premières caries du nouveau continent parurent dans l'atlas de Ptolémée, que dressa Agathodémon à l'époque où déjà, chez les Chinois, les provinces occidentales de l'Empire étaient représentées en quarante-quatre divisions (55). La Géographie universelle de Ptolémée a sans doute l'avantage de reproduire sous nos yeux tout Tancien monde, non-seulement d'une manière
graphique, en traçant les contours, mais aussi numériquement, en déterminant les positions par la longitude et la latitude et par la durée des jours. Mais bien que Ptolémée ait souvent témoigné qu'il préférait les résultats astronomiques aux énonciations de distances par terre ou par eau, on ne peut malheureusement reconnaître sur quelle base sont établies chez lui chacune des déterminar tions de lieux, dont l'ensemble dépasse le nombre de 2500 , ni quelle vraisemblance relative on doit leur attribuer, en les rapportant aux itinéraires alors en usage. Ignorant tout à fait la direction de l'aiguille aimantée, n'ayant pas par conséquent la ressource de la boussole , qui déjà , 1 250 ans avant Ptolémée, entrait, avec un instrument destiné à mesurer les routes, dans la construction du char magnétique de l'empereur chinois Tschingw^ang , les Grecs et les Romains ne pouvaient apporter aucune pécision dans leurs itinéraires, quelque soin qu'ils y missent. Ils ne savaient pas déterminer assez exactement les directions des lignes, c'est-à-dire l'angle qu'elles formaient avec le méridien (56).
A mesiœe que de nos joints on a mieux connu les langues de l'Inde et le zend de l'ancienne Perse, on a reconnu avec une surprise croissante qu'une grande partie de la nomenclatm^e géographique de Ptolémée est un monument historique des relations commerciales établies autrefois entre l'occident et les contrées les plus éloignées du sud et du centre de l'Asie (57). On peut compter parmi les résultats les
plus importants de ces relations de s'être fait enfin une idée juste de la mer Caspienne, et d'avoir constaté qu'elle est fermée de toute part. Cette vérité fut rétablie par Ptolémée et renversa définitivement une erreur qui avait duré cinq siècles et demi. Hérodote et Aristote , qui , heureusement comme on sait, écrivait ses Meteorologica avant l'expédition d'Alexandre, avaient eu tous deux connaissance de ce fait. Les habitants d'Olbia , de la bouche desquels le père de l'histoire recueillait ses récits, étaient familiarisés avec la c6te septentrionale de la mer Caspienne, entre le Kouma, le Wolga ou Rha et le Jaik, autrement appelé l'Oural. Rien ne pouvait faire nattre en eux l'idée d'un débouché vers la mer Glaciale ; il y avait au contraire de graves motifs d'erreur pour l'armée d'Alexandre, qui, descendant dans les forêts humides delà province de Mazandéran, au delà d'Hecatompylos (Damaghan), rencontrait la mer Caspienne auprès de Zadrakarta, un peu à l'ouest de la ville moderne d' Asterabad, et la voyait se perdre vers le nord dans l'infini. Cet aspect amena les Macédoniens à conjecturer, ainsi que le rapporte Plutarque dans la Vie d'Alexandre, que la mer qu'ils avaient sous les yeux pouvait être un golfe du Palus-Méotide (58). L'expédition macédonienne, qui eut en général de si heureuses conséquences pour la connaissance de la terre , fut aussi l'occasion de quelques erreurs qui se sont conservées pendant longtemps. Le Tanaïs fut confondu avec l'Iaxarte (l'Araxès d'Hérodote), le Caucase avec le Paropanisus (l'Hindou-kho). Ptolémée avait pu.
dans son séjour à Alexandrie , se procurer des renseignements précis sur les contrées qui bornent la mer Caspienne, telles que l'Albanie, TAtropatène et THyrcanie , aussi bien que sur les expéditions commerciales des Aorses, dont les chameaux portaient les marchandises de F Inde et de Babylone sur les bords du Don et de la mer Noire (59). Si , contrairement à rimage plus exacte que s'en faisait Hérodote, il se représenta le grand axe de la mer Caspienne dirigé de Touest à Test, peut-être fut^il induit en erreur par une vague notion de l'étendue considérable qu'eut jadis l'ancien golfe de Scythie, le Ka* rabogas, et par la proximité du lac d'Aral, dont la première mention précise se trouve chez un écrivain byzantin , chez Ménandre , le continuateur d'Agathias (60).
Il est regrettable que Ptolémée, qui de nouveau constata la véritable forme de la mer Caspienne, réputée longtemps une mer ouverte ,. par suite de l'hypothèse des quatre golfes , et même d'après les reflets qu'on avait imaginés dans la lune pour expliquer les taches dont son disque est parsemé (61 ), n'ait pas renoncé aussi à la fable de cette contrée inconnue du midi qui devait joindre le promontoire Prasum avec Cattigara et Thinae (Sinarum Metropolis), par conséquent unir l'Afrique orientale avec le pays des Tsin (la Chine). Cette fable, qui fait de l'océan Indien une mer intérieure, a son principe dans des opinions qui remontent, par Marin de Tyr, à Hipparque, à Séleucus de Babylone, et même à Aristote (62). Il suffit,
dans un essai historique sur le développement de ridée de l'univers, d'avoir rappelé, par quelques exemples, comment de longues oscillations dans les découvertes et dans la science ont souvent obscurci de nouveau des points éclairés déjà d'un demi-jour. A mesure que , par les progrès croissants de la navigation et du commerce de terre , on pouvait croire embrasser toute l'étendue du globe, l'imagination des Grecs , incapable de repos , chercha de plus en plus, particulièrement dans Tépoque alexandrine, sous les Lagides et sous la domination romaine, à fondre par des combinaisons ingénieuses les anciennes divinations avec les résultats positifs de la science , et à compléter à la hâte cette carte du monde dont les bases étaient à peine jetées.
Nous avons rappelé plus haut , d'une manière incidente , comment Claude Ptolémée est devenu, par son Optique, que les Arabes nous ont conservée, bien que très-incomplétement , le fondateur d'une partie de la physique mathématique. Cette partie, il est vrai, en ce qui concerne la réfraction de la lumière, avait été touchée déjà dans la Catoptrique d' Archimède , si Ton en croit Théon d'Alexandrie (63). La science a ac<^ompIi un progrès considérable, lorsque les phénomènes physiques, au lieu d'être simplement observés et comparés les uns aux autres, comme nous en offrent de mémorables exemples , chez les Grecs, les nombreux et intéressants Problèmes du pseudo-Arislote, et chez les Latins, les livres de Sénèque , sont provoqués à dessein , et évalués nu-
mérîquement dans des conditions que robservateur modifie lui-même (64). Ce mode d'expérimentation caractérise les recherches de Ptolémée sur la réfraction des rayons lumineux, lors de leur passage à travers des milieux d'inégale densité. Ptolémée fait passer les rayons, de Tair dans Teau et dans le verre ou de l'eau dans le verre, sous des degrés d'incidence différents : les résultats de ses expériences ont été par lui réunis en tableaux. Cette appréciation numérique , appliquée à des faits que l'expérimentateur suscite selon son gré, à des phénomènes naturels qui ne peuvent être ramenés au mouvement des ondes lumineuses, est un événement unique à l'époque dont nous traitons en ce moment. Aristote, pour expliquer les effets de la lumière, avait supposé que le milieu se meut entre l'œil et T objet sur lequel il se fixe (65). La période de la domination romaine ne nous offre plus après cela, dans l'étude de la nature élémentaire, que quelques expériences chimiques de Dioscoride et, ainsi que je l'ai expliqué ailleurs, l'art de recueillir dans de véritables appareils de distillation les vapeurs qui s'échappent et retombent goutte à goutte (66). Comme la chimie ne peut commencer à exister que du moment où l'homme s'est procuré des acides capables de produire la fusion et la dissolution des substances , la distillation de l'eau de mer décrite par Alexandre d'Aphrodisias, sous Caracalld; est un fait considérable; il marque la marche par laquelle on est successivement parvenu à la connaissance de l'hétérogénéité des substances, de leur
composition chimique et de lem:* affinité réciproque. Pour la connaissance de la nature organique, après Tanatomiste Marin , après Rufus d'Ephèse qui s'appliqua à disséquer des singes et distingua les nerfs sensitifs et les nerfs moteurs y après Galien de Pergame qui éclipsa tous ses rivaux, on ne trouve plus aucun nom à citer. L'Histoire des Animaux par
Elien de Préneste , le poëme d'Oppien sur les poissons , contiennent des renseignements épars , mais non des résultats positifs, fondés sur des observations personnelles. On a peine à s'expliquer comment le nombre infini d'animaux rares qui, pendant quatre siècles , furent égorgés dans les cirques romains , les éléphants^ les rhinocéros, les hippopotames, les élans, les lions, les tigres, les panthères , les crocodiles et les autruches furent si complètement perdus pour l'anatomie comparée (67). Nous avons parlé déjà de ce qu'a fait Dioscoride pour la connaissance générale des végétaux ; il a exercé une influence puissante et soutenue sur la botanique et la chimie pharmaceutique des Arabes. Le jardin botanique que possédait à Rome un médecin plus que centenaire , Antonius Castor, et qui peut-être avait été disposé à l'imitation des jardins botaniques de Théophraste et de Mithridate, n'a vraisemblablement pas été plus utile au progrès des sciences que la collection d'ossements fossiles de l'empereur Auguste et les collections d'objets naturels dont, sur de très -faibles raisons, on a fait honneur au spirituel Apulée de Madaura (68).
Pour achever le tableau des progrès accomplis dans la science de Tunivers, pendant la période de la domination romaine, il nous reste à mentionner la grande entreprise de Pline l'Ancien, qui s'efforça d'embrasser une description générale du monde dans les trente-sept livres de son histoire. On ne trouverait pas dans toute F antiquité un second exemple d'une tentative semblable. L'ouvrage, en cours d'exécution, finit par devenir une sorte d'encyclopédie de la nature et de l'art. L'auteur, dans sa dédicace à Titus, ne craint pas d'employer lui-même l'expression, plus relevée alors qu'aujourd'hui, de fyxuxXorcoeiÂeia, ce qui revient à dire le cercle de toutes les sciences qui servent à former l'esprit. On ne saurait nier néanmoins que, malgré le manque de liaison entre les parties, l'ensemble de cet ouvrage n'offre bien l'esquisse d'une description physique du Monde.
L'histoire Naturelle de Pline , nommée dans la table des matières qui forme aujourd'hui ce que l'on appelle le premier livre Hisloriœ Mundi, et mieux Naturœ Historia , dans une lettre de Pline le Jeune à son ami Macer, comprend à la fois le ciel et la terre, la position et le cours des planètes , les phénomènes météorologiques de l'atmosphère, la configuration de la surface terrestre et tout ce qui s'y rattache, depuis la couche de végétaux qui la recouvre et les mollusques de l'océan jusqu'à l'espèce humaine. Pline considère les distinctions que créent chez les différentes races les facultés de l'intelligence et suit la glorification de l'humanité jusque dans l'épanouisse-
ment des arts plastiques* Je cherche à indiquer ici les éléments de cette science générale de la nature qui sont répandus presque sans ordre dans le grand ouvrage de Pline. « La route que je vais parcourir, dit-il avec une noble confiance en lui-même, n^apas encore été foulée (non trita auctoribus via) ; personne parmi noue , personne chez les Grecs n'a entrepris de traiter à soi seul de Tuniversalité du monde (nemo apud Graecos qui unus omnia tractaverit). Si j'échoue dans mon entreprise , ce sera encore une belle et grande chose (pulchrum atque maguificum) d'avoir osé la tenter. »
Cet homme d'un esprit si pénétrant voyait flotter devant lui une grande image ; mais distrait par les détails, il n'a pas su tenir celte image fixée sous ses yeux , faute d'observer par lui-même et de vivifier la nature. L'exécution est restée incomplète , non pas seulement parce qu'il av^it une connaissance trop légère des objets qu'il se proposait de traiter et souvent même les ignorait , mais aussi faute de plan et d'ordonnance. Nous en pouvons juger d'après les ouvrages dont il fit des extraits et qui sont parvenus jusqu'à nous. On reconnaît dans Pline l'Ancien un homme éminent et partagé entre un grand nombre d'occupations , qui se faisait gloire volontiers de ses veilles prolongées et de son travail nocturne, mais qui , comme gouverneur de l'Espague ou chargé du commandement de la flotte dans la mer Tyrrhénienne, abandonna trop souvent à des subalternes peu instruits le soin de remplir le cadre de cette compila-
tion sans fin. Non pas que ce travail de compilation, qui consistait à recueillir patiemment des observations et des faits isolés, tels que pouvait les livrer la science à cette époque, fût une chose blâmable en soi. Si le succès ne fut pas plus complet, cete tint à Timpuissance où se trouva Pline de dominer les matériaux amassés, de subordonner l'élément descriptif à des conceptions plus générales et plus hautes, de se maintenir fermement au point de vue d'une science comparée de la nature. Des aperçus plus élevés , et non pas seulement orographiques, mais vraiment géognostiques , existaient déjà en germe dans Eratosthène et dans Strabon. Le premier a été mis à profit par Pline une seule fois, le second ne l'a jamais été. Pline n'a pas su non plus puiser dans l'histoire anatomique des animaux d'Aristote , ni la division en grandes classes , fondée sur les différences essentielles de l'organisme intérieur, ni l'intelligence de cette méthode d'induction, la seule qui se puisse appliquer sûrement à la généralisation des résultats obtenus.
Pline débute par des considérations panthéistiques et descend ensuite du ciel sur la terre. De même qu'il reconnaît la nécessité de présenter la puissance et la grandeur de la nature (naturae vis atque majestas) comme un grand tout agissant simultanément, il distingue au début dii IIP livre une connaissance générale et ime connaissance spéciale de la terre; mais cette distinction est bientôt mise de côté , lorsqu'il s'engage dans une aride nomenclature de con-
trées, de montagnes et de fleuves. La plus grande partie des livres VIII-XXVII, XXXIII et XXXIV, XXXVI et XXXVII est remplie par des descriptions empruntées aux trois règnes de la nature. Pline le Jeune , dans une de ses lettres , caractérise avec beaucoup de justesse le livre de son oncle : il l'appelle un ouvrage diffus et savant , non moins varié que la nature même ( opus diflusum , eruditum nec minus varium quam ipsa natura). Il y a beaucoup de choses que Ton a reproché à Pline d'avoir introduites dans son histoire, comme formant des hors-d' œuvre, et que, pour ma part, je suis disposé à louer. Ce qui me charme surtout, c'est qu'il revient souvent, et toujours avec prédilection, à l'influence que la nature a exercée sur la moralité et le développement intellectuel de la race humaine. J'avoue toutefois que les diverses parties ne se rattachent pas heureusement les unes aux autres. On peut s'en assurer en parcourant les passages suivants : VII, 24-47 ; XXV, 2 ; XXVI, 1 ; XXXV, 2; XXXVI, 2-4; XXXVII, 1. Après avoir, par exemple , analysé les substances minérales et végétales, l'auteur passe à un fragment historique sur les arts plastiques. Il est vrai que ce fragment a , dans l'état actuel de nos connaissances, plus d'importance que tout ce que peut nous offrir l'ouvrage de Pline, en fait de descriptions naturelles.
Le style de Pline a plus de vie et d'animation que de véritable grandeur ; il est rarement pittoresque* On sent que l'auteur a puisé ses impressions dans des livres et non à la source de la libre nature, bien qu'il
ait pu la contempler sous des zones très-différentes. U a répandu partout une couleur sombre et monotone. Cette disposition sentimentale se mêle d'une teinte d'amertume y lorsqu'il touche à l'état et à la destinée de la race humaine. Alors, presqu'à l'égal de Cicéron, bien qu'avec moins de simplicité dans le langage, il présente comme un encouragement et une consolation le spectacle offert par le grand tout de la nature à ceux qui en sondent les profondeurs (69).
La conclusion de l'Histoire Naturelle de Pline , du plus grand monument que la littérature latine ait légué à la littérature du moyen âge y est bien conçue dans l'esprit qui convient à une description du monde. Elle contient, ainsi que nous en pouvons juger depuis la découverte du manuscrit trouvé en 1831 (70), un coup d'œil comparatif jeté sur l'histoire naturelle des contrées situées dans des zones différentes, l'éloge de l'Europe méridionale comprise entre les limites naturelles de la Méditerranée et de la chaîne des Alpes, enfin l'éloge du ciel de l'Hespérie « où la douceur d'un climat tempéré a dû, suivant im dogme des premiers pythagoriciens , aider de bonne heure la race humaine à dépouiller la rudesse de l'état sauvage. »
L'influence de la domination romaine, agissant sans relâche comme un élément de rapprochement et de fusion, devait être retracée , dans l'histoire de la contemplation du monde, avec d'autant plus de force et d'insistance que, à une époque où les liens se
relâchent et sont bientôt complètement détruits pai^ rinvasion des barbares y on peut encore la suivre et la reconnaître dans ses conséquences éloignées. Claudien, au nom duquel , dans un siècle bien déshérité de toute jouissance littéraire, sous Théodose le Grand et ses fils, se rattache le souvenir d'une nouvelle floraison poétique, s'exprime en ces termes, trop louangeurs à la vérité, sur la domination des Romains (71) :
Haec est, in gremium ?ictos quae sola recepil , liumanumque genus commuai nomine fovit, Matris, non dominae, rilu; civesque vocavit Quo6 domuit, nexuque pic longinqua re?inxit. Hujus pacificis debemus moi i bus omnes Quod vi'luti patriis regionibus ulilur bospes
Des moyens matériels de contrainte , des formes de gouvernement habilement combinées, une longue habitude de l'asservissement, pouvaient sans doute rapprocher les peuples et les faire sortir de leur existence isolée; mais le sentiment de la parenté et de l'unité de la race humaine , la conscience des droits communs à toutes les familles qui la composent ont une plus noble origine ; ils sont fondés sur les rapports intimes du cœur et sur les convictions religieuses. C'est surtout au christianisme que revient l'honneur d'avoir mis en évidence l'unité du genre humain, et d'avoir, par ce moyen, fait pénétrer le sentiment de la dignité humaine dans les mœurs et dans les institutions des peuples. Bien que profondément mêlée avec les premiers dogmes chrétiens, l'idée de l'humanité fut lente à prévaloir, parce que dans le II. 46
temps où y par des motifs politiques , la foi nouyelle devint à Byzance la religion de l'état, ses adeptes étaient engagés déjà dans de misérables querelles de parti, que les communications lointaines entre les peuples étaient suspendues, et les fondements de Fempire ébranlés par les attaques du debors. On peut même dire que , dans les états chrétiens , la liberté personnelle de nombreuses classes d'honunes n'a trouvé pendant longtemps aucun appui auprès des possesseurs de biens ecclésiasticjues et des corporations religieuses.
Ces empêchements étrangers et beaucoup d'autres, qui font obstacle au progrès intellectuel de l'humanité et à la dignité de la vie sociale , s'évanouissent peu à peu. Le principe de la liberté individuelle ei de la liberté politique a ses racines dans Finébranlable conviction d'une égale légitimité chez toos les êtres qui composent la race humaine. L'humanité, aisisi que je l'ai dit ailleurs (72) , se présente sous la forme d'un vaste tronc fraternel , comme un tout constitué en vue de parvenir à un but unique , qui est le libre développement de la force intérieure. Cette considération de la destinée humaine, et des efforts tantôt traversés , tantôt triomphants , par lesquels Thomme marche à l'accomplissement de cette destinée, est une des choses les plus propres à élever et à spiritualiser la vie de l*untvers^ et n'est nullement une découverte des temps modernes. En esquissant une époque considérable de l'histoire du monde, la période où l'empire romain étendit sa loi sur la terre
et où naquit le christianisme ^ il convenait de rappeler siu^tout comment les vues s'agrandirent^ quelle influence douce et persévérante , bien que lente dans ses effets, s'exerça sur Tintelligence et les mœurs.