‹ Cosmos (volume 2)Chapitre 23 sur 36 · DE LA DOMINATION ARABE · texte numérisé non relu

DE LA DOMINATION ARABE

INVASION DES ARABES. — CULTURE mTELLECTUELLE DE CETTE PARTIE DE LA RACE SÉMITIQUE. — INFLUENCE d'uN ELEMENT ÉTRANGER SUR LE DEVELOPPEMENT DE LA CIVILISATION EUROPEENNE. — CARACTERE NA- TIONAL DES ARABES ET PENCHANT A SE FAMILIARISER AVEC LES FOACES DE LA NATURE. — ÉTUDE DE LA CHIMIE ET DES SUBSTANCES MEDICALES. ^- PROGRES DE LA GÉOGRAPHIE PHYSIQUE DANS l'iNTBRIBUR DBS CON- TINENTS, DE l'astronomie ET DES SCIENCES MATHÉMATIQUES.

Nous avons jusqu'ici, en esquissant l'histoire de la contemplation du monde, c'est-à-dire en exposant le développement successif de l'idée de l'univers, signalé quatre phases principales. D'abord ce sont les efforts tentés pour pénétrer, en partant du bassin de la Méditerranée, à l'est vers le Pont et le Phase, au midi vers la terre d'Ophir et les pays de l'or situés sous les tropiques, à l'ouest dans l'Océan qui enveloppe le monde, à travers les colonnes d'Hercule. Plus tard viennent

l'expédition macédonienDe sous Alexandre le Grand, la période des Lagides et celle de la domination romaine. Actuellement nous passons à F influence puissante que les Arabes, élément étranger heureusement mêlé à la civilisation européenne, ont exercée sur la science physique et mathématique de la nature, sur la connaissance des espaces de la terre et du ciel, de lem* conformation et de leur étendue, des substances hétérogènes qui les composent et des forces intérieures qu'ils recèlent. Nous nous proposons ensuite d'étudier l'impulsion donnée dans le même sens, six ou sept siècles plus tard, par les découvertes maritimes des Portugais et des Espagnols. La découverte et l'exploration du nouveau continent, qui permit de contempler ces Cordillères où grondent tant de volcans , ces plateaux dans lesquels tous les climats semblent superposés les uns aux autres, cette couche végétale qui se déroule dans im espace de 1 20 degrés de latitude, marquent sans contredit la période où s'offrit à l'esprit humain, dans le plus court espace de temps possible, le plus riche trésor d'observations nouvelles sur la nature.

A partir de ce moment, on s'efforcerait en vain de rattacher les progrès de la science du monde à des faits politiques dont l'influence est renfermée nécessairement dans un rayon déterminé. C'est en vertu de sa propre force que désormais l'intelligence produira de grandes choses; elle n'a plus besoin d'être sollicitée par les événements extérieurs pour agir à la

fois dans des directions très-diverses. Guidée par une nouvelle association d'idées, elle se crée des organes nouveaux pour analyser le tissu délicat de la substance animale et végétale , ou pour pénétrer dans les vastes régions du ciel. Tel est F aspect sous lequel se présente à nous le xvn^ siècle. Dignement inauguré par l'invention du télescope et par les conséquences immédiates de cette invention, depuis la découverte des satellites de Jupiter, des croissants ou des phases de Vénus et des taches du soleil par Galilée, jusqu'à la théorie d'Isaac Newton sur la gravitation universelle, il apparaît comme la période la plus brillante d'une science qui pourtant ne faisait guère que de naître, de l'astronomie physique. Cette communauté d'eflForts, l'accord entre l'observation des espaces célestes et les calculs mathématiques, signale une phase très-distincte dans Thistoire du développement intellectuel qui depuis a suivi son cours sans interruption.

Amesm^e que l'on approche du temps présent, il de* vient plus diflBicile de mettre en lumière des faits isolés; cela tient à ce que l'activité humaine se meut dans un plus grand nombre de directions, et qu'un lien plus étroit unit toutes les branches de la science, en même temps qu'un ordre nouveau s'établit dans les relations sociales et politiques. S'il s'agissait simplement d'exposer ici ce que Ton peut appeler l'histoire des sciences physiques et naturelles, s'il était question, par exemple, de la botanique et de la chimie, il serait possible de procéder de la même manière jusqu'à nos

jours, en détachant les périodes pendant lesquelles les progrès ont été le plus considérables , et où des vues nouvelles se sont fait jour soudainement. Mais dans rhîstoire de la contemplation du monde qui^ en raison de sa nature , ne peut emprunter à chaque science que ce qui importe directement au développement de ridée du Cosmos, il est dangereux et presque impraticable de s^ attacher à des époques déterminées j parce que le développement intellectuel dont nous parlions tout à l'heure suppose im progrès constant et simultané dans toutes les sphères de la science du monde. Arrivé à la période qui suit la chute de la domination romaine, à ce moment solennel où, pour la première fois , notre continent reçoit directement des contrées tropicales un nouvel élément de civilisation, il m'a paru utile de jeter un coup d'œil général et rapide sur la route qui reste encore à par* courir.

Les Arabes, peuple de race sÀnitique, font reculer en partie la barbarie qui , déjà depuis deux siècles , a couvert l'Europe ébranlée par les invasions des peuples; ils remontent aux soiut^s étemelles de la philosophie grecque ; ils ne se bornent pas à sauver le trésor des connaissances acquises, ils l'agrandissent et ouvrent des voies nouvelles à l'étude de la nature. L'ébranlement ne se fit sentir dans notre continent que lorsque sous Yalentinienl, vers la fin du iv** siècle , les Huns , Finnois et non Mongols d'origine, s'avancèrent au delà du Tanaïs et refoulèrent les Alains d'abord, puis plus tard les Alains et les Goths

de r orient. Dans les contrées orientales de l'Asie , le flot des peuples émigrants s'était mis en mouvement plusieurs siècles avant notre ère. Le premier branle fut donné, comme nous l'avons déjà dit plus haut, par l'invasion des Hiongnou, peuple d'origine turque, dans le pays des Ousims aux cheveux blonds et aux yeux bleus , qui se rattachaient peut-être à la race indo-germanique et habitaient la vallée supérieure de l'Houangho, auprès des Youeti, que Ton croit être les mêmes que les Gètes. Ce torrent , qui partant de la grande muraille élevée contre les Hiongnou l'an 214 avant Jésus-Christ, devait porter ses ravages jusqu'à l'extrémité occidentale de l'Ëm^ope, se dirigea à travers l'Asie centrale , au nord de la chaîne des monts Célestes. Nul zèle religieux n'enflammait ces hordes asiatiques, avant qu'elles touchassent l'Europe; on a même établi d'une manière positive que les Mongols n'étaient pas encore bouddhistes, lorsqu'ils s'avancèrent en vainqueurs jusqu'en Pologne et en Silésie (73). L'invasion des Arabes, sortis des contrées méridionales, eut, sous ce rapport, un tout autre caractère.

Dans le continent, d'ailleurs peu articulé, de l'Asie (74), la presqu'île de l' Arabiejcomprise entre la mer Rouge et le golfe Persique, entre l'Euphrate et la partie de la Méditerranée qui baigne les côtes de la Syrie , attire les regards par sa configuration et son isolement. Elle est la plus occidentale des trois presqu'îles de l'Asie méridionale , et ainsi rapprochée à la fois de l'Egypte et des rivages d'une mer européenne,

cette situation lui assure de grands avantages politiques et commerciaux. Dans la partie centrale de la péninsule arabique ^ vivait le peuple del'Hedschaz, race noble et robuste , ignorante mais non grossière , douée d'ime vive imagination , et cependant adonnée à l'observation attentive de tous les phénomènes de la nature, qu'ils s'accomplissent à la surface de la terre ou sous la voûte éternellement sereine du ciel. Ces populations, après être restées des milliers d'années presque sans relation avec le reste du monde, et avoir mené pour la plupart une vie nomade , sortirent brusquement de lem* obscurité , polirent leurs mœurs par un commerce intellectuel avec les peuples qui habitaient les sièges primitifs de la civilisation , convertirent et dominèrent toutes les nations comprises entre les colonnes d'Hercule et cette partie de Tlnde où le montBolor est traversé par THindou-kho. Déjà au milieu du ix* siècle, ils entretenaient à la fois des relations de commerce avec le nord de l'Europe, l'île de Madagascar, les côtes orientales de l'Afrique, l'Inde et la Chine. Ainsi ils répandirent leur langue, leurs monnaies et les chiffres indiens , et formèrent me agglomération d'états puissants, assm^ée d'im long avenir et unie par la communauté des croyances religieuses. Souvent, dans leurs courses aventureuses, ils se contentaient de traverser rapidement des prorinces. Étaient-ils menacés par les indigènes, leurs essaims vagabonds campaient, ainsi s'exprime leur )oésie nationale , <x comme des groupes de nuages )ue le vent a bientôt dissipés. » En aucun temps , les

grands mouvements des peuples n'ont offert un spectacle plus animé; et cette oppression des esprits , qui semble être une conséquence nécessaire de l'islamisme, s'est fait sentir en général d'une manière moins fâcheuse sous la domination des Arabes que sous celle des races turques. Ici comme partout , et même chez les peuples chrétiens, les persécutions Tinrent plutôt de Texcès du despotisme s' égarant dans des querelles dogmatiques , que du dogme luimême et des sentiments religieux de la nation (75). Les sévérités du Coran sont dirigées surtout contre les superstitions et Tidolâtrie des tribus araméennes.

D'après cette considération , que la vie des peuples est déterminée , outre les dispositions de leur intelligence , par un grand nombre de conditions extérieures , tenant à la nature du sol , au climat , au voisinage de la mer, il convient avant tout de rappeler la configuration irrégulière de la péninsule arabique^ Bien que dans les grands changements qui ont ré* pandu les Arabes sur trois continents, l'impulsion première soit partie de la contrée ismaélite de l'Hedschaz , bien que la force principale qui a assuré le succès de l'invasion soit due à une race particulière de pasteurs, cependant les côtes du reste de la péninsule n'étaient pas demeurées depuis des milliers d'années étrangères au mouvement commercial qui rapprochait tous les peuples. Afin de comprendre la counexité et la possibilité d'événements si extraordinaires , il est nécessaire de remonter aux causes qui les ont préparés peu à peu.

Vers le sud-est , le long de ia mer Erythrée , est situé le beau pays des ioctanides, rYemen, contrée fertile et bien cultivée. C'est là que florissait T ancien royaume de Saba (76). Cette contrée produit de Ten* cens (le Lebonah des Hébreux , peut^tre le Boswellia thurifera de Colebrooke) (77), de la myrrhe (l'une des espèces du genre Amyris, décrite exactement pour la première fois par Ehrenberg), et le baume de la Mecque ( Balsamodendron gileadense de Kunth)^ substances qui formaient pour les peuples voisins un important objet de commerce , et étaient exportées diez les Egyptiens , les Perses et les Hindous , aussi bien que chez les Grecs et les Romains. C'est sur ces productions qu'est fondée la dénomination d'Arabie Heureuse^ que l'on rencontre pour la première fois chez Diodore et chez Strabon. Au sud-est de la péninsule, sur le golfe Persique, était située Gerrha. Cette ville , placée vi^à-vis les établissements phéniciens d'Arados et de Tylos, formait un entrepôt considérable pour les marchandises indiennes. Bien qu'en général on puisse dire que tout l'intérieur de l'Arabie est un désert sabonneux et sans arbres , on trouve cependant dans l'Oman , entre le^ pays de Jailan et de Batna, toute une série d'oasis bien cultivées et arrosées par des canaux souterrains. Grâce à l'activité d'un voyageur très-distingué, de M. Wellsted (78), uous connaissons aussi présentement trois chaînes de montagnes dont le plus haut sommet , le Dschebel Âkhdar, situé près de Maskat et couvert d'épaisses forêts , s'élève jusqu'à six ou sept mille pieds au-

dessus du niveau de la mer. On rencontre également dans la contrée montagneuse de rYemen, à Test de Loheia, et dans la chaîne qui borde la côte deTHedschaz, dans le pays d'Asyr, aussi bien que près de Tayef , à l'Est de la Mecque, des plateaux dont la température froide et invariable était déjà connue du géographe Edrisi (79).

La variété d'aspect qu'oflTrent les contrées montagneuses caractérise aussi la presqu'île de Sinaï, nommée par les Égyptiens de Y Ancien Empire le pays du cuivre^ et les vallées rocailleuses de Pétra. J'ai déjà mentionné les stations de commerce établies par les Phéniciens à Textrémîté septentrionale de la mer Rouge , et la traversée faite d' Azion Gaber à Ophir par les vaisseaux d'Hiram et de Salomon (80). L'Arabie et l'île de Sokotora (Dioscoride), habitée par des colons indiens, servaient de stations au commerce général , qui de là se dirigeait vers les Indes et les côtes orientales de l'Afrique. Aussi les productions de l'Inde et de l'Afrique orientale étaient-elles habituellement confondues avec celles de l'Hadhramaut et de l'Yemen; «ils viendront de Saba, dit Isaïe, parlant des dromadaires de Midian, ils nous apporteront de l'or et de l'encens (81 ). » Pétra était l'entrepôt des marchandises précieuses destinées à Tyr et à Sidon, et le siège principal des Nabatéens, peuple adonné au commerce et très-puissant autrefois , auquel un savant philologue , M. Quatremère , assigne pour séjour originaire les montagnes de Gerrha, sur le cours inférieur de l'Euphrate. Cette partie septen-

rionale de TArabie fut en relation active avec d'aupes états civilisés , grâce surtout à la proximité de Egypte, à Tentremise des races arabes répandues lans les montagnes qui longent la Syrie et la Palesine et dans les pays arrosés p^r l'Euphrate, grâce infin à la route célèbre par laquelle les caravanes se endaient de Damas à Babylone , en traversant Emesa it Tadmor (Palmyre). Mahomet lui-même, issu Fune famille noble, mais pauvre, de la tribu des ^oréischites, avant d'apparaître comme réformateur )i comme prophète, avait fait le commerce et fréquente la foire de Bosra, sur la frontière de Syrie, îelle de THadhramaut, le pays de l'encens, et surout celle d'Okadh, près de la Mecque , qui ne durait pas moins de vingt jours , et où des poètes , bélouins la plupart , se réunissaient chaque année pour ;e livrer des combats, lyriques. Nous entrons dans ^s détails sur les communications des peuples et les occasions qui y donnèrent lieu, aOn de faire plus nvement sentir les causes qui préparaient de grands changements dans les rapports du monde.

Ce fait des populations arabes se répandant vers le aord éveille immédiatement le souvenir de deux évé- Qements dont il est ditHcile aujourd'hui encore de démêler les relations secrètes, mais qui témoignent du moins que déjà des milliers d'années avant Mahomet, les habitants de la péninsule, par des courses à l'ouest et à Test vers l'Egypte et vers l'Euphrate , ' s'étaient mêlés aux grandes affaires du monde. La descendance sémitique ou araméenne des Hycsos,

quf, sous la douzième dynastie, 2200 ans avant notre ère, mirent fin à V Ancien Empire des Egyptiens , est aujourd'hui presque universellement reconnue. Manéthon dit lui-même : <c Quelques-uns sont d'avis que ces pasteurs étaient des Arabes. x> Dans d'autres sources ils sont appelés Phéniciens , nom qui chez les anciens s'étendait aux habitants de la vallée du Jourdain et à toutes les races arabiques. Un critique pénétrant, M. Ewald, désigne en particulier les Amalécites qui habitaient originairement le pays d'Yemen, se répandirent plus tard vers la terre de Canaan et la Syrie par la Mecque et Médine , et sont mentionnés dans les documents originaux des Arabes comme gouvernant l'Egypte au temps de Joseph (82). En tout cas, on ne peut songer sans étonnement que la race nomade des Hycsos soit parvenue à soumettre un empire aussi puissant et aussi bien organisé que V Ancien Empire des Égyptiens. A la vérité, des hommes animés de pensées plus libres entraient en lutte contre des peuples qui avaient une longue habitude de l'esclavage ; mais les conquérants arabes ne sentaient pas alors, comme depuis, l'aiguillon de l'enthousiasme religieux. Les Hycsos fondèrent la place d'armes et la ftwrteresse d' Avaris sur la branche orientale du Nil , par crainte des tribus Assyriennes d'Arpachschad. Cette circonstance permet de supposer qu'ils étaient poussés en avant par des populations guerrières, et qu'un grand mouvement de migration était dirigé vers l'occident. Le second fait que j'ai annoncé plus haut, et qui s'accomplit au moins un millier d'années

plus tard, est raconté par Diodore sur rauiorité de Ctésias (83). Ariaeus , puissant prince des Himyarites, s'associe à l'expédition de Ninus sur le Tigre y bat avec lui les B^yloniens, et rentre diargé d'un riche butin dans sa patrie, TÂrabie méridionale (84).

Si j en général , la libre vie des pasteurs dominait dans THedschaz, et bien que ce régime fût celui d'une nombreuse et forte population, on citait cependant les villes de Médine et de la Mecque comme des lieux considérables que l'on venait visiter des contrées étrangères. L'antique et mystérieux temple de la Kaaba ajoutait encore à l'intérêt qu'inspirait la Meo* que. Nulle part , dans les pays qui avoisinaient les o6tes ou les routes de caravanes, non moins utiles aux pays qu'elles traversent que les fleuves qui arrosent les vallées , on ne trouvait cet état de sauvagerie^ effet naturel de T isolement. Déjà Gibbon, habitué à retracer avec tant de clarté l'état des sociétés humaines (85), rappelle que, dans la presqu'ile de TAra* bie , la vie nomade ^t essentiellement différente de celle que l'on menait, d'après les descriptions d'Hérodote et d'Hippocrate , dans les contrées désignées sous le nom de Scythie, parce qu'en Scythie aucune partie de la population pastorale ne s'était étid)lie àssas des villes, tandis qu'en Arabie le peuple de la campagne entretient aujourd'hui encore des rapports avec les habitants des cités , et les considère comme ayant avec lui une origine commune. Dans le désert des Kirghises , qui fait partie des plames peuplées par les anciens Scythes (lesScolotes et les Saces), il n'y a jamais

eu de ville depuis des milliers d'années, sur un espace qui surpasse TÂIlemagne en étendue (86) ; et cependant, à l'époque de mon voyage en Sibérie , il y avait encore plus de quatre cent mille tentes , nommées Yourtes ou Kibitkes, dans Jes trois hordes nomades, ce qui suppose une population errante de deux millions d'hommes. Ces différences sont tellement sensibles, qu'il n'est pas nécessaire de développer longuement l'effet qui dut résulter, pour la culture intellectuelle de chacun de ces peuples, de la manière plus ou moins exclusive avec laquelle ils avaient embrassé la vie pastorale, en admettant même que les dispositions intérieures fussent les mêmes de part et d'autre.

Si l'on veut rechercher comment l'invasion des Arabes en Syrie et en Palestine , et plus tard la prise de possession de l'Egypte, éveillèrent si vite chez cette noble race le goût de la science et le désir d'en hâter les progrès par eux-mêmes , il faut tenir compte de ses dispositions naturelles pour les jouissances de l'esprit, de la configuration particulière du sol et des anciennes relations de commerce qui unissaient les côtes de l'Arabie avec les états voisins parvenus à une haute civilisation. Il entrait sans doute dans les merveilleux desseins de Tharmonie du monde que la secte chrétienne des nestoriens , qui a si utilement contribuée propager au loin les connaissances acquises , éclairât aussi les Arabes, avant qu'ils entrassent dans la savante et sophistique Alexandrie , et que le nestorianisme chrétien pût pénétrer dans les contrées orientales de l'Asie, sous la protection armée de l'islamisme.

Les Arabes, en effet , furent initiés à la littérature grecque par les Syriens , comme eux de race sémitique (87), et qui en avaient eux-mêmes reçu la connaissance, environ cent cinquante ans plus tôt, des nestoriens poursuivis pour crime d'hérésie. Déjà Mahomet et Aboubekr vivaient à la Mecque en relatioa d'amitié avec des médecins qui s'étaient formés par les leçons des Grecs et dans l'école célèbre qu'avaient fondée les nestoriens àÉdesse, en Mésopotamie.

Ce fut dans l'école d'Édesse, qui semble avoir servi de modèle aux écoles bénédictines du mont Cassin et de Salerne , que prit naissance l'étude scientifique des substances médicinales empruntées aux minéraux et aux plantes. Lorsque cet institut fut détruit, sous Zenon d'Isaurie , par le fanatisme chrétien , les nestoriens se répandirent dans la Perse , où ils acquirent bientôt de l'importance politique, et fondèrent à Dschondisapour , dans le Khousistan , un nouvel institut médical qui fut très-fréquenté. Vers le milieu du vil* siècle , sous la dynastie des Thang , ils parvinrent à propager en Chine leur croyance et leur foi , 572 ans après que le bouddhisme indien avait pénétré dans ce royaume.

Les semences de la civilisation occidentale répandues en Perse par des moines instruits et par des philosophes qui avaient déserté la dernière école pla-* tonicienne d'Athènes , à la suite des persécutions de lustinien, furent, recueillies et mises à profit par les Arabes, pendant leurs premières inciursious en Asie. Si incomplètes que fussent les connaissances des II. n

prêtres nestorieas, leurs dispositions particulières pour les études médicales et pharmaceutiques leur permettaient d^ exercer une grande influence sur une race d'hommes qui avait vécu longtemps en pleine jouissance de la libre nature, et conservait pour la contemplation du monde extérieur, sous quelque forme qu'il s'offrit, un sentiment plus vif et plus vrai que les habitants des villes grecques et italiques. Ce sont surtout ces traits caractéristiques des Arabes qui rendent la période de leur domination importante pour l'histoire du Cosmos. Les Arabes doivent être considérés , je le répète encore , comme les véritables fondateurs des sciences physiques, en prenant cette dénomination dans le sens auquel nous sommes habitués aujoiu:d'hui.

Sans doute, dans le domaine de l'intelligence, Tenchainement intime de toutes les idées rend trèsdifficile d'assigner l'époque précise de leur naissance. De bonne heiu^e on voit briller çà et là quelques points lumineux dans l'histoire de la science et des procédés qui peuvent y conduire. Quel long temps ne s'écoula pas entre Dioscoride , qui extrayait le mercure du cinabre, et le chimiste arabe Dscheber; entre les découvertes de Ptolémée en optique et celles JAlhazen ! Mais les sciences physiques , et plus généralement les sciences naturelles ne peuvent être considérées comme fondées , que du moment où un grand nombre d'hommes marchent de concert dans les voies nouvelles, bien qu'avec un succès inégal. Après la simple contemplation de la nature^ après l'observa-

tiou des phénomènes qui se produisent accidentelle^ ment dans les espaces du ciel et de la terre^ viennent la recherche et l'analyse de ces phénomènes, la mesure du mouvement et de l'espace dans lequel ilss'accooH plissent. C'est àFépoque d'Aristote que, pour la première fois, fut mis en usage ce mode de recherche ; encore resta-t^il borné le plus souvent à la nature organique. Il y a encore dans la connaissance progressive des faits physiques un troisième degré plus élevé que les deux autres. C'est l'étude approfondie des forces de la nature, de la transformation à laquelle ces forces travaillent et des substances premières que la science décompose , pour les faire entrer dans des combinaisons nouvelles. Le moyen d'opérer cette dissolution, c'est de provoquer soi-même et à son gré les phénomènes; en un mot, c'est F eûopérimentation.

Les Arabes s'élevèrent à ce troisième degré, presque complètement inconnu des anciens, et s'attachèrent surtout aux faits généraux. Us habitaient un pays où règne partout le climat des palmiers ^ et , sur la plus grande partie de sa surface , celui des tropiques. Le tropique du Cancer, en effet, traverse la presqu'île à peu près depuis Maskat jusqu'à la Mecque. Aussi y dans cette contrée , en même temps que les organes sont doués d'une force vitale plus intense, le règne végétal fournit en abondance des arômes , des sucs balsamiques et des substances bienfaisantes ou dangereuses pour l'homme. Il en résulta que de bonne heure l'attention de ces peuples dut être attirée par les productions de leur sol et par celles des c6tes de

Malabar , de Ceyiau et de T Afrique orientale , avec lesquelles ils étaient en relation de négoce. Dans ces parties de la zone torride^ les formes organiques affectent des caractères singuliers qui se diversifient presque à tous les pas. Chaque coin de terre offre des productions spéciales et, en éveillant continuellement l'attention , rend plus actif et plus varié le commerce de rhomme avec la nature. Il fallait distinguer soigneusement entre elles des productions si précieuses pour la médecine , pour l'industrie , pour le luxe des temples et des palais ; il fallait rechercher le pays d'où elles provenaient et que dissimulaient souvent des hommes avides et rusés. Partant de l'entrepôt de Gerrha, sur le golfe Persique, et du district d'Yèmen , qui produit l'encens , de nombreuses caravanes traversaient toute la partie intérieure de la presqu'île Arabique , jusqu'à la Phénicie et la Syrie, et en répandant partout les noms de ces agents énergiques, les rendaient de plus en plus précieux.

La connaissance des substances médicinales, fondée par Dioscoride à l'école d'Alexandrie , est , dans sa forme scientifique , une création des Arabes , qui toutefois avaient pu puiser eux-mêmes à une source abondante et la plus antique de toutes , à celle des médecins Hindous (88). La pharmacie chimique a été constituée par les Arabes; c'est d'eux que sont venues les premières prescriptions consacrées par l'autorité des magistrats et analogues à ce que l'on nomme aujourd'hui dispensaires , qui plus tard se répandirent de l'école de Salerne dans l'Europe méridionale. La

pharmacie et la matière médicale , leâ deux premiers besoins de Tart de guérir, conduisirent en même temps, par deux voies différentes, à l'étude de la botanique et à celle de la chimie. Sortant du cercle étroit de l'utilité pratique et des applications bornées , la connaissance des plantes s'étendit peu à peu dans un champ plus vaste et plus libre. Les botanistes observèrent la structure du tissu organique , la liaison de cette structure avec les forces qui s'y développent, les lois d'après lesquelles les formes végétales se présentent réunies en familles et se divisent géographiquement, suivant la différence des climats et l'élévation relative du sol.

Les Arabes , depuis les conquêtes qu'ils firent en Asie , et qu'ils conservèrent , en fondant plus tard à Bagdad un point central de puissance et de civilisation, se répandirent, dans le court ei^pace de soixantedix ans, à travers tout le nord de l'Afrique , par l'Egypte, Cyrène et Carthage , jusqu'à la péninsule Ibérique, à l'extrémité de TEurope. Les mœurs sauvages encore du peuple et de ses chefs pouvaient sans doute faire soupçonner de leur part toute sorte d'excès et de brutalités. Toutefois la violence attribuée à Amrou, cet incendie de la bibliothèque d'Alexandrie, qui aurait , ditr-on^ sufii à chauffer pendant six mois quatre mille salles de bain, parait être une fable, sans autre fondement que le témoignage de deux écrivains postérieurs de 580 ans à l'époque où l'événement est censé s'être accompli (89). Il n'est pas nécessaire de montrer en détail comment dans des temps plus

Calmes 9 à l'époque brillante d'Al-Mansoup , d'Haroun-al-Raschid ^ de Mamoun et de Motasem^ bien que la culture intellectuelle des masses n'eût pas pris encore un libre essor, les coiurs des princes et les instituts publics consacrés aux sciences purent réunir un nombre considérable d'hommes éminents. Ce n'est pas ici le lieu de faire un tableau de la littérature des Arabes, si vaste et si inégale dans sa diversité , non plus que de distinguer ce qui a pris naissance dans les profondeurs secrètes de leur organisation ou dans le développement régulier de leurs facultés naturelles , et ce qui doit être rapporté ant sollicitations extérieures ou aux circonstances foi^ tuites. La solution de cet important problème appartient à une autre sphère d'idées. Les aperçus historiques que je présente ici doivent se borner à un récit partiel des progrès que les Arabes ont fait faire à la contemplation générale du monde par leurs découvertes en mathématiques , en astronomie et dans les sciences naturelles.

A la vérité T alchimie, la magie et toutes les fantaisies mystiques , dépouillées par la scolastique du charme de la poésie, ont altéré en cette occasion, comme cela arriva partout dans le moyen flge , les résultats positifs de la science ; mais il n'est pas moins vrai que les Arabes , par les recherches infatigables auxquelles eux-mêmes se livrèrent , par le soin qu'ils prirent de s'approprier, à l'aide de traductions , tous les fruits des générations antérieures, ont agrandi les vues sur la nature et doté la science d'un grand

nombre de créations nouvelles. On a fait ressortir avec raison la grande différence que présentent , pour Thisloire de la culture des peuples , les races envahissantes de la Germanie et les races arabes (90). Les Germains ne commencèrent à se polir qu'après leurs migrations ; tes Arabes apportaient avec eux de leur patrie non-seulement leur religion, mais aussi une langue perfectionnée, et les fleurs délicates d'une poésie qui ne fui pas perdue pour les troubadours provençaux ni pour les minnesinger.

Les Arabes étaient merveilleusement disposés pour jouer le rôle de médiateurs , et agir sur les peuple^ compris depuis TEuphrate jusqu'au Guadalquivir et à la partie méridionale de l'Afrique moyenne, enrepoî^ tant d'un côté ce qu'ils avaient acquis de l'autre. Ils possédaient une activité sans exemple qui marque une époque distincte dans l'histoire du monde ; ime tendance opposée à l'esprit intolérant des Israélites, qui les portait à se fondre avec les peuples vaincus , sans abjurer toutefois , en dépit de ce perpétuel échange de contrées , leur caractère national et les souvenirs traditionnels de leur patrie originaire. Aucune autre race ne peut citer des exemples de plus longs voyages accomplis sur terre par des individus isolés, non pas toujours dans un intérêt commercial, mais pour recueillir des connaissances. Les prêtres bouddhistes du Tibet et de la Chine , Marco Polo lui-même et les missionnaires chrétiens qui furent envoyés aux princes mongols , ont renfermé leurs courses dans des espaces moins vastes. Une

parde coûsidérable de la science des peuples asiatiques fut introduite en Europe par les nombreuses relations des Arabes avec l'Inde et avec la Chine. On sait que déjà à la fin du vu' siècle , sous le khalifat des Oinmiades, leurs conquêtes s'étendaient jusqu'au royaume de Caboul , aux provinces de Kaschgar et de Pendjab (91). Les recherches pénétrantes de M. Reinaud nous ont appris combien il y a à puiser dans les sources arabes pour la connaissance de F Inde. L'invasion des Mongols en Chine arrêta, il est vrai, les communications avec les pays situés au delà de TOxus (92); mais les Mongols eux-mêmes devinrent bientôt les intermédiaires des Arabes qui , par des explorations personnelles et de laborieuses recherches, avaient jeté déjà im grand jour sur la géographie, depuis les côtes de l'océan Pacifique jusqu'à celles de l'Afrique occidentale , depuis les Pyrénées jusqu'à la conlrée marécageuse du Wangarah, située dans l'intérieur de l'Afrique et décrite par le shérif Ëdrisi. D'après M. Fraehn, la Géographie de Ptolémée fut traduite en arabe de 813 à 833, sur l'ordre du khalife Mamoun; et il n'est pas invraisemblable que quelques fragments aujourd'hui perdus de Marin de Tyr aient été mis à profit pour cette traduction (93).

Dans la longue suite de géographes éminents que nous offre la littérature arabe, il suffit de mentionner ceux qui ouvrent et ferment la liste, El-Istachri (94) et Alhassan (Jean Léon l'Africain). Jamais la connaissance de la terre ne reçut d'un seul coup un plus brillant accroissement , jusqu'aux découvertes des Por-

Uigais et des Espagnols. Déjà cinquante ans après la mort du Prophète, les Arabes étaient parvenus à Textrémité occidentale de la côte africaine, au port d'Asfi. Tout récemment on a de nouveau mis en doute un fait qui , je Favoue, m'avait longtemps paru vraisemblable : c'est que plus tard , à l'époque où les aventuriers connus sous le nom d'AImagrurins, naviguaient dans la mer Ténébreuse^ les Iles des Gouan- ' ches furent visitées par des vaisseaux arabes (95). La grande masse de monnaies arabes qui ont été trouvées enfouies dans les contrées situées sur les bords de la mer Baltique et dans les parties de la Scandinavie les plus voisines du pôle, proviennent sans doute, non des voyages maritimes des Arabes, mais de leurs relations commerciales qui s'étendaient fort au loin dans l'intérieur des terres (96).

La géographie ne se borna pas à fixer la situation relative des lieux, à fournir des indications de longitude et de latitude, comme l'a fait souvent Aboul- Hassan , à décrire les bassins des fleuves et les chaînes de montagnes (97) ; elle amena aussi ce peuple, ami de la nature, à s'occuper des productions organiques du sol et particulièrement des substances végétales. L'horreur qu'inspiraient aux sectateurs de l'islamisme les études anatomiques les empêcha de faire aucun progrès dans l'histoire naturelle des animaux. Ils se contentèrent sous ce rapport de ce qu'ils purent tirer des traductions d'Aristote et de Galien (98). Cependant l'Histoire des Animaux d'Avicenna , que possède la Bibliothèque royale de Paris,

diffère de celle d'Aristote (99). Comme botaniste, Ibn- Baithar, de Malaga, mérite une mention (100) : ses voyages en Grèce, dans la Perse, l'Inde et l'Egypte permettent de le citer comme un exemple des efforts entrepris pour comparer, à l'aide d'observations personnelles, les productions des zones opposées du midi et du nord. Le point de départ de ces tentatives était toujours la connaissance des substances médicinales, qui assura longtemps aux Arabes la prédominance sur les écoles chrétiennes, et que perfectionnèrent Ibn- Sina ( Avicenna ) , né à Afschena près de Bokhara, Ibn- Roschd de Cordoue ( Averroès ) , Serapion le jeune, de Syrie, et Mesoue, de Maridin sur l'Euphrate, en mettant à profit tous les matériaux que leur fournissait le commerce de terre et de mer. Je choisis à dessein des savants nés à de grandes distances les uns des autres, parce que les noms des pays auxquels ils appartiennent font vivement sentir corn* ment, par l'effet des tendances intellectuellei^ particulières à la race arabe, et grâce à une activité qui s'exerçait partout simultanément, la connaissance de la nature se répandit sur une partie considérable de la terre, et agrandit le cercle des idées.

Dans ce cercle fut attirée aussi la science d'un peuple plus anciennement civilisé que les Arabes, je veux dire les Hindous. Sous le khalifat d'Harounal-Raschid , plusieurs ouvrages importants , vraisemblablement ceux qui sont connus sous le nom à demi fabuleux de Tscharaka et de Sousroutaj furent traduits du sanscrit en arabe (i). Un homme d'une

vaste intelligence, Avicenna, que Ton a souvent comparé avec Albert le Grand , donne , dans sa Materia medicay une preuve frappante de cette influence exercée par la littérature indienne. Il connaît, sous son vrai nom sanscrit, ainsi que le remarque le savant Royle, le cèdre Deodvara, qui croît sur les Alpes neigeuses de THimalaya, où certainement aucun Arabe ne s'était aventuré au xi* siècle (2). Il tient cet arbre pour une espèce du genre juniperus, qui entre dans la composition de l'huile de térébenthine. Les fils d'Averroès vivaient à la cour du grand Hohenstauffen Frédéric II , qui devait ses notions sur les animaux et les plantes de Tlnde à ses relations avec de savants Arabes et avec des Juifs espagnols versés dans la connaissance des lan^ gués (3). Le kalife Abderrhaman I alla jusqu'à fonder un jardin botanique près de Cordoue , et envoya en Syrie et dans les autres contrées de l'Asie des voyageurs chargés de recueillir des semences rares (4). n planta près du palais de la Rissafah le premier dattier et le chanta dans une pièce de vers où il se reporte , en termes mélancoliques , à la ville de Damas, son pays natal.

Ce fut surtout la chimie qui profita en particulier des services rendus par les Arabes à la science générale de la nature. Avec les Arabes commença pour la chimie une ère nouvelle. Sans doute l'alchimie et les fantaisies néoplatoniciennes se mêlaient étroitement à cette science, comme l'astrologie à latîounaissance des astres. Les besoins également urgents de la pharmacie

et des aris d'application conduisirent à des découvertes qui furent aussi favorisées par des opérations hermétiques sur les métaux 9 faites dans ce dessein, ou qui y concoururent accidentellement. Les travaux de Geber ou mieux Djaber (Abou-Moussah Dscbafar-al--Koufi), et ceux de Razès ( Abou-Bekr-Ârrasi ) , qui sont de beaucoup postérieurs, ont eu les plus importantes conséquences. Cette époque est signalée par la composition de l'acide sulfurique, de l'acide nitrique (5) et de Teau régale, par la préparation du mercure et d'autres oxydes de métaux, enfin par la connaissance de la fermentation alcoolique (6). La première organisation scientifique et les progrès de la chimie importent d'autant plus à l'histoire de la contemplation du monde, qu'alors, pour la première fois, fut constatée l'hétérogénéité des substances et la nature des forces qui ne se manifestent pas par le mouvement, et qui, à côté de l'excellence de la forme^ telle que l'entendaient Pythagore et Platon, introduisirent le principe de la composition et du mélange. C'est sur ces différences de la forme et du mélange que repose tout ce que nous savons de la matière ; ce sont les abstractions sous lesquelles nous croyons pouvoir embrasser l'ensemble et le mouvement du monde, par la mesure et par l'analyse.

Il est difficile aujourd'hui de déterminer de quelle utilité a pu être, pour les chimistes arabes, la connaissance de la littérature indienne , en particulier des écrits sur le Rasayana (7), ce qu'ils ont emprunté aux arts professionnels des anciens Egyptiens^ aux

nouvelles prescriplious du pseudo-Déinocrite ou du sophiste Synésius sur les pratiques de Faichimie , enfin ce qu'ils ont pu puiser aux sources chinoises, par l'intermédiaire des Mongols. On peut affirmer du moins 9 d'après les nouvelles et consciencieuses recherches d'un orientaliste éminent, de M. Reinaud, que l'invention de la poudre et l'usage qu'on en fit pour lancer des projectiles creux n'appartient pas aux Arabes (8). Hassan-al-Rammah, qui écrivait entre 1285 et 1295 9 ne connaissait pas cette application, tandis que d^'à dans le xu' siècle, c'est-à-dire près de deux cents ans avant Berthold Schwartz, on se servait d'une espèce de poudre pour faire sauter les rochers sur le Rammeisberg, l'une des montagnes qui forment le groupe du Harz. Il reste aussi beaucoup de doutes sur la découverte d'un thermomètre atmosphérique attribuée à A vicenna, d'après le témoignage de Sanctorius. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'il s'écoula encore six siècles entiers avant que Galilée, Cornélius Drebbel et l'Accademia del Cimento parvinssent à mesurer avec précision la température, et procurassent ainsi un moyen puissant de pénétrer dans un monde de phénomènes inconnus , qui nous étonnent par leur régularité et leur périodicité, de saisir l'enchaînement universel des effets et des causes dans l'atmosphère , dans les couches superposées de la mer et dans l'intérieur du globe. Parmi les progrès que la physique doit aux Arabes , il faut se borner à citer les travaux d'Alhazen sur la réfraction des rayons , empruntés peut-être en partie à l'Optique

de Ptolémée , la découverte et TapplicatioD du peodule^ comme mesure du temps^ par le grand astronome Ebn-Jounis (9) .

La pureté et la transparence si rarement troublée du ciel de F Arabie avaient y au temps même où ses habitants n'avaient pas encore dépouillé leur rudesse originaire , attiré leur attention sur le mouvement des astres. Cest ainsi qu'à côté du culte astronomique de Jupiter 9 en usage chez les Lachmites , nous trouvons aussi chez les Asédites la consécration d'une planète voisine du soleil et plus rarement visible, de Mercure. Cela, cependant, n'empêche pas que l'activité scientifique déployée par les Arabes dans toutes les branches de l'astronomie pratique, doive être en grande partie attribuée aux influences de la Ghaldée et de l'Inde. Les conditions de l'atmosphère, si heureuses qu'elles soient, ne peuvent que favoriser, chez des races bien douées, les dispositions naturelles développées déjà par le contact avec des peuples plus avancés dans la civilisation. Combien y a-t^îl , dans l'Amérique tropicale , de contrées telles que Payta et les provinces de Cumana et de Coro, où la

pluie est inconnue, où l'air est plus transparent encore

qu'en Egypte, en Arabie et à Bokhara I Le climat des tropiques, l'éternelle sérénité de la voûte céleste parsemée d'étoiles et de nébuleuses, agissent partout sur les dispositions de l'âme; mais pour que ces impressions deviennent efficaces, pour qu'elles mettent l'esprit en travail, qu'elles le fassent aboutir à des idées fécondes et au développement de principes matbé-

matiques, il faut qu'au dedans et au dehors s'exerceul d'autres influences complètement indépendantes du climat ; il faut, par exemple, que la satisfaction de besoins religieux ou agronomiques fasse de la division du temps une nécessité de l'état social. Chez les nations adonnées au commerce et au calcul, comme les Phéniciens, chez les peuples constructeurs et arpenteurs, comme lesChaldéens et les Eg;yptiens, les règles pratiqiies de l'arithmétique et de la géométrie furent découvertes de bonne heure ; mais ce ne peut être encore là qu'une préparation au développement de l'astronomie et des mathématiques en tant que sciences* II faut un plus haut degré de culture pour que les phénontènes terrestres puissent apparaître comme un reflet des changements qui s'accomplissent dans le ciel^ d'après une loi invariable, et qu'au milieu de ces phénomènes , l'esprit se tourne vers le pôle pxe^ selon l'expression d'un grand poëte allemand. La conviction de la régularité qui préside au mouvement des planètes est ce qui, sous tous les climats , a le plus contribué à faire chercher l'ordre et la loi dans les flots de la mer atmosphérique, dans les oscillations de l'océan, dans la marche périodique de l'aiguille aimantée et dans la distribution des êtres organisés sur la sm^face de la terre.

Des tables planétaires étaient passées de l'Inde en Arabie, dès la fin du viii* siècle (10). Nous avons dit^ plus haut que le Sousroutaf l'antique dépôt de toutes les connaissances médicales des Hindous, fut traduit par des savants qui appartenaient à la cour du khalife

HarouQ-al-Rascbid, preuve frappante de l'accueil que rencontra de bonne heure la littérature sanscrite. Le mathématicien arabe Albyrouni alla lui-même dans rinde, pour étudier l'astronomie. Ses écrits, dont on a pu prendre connaissance tout récemment pour la première fois , témoignent combien lui étaient familières la contrée, les traditions et la science complexe des Hindous (1 1 ).

Quelles que soient , d'ailleurs , les obligations des Arabes aux peuples plus anciennement civilisés, particulièrement aux écoles de Flnde et d^ Alexandrie, on ne peut nier qu'ils n'aient agrandi d'une manière considérable le domaine de l'astronomie, grâce à leur sens pratique , au nombre et à la direction de leurs observations, au perfectionnement des instruments de mesure, enfin au zèle avec lequel ils corrigèrent les anciennes tables, en les comparant soigneusement avec le ciel. M. Sédillot a reconnu, dans le vif livre de l'Almageste d'Aboul-Wéfa, l'importante perturbation à laquelle est soumise la longitude de la lune, perturbation qui disparaît dans les syzygies et dans les quadratures, et a son maximum dans les octants. Ce phénomène est le même que celui qui, sous le nom de variation^ avait été considéré jusqu'ici comme une découverte de Tycho Brahé (12). Les observations d'Ebn-Joxmis au Caire ont acquis surtout de l'importance par les perturbations et les variations séculaires, constatées dans les orbites des deux plus grandes planètes, de Jupiter et de Saturne (13). Le soin que prit le khalife Al-Mamoun, de faire exécuter

une mesure du degré terrestre, dans la grande piainé de Sindschar, entre Tadmor et Rakka, par des observateurs dont Ëbn-Jounis nous a conservé les noms , a moins d'importance pour les résultats obtenus qu'en ce qu'il est im témoignage de la culture scientifique à laquelle était parvenue la race arabe.

L'éclat de cette culture eut des reflets que nous devons signaler : c'est à l'ouest, dans l'Espagne chrétienne, le congrès astronomique de Tolède qui se tint sous Alphonse deCastille, et dans lequel le rabbin Isaac Ebn-Sid-Hazan joua le principal rôle; c'est, au fond de l'orient, l'observatoire muni d'un grand nombre d'instruments qu'Uschan Holagou, petit-fils du grand envahisseur Dschingischan , établit sur une montagne près de Meragha , et dont Nassir-Eddin, de Tous, dans la province de Khorassan, fit le siège de ses observations. Ces faits particuliers méritent une mention dans l'histoire de la contemplation du monde, parce qu'ils rappellent d'une manière saisissante, comment l'ap^* parition des Arabes , exerçant leur entremise sur de vastes espaces, a pu servir à propager la science et à accumuler les résultats numériques; résultats qui , dans la grande époque de Kepler et de Tycho , sont devenus la base de l'astronomie théorique , et ont servi à rectifier les idées sur les mouvements des corps célestes. Au xv* siècle , le flambeau allumé dans la partie de l'Asie qu'habitaient les peuples tatares, rayonna en occident jusqu'à Samarcande, où le descendant de Timourlengk , Oulough Beig , établit, près de l'observatoire, un gymnase, à Timi-

tation du musée d'Alexandrie, et fit disposer un catalogue des étoiles, uniquement fondé sur des observations récentes et personnelles (14).

Après avoir payé le tribut d'éloges que méritent les services rendus par les Arabes à la science de la nature, dans la double sphère du ciel et de la terre, il reste encoi'e à mentionner ce qu'ils ont ajouté au trésor des mathématiques pures, en explorant les voies solitaires de la pensée. D'après les derniers travaux entrepris en Angleterre, en France et en Allemagne sur This* taire des mathématiques, l'algèbre des Arabes sem^ ble avoir pris originairement sa source <x dans deux fleuves qui poursuivaient séparément leur cours, l'un indien et l'autre grec » (1 5), Le Compendium d'algè* bre, composé par le mathématicien Mohammed-^Ben* Mousa, de Chowarezm, sur l'ordre du khalife AKMa* moun, a pour base, ainsi que l'a fait voir mon savant ami , Frédéric Rosen , enlevé si prématurément à la science, non pas les travaux de Diophante, mais les découvertes des Hindous (16). Déjà même, sous Al-^ manzor, à la fin du viu* siècle, des astronomes indiens étaient appelés à la cour brillante des Abassides, Ce fut seulement, d'après Casiri et Colebrooke, vers la fin du X* siècle, que Aboul-Wefa-Bouzjani traduisit Diophante en arabe. Quant à la méthode qui consista à aller graduellement et avec réserve du connu à r inconnu, méthode qui paraît avoir manqué aux anciens algébristes de l'Inde, les Arabes l'avaient puisée dans les écoles d'Alexandrie. Ce bel héritage, accru encore d^acquisitions nouvelles, se répandit

dans la littérature européenne du moyen âge, par l'intermédiaire de Jean de Séville et de Gérard de Crémone (17). «Les traités d'algèbre des Hindous contiennent la solution générale des équations indéterminées du premier degré, et une discussion beaucoup plus complète des équations du second degré que les écrits des Alexandrins conservés jusqu'à nous. Il n'y a pas de doute, par conséquent, que si ces travaux des Hindous eussent été révélés aux Européens deux siècles plus tôt, et non pas seulement de nos jours, ils eussent dû accélérer le développement de l'analyse moderne • »

Par les mêmes voies, et à l'aide des relations auxr quelles ils étaient déjà redevables de l'algèbre, les Arabes apprirent à connaître les chiffres indiens, dans la Perse et sur les bords de l'Euphrate. Cq nouvel emprunt date du vC siècle. Des Perses étaient alors établis, comme douaniers, le long des rives de l'Indus, et l'usage des chiffres indiens était devenu général dans les comptoirs de douane fondés par les Arabes, sur les côtes septentrionales de l'Afrique, en face des rivages de la Sicile. Cependant les importantes et solides recherches auxquelles un mathématicien émi<« nent, M. Chasles, a été amené par sa judicieuse interprétation de la table dite de Pythagore, dans la Géométrie de Boëce (18), donnent plus que de la vraisemblance à cette opinion, que les chrétiens de l'occident étaient familiarisés, même avant les Arabes, avec les chiffres indiens, et que sous le nom de système de rAbaciiSj ils connaissaient l'usage des neuf chiffres

changeant de valeur suivant leur position relative.

Ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans de plus amples détails sur cet objet, que j'ai déjà traité dans deux Mémoires, lus en 1819 et en 1 829, à l'Académie des Inscriptions de Paris et à l'Académie des Sciences de Berlin (1 9). Mais à propos de ce problème historique, dans lequel il reste beaucoup à découvrir, une question s'élève : cet ingénieux système de position qui se présente déjà dans l'abacus étrusque et dans le Suanpan de l'Asie centrale, a-t-il été inventé deux fois séparément, en orient et en occident; ou, suivant la route ouverte au commerce sous les Lagides, a-t-il été transporté de la presqu'île en deçà du Gange à Alexandrie, et pris, dans le renouvellement des rêveries pythagoriciennes, pour une invention du fondateur de l'Institut! Quant à la possibilité d'antiques communications qui auraient précédé la 60' olympiade, et seraient restées complètement incomiues, il ne vaut pas la peinç d'y penser. Pourquoi le sentiment de besoins analogues n'aurait^-il pas fait naître séparément les mêmes combinaisons d'idées, chez deux peuples de race diverse, mais doués l'un et l'autre de facultés brillantes?

Les Arabes rendirent ainsi un double service aux sciences mathématiques ; leur algèbre, malgré Tiiisuffisance des signes et des notations, avait heiu*eusement influé, tant par les emprunts qu'ils avaient faits aux Grecs et aux Hindous que par leurs propres découvertes, sur l'époque brillante des mathématiciens italiens au moyen âge. Ce furent eux aussi qui, par

leurs écrits et par l'extension de leur commerce, répandirent le système de numération indienne depuis Bagdad jusqu'à Gordoue. Ces deux progrès, la propagation de la science et celle des signes numériques, avec leur double valeur, absolue et relative, agirent d'une manière différente, mais également efficace, sur le développement mathématique de la science de la nature. Ainsi, dans le domaine de l'astronomie, de l'optique et de la géographie physique , dans la théorie de la chaleur et dans celle du magnétisme, on eut accès vers des régions qui semblaient placées hors de la portée des hommes et seraient, sans cet utile secours, demeurées inabordables.

On a souvent agité, dans l'histoire des peuples, la question de savoir ce qui fût advenu, si Carthage eût triomphé de Rome et soumis l'Europe occidentale ; «on peut aussi bien se demander, dit Guillaume de Humboldt (20), quel serait aujourd'hui l'état de notre civilisation, si les Arabes avaient conservé le monopole de la science qui fut longtemps entre leurs mains, et étaient restés en possession de l'occident. Il me paraît hors de doute que dans les deux cas la civilisation n'y eût rien gagné. C'est à la même cause, qui amena la domination romaine, c'est-à-dire à l'esprit et au caractère romains, plutôt qu'à des événements extérieurs et fortuits, que nous sommes redevables de l'influence exercée par les Romains sur nos institutions civiles, sur nos lois, notre langue et notre culture intellectuelle. Par suite de cette bienfaisante in-

fluence et d^une sorte d'affinité intime, nous sommes devenus sensibles à T esprit et à la langue des Grecs, tandis que les Arabes ne se sont guère attachés qu'aux résultats scientifiques de l'érudition grecque, c'està-dire aux découvertes qui intéressaieut les sciences naturelles et physiques, l'astronomie et les mathématiques pures. Les Arabes, en conservant soigneusement la pureté de leur idiome national et la finesse de leurs pensées métaphoriques , ont su donner à l'expression de leurs sentiments et à la forme de leurs sentences la grâce et les couleurs de la poésie. Mais, à juger d'après ce qu'ils étaient sous les Abassides, ils auraient eu beau travailler sur le fonds de l'antiquité, avec laquelle nous les trouvons dès lors en commerce, il semble que jamais ils n'eussent pu donner naissance à ces œuvres littéraires et artistiques d'une poésie si haute et d'un art si consommé que se glorifie d'avoir produites, dans son épanouissement, notre civilisation européenne, fière à bon droit de l'harmonie qu'elle a su établir entre tant d'éléments divers.

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