‹ Cosmos (volume 4)Chapitre 13 sur 41 · DE · texte numérisé non relu

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que l'esprit doit s’assimiler , pour les féconder par sa puissance et les rendre aux sens, sous la forme d’une œuvre d’art. Le grand style de la peinture de paysage est le fruit d’une contemplation profonde de la nature et de la transformation qui s'opère dans l’intérieur de la pensée.

Sans doute chaque coin du globe est un reflet de la nature entière. Les mêmes formes organiques se reproduisent sans cesse et se combinent de mille manières. Les contrees glacées du Nord se raniment pendant des mois entiers. La terre est couverte d'herbes; les plantes s’y épanouissent comme sur les Alpes ; le ciel y est doux et pur. Familiarisée seulement avec les formes simples de la flore Européenne et un petit nombre de plantes naturalisées dans nos contrées, la peinture de paysage, grâce à la profondeur des sentiments et à la force de l'imagination qui animait les arüstes, a pu accomplir sa tâche gracieuse. Dans cette carrière bornée, des peintres éminents tels que les Carrache , Gaspard Poussin, Claude Lorrain et Ruysdael, ont trouvé encore assez de place pour produire les créations les plus variées et les plus ravissantes, en mélant habilement toutes les formes d’arbres connues et les effets de la lumière. Si l’art a quelque chose encore à attendre, si j'ai dû indiquer une voie nouvelle pour retourner, du moins en pensée, à l’antique alliance de la science, de l’art et de la poesie, la gloire de ces grands maitres n’a pas à en souffrir. Dans la peinture de paysage, comme dans toute autre branche de l'art, il y a lieu de distinguer l'élément borne fourni par la perception sensible, et la moisson sans limite que fecondent une sensibilité profonde et une puissante imagination. Grâce à cette force créatrice, la peinture de paysage a pris un €aractère qui en fait aussi une sorte de poésie de la nature. Si l’on étudie le développement successif des arbres, depuis Annibal Carrache et Poussin jusqu'à Everdingen et Ruysdael, en passant par Claude Lorrain, on sent que cet art, malgré son objet, n’est pas enchainé au sol ; on ne s’aperçoit pas, chez ces grands maitres, des bornes étroites dans lesquelles ils étaient retenus ; et cependant, il faut bien le reconnaitre, l'élargissement de l'horizon, la connaissance de

sormes naturelles plus grandes et plus nobles, le sentiment de la vie voluptueuse et féconde qui anime le monde tropical offrent ce double avantage, de fournir à la peinture de paysage des matériaux plus riches, et d’exciter plus activement la sensibilité et l'imagination d'artistes moins heureusement doués.

Qu'il me soit permis de rappeler iei les considérations que j'ai développées, il y a prés d'un demi-siècle, dans l’ouvrage intitulé Tableaux de la Nature, considérations qui se rallachent par un lien étroit au sujet que je traite en ce moment (*). L'homme qui peut embrasser la nature d’un regard , abstraction faite des phénomènes partiels , reconnait par quels progrès se développent la vie et la force organique de la nature, à mesure que la chaleur augmente des pôles à l'équateur. Ce progrès est moins sensible encore depuis le Nord de l'Europe jusqu'aux côtes de la Méditerranée, que de la péninsule ibérique , de FItalie méridionale et de la Grèce au monde des tropiques. Le tapis que Flore a étendu sur la terre est inégalement Lissu; plus épais aux lieux où le soleil domine la terre de plus haut et brille dans l’azur profond du ciel ou au milieu de vapeurs transparentes, il est plus clairsemé vers les sombres contrées du Nord, dans lesquelles le retour précipité des frimas ne laisse pas au bourgeon le temps d’éclore, et surprend les fruits au milieu de leur maturité. Dans le pays des palmiers et des fougères arborescentes, à la place des tristes lichens ou des mousses qui, vers les régions glacées, recouvrent l'écorce des arbres, le eymbidium et la vanille odoriférante se suspendent au trone des anaeardes et des figuiers gigantesques. La fraiche verdure du dracontium, et les feuilles profondément découpées du pothos eontrastent avec les fleurs éclatantes des orchidées. Les bauhinia grimpants, les passiflores, les banistéres aux fleurs dorées enlacent les arbres de la forét et s’élancent au loin dans les airs; de tendres fleurs sortent des racines du théobroma et de l'écorce rude des crescentia et des gustavia. Au milieu de ce luxe de végétation, dans la confusion de ces plantes grimpantes, lobservateur a souvent peine à reconnaitre à quel tronc ap-

sr DE m0 partiennent les fleurs et les feuilles. Quelquefois un seul arbre entrelace de paullinia, et de dendrobium, offre réunies une quantité de plantes qui, séparées l’une de lautre, suffiraient à couvrir un espace considérable de terrain.

Cependant chaque partie de la terre à aussi ses beautés propres. Aux tropiques, la diversité et l'élévation des formes végétales; au Nord l'aspect des prairies et, après une longue attente, le réveil de la nature sous le premier souffle du printemps. Autant dans les bananiers ( Musacées ) le feuillage s'épanouit et se développe, autant il se contracte et se resserre dans les casuarines et dans les arbres à feuille aciculaire. Les pins, les thuya et les cyprès forment une famille propre aux climats du Nord; rarement on rencontre des formes analogues dans les plaines des tropiques. Le feuillage éternellement vert de ces arbres ranime les çontrées désertes et glacées; il rappelle aux peuples du Nord que si la neige et les frimas couvrent la surface de la terre, la vie intérieure de la végétation, non plus que le feu de Prométhée, ne peut s’éteindre dans notre planete.

A part les richesses propres à telle ou telle contrée, si l’on considere l'aspect des zones végétales, chacune d'elles offre un caractère distinct d’où naissent des impressions differentes. Qui ne se sent diversement affecté, pour nous en tenir aux productions qui nous sont familiéres, sous l’ombrage épais des hètres, sur des collines couronnées de pins épars, et dans ces vastes prairies où le vent murmure à travers le feuillage tremblant des bouleaux ? De même que chaque famille d'êtres organisés offre des caractères spéciaux sur lesquels sont fondées les divisions de la botanique et de la zoologie, de même il y aussi une physionomie de la nature qui se diversifie sous tous les degrés de latitude, La distinetion que lartiste exprime vaguement par ces mots : la nature de la Suisse, le ciel de l'Italie, repose sur un sentiment confus du caractère de la nature, dans les différents pays. L’azur du ciel, la forme des nuages , les vapeurs qui se forment autour des objets lointains, l'éclat du feuillage , le contour des montagnes sont les éléments dont se forme l'aspect général d’une contrée. Embrasser cet aspect et le

aie. DS reproduire d’une manière saisissante , tel est l’objet de la peinture de paysage. Il est permis à l'artiste de diviser les groupes; sous son pinceau, le grand enchantement de la nature se décompose en traits plus simples et en pages détachées, comme les ouvrages écrits de la main des hommes. Malgré l’état peu satisfaisant où sont demeurées jusqu'ici les gravures qui accompagnent et souvent déparent nos relations de voyage , elles n’ont pas peu contribué cependant à faire connaitre la physionomie des zones lointaines, à répandre le goût des voyages dans les contrées tropicales, et à stimuler activement l'étude de la nature. Les décors de théâtre, les panoramas, les dioramas, les néoramas, et toute cette peinture à grande dimension, si fort perfectionnée de nos jours, ont rendu plus générale et plus forte l'impression produite par le paysage. Vitruve et le grammairien Jules Pollux nous ont décrit les décorations champêtres qui servaient à la représentation des pièces satyriques. Longtemps après, vers le milieu du xvr° siècle, l'établissement des coulisses , dû à Serlio, favorisa beaucoup Pillusion ; mais aujourd’hui, depuis les admirables perfectionnements apportés par Prévost et Daguerre à la peinture circulaire de Parker, on peut presque se dispenser de voyager à travers les climats lointains. Les tableanx circulaires rendent plus de services que les décorations théâtrales, parce que le spectateur , frappé d’enchantement au milieu d’un cercle magique, et à l’abri des distractions importunes , se croit entouré de tout côté par une nature étrangère. Ils nous laissent des souvenirs qui, après quelques années, se confondent avec l'impression des scènes de la nature que nous avons pu voir réellement. Jusqu’à présent, les panoramas qui ne peuvent faire illusion qu'à la condition d’avoir un large diamètre, ont représenté des villes et des lieux habités, plutôt que les grandes scènes dans lesquelles la nature étale sa sauvage abondance et toute la plénitude de la vie. Des études caractéristiques prises sur les flancs escarpés de l'Himalaya et des Cordillières, ou au milieu des fleuves qui sillonnent les contrées intérieures de l’Inde et de l'Amérique méridionale , produiraient un effet magique , si l’on avait soin surtout de les rectifier d'après

des empreintes prises au daguerréotype, excellent pour reproduire, non pas les massifs de feuillage, mais les troncs gigantesques des arbres et la direction des rameaux. Tous ces moyens, dont nous ne pouvions manquer de faire l’énumération dans un livre tel que le Cosmos, sont très-propres à propager l'étude de la nature; et sans doute la grandeur sublime de la création serait mieux connue et mieux sentie, si dans les grandes villes, auprès des musées , on ouvrait librement à la population des panoramas où des tableaux circulaires représenteraient, en se succédant, des paysages empruntés à des degrés différents de longitude et de latitude. C’est en multipliant les moyens à l’aide desquels on reproduit, sous des images saisissantes, l’ensemble des phénomeènes naturels, que l’on peut familiariser les hommes avec l'unité du monde et leur faire sentir plus vivement le concert harmonieux de la nature.

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